flanquent les courtines au moyen de deux murs parallèles terminés par un
hémicycle. La ville de Langres est bâtie sur un plateau qui domine le
cours de la Marne et tous les alentours; du côté D seulement on y accède
de plain-pied. Aussi de ce côté un ouvrage avancé très-fort avait-il été
établi dès le XIVe siècle[213]. En E était une seconde porte bien
défendue par une grosse tour ronde ou bastille, avec deux batteries
couvertes établies dans deux chambres dont les voûtes reposent sur un
pilier cylindrique élevé au centre; dans une autre tour juxtaposée est
une rampe en spirale qui permettait de faire monter du canon sur la
plate-forme qui couronnait la grosse tour (voy. BASTILLE); en F une
troisième porte donnant sur la Marne protégée par des ouvrages en terre
de la fin du XVIe siècle. Nous donnons (49) le plan d'une des tours dont
la construction remonte à la fin du XVe siècle ou du commencement du
XVIe[214]. Cette tour est un véritable bastion pouvant contenir à chaque
étage cinq bouches à feu. Bâtie sur une pente rapide, on descend
successivement par quatre emmarchements du point C donnant dans la
ville, au point E. Les embrasures E, F, G, ressautent pour suivre
l'inclinaison du terrain et se trouver toujours à une même hauteur
au-dessus du sol extérieur. Les canons pouvaient être facilement
introduits par des emmarchements larges et assez doux; les murs sont
épais (7,00 mètres), afin de pouvoir résister à l'artillerie des
assiégeants. La première travée dont les parois sont parallèles est
voûtée par quatre voûtes reposant sur une colonne; un arc-doubleau
portant sur deux têtes de murs sépare la première travée de la seconde
qui est voûtée en cul-de-four (voy. la coupe longitudinale (50) sur la
ligne CD et la coupe transversale (51) sur la ligne A B du plan). Les
embrasures F, G (49) étaient fermées à l'intérieur par des portières
(voy. EMBRASURE). Des évents H permettaient à la fumée de s'échapper de
l'intérieur de la salle. Deux petits réduits I devaient renfermer la
provision de poudre. Cette tour était couronnée dans l'origine par une
plate-forme et un parapet crénelé derrière lequel on pouvait placer
d'autres pièces ou des arquebusiers. Ces parties supérieures ont été
modifiées depuis longtemps. La batterie barbette domine la crête du
parapet des courtines voisines de 1 mètre environ; c'était encore là un
reste de la tradition du moyen âge. On croyait toujours devoir faire
dominer les tours sur les courtines[215] (voy. TOUR). Cette incertitude
dans la construction des défenses pendant les premiers temps de
l'artillerie donne une grande variété de dispositions, et nous ne
pouvons les signaler toutes. Mais il est bon de remarquer que le système
de fortifications si bien établi de 1300 à 1400, si méthodiquement
combiné, est dérangé par l'intervention des bouches à feu dans les
siéges, et que les tâtonnements commencent à partir de cette dernière
époque pour ne cesser qu'au XVIIe siècle. Telle était la force des
traditions féodales qu'on ne pouvait rompre brusquement avec elles, et
qu'on les continuait encore, malgré l'expérience des inconvénients
attachés à la fortification du moyen âge en face de l'artillerie à feu.
