avec quelques seigneurs et leurs chevaliers, dans une ville mal fermée,
tenir en échec l'armée du puissant comte de Montfort et la forcer de
lever le siége. Bien mieux encore que les villes, les grands vassaux,
renfermés dans leurs châteaux, croyaient-ils pouvoir résister
non-seulement à leurs rivaux, mais au suzerain et à ses armées. «Le
caractère propre, général de la féodalité, dit M. Guizot, c'est le
démembrement du peuple et du pouvoir en une multitude de petits peuples
et de petits souverains; l'absence de toute nation générale, de tout
gouvernement central... Sous quels ennemis a succombé la féodalité? qui
l'a combattue en France? Deux forces: la royauté, d'une part; les
communes, de l'autre. Par la royauté s'est formé en France un
gouvernement central; par les communes s'est formée une nation générale,
qui est venue se grouper autour du gouvernement central[171].» Le
développement du système féodal est donc limité entre les Xe et XIVe
siècles. C'est alors que la féodalité élève ses forteresses les plus
importantes, qu'elle fait, pendant ses luttes de seigneur à seigneur,
l'éducation militaire des peuples occidentaux. «Avec le XIVe siècle,
ajoute l'illustre historien, les guerres changent de caractère. Alors
commencent les guerres étrangères, non plus de vassal à suzerain ou de
vassal à vassal, mais de peuple à peuple, de gouvernement à
gouvernement. À l'avénement de Philippe de Valois, éclatent les grandes
guerres des Français contre les Anglais, les prétentions des rois
d'Angleterre, non sur tel ou tel fief, mais sur le pays et le trône de
France; et elles se prolongent jusqu'à Louis XI. Il ne s'agit plus alors
de guerres féodales, mais de guerres nationales; preuve certaine que
l'époque féodale s'arrête à ces limites, qu'une autre société a déjà
commencé.» Aussi le château féodal ne prend-il son véritable caractère
défensif que lorsqu'il est isolé, que lorsqu'il est éloigné des grandes
villes riches et populeuses, et qu'il domine la petite ville, la
bourgade, ou le village. Alors il profite des dispositions du terrain
avec grand soin, s'entoure de précipices, de fossés ou de cours d'eau.
Quand il tient à la grande ville, il en devient la citadelle, est obligé
de subordonner ses défenses à celles des enceintes urbaines, de se
placer au point d'où il peut rester maître du dedans et du dehors. Pour
nous faire bien comprendre en peu de mots, on peut dire que le véritable
château féodal, au point de vue de l'art de la fortification, est celui
qui, ayant d'abord choisi son assiette, voit peu à peu les habitations
se grouper autour de lui. Autre chose est le château dont la
construction étant postérieure à celle de la ville a dû subordonner son
emplacement et ses dispositions à la situation et aux dispositions
défensives de la cité. À Paris, le Louvre de Philippe Auguste fut
évidemment construit suivant ces dernières données. Jusqu'au règne de ce
prince, les rois habitaient ordinairement le palais sis dans la cité.
Mais lorsque la ville de Paris eut pris un assez grand développement sur
les deux rives, cette résidence centrale ne pouvait convenir à un
souverain, et elle devenait nulle comme défense. Philippe Auguste en
bâtissant le Louvre posait une citadelle sur le point de la ville où les
attaques étaient le plus à craindre, où son redoutable rival Richard
devait se présenter; il surveillait les deux rives de la Seine en aval
de la cité, et commandait les marais et les champs qui, de ce point,
s'étendaient jusqu'aux rampes de Chaillot, et jusqu'à Meudon. En
entourant la ville de murailles, il avait le soin de laisser son nouveau
château, sa citadelle, en dehors de leur enceinte, afin de conserver
toute sa liberté de défense. On voit dans ce plan de Paris (18), comme
nous l'avons dit plus haut, qu'outre le Louvre A, d'autres
établissements fortifiés sont disséminés autour de l'enceinte; H est le
château du Bois entouré de jardins, maison de plaisance du roi. En L est
l'hôtel des ducs de Bretagne. En C le palais du roi Robert et le
monastère de Saint-Martin des Champs entouré d'une enceinte fortifiée.
