Occident, et dans la voie nouvelle, les Anglo-Normands nous avaient
précédés. À chaque instant au XIVe siècle, l'ancien esprit chevaleresque
des Français vient se heurter contre l'esprit politique des Anglais,
contre leur organisation nationale, une déjà, et puissante par
conséquent. L'emploi de la poudre à canon dans les armées et dans les
siéges porta un nouveau et terrible coup à la chevalerie féodale.
L'énergie individuelle, la force matérielle, la bravoure emportée,
devaient le céder bientôt au calcul, à la prévoyance et à l'intelligence
d'un capitaine, secondé par des troupes habituées à l'obéissance.
Bertrand du Guesclin sert de transition entre les chevaliers des XIIe et
XIIIe siècles et les capitaines habiles des XVe et XVIe siècles. Il faut
dire qu'en France l'infériorité à la guerre n'est jamais de longue
durée, une nation belliqueuse par instinct est plutôt instruite par ses
revers encore que par ses succès. Nous avons dit un mot des défiances de
la féodalité française à l'égard des classes inférieures, défiance qui
était cause que dans les armées on préférait des soudoyers étrangers à
des nationaux qui, une fois licenciés, ayant pris l'habitude des armes
et du péril, se trouvant cent contre un, eussent pu se coaliser contre
le réseau féodal, et le rompre. La royauté, gênée par les priviléges de
ses vassaux, ne pouvait directement appeler les populations sous les
armes; pour réunir une armée elle convoquait les seigneurs, qui se
rendaient à l'appel du suzerain avec les hommes qu'ils étaient tenus de
fournir; ces hommes composaient une brillante gendarmerie d'élite suivie
de _bidauds_, de _valets_, de _brigands_, formant plutôt un troupeau
embarrassant qu'une infanterie solide. Le roi prenait à solde, pour
combler cette lacune, des arbalétriers génois, brabançons, des
corporations des bonnes villes. Les premiers, comme toutes les troupes
mercenaires, étaient plus disposés à piller qu'à se battre pour une
cause qui leur était étrangère; les troupes fournies par les grandes
communes, turbulentes, peu disposées à s'éloigner de leurs foyers, ne
devant qu'un service temporaire, profitaient du premier échec pour
rentrer dans leurs villes, abandonnant la cause nationale qui n'existait
pas encore à leurs yeux par suite du morcellement féodal. C'est avec ces
mauvais éléments que les rois Philippe de Valois et Jean devaient lutter
contre les armées anglaises et gasconnes déjà organisées, compactes,
disciplinées et régulièrement payées. Ils furent battus, comme cela
devait être. Les malheureuses provinces du nord et de l'ouest, ravagées
par la guerre, brûlées et pillées, furent bientôt réduites au désespoir;
des hommes qui avaient tremblé devant une armure de fer, lorsque cette
armure paraissait invincible, voyant la fleur de la noblesse française
détruite par des archers anglais et des coutilliers gallois, par de
simples fantassins, s'armèrent à leur tour; que leur restait-il
d'ailleurs! et formèrent les terribles compagnies des Jacques. Ces
troupes de soldats _brigands_, licenciées, abandonnées à elles-mêmes
après les défaites, se ruaient sur les villes et les châteaux: «Et
toujours gagnoient povres brigands, dit Froissart, à dérober et piller
villes et châteaux, et y conquéroient si grand avoir que c'étoit
merveille... ils épioient, telle fois étoit, et bien souvent, une bonne
ville ou un bon châtel, une journée ou deux loin; et puis s'assembloient
vingt ou trente brigands, et s'en alloient tant de jour et de nuit, par
voies couvertes que ils entroient en celle ville ou en cel châtel que
épié avoient, droit sur le point du jour, et boutoient le feu en une
maison ou en deux. Et ceux de la ville cuidoient que ce fussent mille
armures de fer, qui vouloient ardoir leur ville: si s'enfuyoient qui
mieux mieux, et ces brigands brisoient maisons, coffres et écrins, et
prenoient quant qu'ils trouvoient, puis s'en alloient leur chemin,
