travaux avec une grande activité jusqu'à sa mort (1285). Carcassonne se
trouvait être alors un point voisin de la frontière fort important, et
le roi de France y tint son parlement. Il fit élever les courtines,
tours et portes du côté de l'est[165], avança l'enceinte intérieure du
côté sud, et fit réparer les murailles et tours de l'enceinte des
Visigoths (11). Nous donnons ici le plan de cette place ainsi modifié.
En A est la grosse barbacane du côté de l'Aude dont nous avons parlé
plus haut, avec ses rampes fortifiées jusqu'au château F. Ces rampes
sont disposées de manière à être commandées par les défenses extérieures
du château; ce n'est qu'après avoir traversé plusieurs portes et suivi
de nombreux détours que l'assaillant (admettant qu'il se fût emparé de
la barbacane) pouvait arriver à la porte L, et là il lui fallait, dans
un espace étroit et complétement battu par des tours et murailles fort
élevées, faire le siége en règle du château, ayant derrière lui un
escarpement qui interdisait l'emploi des engins et leur approche. Du
côté de la ville, ce château était défendu par un large fossé N et une
barbacane E, bâtie par saint Louis. De la grosse barbacane à la porte de
l'Aude en C on montait par un chemin roide, crénelé du côté de la vallée
de manière à défendre tout l'angle rentrant formé par les rampes du
château et les murs de la ville. En B est située la porte Narbonnaise à
l'est, qui était munie d'une barbacane et protégée par un fossé et une
seconde barbacane palissadée seulement. En S, du côté où l'on pouvait
arriver au pied des murailles presque de plain-pied, est un large fossé.
Ce fossé et ses approches sont commandés par une forte et haute tour 0,
véritable donjon isolé, pouvant soutenir un siége à lui seul, toute la
première enceinte de ce côté fût-elle tombée au pouvoir des assaillants.
Nous avons tout lieu de croire que cette tour communiquait avec les
murailles intérieures au moyen d'un souterrain auquel on accédait par un
puits pratiqué dans l'étage inférieur de ce donjon, mais qui étant
comblé aujourd'hui n'a pu être encore reconnu. Les lices sont comprises
entre les deux enceintes de la porte Narbonnaise en X, Y, jusqu'à la
tour du coin en Q. Si l'assiégeant s'emparait des premières défenses du
côté du sud, et s'il voulait, en suivant les lices, arriver à la porte
de l'Aude en C, il se trouvait arrêté par une tour carrée R, à cheval
sur les deux enceintes, et munie de barrières et de mâchicoulis. S'il
parvenait à passer entre la porte Narbonnaise et la barbacane en B, ce
qui était difficile, il lui fallait franchir, pour arriver en V dans les
lices du nord-est, un espace étroit, commandé par une énorme tour M,
dite tour du Trésau. De V en T, il était pris en flanc par les hautes
tours des Visigoths, réparées par saint Louis et Philippe le Hardi, puis
il trouvait une défense à l'angle du château. En D est une grande
poterne protégée par une barbacane P; d'autres poternes plus petites
sont réparties le long de l'enceinte et permettent à des rondes de faire
le tour des lices, et même de descendre dans la campagne sans ouvrir les
portes principales. C'était là un point important; on remarquera que la
poterne percée dans la tour D, et donnant sur les lices, est placée
latéralement, masquée par la saillie du contre-fort d'angle, et le seuil
de cette poterne est à plus de deux mètres au-dessus du sol extérieur;
il fallait donc poser des échelles pour entrer ou sortir. Aux
précautions sans nombre que l'on prenait alors pour défendre les portes,
il est naturel de supposer que les assaillants les considéraient
toujours comme des points faibles. L'artillerie a modifié cette opinion,
en changeant les moyens d'attaque; mais alors on conçoit que quels que
fussent les obstacles accumulés autour d'une entrée, l'assiégeant