En B, le Temple formant une citadelle séparée, avec ses murailles et son
donjon. En G l'hôtel de Vauvert bâti par le roi Robert, et entouré d'une
enceinte[172].
Plus tard, pendant la prison du roi Jean, il fallut reculer cette
enceinte, la ville s'étendant toujours, surtout du côté de la rive
droite (19), le Louvre, le Temple se trouvèrent compris dans les
nouveaux murs, mais des portes bien défendues, munies de barbacanes,
purent tenir lieu de forts détachés, et du côté de l'est Charles V fit
bâtir la bastille Saint-Antoine S, qui commandait les faubourgs et
appuyait l'enceinte. Le palais des Tournelles R renforça encore cette
partie de la ville, et d'ailleurs le Temple et le Louvre, conservant
leurs enceintes, formaient avec la Bastille comme autant de citadelles
intérieures. Nous avons déjà dit que le système de fortifications du
moyen âge ne se prêtait pas à des défenses étendues; il perdait de sa
puissance en occupant un trop grand périmètre, lorsqu'il n'était pas
accompagné de ces forteresses avancées qui divisaient les forces des
assiégeants et empêchaient les approches. Nous avons vu à Carcassonne
(fig. 11) une ville d'une petite dimension bien défendue par l'art et la
nature du terrain; mais le château fait partie de la cité, il n'en est
que la citadelle, et n'a pas le caractère d'un château féodal, tandis
qu'à Coucy, par exemple (20), bien que le château soit annexé à une
ville, il en est complétement indépendant et conserve son caractère de
château féodal. Ici la ville bâtie en C est entourée d'une assez forte
enceinte; entre elle et le château B il existe une esplanade, sorte de
place d'armes A, ne communiquant avec la ville que par la porte E, qui
se défend des deux côtés, mais surtout contre la ville. Le château, bâti
sur le point culminant de la colline, domine des escarpements fort
roides et est séparé de la place d'armes par un large fossé D. Si la
ville était prise, la place d'armes et ensuite le château servaient de
refuges assurés à la garnison. C'était dans l'espace A qu'étaient
disposées les écuries, les communs, et les logements de la garnison tant
qu'elle n'était pas obligée de se retirer dans l'enceinte du château;
des poternes percées dans les courtines de la place d'armes permettaient
de faire des sorties, ou de recevoir des secours du dehors, si les
ennemis tenaient la ville, et n'étaient pas en nombre suffisant pour
garder la cité et bloquer le château. Beaucoup de villes présentaient
des dispositions défensives analogues à celles-ci; Guise,
Château-Thierry, Châtillon-sur-Seine, Falaise, Meulan, Dieppe, Saumur,
Bourbon l'Archambaut, Montfort l'Amaury, Montargis, Boussac, Orange,
Hyères, Loches, Chauvigny en Poitou, etc. Dans cette dernière cité trois
châteaux dominaient la ville à la fin du XIVe siècle, tous trois bâtis
sur une colline voisine, et étant indépendants les uns des autres. Ces
cités, dans lesquelles les défenses étaient ainsi divisées, passaient
avec raison pour être très-fortes; souvent des armées ennemies, après
s'être emparées des fortifications urbaines, devaient renoncer à faire
le siége du château, et poursuivant leurs conquêtes laissaient sans
pouvoir les entamer des garnisons qui le lendemain de leur départ
reprenaient la ville et inquiétaient leurs derrières. Certes, si la
féodalité eût été unie, aucun système n'était plus propre à arrêter les
progrès d'une invasion que ce morcellement de la défense, et cela
explique même l'incroyable facilité avec laquelle se perdaient alors des
conquêtes de province; car il était impossible d'assurer comme
aujourd'hui les résultats d'une campagne par la centralisation du
pouvoir militaire et par une discipline absolue. Si le pays conquis
était divisé en une quantité de seigneuries qui se défendaient chacune
pour leur compte plutôt encore que pour garder la foi jurée au suzerain,
les armées étaient composées de vassaux qui ne devaient, d'après le
droit féodal, que quarante ou soixante jours de campagne, après lesquels
chacun retournait chez soi, lorsque le suzerain ne pouvait prendre ses
troupes à solde. Sous ce rapport dès la fin du XIIIe siècle la monarchie
anglaise avait acquis une grande supériorité sur la monarchie française.
