parapets d'osier. La colonne Antonine, à Rome, nous donne un curieux
exemple de ces sortes de redoutes de campagnes (2). Mais ce n'étaient là
probablement que des ouvrages faits à la hâte. On voit ici l'attaque de
ce fort par les soldats romains. Les fantassins, pour pouvoir
s'approcher du rempart, se couvrent de leurs boucliers et forment ce que
l'on appelait la _tortue_: appuyant le sommet de ces boucliers contre le
rempart, ils pouvaient saper sa base ou y mettre le feu à l'abri des
projectiles[127]. Les assiégés jettent des pierres, des roues, des
épées, des torches, des pots à feu sur la tortue, et des soldats
romains, tenant des tisons enflammés, semblent attendre que la tortue se
soit approchée complétement du rempart pour passer sous les boucliers et
incendier le fort. Dans leurs camps retranchés, les Romains, outre
quelques ouvrages avancés construits en bois, plaçaient souvent; le long
des remparts, de distance en distance, des échafaudages de charpente qui
servaient soit à placer des machines destinées à lancer des projectiles,
soit de tours de guet pour reconnaître les approches de l'ennemi. Les
bas-reliefs de la colonne Trajane présentent de nombreux exemples de ces
sortes de constructions (3). Ces camps étaient de deux sortes: il y
avait les camps d'été, _castra æstiva_, logis purement provisoires, que
l'on élevait pour protéger les haltes pendant le cours de la campagne, et
qui ne se composaient que d'un fossé peu profond et d'un rang de
palissade plantées sur une petite escarpe; puis les camps d'hiver ou
fixes, _castra hiberna_, _castra stativa_, qui étaient défendus par un
fossé large et profond, par un rempart de terre gazonnée ou de pierre
flanqué de tours; le tout était couronné de parapets crénelés ou de
pieux reliés entre eux par des longrines ou des liens d'osier. L'emploi
des tours rondes ou carrées dans les enceintes fixes des Romains était
général, car, comme le dit Végèce, «les anciens trouvèrent que
l'enceinte d'une place ne devait point être sur une même ligne continue,
à cause des béliers qui battraient trop aisément en brèche; mais par le
moyen des tours placées dans le rempart assez près les unes des autres,
leurs murailles présentaient des parties saillantes et rentrantes. Si
les ennemis veulent appliquer des échelles, ou approcher des machines
contre une muraille de cette construction, on les voit de front, de
revers et presque par derrière; ils sont comme enfermés au milieu des
batteries de la place qui les foudroient.» Dès la plus haute antiquité,
l'utilité des tours avait été reconnue afin de permettre de prendre les
assiégeants en flanc lorsqu'ils voulaient battre les courtines.
Les camps fixes des Romains étaient généralement quadrangulaires, avec
quatre portes percées dans le milieu de chacune des faces; la porte
principale avait nom prétorienne, parce qu'elle s'ouvrait en face du
_prætorium_, demeure du général en chef; celle en face s'appelait
décumane; les deux latérales étaient désignées ainsi: _principalis
dextra_ et _principalis sinistra_. Des ouvrages avancés, appelés
_antemuralia_, _procastria_, défendaient ces portes[128]. Les officiers
et soldats logeaient dans des huttes en terre, en brique ou en bois,
recouvertes de chaume ou de tuiles. Les tours étaient munies de machines
propres à lancer des traits ou des pierres. La situation des lieux
modifiait souvent cette disposition quadrangulaire, car, comme l'observe
judicieusement Vitruve il propos des machines de guerre (chap. XXII):
«Pour ce qui est des moyens que les assiégés peuvent employer pour se
défendre, cela ne se peut pas écrire.»
La station militaire de Famars, en Belgique (_Fanum Martis_), donnée
dans l'_Histoire de l'architecture en Belgique_, et dont nous
reproduisons ici le plan (4), présente une enceinte dont la disposition
ne se rapporte pas aux plans ordinaires des camps romains: il est vrai
que cette fortification ne saurait être antérieure au IIIe siècle[129].
Quant au mode adopté par les Romains dans la construction de leurs
fortifications de villes, il consistait en deux forts parements de
maçonnerie séparés par un intervalle de vingt pieds; le milieu était
rempli de terre provenant des fossés et de blocaille bien pilonnées, et
formant un chemin de ronde légèrement incliné du côté de la ville pour
l'écoulement des eaux; la paroi extérieure s'élevait au-dessus du chemin
de ronde, était épaisse et percée de créneaux; celle intérieure était
peu élevée au-dessus du sol de la place, de manière à rendre l'accès des
remparts facile au moyen d'emmarchements(5)[130].
