Mais on ne tarda pas à reconnaître les inconvénients des ouvrages qui

tout en formant des saillants considérables sur les dehors, ne se

reliaient pas à un système général de défense; ils n'étaient pas

flanqués; obligés de se défendre isolément, ils ne présentaient qu'un

point sur lequel venaient converger les feux de l'assiégeant, et ne

pouvaient opposer qu'une défense presque passive aux feux croisés des

batteries de siége. En accumulant les obstacles, ils retardaient les

travaux des ennemis sans pouvoir les détruire; on multiplia donc les

bastions ou les plates-formes, c'est-à-dire qu'au lieu de les dresser

seulement en avant des portes ou, comme à Hull, dans un but spécial, on

en établit de distance en distance pour éloigner les approches et mettre

les anciens fronts fortifiés, que l'on conservait à l'abri des feux de

l'ennemi[231]. Dans le procès-verbal dressé par Machiavel, déjà cité,

sur les fortifications de Florence, nous lisons encore ces passages,

touchant l'établissement de bastions ronds en avant des anciens fronts

fortifiés: «...Lorsqu'on a dépassé la route de San-Giorgio d'environ

cent cinquante brasses (environ cent mètres), on rencontre un angle

rentrant que forme le mur en changeant de direction à cet endroit, pour

se diriger vers la droite. L'avis du capitaine fut qu'il serait utile

d'élever sur ce point ou une casemate ou un bastion rond, qui battît les

deux flancs; et vous saurez que ce qu'il entend par là, c'est que l'on

creuse des fossés partout où il se trouve des murs, parce qu'il est

d'avis que les fossés sont la _première et la plus forte défense des

places_. Après nous être avancés d'environ cent cinquante autres brasses

au delà, jusqu'à un endroit où se trouvent quelques contre-forts, il a

été d'avis que l'on y construisît un autre bastion; et il a pensé que si

on le faisait assez fort, et suffisamment avancé, il pourrait rendre

inutile la construction du bastion de l'angle rentrant, dont il a été

question précédemment.

Au delà de point, on trouve une tour, dont il a été d'avis d'augmenter

l'étendue et de diminuer la hauteur, en la disposant de manière qu'on

puisse manoeuvrer sur son sommet des pièces de grosse artillerie; il

pense qu'il serait utile d'en faire autant à toutes les autres tours qui

existent; il ajoute que plus elles sont rapprochées l'une de l'autre,

plus elles ajoutent à la force d'une place, non pas tant parce qu'elles

frappent l'ennemi en flanc, que parce qu'elles l'atteignent de front...»

Presque toujours ces boulevards ou bastions (car nous pouvons dorénavant

leur donner ce nom[1232]) n'étaient que des ouvrages en terre avec un

revêtement de bois ou de maçonnerie, ne dépassant guère la crête de la

contrescarpe du fossé. Lorsque pendant la première moitié du XVIe siècle

on remplaça les anciennes courtines et tours en maçonnerie par des

défenses nouvelles, tout en leur conservant un commandement élevé sur la

campagne, et donnant aux tours un grand diamètre, à leurs maçonneries

une très-forte épaisseur (ainsi que nous l'avons fait voir dans les fig.

49, 50 et 51) et aux bastions une forte saillie sur les courtines, on se

préoccupa: 1° de protéger leur partie antérieure contre les feux

convergents des batteries ennemies; à cet effet, on établit autour des

bastions circulaires et à leur base des fausses braies masquées par la

contrescarpe du fossé, et pour rendre celles-ci plus fortes on les

flanqua quelquefois. C'était là déjà un grand progrès, car les bastions

circulaires, comme les tours rondes, étaient faibles si on les prenait

de face, ils n'opposaient aux feux convergents d'une batterie de brèche

qu'une ou deux pièces de canon. Voici un exemple de ces fausses braies

flanquées (68)[233]. Lorsque l'assiégeant avait détruit la batterie

établie en A, qu'il avait terminé ses travaux d'approches, et qu'il

débouchait à la crête du glacis en B, il lui fallait culbuter les

défenseurs du chemin couvert protégés par un talus et une palissade;