La féodalité anglo-normande formait un faisceau plus un que la féodalité
française; elle l'avait prouvé en se faisant octroyer la grande charte,
et était par suite de cet accord intimement liée au suzerain. Cette
forme de gouvernement, relativement libérale, avait amené l'aristocratie
anglaise à introduire dans ses armées des troupes de gens de pied pris
dans les villes, qui étaient déjà disciplinés, habiles à tirer de l'arc,
et qui déterminèrent le gain de presque toutes les funestes batailles du
XIVe siècle, Crécy, Poitiers, etc. Le même sentiment de défiance qui
faisait que le seigneur féodal français isolait son château de la ville
placée sous sa protection, ne lui permettait pas de livrer des armes aux
bourgeois, de les familiariser avec les exercices militaires; il
comptait sur ses hommes, sur la bonté de son cheval et de son armure,
sur son courage surtout, et méprisait le fantassin qu'il n'employait en
campagne que pour faire nombre, le comptant d'ailleurs pour rien au
moment de l'action. Cet esprit qui fut si fatal à la France à l'époque
des guerres avec les anglais, et qui fut cause de la perte des armées
françaises dans maintes batailles rangées pendant le XIVe siècle, malgré
la supériorité incontestable de la gendarmerie féodale de ce pays, était
essentiellement favorable au développement de l' architecture militaire;
et, en effet, nulle part en Occident, on ne rencontre de plus
nombreuses, de plus complètes et plus belles fortifications féodales,
pendant les XIIIe et XIVe siècles, qu'en France (voy. CHÂTEAU, DONJON,
TOUR, PORTE)[173]. C'est dans les châteaux féodaux surtout qu'il faut
étudier les dispositions militaires; c'est là qu'elles se développent du
XIIe au XIVe siècle avec un luxe de précautions, une puissance de moyens
extraordinaires.
Nous avons distingué déjà les châteaux, servant de refuges, de
citadelles, aux garnisons des villes, se reliant aux enceintes urbaines,
des châteaux isolés dominant des villages, des bourgades et des petites
villes ouvertes, ou commandant leurs défenses, et ne s'y rattachant que
par des ouvrages intermédiaires. Parmi ces châteaux il en était de
plusieurs sortes, les uns se composaient d'un simple donjon entouré
d'une enceinte et de quelques logements, d'autres comprenaient de vastes
espaces enclos de fortes murailles, des réduits isolés, un ou plusieurs
donjons; placés sur des routes, ils pouvaient intercepter les
communications, et formaient ainsi des places fortes, vastes et d'une
grande importance sous le point de vue militaire, exigeant pour les
bloquer une armée nombreuse, pour les prendre, un attirail de siége
considérable et un temps fort long. Les châteaux, ou plutôt les groupes
de châteaux de Loches et de Chauvigny, que nous avons déjà cités,
étaient de ce nombre[174]. Autant que faire se pouvait, on profitait des
escarpements naturels du terrain pour planter les châteaux; car ils se
trouvaient ainsi à l'abri des machines de guerre, de la sape ou de la
mine; l'attaque ne se faisant que de très-près, et les machines de jet
ne pouvant élever leurs projectiles qu'à une hauteur assez limitée, il y
avait avantage à dominer l'assaillant soit par les escarpements des
rochers, soit par des constructions d'une grande élévation, en se
réservant dans la construction intérieure des tours et courtines le
moyen de battre l'ennemi extérieur au niveau du plan de l'attaque. Nous
avons vu que les tours de l'époque romane ancienne étaient pleines dans
leur partie inférieure, et les courtines terrassées. Dès le commencement
du XIIe siècle on avait reconnu l'inconvénient de ce mode de
construction qui ne donnait à l'assiégé que le sommet de ces tours et
courtines pour se défendre, et livrait tous les soubassements aux
mineurs ou pionniers ennemis; ceux-ci pouvaient poser des étançons sous
les fondations, et faire tomber de larges pans de murailles en mettant
le feu à ces étais, ou creuser une galerie de mine sous ces fondations
et terrassements, et déboucher dans l'intérieur de l'enceinte.