préférait encore tenter de les vaincre, plutôt que de venir se loger au
pied d'une tour épaisse pour la saper à main d'hommes, ou la battre au
moyen d'engins très imparfaits. Aussi pendant les XIIe, XIIIe et XIVe
siècles, quand on voulait donner une haute idée de la force d'une place,
on disait qu'elle n'avait qu'une ou deux portes. Mais pour le service
des assiégés, surtout lorsqu'ils devaient garder une double enceinte, il
fallait cependant rendre les communications faciles entre ces deux
enceintes, pour pouvoir porter rapidement des secours sur un point
attaqué. C'est ce qui fait que nous voyons, en parcourant l'enceinte
intérieure de Carcassonne, un grand nombre de poternes plus ou moins
bien dissimulées, et qui devaient permettre à la garnison de se répandre
dans les lices sur beaucoup de points à la fois, à un moment donné, ou
de rentrer rapidement dans le cas où la première enceinte eût été
forcée. Outre les deux grandes portes publiques de l'Aude et
Narbonnaise, nous comptons six poternes percées dont l'enceinte
intérieure, à quelques mètres au-dessus du sol, et auxquelles, par
conséquent, on ne pouvait accéder qu'au moyen d'échelles. Il en est une,
entre autres, percée dans la grande courtine de l'évêché, qui n'a que 2
mètres de hauteur sur 0m,90 de largeur, et dont le seuil est placé à 12
mètres au-dessus du sol des lices. Dans l'enceinte extérieure on en
découvre une autre percée dans la courtine entre la porte de l'Aude et
le château; celle-ci est ouverte au-dessus d'un escarpement de rochers
de 7 mètres de hauteur environ. Par ces issues, la nuit, en cas de
blocus, et au moyen d'une échelle de cordes, on pouvait recevoir des
émissaires du dehors sans craindre une trahison, ou jeter dans la
campagne des porteurs de messages ou des espions. On observera que ces
deux poternes, d'un si difficile accès, sont placées du côté où les
fortifications sont inabordables pour l'ennemi à cause de l'escarpement
qui domine la rivière d'Aude. Cette dernière poterne, ouverte dans la
courtine de l'enceinte extérieure, donne dans l'enclos protégé par la
grosse barbacane, et par le mur crénelé qui suivait la rampe de la porte
de l'Aude; elle pouvait donc servir au besoin à jeter dans ces enclos
une compagnie de soldats déterminés, pour faire une diversion dans le
cas où l'ennemi aurait pressé de trop près les défenses de cette porte
ou la barbacane, mettre le fer aux engins, beffrois ou chats des,
assiégeants. Il est certain que l'on attachait une grande importance aux
barbacanes; elles permettaient aux assiégés de faire des sorties. En
cela, la barbacane de Carcassonne est d'un grand intérêt (12); bâtie en
bas de la côte au sommet de laquelle est construit le château, elle met
celui-ci en communication avec les bords de l'Aude[166]; elle force
l'assaillant à se tenir loin des remparts du château; assez vaste pour
contenir de quinze à dix-huit cents piétons, sans compter ceux qui
garnissaient le boulevard, elle permettait de concentrer un corps
considérable de troupes qui pouvaient, par une sortie vigoureuse,
culbuter les assiégeants dans le fleuve. La barbacane D du château de la
cité carcassonnaise masque complètement la porte B, qui des rampes donne
sur la campagne. Ces rampes E sont crénelées à droite et à gauche. Leur
chemin est coupé par des parapets chevauchés, et l'ensemble de
l'ouvrage, qui monte par une pente roide vers le château, est enfilé
dans toute sa longueur par une tour et deux courtines supérieures. Si
l'assiégeant parvenait au sommet de la première rampe, il lui fallait se
détourner en E: il était alors battu de flanc; en F il trouvait un
parapet fortifié, puis une porte bien munie et crénelée; s'il
franchissait cette première porte, il devait longer un parapet percé
d'archères, forcer une barrière, se détourner brusquement et s'emparer
d'une deuxième porte G, étant encore battu de flanc. Alors il se