C'est ainsi qu'on voit longtemps encore et jusque pendant le XVIe siècle
les mâchicoulis employés concurremment avec les batteries couvertes,
bien que les mâchicoulis ne fussent plus qu'une défense nulle devant du
canon. Aussi de Charles VIII à François Ier, les villes et les châteaux
ne tiennent pas devant une armée munie d'artillerie, et l'histoire
pendant cette période ne nous présente plus de ces siéges prolongés si
fréquents pendant les XIIe, XIIIe et XIVe siècles. On faisait du mieux
qu'on pouvait pour approprier les anciennes fortifications au nouveau
mode d'attaque et de défense, soit en laissant parfois les vieilles
murailles subsister en arrière de nouveaux ouvrages, soit en détruisant
quelques points faibles, comme à Langres, pour les remplacer par des
grosses tours rondes ou carrées munies d'artillerie. À la fin du XVe
siècle, les ingénieurs paraissent chercher à couvrir les pièces
d'artillerie; ils les disposent au rez-de-chaussée des tours dans des
batteries couvertes, réservant les couronnements des tours et courtines
pour les archers et arbalétriers ou arquebusiers. Il existe encore un
grand nombre de tours qui présentent cette disposition; sans parler de
celle de Langres que nous avons donnée (fig. 49, 50 et 51), mais dont le
couronnement détruit ne peut servir d'exemple, voici une tour carrée
dépendant de la défense fort ancienne du Puy-Saint-Front de Perigueux,
et qui fut reconstruite pour contenir des bouches à feu à
rez-de-chaussée[216] destinées à battre la rivière, le rivage et l'une
des deux courtines. Le rez-de-chaussée de cette tour peu étendu (52) est
percé de quatre embrasures destinées à de petites pièces d'artillerie,
sans compter une meurtrière placée à l'angle saillant du côté opposé à
la rivière. Deux canons (que l'on changeait de place suivant les besoins
de la défense) pouvaient seulement être logés dans cette batterie basse
voûtée par un berceau épais de pierres de taille, et à l'épreuve des
projectiles pleins lancés en bombe. Les embrasures des canons (53) sont
percées horizontalement, laissant juste le passage du boulet, au-dessus,
une fente horizontale permet de pointer et sert d'évent pour la fumée.
Un escalier droit conduit au premier étage percé seulement de
meurtrières d'arbalètes ou d'arquebuses, et le couronnement est garni de
mâchicoulis avec parapet continu sans créneaux, mais percé de trous
ronds propres à passer le bout de petites coulevrines ou d'arquebuses à
main[217]. C'était là une médiocre défense et il était facile à l'ennemi
de se placer de manière à se trouver en dehors de la projection du tir.
On reconnut bientôt que ces batteries couvertes établies dans des
espaces étroits, et dont les embrasures n'embrassaient qu'un angle aigu,
ne pouvaient démonter des batteries de siége et ne causaient pas un
dommage sérieux à l'assiégeant. Laissant donc subsister le vieux système
défensif pour y loger des archers, arbalétriers et arquebusiers, on
éleva en avant de _fausses braies_ dans lesquelles on pouvait établir
des batteries à tir rasant, qui remplaçaient les lices dont nous avons
parlé dans le cours de cet article. On commença dès lors à s'affranchir
des règles si longtemps conservées de la fortification antérieure à
l'emploi de l'artillerie à feu. Dans des cas pressants les anciennes
murailles et tours des lices, les barbacanes furent simplement dérasées
au niveau du chemin de ronde, puis couronnées de parapets avec
embrasures pour y placer des batteries barbettes (54). Les tours
paraissaient si bien un moyen de défense indispensable, on regardait
comme d'une si grande utilité de commander la campagne, qu'on en élevait
encore même après que les fausses braies disposées de manière à flanquer
les courtines avaient été admises. On donna d'abord aux fausses braies
