Nous avons vu comment pendant les XIIe et XIIIe siècles il était d'usage

de garnir les sommets des tours et courtines de hourds en bois. Il n'est

pas besoin de dire que les assaillants, au moyen des machines de jet,

cherchaient à briser ces hourds avec des pierres, ou à les incendier

avec des projectiles enflammés, ce à quoi ils parvenaient facilement, si

les murailles n'étaient pas d'une très-grande élévation, ou si les

hourds n'étaient pas garnis de peaux fraîches. Déjà vers le milieu du

XIIIe siècle on avait cherché à rendre les hourds en charpente moins

faciles à brûler en les portant sur des consoles formées

d'encorbellements de pierre. C'est ainsi qu'à Coucy les hourds des

portes de la ville, des tours et du donjon, qui datent de cette époque,

étaient supportés (voy. HOURD). Mais encore les parements et les

planchers de ces hourds pouvaient-ils prendre feu. Au XIVe siècle,

pendant les guerres de cette époque, où tant de villes en France furent

incendiées et pillées, «arses et robées», comme dit Froissart, on

remplaça presque partout les hourds de charpente par des bretèches

continues de pierre, qui présentaient tous les avantages des hourds, en

ce qu'elles battaient le pied des murailles, sans en avoir les

inconvénients; ces nouveaux couronnements ne pouvaient être incendiés et

résistaient mieux aux projectiles lancés par les engins; ils étaient

fixes et ne se posaient pas seulement en temps de guerre comme les

hourds de bois. Mais pour offrir un large chemin de ronde aux

défenseurs, et une saillie sur le nu des murs qui permît d'ouvrir des

mâchicoulis d'une bonne dimension, il fallut bientôt modifier tout le

système de la construction des parties supérieures des défenses. Au

moyen des hourds de bois non-seulement on ajoutait au chemin de ronde en

maçonnerie fixe A (32) une coursière B percée de mâchicoulis en C et

d'archères en D, mais on augmentait encore souvent la largeur des

chemins de ronde, soit en faisant déborder les hourds à l'intérieur de

la ville en E, soit en ajoutant au chemin de ronde des planchers de bois

F dont les solives entraient dans des trous ménagés de distance en

distance sous la tablette du boulevard, et étaient supportées par des

poteaux G. Ces suppléments de défenses étaient ordinairement réservés

pour les courtines qui paraissaient faibles, et dont les approches

étaient faciles[180]. Les hourds avaient l'avantage de laisser subsister

le parapet de pierre H, et de conserver encore une défense debout

derrière eux, lorsqu'ils étaient brisés ou brûlés. On obtenait

difficilement avec les bretèches et mâchicoulis de pierre ces grands

espaces et ces divisions utiles à la défense; voici comme on procédait

pour les courtines que l'on tenait à bien munir (33). On posait des

corbeaux les uns sur les autres formant encorbellements espacés environ

de 0m,70 à 1m,20 au plus d'axe en axe. Sur l'extrémité de ces corbeaux

on élevait un parapet crénelé B de 0m,33 à 0m,40 en pierre, et de 2

mètres de haut. Pour maintenir la bascule des corbeaux en C, on montait

un mur percé de portes et d'ouvertures carrées de distance en distance,

et qui était assez haut pour donner à la couverture D l'inclinaison

convenable. Derrière le mur C on établissait des coursières de bois L,

qui remplaçaient les chemins E des hourds de bois (fig. 32), et qui

étaient nécessaires à l'approvisionnement des parapets et à la

circulation, sans gêner les arbalétriers ou archers postés en G (fig.

33). Pour les tours on fit mieux encore (34). Disposant l'étage des

mâchicoulis G comme celui des courtines, on suréleva le mur C d'un étage

H percé de créneaux ou de meurtrières, et même quelquefois à la chute

des combles en I on ménagea encore un chemin découvert crénelé. Ainsi le

chemin G eût-il été pris par escalade, ou au moyen des beffrois mobiles,

après la destruction des parapets B, qu'en barricadant les portes K on

pouvait encore culbuter l'assaillant qui serait parvenu à se loger en G

sur un espace sans issues, en lui jetant par les créneaux des étages H

et I des pierres, madriers et tous autres projectiles. Le manuscrit de

Froissart, de la bibliothèque Impériale, que nous avons déjà cité, donne

dans ses vignettes un grand nombre de tours disposées de cette manière

(35)[181]. Beaucoup de ces figures font voir que l'on conservait avec

les mâchicoulis de pierre des hourds de bois A, maintenus pour la

défense des courtines; et, en effet, ces deux défenses furent longtemps

appliquées ensemble, les bretèches et hourds de bois étant beaucoup

moins dispendieux à établir que les mâchicoulis de pierre (voy.