chargés de pillage... Entre les autres, eut un brigand en la Languedoc,
qui en telle manière avisa et épia le fort châtel de Combourne qui sied
en Limosin, en très fort pays durement. Si chevaucha de nuit à tout
trente de ses compagnons, et vinrent à ce fort châtel, et l'échellèrent
et gagnèrent, et prirent le seigneur dedans que on appelloit le vicomte
de Combourne, et occirent toute la maisnée de léans, et mirent le
seigneur en prison en son châtel même, et le tinrent si longuement,
qu'il se rançonna à tout vingt-quatre mille écus tous appareillés. Et
encore détint ledit brigand ledit châtel et le garnit bien, et en
guerroya le pays. Et depuis, pour ses prouesses, le roi de France le
voulut avoir de-lez lui, et acheta son châtel vingt mille écus; et fut
huissier d'armes du roi de France, et eu grand honneur de-lez le roi. Et
étoit appellé ce brigand Bacon. Et étoit toujours monté de bons
coursiers, de doubles roncins et de gros palefrois, et aussi bien armé
comme un comte et vêtu très richement, et demeura en ce bon état tant
qu'il vesqui[199].» Voici le roi de France qui traite avec un soldat de
fortune, lui donne une position supérieure, l'attache à sa personne; le
roi fait ici pour la défense du territoire un pas immense; il va
chercher les défenseurs du sol en dehors de la féodalité parmi des chefs
sortis du peuple. C'est avec ces compagnies, ces soldats sans patrie,
mais braves, habitués au métier des armes, avec ces routiers sans foi ni
loi que du Guesclin va reconquérir une à une toutes les places fortes
tombées entre les mains des Anglais. Les malheurs, le désespoir, avaient
aguerri les populations, les paysans eux-mêmes tenaient la campagne et
attaquaient les châteaux.
Pour conquérir une partie des provinces françaises, les Anglais
n'avaient eu à lutter que contre la noblesse féodale; après avoir pris
ses châteaux et domaines, et ne trouvant pas de _peuple_ sous les armes,
ils ne laissèrent dans leurs places fortes que des garnisons isolées,
peu nombreuses, quelques armures de fer soutenues d'un petit nombre
d'archers; les Anglais pensaient que la noblesse féodale française sans
armée ne pouvait, malgré sa bravoure, reprendre ses châteaux. Grande fut
aussi la surprise des capitaines anglais quand, à quelques années
d'intervalle, ils se trouvèrent assaillis non plus seulement par une
brillante chevalerie, mais par des troupes intrépides, disciplinées
pendant le combat, obéissant aveuglément à la voix de leur chef, ayant
foi en son courage et en son étoile, se battant avec sang-froid et
possédant la ténacité, la patience et l'expérience de vieux
soldats[200].
La féodalité avait, dès la fin du XIVe siècle, joué son rôle militaire
comme elle avait joué son rôle politique. Son prestige était détruit, et
Charles VII et Louis XI eurent de véritables armées régulières.
Si nous nous sommes étendus sur cette question, c'est qu'il nous a paru
nécessaire de faire connaître les transformations par lesquelles l'art
de la guerre a dû passer, afin de pouvoir rendre compte des différents
systèmes de défense qui furent successivement adoptés du Xe au XVIe
siècle. Il n'est pas besoin de démontrer tout ce qu'il y a d'impérieux
dans l'art de la fortification; ici tout doit être sacrifié au besoin de
la défense, et cependant, telle était la puissance de la tradition
féodale, qu'on emploie longtemps, et jusqu'à la fin du XVIe siècle, des
formes, que l'on conserve des dispositions, qui ne se trouvaient
nullement à la hauteur des nouveaux moyens d'attaque. C'est surtout aux
fortifications des châteaux que cette observation s'applique. La
féodalité ne pouvait se résoudre à remplacer ses hautes tours par des
ouvrages bas et étendus; pour elle le grand donjon de pierre épais et
bien fermé était toujours le signe de la force et de la domination.
Aussi le château passe-t-il brusquement, au XVIe siècle, de la
fortification du moyen âge à la maison de plaisance (voy. CHÂTEAU).