Le château Narbonnais de Toulouse, qui joue un si grand rôle dans
l'histoire de cette ville depuis la domination des Visigoths jusqu'au
XIVe siècle, paraît avoir été construit d'après ces données antiques: il
se composait «de deux grosses tours, l'une au midi, l'autre au
septentrion, bâties de terre cuite et de cailloux avec de la chaux, le
tout entouré de grandes pierres sans mortier, mais cramponnées avec des
lames de fer scellées de plomb. Le château était élevé sur terre de plus
de trente brasses, ayant vers le midi deux portails de suite, deux
voûtes de pierres de taille jusqu'au sommet; il y en avait deux autres
de suite au septentrion et sur la place du Salin. Par le dernier de ces
portails, on entrait dans la ville dont le terrain a été haussé de plus
de douze pieds... On voyait une tour carrée entre ces deux tours ou
plates-formes de défense; car elles étaient terrassées et remplies de
terre, suivant Guillaume de Puilaurens, puisque Simon de Montfort en fit
enlever toutes les terres qui s'élevaient jusqu'au comble[131].»
L'enceinte visigothe de la cité de Carcassonne nous a conservé des
dispositions analogues et qui rappellent celles décrites par Végèce. Le
sol de la ville est beaucoup plus élevé que celui du dehors et presque
au niveau des boulevards. Les courtines, fort épaisses, sont composées
de deux parements de petit appareil cubique, avec assises alternées de
brique; le milieu est rempli non de terre, mais de blocage maçonné à la
chaux. Les tours s'élevaient au-dessus des courtines, et leur
communication avec celles ci pouvait être coupée, de manière à faire de
chaque tour un petit fort indépendant; à l'extérieur ces tours sont
cylindriques, et du côté de la ville elles sont carrées; leur souche
porte également du côté de la campagne sur une base cubique. Nous
donnons ici (6) le plan d'une de ces tours avec les courtines: A est le
plan du rez-de-chaussée, B le plan du premier étage au niveau des
chemins de ronde. On voit en C et en D les deux fosses pratiquées en
avant des portes de la tour afin d'intercepter, lorsqu'on enlevait les
ponts de bois, la communication entre la ville ou les chemins de ronde
et les étages des tours. On accédait du premier étage à la partie
supérieure crénelée de la tour par un escalier en bois intérieur posé le
long du mur plat. Le sol extérieur étant beaucoup plus bas que celui de
la ville, le rez-de-chaussée de la tour était en contre-bas du
terre-plein de la cité, et on y descendait par un emmarchement de dix à
quinze marches. La figure (6 bis) fait voir la tour et ses deux
courtines du côté de la ville, les ponts de communication sont supposés
enlevés. L'étage supérieur crénelé est couvert par un comble et ouvert
du côté de la ville, afin de permettre aux défenseurs de la tour de voir
ce qui s'y passe, et aussi pour permettre de monter des pierres et
toutes sortes de projectiles au moyen d'une corde et d'une poulie[132].
La figure (6 ter) montre cette même tour du côté de la campagne; nous y
avons joint une poterne[133] dont le seuil est assez élevé au-dessus du
sol pour qu'il faille un escalier volant ou une échelle pour y accéder.
La poterne se trouve défendue, suivant l'usage, par une palissade ou
barrière, chaque porte ou poterne étant munie de ces sortes d'ouvrages.
Conformément à la tradition du camp fixe romain, l'enceinte des villes
du moyen âge renfermait un château ou au moins un réduit qui commandait
les murailles; le château lui-même contenait une défense isolée plus
forte que toutes les autres qui prit le nom de Donjon (voy. ce mot).