s'il parvenait à gagner le fossé, il était reçu par les feux rasants et

croisés de deux pièces placées dans les flancs de la fausse braie en C,

et par la mousqueterie des défenseurs de cet ouvrage inférieur préservé

jusqu'au moment de l'assaut par la contrescarpe du fossé. Combler le

fossé sous le feu croisé de ces deux pièces était une opération fort

périlleuse; il fallait alors détruire la fausse braie et ses flancs C

par du canon. Si on voulait tourner les flancs et prendre la fausse

braie en D, par escalade, on était reçu par les pièces masquées du

second flanc E. Enfin, ces obstacles franchis et le bastion emporté,

l'assaillant trouvait encore les vieilles défenses F conservées et

surélevées, dont les parties inférieures masquées par l'elévation du

bastion pouvaient être munies d'artillerie ou d'arquebusiers. 2° De

masquer l'artillerie destinée à battre les courtines lorsque celles-ci

étaient détruites et que l'assiégeant tentait le passage du fossé pour

s'emparer de la brèche. Afin d'obtenir ce résultat, les ingénieurs du

XVIe siècle donnèrent, ainsi que nous l'avons vu déjà, une forte saillie

aux bastions ronds sur les courtines, de manière à former un rentrant

dans lequel on ménageait des embrasures de canon (69)[234]. Mais et

commandé par elles et les tours; il est garni d'une fausse braie

destinée à défendre l'espace manquait dans les gorges A (69 bis) pour le

service de l'artillerie; leur étroitesse les rendait difficiles à

défendre lorsque l'ennemi, après s'être emparé du bastion, cherchait à

pénétrer plus avant. Nous avons vu comme avant l'invention des bouches à

feu il était difficile d'opposer à une colonne d'assaut étroite mais

profonde, se précipitant sur les chemins de ronde, un front de

défenseurs assez épais pour rejeter les assaillants au dehors (fig. 16);

l'artillerie à feu ouvrant dans les bastions ou courtines de larges

brèches praticables, par suite de l'éboulement des terres, les colonnes

d'assaut pouvaient dès lors être non-seulement profondes, mais aussi

présenter un grand front; il fallait donc leur opposer un front de

défenseurs d'une étendue au moins égale pour qu'il ne risquât pas d'être

débordé; les gorges étroites des bastions circulaires primitifs, même

bien remparées à l'intérieur, étaient facilement prises par des colonnes

d'assaut dont la force d'impulsion est d'une grande puissance. On

s'aperçut bientôt des inconvénients graves attachés aux gorges étroites,

et au lieu de conserver pour les bastions la forme circulaire, on leur

donna (70) une face B et deux cylindres C qu'on désigna sous le noms

d'_orillons_[235]. Ces bastions enfilaient les fossés au moyen des

pièces masquées derrière les orillons, mais ne se défendaient que sur la

face, ne résistaient pas à des feux obliques et surtout ne se

protégeaient pas les uns les autres; en effet (71) leurs feux ne

pouvaient causer aucun dommage à une batterie de brèche dressée en A qui

ne se trouvait battue que par la courtine. On était encore tellement

préoccupé de la défense rapprochée et de donner à chaque partie de la

fortification une force qui lui fût propre (et c'était un reste de

l'architecture militaire féodale du moyen âge, où chaque ouvrage, comme

nous l'avons démontré, se défendait par lui-même et s'isolait) que l'on

regardait comme nécessaire les fronts droits C D qui devaient détruire

les batteries placées en B, réservant seulement les feux E enfilant le

fossé pour le moment où l'ennemi tentait de passer le fossé et de livrer

l'assaut par une brèche faite en G. Ce dernier vestige des traditions du

moyen âge ne tarda pas à s'effacer, et dès le milieu du XVIe siècle on

adopta généralement une forme de bastions qui donna à la fortification

des places une force égale à l'attaque, jusqu'au moment où l'artillerie

de siége acquit une puissance irrésistible.