Il n'en est pas de même pour les villes: par suite de ses désastres, la
gendarmerie française perdait peu à peu de son ascendant. Indisciplinée,
mettant toujours l'intérêt féodal avant l'intérêt national, elle en
était pendant les guerres des XIVe et XVe siècles à jouer le rôle de
partisans, surprenant des châteaux et des villes, les pillant et
brûlant, les perdant le lendemain; tenant tantôt pour un parti, tantôt
pour un autre, suivant qu'elle y trouvait son intérêt du moment. Mais
les corporations des bonnes villes qui ne savaient pas se battre à
l'époque de la conquête d'Édouard III, s'étaient aguerries; plus
disciplinées, plus braves et mieux armées, elles présentaient déjà à la
fin du XIVe siècle des troupes assez solides pour qu'on pût leur confier
la garde de postes importants[201]. Vers le milieu de ce siècle on avait
déjà fait emploi de bouches à feu, soit dans les batailles rangées soit
dans les siéges[202]. Ce nouveau moyen de destruction devait changer et
changea bientôt toutes les conditions de l'attaque et de la défense des
places. Peu importante encore au commencement du XVe siècle,
l'artillerie à feu prend un grand développement vers le milieu de ce
siècle. «En France, dit l'illustre auteur déjà cité[203], la guerre de
l'Indépendance contre les Anglais avait réveillé le génie guerrier de la
nation, et, non-seulement l'héroïque Jeanne d'Arc s'occupait elle-même
de diriger l'artillerie[204]; mais deux hommes éminents sortis du
peuple, les frères Bureau, apportèrent tous leurs soins à perfectionner
les bouches à feu et à la conduite des siéges. Ils commencèrent à
employer, quoique en petit nombre, les boulets de fer au lieu des
boulets de pierre[205], et alors, un projectile du même poids occupant
un plus petit volume, on put lui donner une plus grande quantité de
mouvement, parce que la pièce, ayant un moindre calibre, offrit plus de
résistance à l'explosion de la poudre.
Ce boulet plus dur ne se brisa plus et put pénétrer dans la maçonnerie;
il y eut avantage à augmenter sa vitesse en diminuant sa masse; les
bombardes devinrent moins lourdes, quoique leur effet fût rendu plus
dangereux.
Au lieu d'élever des bastilles tout autour de la ville[206], les
assiégeants établirent, devant les grandes forteresses, un parc entouré
d'un retranchement situé dans une position centrale, hors de la portée
du canon. De ce point, ils conduisirent un ou deux boyaux de tranchée
vers les pointes où ils placèrent leurs batteries[207]... Nous sommes
arrivés au moment où les tranchées furent employées comme moyen
d'approche concurremment avec les couverts en bois... Aux frères Bureau
revient l'honneur d'avoir les premiers fait l'emploi le plus judicieux
de l'artillerie à feu dans les siéges. De sorte que les obstacles
tombèrent devant eux, les murailles frappées ne résistaient plus à leurs
boulets et volaient en éclats. Les villes que défendaient les Anglais et
qu'ils avaient mis des mois entiers à assiéger, lors de leur invasion,
furent enlevées en peu de semaines. Ils avaient employé quatre mois à
assiéger Harfleur, en 1440; huit mois à assiéger Rouen, en 1418; dix
mois à s'emparer de Cherbourg, en 1418, tandis qu'en 1450, toute la
conquête de la Normandie, qui obligea à entreprendre soixante siéges,
fut accomplie par Charles VII en un an et six jours[208].
«L'influence morale exercée par la grosse artillerie est devenue si
grande qu'il suffit de son apparition pour faire rendre les villes.
«... Disons-le donc, en l'honneur de l'arme, c'est autant aux progrès de
l'artillerie qu'à l'héroïsme de Jeanne d'Arc, que la France est
redevable d'avoir pu secouer le joug étranger de 1428 à 1450. Car, la
crainte que les grands avaient du peuple, les dissensions des nobles
eussent peut-être amené la ruine de la France, si l'artillerie,
habilement conduite, ne fût venue donner au pouvoir royal une force
nouvelle, et lui fournir à la fois le moyen de repousser les ennemis de
la France et de détruire les châteaux de ces seigneurs féodaux qui
n'avaient point de patrie.
«Cette période de l'histoire signale une ère nouvelle. Les Anglais ont
été vaincus par les armes à feu, et le roi, qui a reconquis son trône
avec des mains plébéiennes, se voit pour la première fois à la tête de
forces qui n'appartiennent qu'à lui. Charles VII, qui naguère empruntait
aux villes leurs canons pour faire les siéges, possède une artillerie
assez nombreuse pour établir des attaques devant plusieurs places à la
fois, ce qui excite à juste titre l'admiration des contemporains. Par la
création des compagnies d'ordonnance et par l'établissement des
francs-archers, le roi acquiert une cavalerie et une infanterie
indépendantes de la noblesse...»