les formes, en plan, qu'on avait données aux palissades, c'est-à-dire
qu'elles suivirent à peu près le contour des murs, mais bientôt on en
fit des ouvrages flanqués. La ville d'Orange avait été fortifiée de
nouveau sous Louis XI, et telle était la configuration de ses défenses à
cette époque (55). Au moyen de ces modifications, les places furent en
état de résister à l'artillerie; mais cette arme se perfectionnait
rapidement. Louis XI et Charles VIII possédaient une artillerie
formidable, l'art des siéges devenait tous les jours plus méthodique, à
cette époque déjà on faisait des approches régulières; on commençait,
lorsque l'attaque des places ne pouvait être brusquée, à faire des
tranchées, à établir des parallèles et de véritables batteries de siége
bien gabionnées. Les murs dépassant le niveau des crètes des revêtements
des fossés offraient une prise facile au tir de plein fouet des
batteries de siége, et à une assez grande distance on pouvait détruire
ces ouvrages découverts et faire brèche. Pour parer à cet inconvénient
on garnit les dehors des fossés de palissades ou parapets en maçonnerie
ou en charpente avec terrassements et premier fossé extérieur; cet
ouvrage, qui remplaçait les anciennes lices, conserva le nom de _braie_
(56). On établit en dehors des portes, des poternes et des saillants,
des ouvrages en terre soutenus par des pièces de bois qu'on nommait
encore _boulevert_, _bastille_ ou _bastide_. La description de la
fortification de Nuys, que Charles le Téméraire assiégea en 1474,
explique parfaitement la méthode employée pour résister aux
attaques[218]. «Pareillement estoit Nuysse notablement tourrée de pierre
de grès, puissamment murée de riche fremeté, haulte, espaisse et
renforcée de fortes braiesses, subtelement composées de pierre et de
brique, et en aulcuns lieux, toutes de terre, tournées à deffence par
mirable artifice pour reppeller les assaillants; entre lesquelles et
lesdits murs y avoit certains fossés assés parfons; et, de rechef,
estoient devant lesdites brayes aultres grants fossés d'extrème
profondeur, cimés les aulcuns, et pleins d'eau à grant largesse,
lesquels amplectoient la ville et ses forts jusques aux rivières
courantes. Quatre portes principales de pareille sorte ensemble, et
aulcunes poternes et saillies embellissoient et fortifioient grantement
ladite closture; car chascune d'elles avoit en front son _boluvert_ à
manière de _bastillon_, grant, fort et deffendable, garni de tout
instrument de guerre, et souverainement de traicts à poudre à planté.»
On voit dans cette description le bastion se dessiner nettement, comme
un accessoire important de la défense pour fortifier les saillants, les
poternes, les portes et enfiler les fossés, pour tenir lieu des tours et
barbacanes des lices de l'ancienne fortification, des anciennes
bastilles isolées, des ouvrages de défense du dehors des portes. Bientôt
cet accessoire, dont l'utilité est reconnue, l'emporte sur le fond, et
forme la partie principale de la fortification moderne.
En conservant toutefois, dans les forteresses que l'on éleva vers la fin
du XVe siècle, les tours et les courtines des enceintes intérieures
commandant la campagne à une grande distance par leur élévation, en les
couronnant encore de machicoulis, on augmenta l'épaisseur des
maçonneries de manière à pouvoir résister à l'artillerie de siége.
Lorsque le connétable de Saint-Pol fit reconstruire en 1470 le château
de Ham, non-seulement il crut devoir munir cette retraite d'ouvrages
avancés, de murs de contre-garde, mais il fit donner aux tours et
courtines, et surtout à la grosse tour ou donjon, une telle épaisseur
que ces constructions peuvent encore opposer à l'artillerie moderne une
longue résistance (voy. CHATEAU).