Souvent les villes du moyen âge étaient protégées par plusieurs
enceintes, ou bien il y avait la cité qui, située sur le point
culminant, était entourée de fortes murailles et, autour, des faubourgs
défendus par des tours et courtines ou de simples ouvrages en terre et
en bois et des fossés. Lorsque les Romains fondaient une ville, ils
avaient le soin, autant que faire se pouvait, de choisir un terrain
incliné le long d'un fleuve où d'une rivière. Quand l'inclinaison du
terrain se terminait par un escarpement du côté opposé au cours d'eau,
la situation remplissait toutes les conditions désirables; et pour nous
faire mieux comprendre par une figure, voici (7) le plan cavalier d'une
assiette de ville romaine conforme à ces données. A était la ville avec
ses murs bordés d'un côté par la rivière; souvent un pont, défendu par
des ouvrages avancés, communiquait à la rive opposée. En B était
l'escarpement qui rendait l'accès de la ville difficile sur le point où
une armée ennemie devait tenter de l'investir; D le château dominant
tout le système de défense, et le refuge de la garnison dans le cas où
la ville tombait aux mains des ennemis. Les points les plus faibles
étaient alors les deux fronts CC, et c'est là que les murailles étaient
hautes, bien flanquées de tours et protégées par des fossés larges et
profonds. La position des assiégeants, en face de ces deux fronts,
n'était pas très-bonne d'ailleurs, car une sortie les prenant de flanc,
pour peu que la garnison fût brave et nombreuse, pouvait les culbuter
dans le fleuve. Dans le but de reconnaître les dispositions des
assiégeants, aux angles EE étaient construites des tours fort élevées,
qui permettaient de découvrir au loin les rives du fleuve en aval et en
amont, et les deux fronts CC. C'est suivant ces données que les villes
d'Autun, de Cahors, d'Auxerre, de Poitiers, de Bordeaux, de Périgueux,
etc., avaient été fortifiées à l'époque romaine. Lorsqu'un pont
réunissait, en face le front des murailles, les deux rives du fleuve,
alors ce pont était défendu par une tête de pont G du côté opposé à la
ville; ces têtes de pont prirent plus ou moins d'importance: elles
enveloppèrent des faubourgs tout entiers, ou ne furent que des
châtelets, ou de simples barbacanes (voy. ces mots). Des estacades et
des tours en regard, bâties des deux côtés du fleuve en amont,
permettaient de barrer le passage et d'intercepter la navigation en
tendant, d'une tour à l'autre, des chaînes ou des pièces de bois
attachées bout à bout par des anneaux de fer. Si, comme à Rome même,
dans le voisinage d'un fleuve, il se trouvait une réunion de mamelons,
on avait le soin, non d'envelopper ces mamelons, mais de faire passer
les murs de défense sur leurs sommets, en fortifiant avec soin les
intervalles qui, se trouvant dominés des deux côtés par des fronts, ne
pouvaient être attaqués sans de grands risques. À cet effet, entre les
mamelons, la ligne des murailles était presque toujours infléchie et
concave, ainsi que l'indique le plan cavalier (8)[134]. Mais si la ville
occupait un plateau (et alors elle n'était généralement que d'une
médiocre importance), on profitait de toutes les saillies du terrain en
suivant ses sinuosités, afin de ne pas permettre aux assiégeants de
s'établir au niveau du pied des murs, ainsi qu'on peut le voir à Langres
et à Carcassonne, dont nous donnons ici (9) l'enceinte visigothe, nous
pourrions dire romaine, puisque quelques-unes de ses tours sont établies
sur des souches romaines. Dans les villes antiques, comme dans la
plupart de celles élevées pendant le moyen âge, et comme aujourd'hui
encore, le château, _castellum_[135], était bâti non-seulement sur le
point le plus élevé, mais encore touchait toujours à une partie de
l'enceinte, afin de ménager à la garnison les moyens de recevoir des
secours du dehors si la ville était prise. Les entrées du château
étaient protégées par des ouvrages avancés qui s'étendaient souvent
assez loin dans la campagne, de façon à laisser entre les premières
barrières et les murs du château un espace libre, sorte de place d'armes
qui permettait à un corps de troupes de camper en dehors des enceintes
fixes, et de soutenir les premières attaques. Ces retranchements avancés
étaient généralement élevés en demi-cercle composés de fossés et de
palissades; les portes étaient alors ouvertes latéralement, de manière à
obliger l'ennemi qui voulait les forcer de se présenter de flanc devant
les murs de la place. Si du IVe au Xe siècle le système défensif de la
fortification romaine s'était peu modifié, les moyens d'attaque avaient
nécessairement perdu de leur valeur; la mécanique jouait un grand rôle
dans les siéges des places, et cet art n'avait pu se perfectionner ni
même se maintenir, sous la domination des conquérants barbares, au
niveau où les Romains l'avaient placé. Le peu de documents qui nous
restent sur les siéges de ces époques accusent une grande inexpérience
de la part des assaillants. Il était toujours difficile d'ailleurs de