L'emploi des bouches à feu dans les siéges dut avoir pour premier
résultat de faire supprimer partout les hourds et bretèches en bois, et
dut contribuer à l'établissement des mâchicoulis et parapets crénelés de
pierre portés sur corbeaux en saillie sur le nu des murs. Car les
premières bouches à feu paraissent être souvent employées non-seulement
pour lancer des pierres rondes en bombe, comme les engins à
contre-poids, mais aussi des projectiles incendiaires, des barillets
contenant une composition inflammable et détonante, telle que le feu
grégeois décrit par Joinville, et connu dès le XIIe par les Arabes. A la
fin du XIVe siècle et au commencement du XVe, les artilleurs emploient
déjà les canons à lancer des boulets de pierre, de plomb ou de fer,
horizontalement; on ne s'attaque plus alors seulement aux créneaux et
aux défenses supérieurs des murailles, mais on les bat en brèche à la
base; on établit de véritables batteries de siége. Au siége d'Orléans,
en 1428, les Anglais jettent dans la ville, avec leurs bombardes, un
nombre considérable de projectiles de pierre qui passent par-dessus les
murailles et crèvent les toits des maisons. Mais du côté des Français on
trouve une artillerie dont le tir est de plein fouet et qui cause de
grandes pertes aux assiégeants; un boulet tue le comte de Salisbury qui
observait la ville par l'une des fenêtres des tournelles[209]. C'est un
homme sorti du peuple, maître Jean, Lorrain, qui dirige l'artillerie de
la ville.
Pour assiéger la ville, les Anglais suivent encore l'ancien système des
bastilles de bois et des boulevards; ils finissent par être assiégés à
leur tour par ceux d'Orléans; perdent successivement leurs bastilles qui
sont détruites par le feu de l'artillerie française; attaqués
vigoureusement, ils sont obligés de lever le siége en abandonnant une
partie de leur matériel; car l'artillerie à feu de siége, comme tous les
engins employés jusqu'alors, avait l'inconvénient d'être difficilement
transportable, et ce ne fut guère que sous Charles VII et Louis XI que
les pièces de siége, aussi bien que celles de campagne, furent montées
sur roues; on continua cependant d'employer les bombardes (grosses
pièces, sortes de mortiers à lancer des boulets de pierre d'un fort
diamètre) jusque pendant les premières années du XVIe siècle. Voici (42)
la représentation d'un double canon de siége garni de son mantelet de
bois destiné à protéger la pièce et les servants contre les projectiles
(43), le figuré d'un double canon, mais avec boîtes s'emmanchant dans la
culasse et contenant la charge de poudre avec le boulet[210]. À côté de
la pièce sont d'autres boîtes de rechange et le calibre C avec son anse
pour mesurer la charge de poudre; (43 _bis_) le dessin d'un canon à
boîte monté sur un affût à crémaillères, permettant de pointer la pièce.
Les boulets de ce dernier canon sont de pierre, tandis que ceux des
canons doubles sont en métal. On mettait le feu à la poudre renfermée
dans la boîte au moyen d'une tige de fer rougie dans un fourneau.
L'établissement de ces pièces en batterie, leur chargement, surtout
lorsqu'il fallait après chaque coup remplacer les boîtes, les moyens
accessoires pour mettre le feu; tout cela était long. Au commencement du
XVe siècle les canons de gros calibre employés dans les siéges n'étaient
pas en assez grand nombre, étaient d'un transport trop difficile, ne
pouvaient pas être chargés assez rapidement pour pouvoir produire des
effets prompts et décisifs dans l'attaque des places. Il fallait avoir,
pour éloigner les défenseurs des créneaux, des archers en grand nombre
et des arbalétriers; des archers surtout qui avaient, ainsi que nous
l'avons vu, une grande supériorité sur les arbalétriers à cause de la
rapidité du tir de l'arc. Chaque archer (44) était muni d'un sac de cuir
contenant deux ou trois douzaines de sagettes. Au moment du combat, il
laissait son sac ouvert à terre, et gardait sous son pied gauche
quelques flèches, le fer tourné à sa gauche; sans les voir il les
sentait ainsi, il pouvait les prendre une à une en abaissant la main, et
ne perdant pas le but de vue (point important pour un tireur). Un bon
archer pouvait décocher une dizaine de flèches par minute. Tandis qu'un
arbalétrier, pendant le même espace de temps, n'envoyait guère que deux
carreaux (45) et (46). Obligé d'adapter le _cranequin_ (47) à son arme
après chaque coup, pour bander l'arc, non-seulement il perdait beaucoup
de temps, mais il perdait de vue les mouvements de l'ennemi et était
obligé, une fois l'arme bandée, de chercher son but et de viser[211].