Pour prévenir ces dangers les constructeurs militaires établirent, dans
les tours, des étages depuis le sol des fossés ou le niveau de l'eau, ou
l'arase de l'escarpement de rocher; ces étages furent percés de
meurtrières, se chevauchant ainsi que l'indique la figure 21, de manière
à envoyer des carreaux sur tous les points de la circonférence des tours
autant que faire se pouvait; ils en établirent également dans les
courtines, surtout lorsqu'elles servaient de murs à des logis divisés en
étages, ce qui dans les châteaux avait presque toujours lieu. Les
pionniers arrivaient ainsi plus difficilement au pied des murs, car il
leur fallait se garantir non-seulement contre les projectiles jetés de
haut en bas, mais aussi contre les traits décochés obliquement et
horizontalement par les meurtrières; s'ils parvenaient à faire un trou
au pied du mur ou de la tour, ils devaient se trouver en face d'un corps
d'assiégés qui, prévenus par les coups de la sape, avaient pu élever une
palissade ou un second mur en arrière de ce trou, et rendre leur travail
inutile. Ainsi, lorsque l'assaillant avait, au moyen de ses engins,
démonté les hourds, écrêté les crénaux, comblé les fossés, lorsque avec
ses compagnies d'archers ou d'arbalétriers, balayant le sommet des
remparts, il avait ainsi rendu le travail des pionniers possible,
ceux-ci, à moins qu'ils ne fussent très-nombreux et hardis, qu'ils
pussent entreprendre de larges tranchées et faire tomber un ouvrage
entier, trouvaient derrière le percement un ennemi qui les attendait
dans les salles basses ou niveau du sol. L'assaillant eût-il pénétré
dans ces salles en tuant les défenseurs, qu'il ne pouvait monter aux
étages supérieurs que par des escaliers étroits facilement barricadés,
et munis de portes ou de grilles.
Nous devons observer que les défenses extérieures, les tours des lices,
étaient percées de meurtrières permettant à l'assiégé un tir rasant,
afin de défendre les approches à une grande distance, tandis que les
meurtrières des tours et courtines des secondes enceintes étaient
percées de façon à faciliter le tir plongeant. Toutefois ces ouvertures,
qui n'avaient à l'extérieur que 0m,10 de largeur environ, et 1m, à 1m,50
à l'intérieur, servaient plutôt à reconnaître les mouvements des
assiégeants et à donner du jour et de l'air dans les salles des tours
qu'à la défense; elles battaient les dehors suivant un angle trop aigu,
surtout quand les murs des tours sont épais, pour qu'il fût possible de
nuire sérieusement aux assaillants, en décochant des carreaux, des
sagettes ou viretons par ces fentes étroites (voy. TOUR); la véritable
défense était disposée au sommet des ouvrages. Là, en temps de paix, et
quand les hourds n'étaient pas montés, le mur du parapet dont
l'épaisseur varie de 0m,50 à 0m,70, percé d'archères rapprochées, dont
l'angle d'ouverture est presque droit, battait tous les points des
dehors; les créneaux, munis de portières en bois roulant sur un axe
horizontal et qu'on relevait plus ou moins au moyen d'une crémaillère
suivant que l'ennemi était plus ou moins éloigné, permettaient de
découvrir facilement les fossés et la campagne en restant à couvert
(voy. CRÉNEAU, MEURTRIÈRE).