MACHICOULIS). Le château de Pierrefonds, bâti pendant les dernières

années du XIVe siècle, présente encore d'une manière bien complète ces

sortes de défenses supérieures. Voici (36) l'état actuel de l'angle

formé par la tour du nord-est et la courtine nord. On voit parfaitement

en A les mâchicoulis encore en place, en B l'arrachement des parapets de

pierre, en C le filet de l'appentis qui recouvrait le chemin de ronde D,

en E les corbeaux de pierre qui portaient le faîtage de cet appentis, en

G les portes qui donnaient entrée de l'escalier sur les chemins de

ronde, et en F des ouvertures permettant de passer du dedans de la tour

des projectiles aux défenseurs des créneaux; en H un étage crénelé

couvert au-dessus des mâchicoulis, et en I le dernier crénelage

découvert à la base du comble; en K la tour de l'escalier servant de

guette à son sommet. Mais, dans les châteaux particulièrement, à cause

du peu d'espace réservé entre leurs enceintes, les courtines devenaient

murs goutterots des bâtiments rangés entre les tours le long de ces

enceintes, de sorte que le chemin de ronde donnait accès dans des salles

qui remplaçaient l'appentis de bois L, indiqué dans la figure 33 (voy.

CHÂTEAU, CHEMIN de ronde). Voici la restauration (37) de cette partie

des défenses de Pierrefonds. On comprendra ainsi facilement la

destination de chaque détail de la construction militaire que nous

venons de décrire. Mais c'étaient là les défenses les plus fortes des

tours et des murailles, et beaucoup leur étaient inférieures comme

disposition, se composaient seulement de créneaux et mâchicoulis peu

saillants avec chemin de ronde peu large. Tels sont les murs d'Avignon

qui, comme conservation, sont certes les plus beaux qu'il y ait sur le

sol actuel de la France, mais qui, comme force, ne présentaient pas une

défense formidable pour l'époque où ils furent élevés. Suivant la

méthode alors en usage en Italie, les murs d'Avignon sont flanqués de

tours qui, sauf quelques exceptions, sont carrées[182]. En France la

tour ronde avait été reconnue avec raison comme plus forte que la tour

carrée; car, ainsi que nous l'avons démontré plus haut, le pionnier

attaché à la base de la tour ronde était battu obliquement par les

courtines voisines, tandis que s'il arrivait à la base de la facre

extérieure d'une tour carrée, il était complétement masqué pour les

défenses rapprochées (38); et en empêchant les défenseurs de se montrer

aux créneaux, en détruisant quelques mâchicoulis placés

perpendiculairement au-dessus de lui, il pouvait saper en toute

sécurité. Contrairement aussi aux usages admis dans la fortification

française des XIIIe et XIVe siècles, les tours carrées des remparts

d'Avignon sont ouvertes du côté de la ville (39), et ne pouvaient tenir,

par conséquent, du moment que l'ennemi s'était introduit dans la cité.

Les murs d'Avignon ne sont guère qu'une enceinte flanquée, comme

l'étaient les enceintes extérieures des villes munies de doubles

murailles, et non des courtines interrompues par des forts pouvant tenir

contre un ennemi maître de la place. Ces murailles ne sont même pas

garnies dans toute leur étendue de mâchicoulis, et le côté du midi de la

ville n'est défendu que par de simples crénelages non destinés à

recevoir des hourds de bois. Leur hauteur n'atteint pas le minimum donné

aux bonnes défenses pour les mettre à l'abri des échelades[183]. Mais en

revanche si l'enceinte d'Avignon n'était qu'une défense de deuxième ou

de troisième ordre, le château, résidence des papes pendant le XIVe

siècle, était une redoutable citadelle, pouvant, à cause de son

assiette, de son étendue, et de la hauteur de ses tours, soutenir un

long siége. Là encore les tours sont carrées, mais d'une épaisseur et

d'une élévation telles qu'elles pouvaient défier la sape et les

projectiles lancés par les engins alors en usage; elles étaient

couronnées de parapets et mâchicoulis en pierre portés sur des corbeaux.

Quant aux mâchicoulis des murs, ils se composent d'une suite d'arcs en

tiers-point laissant entre eux et le parement extérieur un espace vide

propre à jeter des pierres ou tous autres projectiles (40) (voy.