Lorsque l'artillerie à feu fut assez bien montée et assez nombreuse pour
battre les murailles et faire brèche à distance, l'ancien système
défensif parut tellement inférieur aux moyens d'attaque qu'il fallut le
modifier profondément. Les tours couvertes de combles pour la plupart
d'un petit diamètre, voûtées d'une manière assez légère, ne pouvaient
servir à placer du canon; en enlevant les combles et faisant des
plates-formes (ce qui fut souvent exécuté au milieu du XVe siècle), on
parvenait à placer une ou deux pièces au sommet, qui ne causaient pas un
grand dommage aux assaillants, et qui, par leurs feux plongeants, ne
frappaient qu'un point. Il fallait sans cesse les déplacer pour suivre
les mouvements de l'attaque, et leur recul ébranlait souvent les
maçonneries au point ne nuire plus aux défenseurs qu'aux assiégeants.
Sur les courtines, les chemins de ronde qui n'avaient guère que deux
mètres au plus de largeur, ne pouvaient recevoir du canon; on faisait
alors à l'intérieur des remblais en terre jusqu'au niveau de ces
chemins, pour pouvoir monter les pièces et les mettre en batterie; mais
par suite de l'élévation de ces courtines, les feux étaient plongeants
et ne produisaient pas un grand effet. Sans renoncer dès lors à placer
l'artillerie à feu sur les sommets des défenses, partout où la chose fût
praticable, on ouvrit des embrasures dans les étages inférieurs des
tours au niveau du sommet de la contrescarpe des fossés, afin d'obtenir
un tir rasant, d'envoyer des projectiles en ricochets, et de forcer
l'assaillant à faire des tranchées profondes pour approcher des places.
Sous Charles VII, en effet, beaucoup d'attaques de châteaux et de villes
avaient été brusquées et avaient réussi. Des pièces de canon étaient
amenées à découvert en face de la fortification, et avant que l'assiégé
eût eu le temps de mettre en batterie les quelques bombardes et
ribaudequins qui garnissaient les tours, la brèche était faite, et la
ville gagnée. Mais toutes les tours ne pouvaient se prêter à la
modification demandée par le service de l'artillerie de défense; elles
avaient un diamètre intérieur qui ne permettait pas de placer une pièce
de canon; celles-ci ne pouvaient être introduites à travers ces détours
et escaliers à vis, puis quand les pièces avaient tiré deux ou trois
coups, on était asphyxié par la fumée qui ne trouvait pas d'issue. On
commença donc par modifier la construction des tours, on leur donna
moins de hauteur et on augmenta beaucoup leur diamètre en les faisant
saillir à l'extérieur; renonçant à l'ancien système de défense isolée,
on les ouvrit du côté de la ville, afin de pouvoir y introduire
facilement du canon, on les perça d'embrasures latérales, au-dessous du
niveau de la crête des fossés, et les enfilant dans leur longueur. Les
fortifications de la ville de Langres sont fort intéressantes à étudier
au point de vue des modifications apportées pendant les XVe et XVIe
siècles à la défense des places (48)[212]. Langres est une ville
romaine; la partie A de la ville fut ajoutée, au commencement du XVIe
siècle, à l'enceinte antique dans laquelle on retrouve une porte assez
bien conservée; successivement modifiée, l'enceinte de Langres fut
presque entièrement rebâtie sous Louis XI et François Ier, et plus tard
renforcée de défenses établies suivant le système adopté au XVIe siècle
et au commencement du XVIIe.