trouvait devant un ouvrage considérable et bien défendu: c'était un
couloir long, surmonté de deux étages sous lesquels il fallait passer;
le premier battait la dernière porte au moyen d'une défense en bois, et
était percé de mâchicoulis dans la longueur du passage. Le second
communiquait aux crénelages donnant soit à l'extérieur, du côté des
rampes, soit au-dessus même de ce passage. Le plancher du premier étage
ne communiquait avec les chemins de ronde des lices que par une petite
porte. Si les assaillants parvenaient à s'en emparer par escalade, ils
étaient pris comme dans un piége; car la petite porte fermée sur eux,
ils se trouvaient exposés aux projectiles lancés par les mâchicoulis du
deuxième étage, et l'extrémité du plancher étant interrompue brusquement
en H du côté opposé à l'entrée, il leur était impossible d'aller plus
avant. S'ils franchissaient le couloir à rez-de-chaussée, ils étaient
arrêtés par la troisième porte H, percée dans un mur surmonté par les
mâchicoulis du troisième étage communiquant avec les chemins de ronde
supérieurs du château. Si, par impossible, ils s'emparaient du deuxième
étage, ils ne trouvaient plus d'issues qu'une petite porte donnant dans
une seconde salle située le long des murs du château et ne communiquant
à celui-ci que par des détours qu'il était facile de barricader en un
instant, et qui d'ailleurs étaient défendus par de forts ventaux. Si,
malgré tous ces obstacles accumulés, les assiégeants forçaient la
troisième porte, il leur fallait alors attaquer la poterne I du château,
gardée par un système de défense formidable: des meurtrières, deux
mâchicoulis placés l'un au-dessus de l'autre, un pont avec plancher
mobile, une herse et des ventaux. Se fût-on emparé de cette porte, qu'on
se trouvait à 7 mètres en contre-bas de la cour intérieure L du château,
à laquelle on n'arrivait que par des rampes étroites, et en passant à
travers plusieurs portes en K.
En supposant que l'attaque fût poussée du côté de la porte de l'Aude, on
était arrêté par un poste T, une porte avec ouvrage en bois et un double
mâchicoulis percé dans le plancher d'un étage supérieur communiquant
avec la grand'salle sud du château, au moyen d'un passage en bois qui
pouvait être détruit en un instant; de sorte qu'en s'emparant de cet
étage supérieur on n'avait rien fait. Si, après avoir franchi la porte
du rez-de-chaussée, on poussait plus loin sur le chemin de ronde le long
de la grande tour carrée S, on rencontrait bientôt une porte bien munie
de mâchicoulis et bâtie parallèlement au couloir CH. Après cette porte
et ces défenses, c'était une seconde porte étroite et basse percée dans
le gros mur de refend Z qu'il fallait forcer; puis enfin, on arrivait à
la poterne I du château. Si, au contraire (chose qui n'était guère
possible), l'assaillant se présentait du côté opposé par les lices du
nord, il était arrêté par une défense V. Mais de ce côté l'attaque ne
pouvait être tentée, car c'est le point de la cité qui est le mieux
défendu par la pature, et pour forcer la première enceinte entre la tour
du Trésau (voy. fig. 11) et l'angle du château, il fallait d'abord
gravir, une rampe fort roide, et escalader des rochers. D'ailleurs, en
attaquant la porte V du nord, l'assiégeant se présentait de flanc aux
défenseurs garnissant les hautes murailles et tours de la seconde
enceinte. Le gros mur de refend Z qui, partant de la courtine du
château, s'avance à angle droit jusque sur la descente de la barbacane,
était couronné de mâchicoulis transversaux qui commandaient la porte H
et se terminait à son extrémité par une échauguette qui permettait de
voir ce qui se passait dans la rampe descendant à la barbacane, afin de
prendre des dispositions intérieures de défense en cas de surprise, ou
de reconnaître les troupes remontant de la barbacane au château.