MÂCHICOULIS).

Dans les provinces du midi et de l'ouest ces sortes de mâchicoulis

étaient fort en usage au XIVe siècle; et ils étaient préférables aux

mâchicoulis des hourds de bois ou des parapets de pierre posant sur des

corbeaux, en ce qu'ils étaient continus, non interrompus par les solives

ou les consoles, et qu'ils permettaient ainsi de jeter sur l'assaillant,

le long du mur, de longues et lourdes pièces de bois qui tombant en

travers, brisaient infailliblement les chats et pavois, sous lesquels se

tenaient les pionniers.

L'art de la fortification qui avait fait, au commencement du XIIIe

siècle, un grand pas, et qui était resté à peu près stationnaire pendant

le cours de ce siècle, fit de nouveaux progrès en France pendant les

guerres de 1330 à 1400. Quand Charles V eut ramené l'ordre dans le

royaume, et repris un nombre considérable de places aux Anglais, il fit

réparer ou reconstruire presque toutes les défenses des villes ou

châteaux reconquis, et dans ces nouvelles défenses il est facile de

reconnaître une méthode, une régularité qui indiquent un art avancé et

basé sur des règles fixes. Le château de Vincennes en est un exemple

(41)[184]. Bâti en plaine, il n'y avait pas à profiter là de certaines

dispositions particulières du terrain; aussi son enceinte est-elle

parfaitement régulière, ainsi que le donjon et ses défenses. Toutes les

tours sont barlongues ou carrées, mais hautes, épaisses et bien munies à

leur sommet d'échauguettes saillantes flanquant les quatre faces; le

donjon est également flanqué aux angles de quatres tournelles; les

distances entre les tours sont égales; celles-ci sont fermées et peuvent

se défendre séparément[185]. Le château de Vincennes fut commencé par

Philippe de Valois et achevé par Charles V, sauf la chapelle, qui ne fut

terminée que sous François Ier et Henri II.

Le système féodal était essentiellement propre à la défense et à

l'attaque des places; à la défense, en ce que les seigneurs et leurs

hommes vivaient continuellement dans ces forteresses qui protégeaient

leur vie et leur avoir, ne songeaient qu'à les améliorer et les rendre

plus redoutables chaque jour, afin de pouvoir défier l'ambition de leurs

voisins ou imposer des conditions à leur suzerain. A l'attaque, en ce

que, pour s'emparer d'une forteresse alors, il fallait en venir aux

mains chaque jour, disposer par conséquent de troupes d'élite, braves,

et que la vigueur et la hardiesse faisaient plus que le nombre des

assaillants, ou les combinaisons savantes de l'attaque. Les

perfectionnements dans l'art de défendre et d'attaquer les places fortes

étaient déjà très-développés en France, alors que l'art de la guerre de

campagne était resté stationnaire. La France possédait des troupes

d'élite excellentes composées d'hommes habitués aux armes dès leur

enfance, braves jusqu'à la témérité, et elle n'avait pas d'armées; son

infanterie ne se composait que de soudoyers gênois, brabançons,

allemands, et de troupes irrégulières des bonnes villes, mal armées,

n'ayant aucune notion des manoeuvres, indisciplinées, plus embarrassantes

qu'utiles dans une action. Ces troupes se débandaient au premier choc,

se précipitaient sur les réserves et mettaient le désordre dans les

escadrons de gendarmerie[186]. Le passage de Froissart que nous donnons

en note tout au long, fait comprendre ce qu'était pendant la première

moitié du XIVe siècle une armée française, et quel peu de cas la

noblesse faisait de ces troupes de _bidauds_, de _brigands_[187]

d'arbalétriers génois, de l'infanterie enfin. Les Anglais commencèrent à

cette époque à mettre en ligne une infanterie nombreuse, disciplinée,

exercée au tir de l'arc[188], se servant déjà d'armes à feu[189]. La

supériorité de la chevalerie, jusqu'alors incontestable, était à son

déclin; la gendarmerie française ne fit en rase campagne que se

précipiter de défaites en défaites jusqu'au moment où du Guesclin

organisa des compagnies de fantassins aguerris et disciplinés, et par

l'ascendant de son mérite comme capitaine, parvint à mieux diriger la

bravoure de sa chevalerie. Ces transformations dans la composition des

armées, et l'emploi du canon, modifièrent nécessairement l'art de la

fortification, lentement il est vrai, car la féodalité se pliait

difficilement aux innovations dans l'art de la guerre; il fallut qu'une

longue et cruelle expérience lui apprît, à ses dépens, que la bravoure

seule ne suffisait pas pour gagner des batailles ou prendre des places;