Il semblerait que les ingénieurs italiens qui à la fin du XVe siècle

étaient si peu avancés dans l'art de la fortification, ainsi que le

témoigne Machiavel, eussent acquis une certaine supériorité sur nous à

la suite des guerres des dernières années de ce siècle et du

commencement du XVIe. De 1525 à 1530 San Michele fortifia une partie de

la ville de Vérone, et déjà il avait donné à ses bastions une forme qui

ne fut guère adoptée en France que vers le milieu du XVIe siècle[236].

Quoi qu'il en soit, renonçant aux bastions plats, les ingénieurs

français de la seconde moitié du XVIe siècle les construisirent avec

deux faces formant un angle obtus A (72), ou formant un angle droit ou

aigu B, afin de battre les abords des places par des feux croisés, en

réservant des batteries casematées en C, quelquefois même à deux étages,

et garanties des feux de l'assiégeant par les orillons, pour pouvoir

prendre une colonne d'assaut en flanc et presque en revers, lorsque

celle-ci s'élançait sur la brèche. Dans la figure que nous donnons ici

(72 bis), où se trouve représentée cette action, on reconnaîtra

l'utilité des flancs masqués par des _orillons_: une des faces du

bastion A a été détruite pour permettre l'établissement de la batterie

de brèche en B; mais les pièces qui garnissent le flanc couvert de ce

bastion restent encore intactes et peuvent jeter un grand désordre parmi

les troupes envoyées à l'assaut, au moment du passage du fossé, si au

sommet de la brèche la colonne d'attaque est arrêtée par un rempart

intérieur C élevé en arrière de la courtine, d'une épaule de bastion à

l'autre, et si ce rempart est flanqué de pièces d'artillerie. Nous avons

figuré également le bastion remparé à la gorge, les assiégés prévoyant

qu'ils ne pourront le défendre longtemps. Au lieu de remparer les gorges

des bastions à la hâte, et souvent avec des moyens insuffisants, on prit

le parti dès la fin du XVIe siècle, dans certains cas, de les remparer

d'une manière permanente (72 bis)[237], ou d'isoler les bastions en

creusant un fossé derrière la gorge, et de ne les mettre en

communication avec le corps de la place que par des ponts volants ou des

passages très-resserrés et pouvant être facilement barricadés (72

bis.)[238]; on évitait ainsi que la prise d'un bastion n'entraînât

immédiatement la reddition du corps de la place.

Si ingénieux que fussent ces expédients pour défendre les parties

saillantes des fortifications, on ne tarda pas à reconnaître qu'ils

avaient l'inconvénient de diviser les ouvrages, d'ôter les moyens

d'accéder facilement et rapidement, du dedans de la ville, à tous les

points extérieurs de la défense, tant il est vrai que les formules les

plus simples sont celles qu'on adopte en dernier lieu. On laissa donc

les bastions ouverts à la gorge, mais on établit entre eux, et en avant

des courtines, des ouvrages isolés qui devinrent d'une grande utilité

pour la défense, et qui furent souvent employés pour empêcher les

approches devant des fronts faibles ou de vieilles murailles; on leur

donna le nom de _ravelins_ ou de _demi-lunes_ lorsque ces ouvrages ne

présentaient que la forme d'un petit bastion, et de _tenailles_ si deux

de ces ouvrages étaient réunis par un front (72 ter). A est un ravelin

et B une tenaille. Ces ouvrages étaient déjà en usage à la fin du XVIe

siècle pendant les guerres de religion; leur peu d'élévation les rendait

difficiles à détruire, en même temps que leurs feux rasants produisaient

un grand effet.