tenir des armées irrégulières et mal disciplinées devant une ville qui
résistait quelque temps, et si les siéges traînaient en longueur,
l'assaillant était presque certain de voir ses troupes se débander pour
aller piller la campagne; alors la défense l'emportait sur l'attaque, et
l'on ne s'emparait pas d'une ville défendue par de bonnes murailles et
une garnison fidèle. Mais peu à peu les moyens d'attaque se
perfectionnèrent, ou plutôt furent suivis avec une certaine méthode:
lorsqu'on voulut investir une place, on établit d'abord deux lignes de
remparts de terre ou de bois, munis de fossés, l'une du côté de la
place, pour se prémunir contre les sorties des assiégés et leur ôter
toute communication avec le dehors, qui est la ligne de
_contre-vallation_; l'autre du côté de la campagne, pour se garder
contre les secours extérieurs, qui est la ligne de _circonvallation_; on
opposa aux tours des remparts attaqués, des tours mobiles en bois plus
élevées, qui commandaient les remparts des assiégés, et qui permettaient
de jeter sur les boulevards, au moyen de ponts volants, de nombreux
assaillants. Les tours mobiles avaient cet avantage de pouvoir être
placées en face les points faibles de la défense, contre des courtines
munies de chemins de ronde peu épais, et par conséquent n'opposant
qu'une ligne de soldats contre une colonne d'attaque profonde, et se
précipitant sur les murailles de haut en bas. On perfectionna le travail
du mineur et tous les engins propres à battre les murailles; dès lors
l'attaque l'emporta sur la défense. Des machines de guerre des Romains,
les armées des premiers siècles du moyen âge avaient conservé le bélier
(_mouton_ en langue d'oil, _bosson_ en langue d'oc). Ce fait a
quelquefois été révoqué en doute, mais nous possédons les preuves de
l'emploi, pendant les Xe, XIe, XIIe, XIVe, XVe et même XVIe siècles, de
cet engin propre à battre les murailles. Voici les copies de vignettes
tirées de manuscrits de la Bibliothèque Impériale, qui ne peuvent
laisser la moindre incertitude sur l'emploi du bélier. La première (9
_bis_) représente l'attaque des palissades ou des lices entourant une
fortification de pierre[136]; on y distingue parfaitement le bélier,
porté sur deux roues et poussé par trois hommes qui se couvrent de leurs
targes; un quatrième assaillant tient une arbalète à _pied-de-biche_. La
seconde (9 _ter_) représente l'une des visions d'Ézéchiel[137]; trois
béliers munis de roues entourent le prophète[138]. Dans le siége du
château de Beaucaire par les habitants de cette ville, le _bosson_ est
employé (voir plus loin le passage dans lequel il est question de cet
engin). Enfin, dans les Chroniques de Froissard, et, plus tard encore,
au siége de Pavie, sous François Ier, il est question du bélier. Mais
après les premières croisades, les ingénieurs occidentaux qui avaient
été en Orient à la suite des armées, apportèrent en France, en Italie,
en Angleterre et en Allemagne quelques perfectionnements à l'art de la
fortification; le système féodal organisé mettait en pratique les
nouvelles méthodes, et les amélioraient sans cesse, par suite de son
état permanent de guerre. À partir de la fin du XIIe siècle jusque vers
le milieu du XIVe, la défense l'emporta sur l'attaque, et cette
situation ne changea que lorsqu'on fit usage de la poudre à canon dans
l'artillerie. Depuis lors, l'attaque ne cessa pas d'être supérieure à la
défense.
Jusqu'au XIIe siècle, il ne parait pas que les villes fussent défendues
autrement que par des enceintes flanquées de tours; c'était la méthode
romaine; mais alors le sol était déjà couvert de châteaux, et l'on
savait par expérience qu'un château se défendait mieux qu'une ville. En
effet, aujourd'hui un des principes les plus vulgaires de la
fortification consiste à opposer le plus grand front possible à
l'ennemi, parce que le plus grand front exige une plus grande enveloppe,
et oblige les assiégeants à exécuter des travaux plus considérables et
plus longs; mais lorsqu'il fallait battre les murailles de près,
lorsqu'on n'employait pour détruire les ouvrages des assiégés que la
sape, le bélier, la mine ou des engins dont la portée était courte,
lorsqu'on ne pouvait donner l'assaut qu'au moyen de ces tours de bois,
ou par escalade, ou encore par des brèches mal faites et d'un accès
difficile, plus la garnison était resserrée dans un espace étroit, et
plus elle avait de force, car l'assiégeant, si nombreux qu'il fût,
obligé d'en venir aux mains, ne pouvait avoir sur un point donné qu'une
force égale tout au plus à celle que lui opposait l'assiégé. Au
contraire, les enceintes très étendues pouvant être attaquées
brusquement par une nombreuse armée, sur plusieurs points à la fois,
divisaient les forces des assiégés, exigeaient une garnison au moins
égale à l'armée d'investissement, pour garnir suffisamment les remparts,
et repousser des attaques qui ne pouvaient être prévues souvent qu'au
moment où elles étaient exécutées.