Les tours rondes flanquant les courtines résistaient mieux à la sape et
aux coups du bélier que les tours carrées; aussi avaient-elles été
adoptées généralement dès les premiers siècles du moyen âge; mais
jusqu'à la fin du XIIe siècle leur diamètre était petit; elles ne
pouvaient contenir qu'un nombre très-restreint de défenseurs, leur
circonférence peu étendue ne permettait d'ouvrir que deux ou trois
meurtrières à chaque étage, et par conséquent elles battaient faiblement
les deux courtines voisines; leur diamètre fut augmenté au XIIIe siècle,
lorsqu'elles furent munies d'étages jusqu'au niveau du fossé. Il était
plus facile à un assiégeant de battre une tour qu'une courtine (22); car
une fois logé au point A, du moment qu'il avait détruit ou brûlé les
hourds de B en C, l'assiégé ne pouvait l'inquiéter, mais dans les
enceintes des villes toutes les tours étant fermées à la gorge en D,
lorsque l'assaillant avait fait un trou en A ou fait tomber la
demi-circonférence extérieure de la tour, il n'était pas dans la ville,
et trouvait de nouvelles difficultés à vaincre, c'est pourquoi dans les
siéges des places on s'attaquait de préférence aux courtines, quoique
les approches en fussent plus difficiles que celles des tours (23);
l'assiégeant, arrivé au point A après avoir détruit les défenses
supérieures des tours B C, et fait son trou ou sa brèche, était dans la
ville, à moins, ce qui arrivait souvent, que les assiégés n'eussent
élevé promptement un second mur E F; mais il était rare que ces défenses
provisoires pussent tenir longtemps. Toutefois, dans les siéges bien
dirigés, l'assaillant faisait toujours plusieurs attaques simultanées,
les unes au moyen de la mine, d'autres par la sape, d'autres enfin (et
celles-là étaient les plus terribles) au moyen des beffrois roulants;
car une fois le beffroi amené le long des murailles, la réussite de
l'assaut n'était pas douteuse. Mais pour pouvoir amener sans risquer de
les voir brûler par les assiégés, ces tours de bois contre le parapet,
il fallait détruire les hourds ou crêtes des courtines et tours
voisines, ce qui exigeait l'emploi de nombreux engins et beaucoup de
temps. Il fallait combler solidement les fossés, s'être assuré, lorsque
le fossé était sec, que l'assiégé n'avait pas miné le fond de ce fossé
sous le point où la tour était dirigée, ce qu'il ne manquait pas de
tenter, lorsque la nature du sol ne s'y opposait pas.
À la fin du XIIIe siècle déjà, on avait senti la nécessité, pour mieux
battre les courtines, non-seulement d'augmenter le diamètre des tours,
et de rendre par conséquent la destruction de leurs défenses supérieures
plus longue et plus difficile, mais encore d'augmenter leurs flancs en
les terminant à l'extérieur par un bec saillant qui leur donnait déjà la
forme d'une corne (24). Ce bec A avait plusieurs avantages: 1° il
augmentait considérablement la force de résistance de la maçonnerie de
la tour au point où on pouvait tenter de la battre avec le mouton ou de
la saper; 2° il défendait mieux les courtines en étendant les flancs des
hourds B C qui se trouvaient ainsi se rapprocher d'une ligne
perpendiculaire aux remparts (voy. TOUR); 3° en éloignant les pionniers,
il permettait aux défenseurs placés dans les hourds des courtines en D,
de les découvrir suivant un angle beaucoup moins aigu que lorsque les
tours étaient circulaires, et par conséquent de leur envoyer des
projectiles de plus près. À Carcassonne les becs sont disposés ainsi que
l'indique en plan la figure 24. Mais au château de Loches, comme à
Provins à la porte Saint-Jean, on leur donnait la forme en plan de deux
courbes brisées (24 _bis_); à la porte de Jouy de la même ville (24
_ter_), ou aux portes de Villeneuve-le-Roi, la forme d'ouvrages
rectangulaires posés en pointe, de manière à battre obliquement l'entrée
et les deux courtines voisines. On avait donc reconnu dès le XIIIe
siècle l'inconvénient des tours rondes, leur faiblesse au point de la
tangente parallèle aux courtines (voy. PORTE). L'emploi de ces moyens
paraît avoir été réservé pour les places très-fortement défendues,
telles que Carcassonne, Loches, etc., car parfois à la fin du XIIIe
siècle, dans des places de second ordre, on se contentait de tours
carrées peu saillantes pour défendre les courtines, ainsi qu'on peut le
voir encore de nos jours sur l'un des fronts de l'enceinte
d'Aigues-Mortes (25), dont les remparts (sauf la tour de Constance A qui
avait été bâtie par saint Louis et qui servait de donjon et de phare)
furent élevés par Philippe le Hardi[175].