C'est aussi pendant le cours du XVIe siècle que l'on donna un talus

prononcé aux revêtements des bastions et courtines, afin de neutraliser

l'effet des boulets, car ceux-ci avaient naturellement moins de prise

sur les parements, lorsqu'ils ne les frappaient pas à angle droit. Avant

l'invention des bouches à feu, le talus n'existait qu'au pied des

revêtements pour éloigner un peu l'assaillant et le placer verticalement

sous les machicoulis des hourds; et l'on tenait au contraire à maintenir

les parements verticaux pour rendre les escalades plus difficiles.

À partir du moment où les bastions accusèrent une forme nouvelle, le

système de l'attaque comme celui de la défense changea complètement. Les

approches durent être savamment combinées, car les feux croisés des

faces des bastions enfilaient les tranchées et prenaient les batteries

de siège en écharpe. On dut commencer les boyaux de tranchée à une

grande distance des places, établir des premières batteries éloignées

pour détruire les parapets des bastions dont les feux pouvaient

bouleverser les travaux des pionniers, puis arriver peu à peu à couvert

jusqu'au revers du fossé en se protégeant par des places d'armes pour

garder les batteries et les tranchées contre les sorties de nuit des

assiégés, et établir là sa dernière batterie pour faire la brèche. Il va

sans dire que même avant l'époque où l'art de la fortification fut

soumis à des formules régulières, avant les Errard de Bar-le-Duc, les

Antoine Deville, les Pagan, les Vauban, les ingénieurs avaient dû

abandonner les dernières traditions du moyen âge. Mais partant de cette

règle que _ce qui défend doit être défendu_, on multipliait les

obstacles, les commandements, les réduits à l'infini, et on encombrait

les défenses de tant de détails, on cherchait si bien à les isoler,

qu'en cas de siège la plupart devenaient inutiles, nuisibles même, et

que des garnisons, sachant toujours trouver une seconde défense après

que la première était détruite, une troisième après la seconde, les

défendaient mollement les unes après les autres, se fiant toujours à la

dernière pour résister. Machiavel, avec le sens pratique qui le

caractérise, avait déjà de son temps prévu les dangers de ces

complications dans la construction des ouvrages de défense, car dans son

_Traité de l'art de la guerre_, liv. VII, il dit: «Et ici je dois donner

un avis: 1° à ceux qui sont chargés de défendre une ville, c'est de ne

jamais élever de bastions détachés des murs; 2° à ceux qui construisent

une forteresse, c'est de ne pas établir dans son enceinte des

fortifications qui servent de retraite aux troupes qui ont été

repoussées des premiers retranchements. Voici le motif de mon premier

avis: c'est qu'il faut toujours éviter de débuter par un mauvais succès,

car alors vous inspirez de la défiance pour toutes vos autres

dispositions, et vous remplissez de crainte tous ceux qui ont embrassé

votre parti. Vous ne pourrez vous garantir de ce malheur en établissant

des bastions hors des murailles. Comme ils seront constamment exposés à

la fureur de l'artillerie, et qu'aujourd'hui de semblables

fortifications ne peuvent longtemps se défendre, vous finirez par les

perdre, et vous aurez ainsi préparé la cause de votre ruine. Lorsque les

«Génois se révoltèrent contre le roi de France Louis XII, ils bâtirent

ainsi quelques bastions sur les collines qui les environnent; et la

prise de ces bastions qui furent emportés en quelques jours entraîna la

perte de la ville même. Quant à ma seconde proposition, je soutiens

qu'il n'y a pas de plus grand danger pour une forteresse que d'avoir des

arrière-fortifications, où les troupes puissent se retirer en cas

d'échec; car lorsque le soldat sait qu'il a une retraite assurée quand

il aura abandonné le premier poste, il l'abandonne en effet, et fait

perdre ainsi la forteresse entière. Nous en avons un exemple bien récent

par la prise de la forteresse de Forli, défendue par la comtesse

Catherine, contre César Borgia, fils du pape Alexandre VI, qui était

venu l'attaquer avec l'armée du roi de France. Cette place était pleine

de fortifications où l'on pouvait successivement trouver une retraite.