Pour parer aux inconvénients que présentaient les grands fronts
fortifiées, vers la fin du XIIe siècle on eut l'idée d'établir, en avant
des enceintes continues flanquées de tours, des forteresses isolées,
véritables forts détachés destinés à tenir l'assaillant éloigné du corps
de la place, et à le forcer de donner à ses lignes de contre-vallation
une étendue telle qu'il eût fallu une armée immense pour les garder.
Avec l'artillerie moderne, la convergence des feux de l'assiégeant lui
donne la supériorité sur la divergence des feux de l'assiégé; mais,
avant l'invention des bouches à feu, l'attaque ne pouvait être que
très-rapprochée, et toujours _perpendiculaire_ au _dispositif défensif_;
il y avait donc avantage pour l'assiégé à opposer à l'assaillant des
points isolés ne se commandant pas les uns les autres, mais bien
défendus; on éparpillait ainsi les forces de l'ennemi, en le
contraignant à entreprendre des attaques simultanées sur des points
choisis par l'assiégé et munis en conséquence. Si l'assaillant laissait
derrière lui les réduits isolés pour venir attaquer les fronts de la
place, il devait s'attendre à avoir sur les bras les garnisons des forts
détachés au moment de donner l'assaut, et sa position était mauvaise.
Quelquefois, pour éviter de faire le siége en règle de chacun de ces
forts, l'assiégeant, s'il avait une armée nombreuse, élevait des
bastilles de pierre sèche, de bois et de terre, établissait des lignes
de contre-vallation autour des forteresses isolées, et, renfermant leurs
garnisons, attaquait le corps de la place. Toutes les opérations
préliminaires des siéges étaient longues, incertaines; il fallait des
approvisionnements considérables de bois, de projectiles, et souvent les
ouvrages de contre-vallation, les tours mobiles, les bastilles fixes de
bois et les engins étaient à peine achevés, qu'une sortie vigoureuse des
assiégés ou une attaque de nuit, détruisait le travail de plusieurs
mois, par le feu et la hache. Pour éviter ces désastres, les assiégés
établissaient leurs lignes de contre-vallation au moyen de doubles rangs
de fortes palissades de bois espacés de la longueur d'une pique (trois à
quatre mètres), et, creusant un fossé en avant, se servaient de la terre
pour remplir l'intervalle entre les palis; ils garnissaient leurs
machines, leurs tours de bois fixes et mobiles, de peaux de boeuf et de
cheval, fraîches ou bouillies, ou d'une grosse étoffe de laine, afin de
les mettre à l'abri des projectiles incendiaires. Il arrivait souvent
que les rôles changeaient, et que les assaillants, repoussés par les
sorties des garnisons et forcés de se réfugier dans leur camp,
devenaient, à leur tour, assiégés. De tout temps les travaux d'approche
des siéges ont été longs et hérissés de difficultés; mais alors, bien
plus qu'aujourd'hui, les assiégés sortaient de leurs murailles soit pour
escarmoucher aux barrières et empêcher des établissements fixes, soit
pour détruire les travaux exécutés par les assaillants; les armées se
gardaient mal, comme toutes les troupes irrégulières et peu
disciplinées; on se fiait aux palis pour arrêter un ennemi audacieux, et
chacun se reposant sur son voisin pour garder les ouvrages, il arrivait
fréquemment qu'une centaine de gens d'armes, sortant de la place au
milieu de la nuit, tombaient à l'improviste au coeur de l'armée, sans
rencontrer une sentinelle, mettaient le feu aux machines de guerre, et,
coupant les cordes des tentes pour augmenter le désordre, se retiraient
avant d'avoir tout le camp sur les bras. Dans les chroniques des XIIe,
XIIIe et XIVe siècles, ces surprises se renouvellent à chaque instant,
et les armées ne s'en gardaient pas mieux le lendemain. C'était aussi la
nuit souvent qu'on essayait, au moyen des machines de jet, d'incendier
les ouvrages de bois des assiégeants ou des assiégés. Les Orientaux
possédaient des projectiles incendiaires qui causaient un grand effroi
aux armées occidentales. Ce qui fait supposer qu'elles n'en
connaissaient pas la composition, au moins pendant les croisades des
XIIe et XIIIe siècles, et ils avaient des machines puissantes[139] qui
différaient de celles des Occidentaux, puisque ceux-ci les adoptèrent en
conservant leurs noms d'origine d'_engins turcs_, de _pierrières
turques_.