Jusqu'alors on s'était occupé en raison des besoins nouveaux de modifier
la forme et la situation des tours et courtines, les détails de la
défense; mais depuis le XIe siècle le mode de construction de la
fortification n'avait pas changé: c'étaient toujours deux parements de
pierre de taille, de brique ou de moellon piqué renfermant un massif en
blocage irrégulier. Contre la sape ou le mouton ce genre de construction
était bon, car les pionniers entamaient plus difficilement un massif en
blocage dont la pierraille et le mortier étaient durs et adhérents,
qu'une construction appareillée facile à déliaisonner lorsque quelques
pierres ont été enlevées, les constructions d'appareil n'ayant jamais
l'homogénéité d'un bon blocage bien fait. Les massifs de maçonnerie
résistaient mieux aux ébranlements du mouton qu'une construction
d'appareil; mais lorsque les bouches à feu remplacèrent tous les engins
et expédients de destruction employés au moyen âge, on reconnut bientôt
que les revêtements de pierre qui n'avaient généralement qu'une
épaisseur de 30 à 50 centimètres étaient promptement ébranlés par
l'effet des boulets de fer, qu'ils se détachaient du massif et le
laissaient à nud exposé aux projectiles; que les merlons[219] de pierre
enlevés par les boulets se brisaient en éclats, véritable mitraille plus
meurtrière encore que les boulets eux-mêmes. L'architecture défensive,
pour prévenir l'ébranlement des anciennes murailles et des tours, garnit
les courtines par des terrassements de terre intérieurs, et remplit
parfois les étages inférieurs des tours. Mais lorsque la muraille
tombait sous les coups de l'artillerie de siége, ces amas de terre, en
s'éboulant avec elle, facilitaient l'accès de la brèche en formant un
talus naturel, tandis que les murailles seules non terrassées à
l'intérieur ne présentaient en tombant que des brèches irrégulières et
d'un accès très-difficile. Pour parer à ces inconvénients, lorsque l'on
conservait d'anciennes fortifications, et qu'on les appropriait à la
défense contre l'artillerie, on farcit quelquefois les terrassements
intérieurs de longrines de bois, de branchages résineux ou flambés pour
les préserver de la pourriture; ces terrassements avaient assez de
consistance pour ne pas s'ébouler lorsque la muraille tombait, et
rendaient la brèche impraticable. Si les vieilles murailles avaient été
simplement remblayées à l'intérieur de manière à permettre de placer du
canon au niveau des parapets, si les anciens crénelages avaient été
remplacés par des merlons épais et des embrasures en maçonnerie, lorsque
l'assiégé était assuré du point attaqué, et pendant que l'assiégeant
faisait ses dernières approches et battait en brèche, on élevait en
arrière du front attaqué un ouvrage en bois terrassé, assez peu élevé
pour être masqué du dehors, on creusait un fossé entre cet ouvrage et la
brèche; celle-ci devenue praticable, l'assiégeant lançait ses colonnes
d'attaque qui se trouvaient en face d'un nouveau rempart improvisé bien
muni d'artillerie; c'était un nouveau siége à recommencer. Cet ouvrage
rentrant était d'un très-difficile accès, car il était flanqué par sa
disposition naturelle, et l'assaillant ne pouvait songer à brusquer
l'assaut, les colonnes d'attaque se trouvant battues en face, en flanc
et même en revers. Lorsque Blaise de Montluc défend Sienne, il fait
élever derrière les vieilles murailles de la ville, et sur les points où
il suppose qu'elles seront battues, des remparts rentrants dans le genre
de celui qui est figuré ici (57). «Or avois-je déliberé, dit-il, que si
l'ennemy vous venoit assaillir avec l'artillerie, de me retrancher loing
de la muraille où se feroit la batterie, pour les laisser entrer à leur
ayse; et faisois estat tous jours de fermer les deux bouts, et y mettre
à chacun quatre ou cinq grosses pièces d'artillerie, chargées de grosses
chaînes et de gros clous et pièces de fer. Derrière la _retirade_ je
déliberay mettre tous les mousquets de la ville ensemble l'arquebuserie,
et, comme ils seroient dedans, faire tirer l'artillerie et
l'arquebuserie tout à un coup; et nous, qui serions aux deux bouts,
venir courant à eux avec les picques, hallebardes, épées et
rondelles...[220]» Cette disposition provisoire de la défense ne tarda
pas à être érigé en système fixe, comme nous le verrons tout à l'heure.
Lorsque les effets de l'artillerie à feu furent bien connus, et qu'il
fut avéré que des murs de maçonnerie de deux à trois mètres d'épaisseur
(qui est l'épaisseur moyenne des courtines antérieures à l'emploi
régulier des bouches à feu) ne pouvaient résister à une batterie
envoyant de trois à cinq cents boulets sur une surface de huit mètres
carrés environ[221], en abaissant le commandement des murs en maçonnerie
on employa divers moyens pour leur donner une plus grande résistance.