Le château pouvait donc tenir longtemps encore, la ville et ses abords
étant au pouvoir de l'ennemi; sa garnison défendant facilement la
barbacane et ses rampes, restait maîtresse de l'Aude, dont le lit était
alors plus rapproché de la cité qu'il ne l'est aujourd'hui,
s'approvisionnait par la rivière et empêchait le blocus de ce côté; car
il n'était guère possible à un corps de troupes de se poster entre cette
barbacane et l'Aude sans danger, n'ayant aucun moyen de se couvrir, et
le terrain plat et marécageux étant dominé de toutes parts. La barbacane
avait encore cet avantage de mettre le moulin du Roi en communication
avec la garnison du château, et ce moulin lui-même était fortifié. Un
plan de la cité de Carcassonne, relevé en 1774, note dans sa légende un
grand souterrain existant sous le boulevard de la barbacane, mais depuis
longtemps fermé et comblé en partie. Peut-être ce souterrain était-il
destiné à établir une communication couverte entre ce moulin et la
forteresse.
Du côté de la ville, le château de Carcassonne était également défendu,
par une grande barbacane C en avant du fossé. Une porte A' bien défendue
donnait entrée dans cette barbacane; le pont C communiquait à la porte
principale O. De vastes portiques N étaient destinés à loger une
garnison temporaire en cas de siége. Quant à la garnison ordinaire, elle
logeait du côté de l'Aude, dans des bâtiments à trois étages Q, P. Sur
le portique N, côté sud, était une vaste salle d'armes, percée de
meurtrières du côté du fossé et prenant ses jours dans la cour M. R R
étaient les donjons, le plus grand séparé des constructions voisines par
un isolement et ne pouvant communiquer avec les autres bâtiments que par
des ponts de bois qu'on enlevait facilement. Ainsi, le château pris, les
restes de la garnison pouvaient encore se réfugier dans cette énorme
tour complétement fermée et tenir quelque temps. En S est une immense
tour de guet qui domine toute la ville et ses environs; elle contenait
seulement un escalier de bois. Les tours X, Y, la porte 0 et les
courtines intermédiaires sont du XIIe siècle, ainsi que la tour de guet
et les soubassements des bâtiments du côté de la barbacane. Ces
constructions furent complétées et restaurées sous saint Louis. La
grosse barbacane de l'Aude avait deux étages de meurtrières et un chemin
de ronde supérieur crénelé et pouvait être muni de _hourds_[167]. Voici
(13) une vue cavalière de ce château et de sa barbacane, qui viendra
compléter la description que nous venons d'en faire avec le plan (fig.
12); il est facile de retrouver la position de chaque partie de la
défense. Nous avons supposé les fortifications armées en guerre, et
munies de leurs défenses de bois, bretèches, hourds, et de leurs
palissades avancées.
Mais il est nécessaire, avant d'aller plus avant, de bien faire
connaître ce que c'étaient que ces hourds, et les motifs qui les avaient
fait adopter dès le XIIe siècle.
On avait reconnu le danger des défenses de bois au ras du sol,
l'assaillant y mettait facilement le feu; et du temps de saint Louis on
remplaçait déjà les lices et barbacanes de bois si fréquemment employées
dans le siècle précédent, par des enceintes extérieures et des
barbacanes en maçonnerie. Cependant on ne renonçait pas aux défenses de
charpentes, on se contentait de les placer assez haut pour rendre leur
combustion par des projectiles incendiaires difficile sinon impossible.
Alors comme aujourd'hui (et les fortifications de la cité de Carcassonne
nous en donnent un exemple), lorsqu'on voulait de bonnes défenses, on
avait le soin de conserver partout au-dessus du sol servant d'assiette
au pied des murs et tours, un _minimum_ de hauteur, afin de les mettre
également à l'abri des escalades sur tout leur développement. Ce
_minimum_ de hauteur n'est pas le même pour les deux enceintes
extérieure et intérieure, les courtines de la première défense sont
maintenues à 10 mètres environ du fond du fossé ou de la crête de
l'escarpement au sol des hourds, tandis que les courtines de la seconde
enceinte ont, du sol des lices au sol des hourds, 14 mètres au moins. Le
terrain servant d'assiette aux deux enceintes n'étant pas sur un plan
horizontal, mais présentant des différences de niveau considérable, les
remparts se conforment aux mouvements du sol, et les hourds suivent
l'inclinaison du chemin de ronde (voy. COURTINE). Il y avait donc alors
des données, des règles, des formules pour l'architecture militaire,
comme il en existait pour l'architecture religieuse ou civile. La suite
de cet article le prouvera, nous le croyons, surabondamment.