Il y avait d'abord la citadelle séparée de la forteresse par un fossé

qu'on passait sur un pont-levis, et cette forteresse était divisée en

trois quartiers séparés les uns des autres par des fossés remplis d'eau

et des ponts-levis. Borgia, ayant battu un de ces quartiers avec son

artillerie, fit une brèche à la muraille que ne songea point à défendre

M. de Casal, commandant de Forli. Il crut pouvoir abandonner cette

brèche pour se retirer dans les autres quartiers. Mais Borgia une fois

maître de cette partie de la forteresse, le fut bientôt de la forteresse

tout entière, parce qu'il s'empara des ponts qui séparaient les

différents quartiers. Ainsi fut prise cette place qu'on avait cru

jusqu'alors inexpugnable, et qui dut sa perte à deux fautes principales

de l'ingénieur qui l'avait construite: 1° Il y avait trop multiplié les

défenses; 2° il n'avait pas laissé chaque quartier maître de ses

ponts...[239]» L'artillerie avait aussi bien changé les conditions

morales de la défense que les conditions matérielles; autant au XIIIe

siècle il était bon de multiplier les obstacles, de bâtir réduit sur

réduit, de morceler les défenses, parce qu'il fallait attaquer et

défendre pied à pied, en venir à se prendre corps à corps, autant il

était dangereux, en face des puissants moyens de destruction de

l'artillerie à feu, de couper les communications, d'encombrer les

défenses, car le canon bouleversait ces ouvrages compliqués, les rendait

inutiles, et en couvrant les défenseurs de leurs débris, les

démoralisait et leur ôtait les moyens de résister avec ensemble.

Déjà dans la fortification antérieure à l'emploi des bouches à feu on

avait reconnu que l'extrême division des défenses rendait le

commandement difficile pour un gouverneur de place, et même pour le

capitaine d'un poste; dans les défenses isolées, telles que les tours,

ou donjons ou portes, on avait senti la nécessité, dès les XIe et XIIe

siècles, de pratiquer dans les murs ou à travers les voûtes des conduits

ou des trappes, sortes de porte-voix qui permettaient au chef du poste

placé au point d'où l'on pouvait le mieux découvrir les dehors, de

donner des ordres à chaque étage. Mais lorsque le fracas de l'artillerie

vint s'ajouter à ses effets matériels, on comprendra combien ces moyens

de communication étaient insuffisants; le canon devait donc faire

adopter dans la construction des fortifications de larges dispositions,

et obliger les armées assiégeantes et assiégées à renoncer à la guerre

de détails.