On ne peut douter que les croisades, pendant lesquelles on fit tant de
siéges mémorables, n'aient perfectionné les moyens d'attaque, et que,
par suite, des modifications importantes n'aient été apportées aux
défenses des places. Jusqu'au XIIIe siècle, la fortification est
protégée par sa force passive, par la masse et la situation de ses
constructions. Il suffisait de renfermer une faible garnison dans des
tours et derrière des murailles hautes et épaisses, pour défier
longtemps les efforts d'assaillants qui ne possédaient que des moyens
d'attaque très-faibles. Les châteaux normands, élevés en si grand nombre
par ces nouveaux conquérants, dans le nord-ouest de la France et en
Angleterre, présentaient des masses de constructions qui ne craignaient
pas l'escalade à cause de leur élévation, et que la sape pouvait
difficilement entamer. On avait toujours le soin, d'ailleurs, d'établir,
autant que faire se pouvait, ces châteaux sur des lieux élevés, sur une
assiette de rochers, de les entourer de fossés profonds, de manière à
rendre le travail du mineur impossible; et comme refuge en cas de
surprise ou de trahison, l'enceinte du château contenait toujours un
donjon isolé, commandant tous les ouvrages, entouré lui-même souvent
d'un fossé et d'une muraille (chemise), et qui pouvait, par sa position
et l'élévation de ses murs, permettre à quelques hommes de tenir en
échec de nombreux assaillants. Mais, après les premières croisades, et
lorsque le système féodal eut mis entre les mains de quelques seigneurs
une puissance presque égale à celle du roi, il fallut renoncer à la
fortification passive et qui ne se défendait guère que par sa masse,
pour adopter un système de fortification donnant à la défense une
activité égale à celle de l'attaque, et exigeant des garnisons plus
nombreuses. Il ne suffisait plus (et le terrible Simon de Montfort
l'avait prouvé) de posséder des murailles épaisses, des châteaux situés
sur des rochers escarpés, du haut desquels on pouvait mépriser un
assaillant sans moyens d'attaque actifs, il fallait défendre ces
murailles et ces tours et les munir de nombreuses troupes, de machines
et de projectiles, multiplier les moyens de nuire à l'assiégeant,
déjouer ses efforts par des combinaisons qu'il ne pouvait prévoir, et
surtout se mettre à l'abri des surprises ou des coups de main; car
souvent des places bien munies tombaient au pouvoir d'une petite troupe
hardie de gens d'armes, qui, passant sur le corps des défenseurs des
barrières, s'emparaient des portes, et donnaient ainsi, à un corps
d'armée, l'entrée d'une ville. Vers la fin du XIIe siècle et pendant la
première moitié du XIIIe siècle, les moyens d'attaque et de défense,
comme nous l'avons dit, se perfectionnaient, et étaient surtout conduits
avec plus de méthode. On voit alors, dans les armées et dans les places,
des ingénieurs (_engegneors_) spécialement chargés de la construction
des engins destinés à l'attaque ou à la défense. Parmi ces engins, les
uns étaient défensifs et offensifs en même temps, c'est-à-dire
construits de manière à garantir les pionniers et à battre les
murailles; les autres offensifs seulement. Lorsque l'escalade (le
premier moyen d'attaque que l'on employait presque toujours) ne
réunissait pas, lorsque les portes étaient trop bien armées de défenses
pour être forcées, il fallait entreprendre un siége en règle; c'est
alors que l'assiégeant construisait des beffrois roulants en bois
(_baffraiz_), que l'on s'efforçait de faire plus hauts que les murailles
de l'assiégé, établissait des _chats_, _gats_ ou _gates_, sortes de
galeries en bois, couvertes de mairins, de fer et de peaux, que l'on
approchait du pied des murs, et qui permettaient aux assaillants de
faire agir le _mouton_, le _bosson_ (bélier des anciens), ou de saper
les tours ou courtines au moyen du pic-hoyau, ou encore d'apporter de la
terre et des fascines pour combler les fossés.