Avec le système de créneaux et d'archères ou meurtrières pratiquées dans
les parapets en pierre, on ne pouvait empêcher des assaillants nombreux
et hardis protégés par des _chats_ recouverts de peaux ou de matelas, de
saper le pied des tours ou courtines, puisque par les meurtrières,
malgré l'inclinaison de leur coupe, il est impossible de voir le pied
des fortifications, et par les créneaux, à moins de sortir la moitié du
corps, on ne pouvait non plus viser un objet placé en bas de la
muraille. Il fallait donc établir des galeries saillantes, bien munies
de défenses, et permettant à un grand nombre d'assiégés de battre le
pied des murailles ou des tours par une grêle de pierres et de
projectiles de toute nature. Soit (14) une courtine couronnée de
créneaux et d'archères, l'homme placé en A ne peut voir le pionnier B
qu'à la condition d'avancer la tête en dehors des créneaux, mais alors
il se démasque complétement, et toutes fois que des pionniers étaient
attachés au pied d'une muraille on avait le soin de protéger leur
travail en envoyant des volées de flèches ou de carreaux aux parapets
lorsque les assiégés se laissaient voir. En temps de siége, dès le XIIe
siècle[168], on garnissait les parapets de hourds C afin de commander
complétement le pied des murs au moyen d'un mâchicoulis continu D.
Non-seulement les hourds remplissaient parfaitement cet objet, mais ils
laissaient les défenseurs libres dans leurs mouvements,
l'approvisionnement des projectiles et la circulation se faisant en
dedans du parapet en E. D'ailleurs si ces hourds étaient garnis, outre
le mâchicoulis continu, de meurtrières, les archères pratiquées dans la
construction de pierre, restaient démasquées dans leur partie inférieure
et permettaient aux archers ou arbalétriers postés en dedans du parapet
de lancer des traits sur les assaillants. Avec ce système, la défense
était aussi active que possible, et le manque de projectiles devait seul
laisser quelque répit aux assiégeants. On ne doit donc pas s'étonner si
dans quelques siéges mémorables, après une défense prolongée, les
assiégés en étaient réduits à découvrir leurs maisons, à démolir les
murs de jardins, enlever les cailloux des rues, pour garnir les hourds
de projectiles et forcer les assaillants à s'éloigner du pied des
fortifications. Ces hourds se posaient promptement et facilement (voy.
HOURD); on les retirait en temps de paix. Nous donnons ici (15) le
figuré des travaux d'approche d'une courtine flanquée de tours avec
fossé plein d'eau, afin de rendre intelligibles les divers moyens de
défense et d'attaque dont nous avons parlé ci-dessus. Sur le premier
plan est un _chat_ A; il sert à combler le fossé, et s'avance vers le
pied de la muraille sur les amas de fascines et de matériaux de toutes
sortes que les assaillants jettent sans cesse par son ouverture
antérieure; un plancher en bois qui s'établit au fur et à mesure que
s'avance le chat permet de le faire rouler sans craindre de le voir
s'embourber. Cet engin est mu soit par les rouleaux à l'intérieur au
moyen de leviers, soit par des cordes et des poulies de renvoi B. Outre
l'auvent qui est placé à la tête du chat, des palissades et des
mantelets mobiles protégent les travailleurs. Le chat est garni de peaux
fraîches pour le préserver des matières inflammables qui peuvent être
lancées par les assiégés. Les assaillants, avant de faire avancer le
chat contre la courtine pour pouvoir saper sa base, ont détruit les
hourds de cette courtine au moyen de projectiles lancés par des machines
de jet. Plus loin, en C est un grand trébuchet; il bat les hourds de la
seconde courtine. Ce trébuchet est bandé, un homme met la fronde avec sa
pierre en place. Une palissade haute protége l'engin. À côté, des
arbalétriers postés derrière des mantelets roulants visent les assiégés
qui se démasquent. Au delà, en E, est un beffroi muni de son pont
mobile, garni de peaux fraîches; il s'avance sur un plancher de madriers
au fur et à mesure que les assaillants, protégés par des palissades,
comblent le fossé; il est mû comme le chat par des câbles et des poulies