Dans les constructions antérieures à l'artillerie à feu, pour résister à
la mine, à la sape et au mouton, déjà on avait pratiqué dans l'épaisseur
des murs des arcs de décharge, masqués par le parement extérieur, qui,
reportant le poids des maçonneries sur des points isolés, maintenaient
les parapets et empêchaient les murs de tomber d'une seule pièce, à
moins que les assiégeants n'eussent précisément sapé les points d'appuis
masqués (58), ce qui ne pouvait être que l'effet du hasard.
Au XVIe siècle on perfectionna ce système; non-seulement on pratiqua des
arcs de décharge dans l'épaisseur des courtines de maçonnerie, mais on
les renforça de contre-forts intérieurs noyés dans les terrassements et
buttant les revêtements au moyen de berceaux verticaux (59). On eut le
soin de ne pas lier ces contre-forts avec la partie pleine des murailles
dans toute leur hauteur, pour éviter que le revêtement en tombant par
l'effet des boulets n'entrainât les contre-forts avec eux; ces éperons
intérieurs pouvaient encore, en maintenant les terres pilonées entre
eux, présenter un obstacle difficile à renverser. Mais ces moyens
étaient dispendieux; ils supposaient toujours d'ailleurs des murailles
formant un escarpement assez considérable au-dessus du niveau de la
contrescarpe du fossé. On abandonnait difficilement les commandements
élevés, car à cette époque encore, l'escalade était fréquemment tentée
par des troupes assiégeantes, et les attaques de places fortes en font
souvent mention. Outre les moyens indiqués ci-dessus, soit pour mettre
les murailles en état de résister au canon, soit pour présenter un
nouvel obstacle à l'assaillant lorsqu'il était parvenu à les renverser,
on _remparait_ les places, c'est-à-dire, que l'on établissait en dehors
des fossés au sommet de la contrescarpe, ou même comme garde du mur pour
amortir le boulet, ou en dedans, à une certaine distance, des remparts
de bois et de terre, les premiers formant un chemin couvert ou un
revêtement de la muraille et les seconds un boulevard derrière lesquels
on plaçait de l'artillerie, 1° pour gêner les approches et empêcher de
brusquer l'attaque, ou préserver le mur contre les effets du canon, 2°
pour arrêter l'assiégeant lorsque la brèche était praticable. Les
premiers remplaçaient les anciennes lices, et les seconds obligeaient
l'assiégeant à faire un nouveau siége lorsque la muraille d'enceinte
était renversée. Les remparts amortissaient le boulet et résistaient
plus longtemps que les murailles en maçonnerie, ils étaient plus
capables de recevoir et de garantir des pièces en batterie que les
anciens chemins de ronde terrassés. On les construisait de diverses
manières; les plus forts étaient établis au moyen d'un revêtement
extérieur composé de pièces de bois verticales reliées par des croix de
Saint-André, afin d'empêcher l'ouvrage de se disloquer lorsque les
boulets en brisaient quelques parties. Derrière ce parement de charpente
on enlaçait des fascines de menu bois comme un ouvrage de vannerie, puis
on élevait un terrassement composé de clayonnage et de couches de terres
alternées; quelquefois le rempart était formé de deux rangs de forts
pieux plantés verticalement reliés avec des branches flexibles et des
entre-toises appelées _clefs_ posées horizontalement (60); l'intervalle
était rempli de terre grasse bien pilonée, purgée de cailloux et
mélangée de brins de menu bois. Ou bien, c'étaient des troncs d'arbres
couchés horizontalement, reliés entre eux par des entre-toises
entaillées à mi-bois, les intervalles remplis comme il vient d'être dit
(61). On ménageait de distance en distance des embrasures garnies de
portières. Si l'assiégé était pris au dépourvu, ou s'il ne pouvait se
procurer de la terre convenable, il se contentait d'enlacer entre eux
des arbres garnis d'une partie de leurs branchages; les intervalles
étaient bourrés de fascines (62)[222].