La méthode qui consistait à fortifier les places en dehors des vieux

murs avait des inconvénients: l'assiégeant battait à la fois les deux

défenses, la seconde surmontant la première; il détruisait ainsi les

deux obstacles, ou au moins bouleversant le premier, écrêtait le second,

réduisait ses merlons en poussière, démontait à la fois les batteries

inférieures et supérieures (voir la fig. 64). S'il s'emparait des

défenses antérieures, il pouvait être arrêté quelque temps par

l'escarpement de la vieille muraille; mais celle-ci, étant privée de ses

batteries barbettes, ne présentait plus qu'une défense passive que l'on

faisait sauter sans danger et sans être obligé de se couvrir. Machiavel

recommandait-il aussi, de son temps déjà, d'élever en arrière des vieux

murs des villes des remparts fixes avec fossé. Laissant donc subsister

les vieilles murailles comme premier obstacle pour résister à un coup de

main, ou pour arrêter l'ennemi quelque temps, renonçant aux boulevards

extérieurs et ouvrages saillants qui se trouvaient exposés aux feux

convergents des batteries de siége, et étaient promptement bouleversés,

on établit quelquefois en arrière des anciens fronts qui, par leur

faiblesse, devaient être choisis par l'ennemi comme point d'attaque, des

remparts bastionnés, formant un ouvrage à demeure, analogue à l'ouvrage

provisoire que nous avons représenté dans la fig. 57. C'est d'après ce

principe qu'une partie de la ville de Metz avait été fortifiée, vers la

fin du XVIe siècle, du côté de la porte Sainte-Barbe (73)[240], après la

levée du siége mis par l'armée impériale. Ici les anciens murs A avec

leurs lices étaient laissés tels quels; des batteries barbettes étaient

seulement établies dans les anciennes lices B. L'ennemi faisant une

brèche dans le front C D qui se trouvait être le plus faible puisqu'il

n'était pas flanqué, traversant le fossé et arrivant dans la place

d'armes E, était battu par les deux demi-bastions F G, et exposé à des

feux de face et croisés. Du dehors, ce rempart, étant plus bas que la

vieille muraille, se trouvait masqué, intact; ses flancs à orillons

présentaient une batterie couverte et découverte enfilant le fossé.

Le mérite des ingénieurs du XVIIe siècle et de Vauban surtout, ç'a été

de disposer les défenses de façon à faire converger sur le premier point

attaqué et détruit par l'ennemi les feux d'un grand nombre de pièces

d'artillerie, de changer ainsi au moment de l'assaut les conditions des

armées assiégeantes et assiégées, de simplifier l'art de la

fortification, de laisser de côté une foule d'ouvrages de détails fort

ingénieux sur le papier, mais qui ne sont que gênants au moment d'un

siége et coûtent fort cher. C'est ainsi que peu à peu on donna une plus

grande superficie aux bastions, qu'on supprima les orillons d'un petit

diamètre qui, détruits par l'artillerie des assiégeants, encombraient de

leurs débris les batteries destinées à enfiler le fossé au moment de

l'assaut, qu'on apporta la plus grande attention aux profils comme étant

un des plus puissants moyens de retarder les travaux d'approches, qu'on

donna une largeur considérable aux fossés en avant des fausses braies,

qu'on remplaça les revêtements de pierre pour les parapets, par des

talus en terre gazonnée, qu'on masqua les portes en les défendant par

des ouvrages avancés et en les flanquant, au lieu de faire résider leur

force dans leur propre construction.

Un nouveau moyen de destruction rapide des remparts était appliqué au

commencement du XVIe siècle: après avoir miné le dessous des revêtements

des défenses comme on le faisait de temps immémorial, au lieu de les

étançonner par des potelets auxquels on mettait le feu, on établissait

des fourneaux chargés de poudre à canon, et on faisait sauter ainsi des

portions considérables des terrassements et revêtements. Ce terrible

expédient déjà pratiqué dans les guerres d'Italie, outre qu'il ouvrait

de larges brèches aux assaillants, avait pour effet de démoraliser les

garnisons. Cependant on avisa bientôt au moyen de prévenir ces travaux

des assiégeants; dans les places où les fossés étaient secs on pratiqua

derrière les revêtements des remparts des galeries voûtées, qui

permettaient aux défenseurs de s'opposer aux placements des fourneaux de

mine (73 bis)[241], ou de distance en distance on creusa des puits

permanents dans le terre-plein des bastions, pour de là pousser des

rameaux de contre-mine au moment du siége, et lorsque l'on était parvenu

à reconnaître la direction des galeries des mineurs ennemis, direction

qui était indiquée par une observation attentive, au fond de ces puits,

du bruit causé par la sape. Quelquefois, encore des galeries de

contre-mine furent pratiquées sous le chemin couvert ou sous le glacis,

mais il ne paraît guère que ce dernier moyen ait été appliqué d'une

manière régulière avant l'adoption du système de la fortification

moderne.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 1 - (A) · 第 40 / 47 段