de renvoi. Au delà encore est une batterie de deux trébuchets qui
lancent des barils pleins de matières incendiaires contre les hourds des
courtines. Dans la ville, sur une grosse tour carrée terminée en
plate-forme, les assiégés ont monté un trébuchet qui bat le beffroi des
assaillants. Derrière les murs un autre trébuchet masqué par les
courtines lance des projectiles contre les engins des assaillants. Tant
que les machines de l'armée ennemie ne sont pas arrivées au pied des
murs, le rôle de l'assiégé est à peu près passif; il se contente, par
les archères de ses hourds, d'envoyer force carreaux et sagettes. S'il
est nombreux, hardi, la nuit il pourra tenter d'incendier le beffroi,
les palissades et machines, en sortant par quelque poterne éloignée du
point d'attaque; mais s'il est timide ou démoralisé, s'il ne peut
disposer d'une troupe audacieuse et dévouée, au point du jour son fossé
sera comblé, le plancher de madriers légèrement incliné vers la courtine
permettra au beffroi de s'avancer rapidement par son propre poids, les
assaillants n'auront qu'à le maintenir. Sur les débris des hourds mis en
pièces par les pierres lancées par les trébuchets, le pont mobile du
beffroi s'abattra tout à coup, et une troupe nombreuse de chevaliers et
de soldats d'élite se précipitera sur le chemin de ronde de la courtine
(16). Mais cette catastrophe est prévue; si la garnison est fidèle, en
abandonnant la courtine prise, elle se renferme dans les tours qui
l'interrompent d'espace en espace (17)[169]; elle peut se rallier,
enfiler le chemin de ronde et le couvrir de projectiles, faire par les
deux portes A et B une brusque sortie pendant que l'assaillant cherche à
descendre dans la ville, et avant qu'il soit trop nombreux, le culbuter,
s'emparer du beffroi et l'incendier. Si la garnison forcée ne peut
tenter ce coup hardi, elle se barricade dans les tours, et l'assaillant
doit faire le siége de chacune d'elles, car au besoin chaque tour peut
faire un petit fort séparé, indépendant; beaucoup sont munies de puits,
de fours et de caves pour conserver des provisions. Les portes qui
mettent les tours en communication avec les chemins de ronde sont
étroites, bien ferrées, fermées à l'intérieur, et renforcées de barres
de bois qui rentrent dans l'épaisseur de la muraille, de sorte qu'en un
instant le vantail peut être poussé et barricadé en tirant rapidement la
barre de bois (voy. FERMETURE).
On est frappé, lorsqu'on étudie le système défensif adopté du XIIe au
XVIe siècle, avec quel soin on s'est mis en garde contre des surprises;
toutes les précautions sont prises pour arrêter l'ennemi et
l'embarrasser à chaque pas par des dispositions compliquées, par des
détours impossibles à prévoir. Évidemment un siége avant l'invention des
bouches à feu n'était réellement sérieux pour l'assiégé comme pour
l'assaillant que quand on en était venu à se prendre, pour ainsi dire,
corps à corps. Une garnison aguerrie luttait avec quelques chances de
succès jusque dans ses dernières défenses. L'ennemi pouvait entrer dans
la ville par escalade, ou par une brèche, sans que pour cela la garnison
se rendit; car alors, renfermée dans les tours qui, je le répète, sont
autant de forts, elle résistait longtemps, épuisait les forces de
l'ennemi, lui faisait perdre du monde à chaque attaque partielle; car il
fallait briser un grand nombre de portes bien barricadées, se battre
corps à corps sur des espaces étroits et embarrassés. Prenait-on le
rez-de-chaussée d'une tour, les étages supérieurs conservaient encore
des moyens puissants de défense. On voit que tout était calculé pour une
lutte possible pied à pied. Les escaliers à vis qui donnaient accès aux
divers étages des tours étaient facilement et promptement barricadés, de
manière à rendre vains les efforts des assaillants pour monter d'un
étage à l'autre. Les bourgeois d'une ville eussent-ils voulu capituler,
que la garnison pouvait se garder contre eux et leur interdire l'accès
des tours et courtines. C'est un système de défiance adopté envers et
contre tous.