Ces nouveaux obstacles opposés à l'artillerie de siége firent employer
des boulets creux, des projectiles chargés d'artifice qui, éclatant au
milieu des remparts, y causaient un grand désordre; peu à peu on dut
renoncer aux attaques brusquées et n'approcher des places ainsi munies
qu'à couvert dans des boyaux de tranchée contournés dont les retours
anguleux ou arrondis étaient défilés par des gabions remplis de terre et
posés debout. Ces gros gabions servaient aussi à masquer les pièces en
batterie; l'intervalle entre ces gabions formait embrasure (63)[223].
Lorsque l'assiégé arrivait au moyen des tranchées à établir ses
dernières batteries très-près de la place et que celle-ci était munie de
bons remparts extérieurs et de murailles d'un commandement considérable,
force était de protéger la batterie de brèche contre les feux rasants et
plongeants par des épaulements en terre surmontés de gabionnades ou de
palis fortement reliés et doublés de clayonnages. Ces ouvrages ne
pouvaient s'exécuter que pendant la nuit, ainsi que cela se pratique
encore de nos jours (64)[224].
Tout en perfectionnant la défense, en renforçant les murailles par des
remparts de bois et de terre en dehors des fosses, ou contre le parement
extérieur de ces murailles mêmes, on reconnut cependant que ces moyens,
en rendant les effets de l'artillerie à feu moins terribles et moins
prompts, ne faisaient que retarder les assauts de quelques jours; qu'une
place investie voyant promptement des batteries de brèches se dresser à
peu de distance des remparts, se trouvait enserrée dans ses murs sans
pouvoir tenter des sorties ou communiquer avec les dehors. Conformément
à la méthode employée précédemment, les assaillants dirigeaient encore à
la fin du XVe siècle et au commencement du XVIe toutes leurs forces
contre les portes; les vieilles barbacanes en maçonnerie ou en bois
(boulevards) n'étaient plus assez spacieuses ni assez bien flanquées
pour obliger l'assiégeant à faire de grands travaux d'approches, on les
détruisait facilement; et une fois logés dans ces ouvrages extérieurs,
l'ennemi s'y fortifiait, y dressait des batteries et foudroyait les
portes. Ce fut d'abord sur ces points que l'attention des constructeurs
de fortifications se fixa. Dès la fin du XVe siècle on s'était donc
préoccupé avant toute chose de munir les portes, les têtes de pont, de
flanquer ces portes par des défenses propres à recevoir de l'artillerie,
en profitant autant que possible des anciennes dispositions et les
améliorant. La porte à Mazelle (65), de la ville de Metz[225], avait été
renforcée de cette manière; l'ancienne barbacane en A avait été dérasée
et terrassée pour y placer du canon; la courtine B avait été remparée à
l'intérieur et celle C reconstruite de façon à battre la première porte.