que les fortes et les hautes murailles de ses châteaux n'étaient pas

imprenables pour un ennemi procédant avec méthode, ménageant son monde

et prenant le temps de faire des travaux d'approche. La guerre de siége

pendant le règne de Philippe de Valois n'est pas moins intéressante à

étudier que la guerre de campagne; l'organisation et la discipline des

troupes anglaises leur donne une supériorité incontestable sur les

troupes françaises dans l'une comme dans l'autre guerre. À quelques mois

de distance, l'armée française, sous les ordres du duc de

Normandie[190], met le siége devant la place d'Aiguillon, située au

confluent du Lot et de la Garonne, et le roi d'Angleterre assiége

Calais. L'armée française nombreuse, que Froissart évalue à près de cent

mille hommes, composée de la fleur de la chevalerie, après de nombreux

assauts, des traits de bravoure inouïs, ne peut entamer la forteresse;

le duc de Normandie, ayant déjà perdu beaucoup de monde, se décide à

faire un siége en règle: «Lendemain (de l'attaque infructueuse du pont

du château) vinrent deux maîtres engigneurs au duc de Normandie et aux

seigneurs de son conseil, et dirent que, si on les vouloit croire et

livrer bois et ouvriers à foison, ils feroient quatre grands kas[191]

forts et hauts sur quatre grands forts nefs et que on méneroit jusques

aux murs du châtel, et seroient si hauts qu'ils surmonteroient les murs

du château. À ces paroles entendit le duc volontiers, et commande que

ces quatre kas fussent faits, quoi qu'ils dussent coûter, et que on mît

en oeuvre tous les charpentiers du pays, et que on leur payât largement

leur journée, parquoi ils ouvrissent plus volontiers et plus

appertement. Ces quatre kas furent faits à la devise[192] et ordonnance

des deux maîtres, en quatre fortes nefs; mais on y mit longuement, et

coûta grands deniers. Quand ils furent parfaits, et les gens dedans

entrés qui à ceux du châtel devoient combattre, et ils eurent passé la

moitié de la rivière, ceux du châtel firent descliquer quatre

martinets[193] qu'ils avoient nouvellement fait faire, pour remédier

contre les quatre kas dessus dits. Ces quatre martinets jetèrent si

grosses pierres et si souvent sur ces kas, qu'ils furent bientôt

débrisés, et si froissés que les gens d'armes et ceux qui les

conduisoient ne se purent dedans garantir. Si les couvint retraire

arrière, ainçois qu'ils fussent outre la rivière; et en fut l'un

effondré au fond de l'eau; et la plus grande partie de ceux qui étoient

dedans noyés; dont ce fut pitié et dommage: car il y avoit de bons

chevaliers et écuyers, qui grand désir avoient de leurs corps avancer,

pour honneur acquerre[194].» Le duc de Normandie avait juré de prendre

Aiguillon, personne dans son camp n'osait parler de déloger, mais les

comtes de Ghines et de Tancarville allèrent trouver le roi à Paris. «Si

lui recordèrent la manière et l'état du siége d'Aiguillon, et comment le

duc son fils l'avoit fait assaillir par plusieurs assauts, et rien n'y

conquéroit. Le roi en fut tout émerveillé, et ne remanda point adonc le

duc son fils; mais vouloit bien qu'il se tînt encore devant Aiguillon,

jusques à tant qu'il les eût contraints et conquis par la famine,

puisque par assaut ne les pouvoit avoir.»