C'est dans tous ces détails de la défense pied à pied qu'apparaît l'art
de la fortification du XIe au XVIe siècle. C'est en examinant avec soin,
en étudiant scrupuleusement jusqu'aux moindres traces des obstacles
défensifs de ces époques, que l'on comprend ces récits d'attaques
gigantesques, que nous sommes trop disposés à taxer d'exagération.
Devant ces moyens de défense si bien prévus et combinés, on se figure
sans peine ces travaux énormes des assiégeants, ces beffrois mobiles,
ces estacades, boulevards ou bastilles, que l'on opposait à un assiégé
qui avait calculé toutes les chances de l'attaque, qui prenait souvent
l'offensive, et qui était disposé à ne céder un point que pour se
retirer dans un autre plus fort.
Aujourd'hui, grâce à l'artillerie, un général qui investit une place non
secourue par une armée de campagne, peut prévoir le jour et l'heure où
cette place tombera. On annoncera d'avance le moment où la brèche sera
praticable, où les colonnes d'attaque entreront dans tel ouvrage. C'est
une partie plus ou moins longue à jouer, que l'assiégeant est toujours
sûr de gagner, si le matériel ne lui fait pas défaut, et s'il a un corps
d'armée proportionné à la force de la garnison. «Place attaquée, place
prise,» dit le dicton français[170]. Mais alors nul ne pouvait dire
quand et comment une place devait tomber au pouvoir de l'assiégeant, si
nombreux qu'il fût. Avec une garnison déterminée et bien approvisionnée,
on pouvait prolonger un siége indéfiniment. Aussi n'est-il pas rare de
voir une bicoque résister, pendant des mois entiers, à une armée
nombreuse et aguerrie. De là, souvent, cette audace et cette insolence
du faible en face du fort et du puissant, cette habitude de la
résistance individuelle qui faisait le fond du caractère de la
féodalité, cette énergie qui a produit de si grandes choses au milieu de
tant d'abus, qui a permis aux populations françaises et anglo-normandes
de se relever après des revers terribles, et de fonder des nationalités
fortement constituées.
Rien n'est plus propre à faire ressortir les différences profondes qui
séparent les caractères des hommes de ces temps reculés, de l'esprit de
notre époque, que d'établir une comparaison entre une ville ou un
château fortifiés aux XIIIe ou XIVe siècles et une place forte moderne.
Dans cette dernière rien ne frappe la vue, tout est en apparence
uniforme, il est difficile de reconnaître un bastion entre tous. Un
corps d'armée prend une ville, à peine si les assiégeants ont aperçu les
défenseurs; ils n'ont vu devant eux pendant des semaines entières que
des talus de terre et un peu de fumée. La brèche est praticable; on
capitule; tout tombe le même jour; on a abattu un pan de mur, bouleversé
un peu de terre, et la ville, les bastions qui n'ont même pas vu la
fumée des canons, les magasins, arsenaux, tout est rendu. Mais il y a
quelque cent ans les choses se passaient bien différemment. Si une
garnison était fidèle, aguerrie, il fallait, pour ainsi dire, faire
capituler chaque tour, traiter avec chaque capitaine, s'il lui plaisait
de défendre pied à pied le poste qui lui était confié. Tout du moins
était disposé pour que les choses dussent se passer ainsi. On
s'habituait à ne compter que sur soi et sur les siens, et l'on se
défendait envers et contre tous. Aussi (car on peut conclure du petit au
grand) il ne suffisait pas alors de prendre la capitale d'un pays pour
que le pays fût à vous. Ce sont des temps de barbarie si l'on veut, mais
d'une barbarie pleine d'énergie et de ressources. L'étude de ces grands
monuments militaires du moyen âge n'est donc pas seulement curieuse,
elle fait connaître des moeurs dans lesquelles l'esprit national ne
pourrait que gagner à se retremper.