Mais ces défenses resserrées, étroites, ne suffisaient pas, les
défenseurs étaient les uns sur les autres; les batteries de siége,
dressées devant ces ouvrages accumulés sur un point, les détruisaient
tous en même temps, et mettaient le désordre parmi les défenseurs. On se
soumit bientôt à la nécessité d'élargir les défenses, de les porter au
dehors, de battre un plus grand espace de terrain. C'est alors qu'on
éleva en dehors des portes des boulevards pour les mettre à l'abri des
effets de l'artillerie (66)[226]; quelquefois ces boulevards étaient
munis de fausses braies pour placer des arquebusiers; si l'ennemi, après
avoir détruit les merlons des boulevards et démonté les batteries,
venait au fossé, ces arquebusiers retardaient l'assaut. On donnait déjà
une grande étendue aux ouvrages extérieurs, pour avoir des places
d'armes en avant des portes. La puissance de l'artillerie à feu avait
pour résultat d'étendre peu à peu les fronts, de faire sortir les
défenses des anciennes enceintes sur lesquelles autant par tradition que
par un motif d'économie on cherchait toujours à s'appuyer. Les villes
tenaient à leurs vieux murs, et ne pouvaient tout à coup s'habituer à
les regarder comme des obstacles à peu près nuls; si la nécessité
exigeait qu'on les modifiât, c'était presque toujours par des ouvrages
qui avaient un caractère provisoire. Le nouvel art de la fortification
était à peine entrevu, et chaque ingénieur, par des tâtonnements,
cherchait non point à établir un système général, neuf, mais à préserver
les vieilles murailles par des ouvrages de campagne plutôt que par un
ensemble de défenses fixes combinées avec méthode. Cependant ces
tâtonnements devaient nécessairement conduire à un résultat général; on
fit bientôt passer les fossés devant et derrière les boulevards des
portes, ainsi que cela avait été antérieurement pratiqué pour quelques
barbacanes, et à l'extérieur des ces fossés on établit des remparts en
terre formant un chemin couvert. C'est ainsi que peu à peu on commandait
les approches de l'assiégeant; on sentait le besoin de fortifier les
dehors, de protéger les villes par des ouvrages assez saillants pour
empêcher les batteries de siége de bombarder les habitations et magasins
de l'assiégé; c'était surtout le long des rivières navigables, des
ports, que l'on établissait déjà au XVe siècle des bastilles reliées par
des remparts, afin de mettre les vaisseaux à l'abri des projectiles. Les
villes de Hull dans le Lincolshire, de Lubeck dans le Holstein, de
Libourne, de Bordeaux, de Douai, d'Arras, de Liége, de Basle, etc..
possédaient des bastilles propres à recevoir du canon. Nous donnons ici
le plan de la ligne des bastilles de Kingston sur Hull reproduit par
M.H. Parker (66 bis)[227]. Quant aux bastilles de Lubeck, elles étaient
isolées ou reliées à la terre ferme par des jetées et formaient ainsi
des saillants très-considérables entourés d'eau de toutes parts (66
_ter_)[228]. Ces dernières bastilles paraissent avoir été construites en
charpentes, clayonnages et terre.
La méthode de défendre les portes par des bastions ou boulevards
circulaires était appliquée en France du temps de Charles VIII.
Machiavel, dans son _Traité de l'art de la guerre_, I. VII, s'exprime
ainsi: «... Mais... que si nous avons quelque chose de supportable (en
fait d'institutions militaires), nous le devons tout entier aux
ultramontains. Vous savez, et vos amis peuvent se le rappeler, quel
était l'_état de faiblesse de nos places fortes_ avant l'invasion de
Charles VIII en Italie, dans l'an 1494.» Et dans son procès-verbal de
visite d'inspection des fortifications de Florence, en 1526, on remarque
ce passage: «Nous parvinmes ensuite à la porte de San-Giorgio (rive
gauche de l'Arno); l'avis du capitaine fut de la baisser, d'y construire
un bastion rond, et de placer la sortie sur le flanc, comme c'est
l'usage.» Voici (67) une vue cavallière du château de Milan tel qu'il
existait au commencement du XVIe siècle[229], qui fait comprendre le
système de défense et d'attaque des places du temps de François Ier. On
remarque ici le mélange des défenses anciennes et nouvelles, une
confusion incroyable de tours, de réduits isolés par des fossés. En A