Mais c'est aux angles saillants des places que l'on reconnut surtout la
nécessité de disposer des défenses d'une grande valeur. Comme encore
aujourd'hui, l'assaillant regardait un angle saillant comme plus facile
d'accès qu'un front flanqué. Les armes de jet n'étant pas d'une grande
portée jusqu'au moment de l'emploi du canon, les angles saillants ne
pouvant être protégés par des défenses éloignées étaient faibles (26);
et lorsque l'assaillant avait pu se loger en A, il était complétement
masqué pour les défenses rapprochées. Il fallait donc que les _tours du
coin_, comme on les appelait généralement alors, fussent très-fortes par
elles-mêmes. On les bâtissait sur une circonférence plus grande que les
autres, on les tenait plus haute, on multipliait les obstacles à leur
base à l'extérieur, par des fossés plus larges, des palissades,
quelquefois même des ouvrages avancés, on les armait de becs saillants,
on les isolait des courtines voisines, on avait le soin de bien munir
les deux tours en retour[176], et parfois de réunir ces tours par un
second rempart intérieur (26 _bis_)[177]. On évitait d'ailleurs autant
que possible ces angles saillants dans les places bien fortifiées, et
lorsqu'ils existaient, c'est qu'ils avaient été imposés par la
configuration du terrain, afin de dominer un escarpement, de commander
une route ou une rivière, et pour empêcher l'ennemi de s'établir de
plain-pied au niveau de la base des remparts.
Jusqu'au XIVe siècle les portes étaient munies de vantaux bien doublés,
de herses, de mâchicoulis, de bretèches à doubles et triples étages,
mais elles ne possédaient pas de ponts-levis. Dans les châteaux, souvent
des ponts volants en bois, qu'on enlevait en cas de siége,
interceptaient complétement les communications avec le dehors; mais dans
les enceintes des villes, des barrières palissadées ou des barbacanes
défendaient les approches; du reste, une fois la barrière prise, on
entrait ordinairement dans la ville de plain-pied. Ce ne fut guère qu'au
commencement du XIVe siècle que l'on commença d'établir à l'entrée des
ponts jetés sur les fossés, devant les portes, des ponts-levis en bois
tenant aux barrières (27), ou à des ouvrages avancés en maçonnerie
(28)[178]. Puis bientôt, vers le milieu du XIVe siècle, on appliqua le
pont-levis aux portes elles-mêmes, ainsi qu'on peut le voir au fort de
Vincennes, entre autres exemples (voy. PONT-LEVIS). Cependant, nous
devons dire que dans beaucoup de cas, même pendant les XIVe et XVe
siècles, les ponts-levis furent seulement attachés aux ouvrages avancés.
Ces ponts-levis étaient disposés comme ceux généralement employés
aujourd'hui, c'est-à-dire, composés d'un tablier en charpente qui se
relevait sur un axe, au moyen de deux chaînes, de leviers et de
contre-poids; en se relevant, le tablier fermait (comme il ferme encore
dans nos forteresses) l'entrée du passage. Mais on employait pendant les
XIIe, XIIIe et XIVe siècles, d'autres genres de fermetures à bascule; on
avait le _tapecu_, spécialement adapté aux poternes, et qui roulant sur
un axe placé horizontalement au sommet du vantail retombait sur les
talons du sortant (29). Les portes de barrières qui roulaient sur des
axes horizontaux posés vers la moitié de leur hauteur (30), l'une des
deux moitiés servant de contre-poids à l'autre. Dans le beau manuscrit
des _Chroniques de Froissart_ de la bibliothèque Impériale[179], on
trouve une vignette qui représente l'attaque des barrières de la ville
d'Aubenton par le comte de Hainaut, la porte de la barrière est disposée
de cette manière (31); elle est munie et défendue par deux tours de
bois. En arrière on voit la porte de la ville qui est une construction
de pierre, bien que le texte dise que la ville d'Aubenton «n'étoit
fermée que de palis.» Des soldats jettent par-dessus les créneaux un
banc, des meubles, des pots.