Ce n'est pas avec cette téméraire imprévoyance que procède le roi

d'Angleterre; il débarque à la Hague, à la tête d'une armée peu

nombreuse, mais disciplinée; il marche à travers la Normandie en ayant

toujours le soin de flanquer le gros de son armée de deux corps de

troupes légères commandées par des capitaines connaissant le terrain,

qui battent le pays à droite et à gauche, et qui chaque soir viennent

camper autour de lui. Sa flotte suit les côtes parallèlement à son armée

de terre, de manière à lui ménager une retraite en cas d'échec; il

envoie après chaque prise dans ses vaisseaux les produits du pillage des

villes. Il arrive aux portes de Paris, continue sa course victorieuse

jusqu'en Picardie; là il est enfin rejoint par l'armée du roi de France,

la défait à Crécy, et se présente devant Calais. «Quand le roi

d'Angleterre fut venu premièrement devant la ville de Calais, ainsi que

celui qui moult la désiroit conquérir, il l'assiégea par grand'manière

et de bonne ordonnance, et fit bâtir et ordonner entre la ville et la

rivière et le pont de Nieulay hôtels et maisons, et charpenter de gros

merrein, et couvrir les dites maisons, qui étoient assises et ordonnées

par rues bien et faiticement, d'estrain[195] et de genêts, ainsi comme

s'il dût là demeurer dix ou douze ans; car telle étoit son intention

qu'il ne s'en partiroit, par hiver ni par été, tant qu'il l'eût

conquise, quel temps ni quelle poine il y dût mettre ni prendre. Et

avoit en cette neuve ville du roi toutes choses nécessaires appartenant

à un ost, et plus encore, et place ordonnée pour tenir marché le

mercredi et le samedi; et là étoient merceries, boucheries, halles de

draps et de pain et de toutes autres nécessités; et en recouvroit-on

tout aisément pour son argent; et tout ce leur venoit tous les jours,

par mer, d'Angleterre et aussi de Flandre, dont ils étoient confortés de

vivres et de marchandises. Avec tout ce, les gens du roi d'Angleterre

couroient moult souvent sur le pays, en la comté de Ghines, en

Therouenois, et jusques aux portes de Saint-Omer et de Boulogne; si

conqueroient et ramenoient en leur ost grand'foison de proie, dont ils

étoient rafraîchis et ravitaillés. _Et point ne faisoit le roi ses gens

assaillir ladite ville de Calais, car bien savoit qu'il y perdroit sa

peine et qu'il se travailleroit en vain_. Si épargnoit ses gens et son

artillerie, et disoit qu'il les affameroit, quelque long terme qu'il y

dût mettre, si le roi Philippe de France derechef ne le venoit combattre

et lever le siége.» Mais le roi Philippe arrive devant Calais à la tête

d'une belle armée, aussitôt le roi d'Angleterre fait munir les deux

seuls passages par lesquels les Français pouvaient l'attaquer, l'un de

ces passages était par les dunes le long du rivage de la mer; le roi

d'Angleterre fait «traire toutes ses naves et ses vaisseaux par devers

les dunes, et bien garnir et fournir de bombardes, d'arbalètres,

d'archers et d'espringales, et de telles choses par quoi l'ost des

François ne pût ni osât par là passer.» L'autre était le pont de

Nieulay; et fit le comte de Derby son cousin aller loger sur ledit pont

de Nieulay, à grand'foison de gens d'armes et d'archers, afin que les

François n'y pussent passer, si ils ne passoient parmi les marais, qui

sont impossibles à passer. Entre le mont de Sangattes et la mer de

l'autre côté devant Calais, avoit une haute tour que trente-deux archers

anglois gardoient; et tenoient là endroit le passage des dunes pour les

François; et l'avoient à leur avis[196] durement fortifiée de grands

doubles fossés.» Les gens de Tournay attaquent la tour et la prennent en

perdant beaucoup de monde; mais les maréchaux viennent dire au roi

Philippe qu'on ne pouvait passer outre sans sacrifier une partie de son

armée. C'est alors que le roi des Français s'avise d'envoyer un message

au roi d'Angleterre: «Sire, disent les envoyés, le roi de France nous

envoie par devers vous et vous signifie qu'il est ci venu et arrêté sur

le mont Sangattes pour vous combattre; mais il ne peut ni voir ni

trouver voie comment il puisse venir jusqu'à vous; si en a-t-il grand

désir pour désassiéger sa bonne ville de Calais. Si a fait aviser et

regarder par ses maréchaux comment il pourroit venir jusques à vous;

mais c'est chose impossible. Si verroit volontiers que vous voulussiez

mettre de votre conseil ensemble, et il mettroit du sien, et par l'avis

de ceux, aviser place là où on se pût combattre; et de ce sommes-nous

chargés de vous dire et requerre.[197]»

Une lettre du roi d'Angleterre à l'archevêque d'York fait connaître que

ce prince accepta la singulière proposition du roi Philippe[198], mais

qu'après des pourparlers, pendant lesquels l'armée assiégeante ne cessa

de se fortifier davantage dans son camp et de garnir les passages, le

roi des Français délogea subitement et licencia son monde le 2 août

1347.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 1 - (A) · 第 37 / 47 段