l'armée assiégeante a établi des batteries derrière des gabionnades,
protégées par des bastilles B, sortes de redoutes circulaires en terre
tenant lieu des places d'armes modernes, mais commandant les ouvrages
antérieurs des assiégés. En C on voit des boulevards, flanqués par des
tours en avant des portes; en D des courtines non terrassées, mais
couronnés de chemins de ronde; au rez-de-chaussée sont disposées des
batteries couvertes dont les embrasures se voient partout en E, tandis
que les parties supérieures paraissent uniquement réservées aux
arbalétriers, archers ou arquebusiers, et sont munies encore de leurs
machicoulis. En F est un boulevard entourant la partie la plus faible du
château, dont il est séparé par un fossé plein d'eau. Ce boulevard est
appuyé à gauche en G par un ouvrage assez bien flanqué, et à droite en H
par une sorte de réduit ou donjon défendu suivant l'ancien système. De
ces deux ouvrages on communique au corps de la place par des ponts à
bascule. Le château est divisé en trois parties séparées par des fossés
et pouvant s'isoler. En avant de la porte qui se trouve sur le premier
plan en I et le long de la contrescarpe du fossé est disposé un chemin
de ronde avec des traverses pour empêcher l'assiégeant de prendre le
flanc K en écharpe et de le détruire. Mais il est aisé de comprendre que
tous ces ouvrages sont trop petits, ne présentent pas des flancs assez
étendus, qu'ils peuvent être bouleversés rapidement les uns après les
autres, si l'assiégeant possède une artillerie nombreuse, dont les feux
convergents viennent les battre seulement en changeant la direction du
tir. Aussi à cette époque déjà, pour éviter que ces ouvrages trop
rapprochés ne fussent détruits en même temps par une seule batterie qui
pouvait les enfiler d'assez près, on élevait dans l'intérieur des
places, au milieu des bastions, des terrassements circulaires ou carrés,
pour battre les bastilles terrassées des assiégeants. Cet ouvrage fut
fréquemment employé pendant le XVIe siècle et depuis, et prit le nom de
_cavalier_ ou _plate-forme_; il devint d'une grande ressource pour la
défense des places, soit qu'il fût permanent soit qu'il fùt élevé
pendant le siége même, pour découvrir les boyaux de tranchées, pour
prendre en écharpe les batteries de siége, ou pour dominer une brèche
profonde et enfiler les fossés lorsque les embrasures des flancs des
bastions étaient détruites par le feu de l'ennemi. À l'état permanent,
les cavaliers furent fréquemment élevés pour dominer des passages, des
routes, des portes et surtout des ponts, lorsque ceux-ci, du côté opposé
à la ville, débouchaient au bas d'un escarpement sur lequel l'ennemi
pouvait établir des batteries destinées à protéger une attaque, et
empêcher l'assiégé de se tenir en forces de l'autre côté. Le pont de
Marseille traversant le ravin qui coupait autrefois la route d'Aix était
défendu et enfilé par un gros cavalier placé du côté de la ville (67
bis)[230]. Si les bastions étaient trop éloignés les uns des autres pour
bien flanquer les courtines, on élevait entre eux et au milieu des
courtines des cavaliers, soit en forme de demi-cercle, soit carrés pour
renforcer leurs fronts; sur les bastions même, il était également
d'usage d'en élever afin d'augmenter leur commandement et de pouvoir
placer ainsi deux étages de batteries. Ces cavaliers présentaient encore
cet avantage de défiler les courtines, les assiégeants ayant conservé,
au commencement du XVIe siècle, la tradition des bastilles offensives du
moyen âge, et établissant fréquemment leurs batteries de siége sur des
terrassements assez élevés au dessus du sol de la campagne. À défaut de
cavaliers, lorsque l'assiégeant, soit par des terrassements soit par
suite de la disposition des dehors, dressait ses batteries sur un point
élevé, dominant ou rasant les crêtes des défenses de la place, et les
prenant en écharpe ou les enfilant, pouvait détruire les batteries
barbettes des assiégés à une grande distance et sur une grande longueur,
on construisit dès le XVIe siècle des traverses A (67 ter) en terre,
munies parfois de gabionnades B au moment de l'attaque, pour augmenter
leur hauteur.