Après Charlemagne, la féodalité changea bientôt la _villa_ seigneuriale

en château fort. Les monastères seuls conservèrent la tradition romaine.

Quant aux villes, elles ne commencèrent à élever des édifices, civils

qu'après le grand mouvement des communes des XIe et XIIe siècles. Il

s'écoula même un laps de temps considérable avant que les nouvelles

communes aient pu acquérir une prépondérance assez grande, établir une

organisation assez complète, pour songer à bâtir des hôtels de ville,

des halles, des bourses ou des marchés. En effet, dans l'histoire de ces

communes, si bien connue aujourd'hui grâce aux travaux de M. Augustin

Thierry, il n'est pas question de fondation d'édifices de quelque

importance. Les bourgeois affranchis de Vézelay construisent des maisons

fortifiées, mais ne paraissent pas songer à établir dans leur cité la

curie romaine, l'hôtel de ville du moyen âge. «Les habitants des villes,

que ce mouvement politique avait gagnés, se réunissaient dans la grande

église ou sur la place du marché, et là ils prêtaient, sur les choses

saintes, le serment de se soutenir les uns les autres, de ne point

permettre que qui que ce fût fît tort à l'un d'entre eux ou le traitât

désormais en serf. Tous ceux qui s'étaient liés de cette manière

prenaient dès lors le nom de _communiers_ ou de _jurés_, et, pour eux,

ces titres nouveaux comprenaient les idées de devoir, de fidélité et de

dévouement réciproques, exprimés, dans l'antiquité, par le mot de

_citoyen_[118]... Chargés de la tâche pénible d'être sans cesse à la

tête du peuple dans la lutte qu'il entreprenait contre ses anciens

seigneurs, les nouveaux magistrats» (consuls dans les villes au midi,

_jurés_ ou _échevins_ dans celles du nord) «avaient mission d'assembler

les bourgeois au son de la cloche, et de les conduire en armes sous la

bannière de la commune. Dans ce passage de l'ancienne civilisation

abâtardie à une civilisation neuve et originale, les restes des vieux

monuments de la splendeur romaine servirent quelquefois de matériaux

pour la construction des murailles et des tours qui devaient garantir

les villes libres contre l'hostilité des châteaux. On peut voir encore,

dans les murs d'Arles, un grand nombre de pierres couvertes de

sculptures provenant de la démolition d'un théâtre magnifique, mais

devenu inutile par le changement des moeurs et l'interruption des

souvenirs.» Ainsi, à l'origine de ces grandes luttes, c'est l'_église_

qui sert de lieu de réunion, et le premier acte de pouvoir est toujours

l'érection de murailles destinées à protéger les libertés conquises.

Lorsque les habitants de Reims s'érigèrent en commune, vers 1138, le

grand conseil des bourgeois s'assemblait dans l'église Saint-Symphorien,

et la cloche de la tour de cette église servait de beffroi communal.

«D'autres villes offraient, à la même époque, l'exemple de cet usage

introduit par la nécessité, faute de locaux assez vastes pour mettre à

couvert une assemblée nombreuse. Aussi l'un des moyens que la puissance

ecclésiastique employait pour gêner l'exercice du droit de commune,

était de faire défense de se réunir dans les églises pour un autre motif

que la prière, et de sonner les cloches à une autre heure que celles des

offices[119].» Les luttes incessantes des communes du domaine royal avec

le pouvoir féodal, pendant le XIIe siècle, et leur prompte décadence dès

que le pouvoir royal se constitua sur des bases durables, au

commencement du XIIIe siècle, ne permirent pas aux villes telles que

Noyon, le Mans, Laon, Sens, Reims, Cambrai, Amiens, Soissons, etc.,

d'élever de grands édifices municipaux autres que des murailles de

défense et des beffrois. Le beffroi était le signe le plus manifeste de

l'établissement de la commune, le signal qui annonçait aux bourgeois

l'ouverture des assemblées populaires, ou les dangers auxquels la cité

se trouvait exposée (voy. BEFFROI). Mais les communes de Flandre, du

Brabant ou du midi de la France, qui conservèrent leurs franchises

jusqu'au XVIe siècle, eurent le loisir de construire de grands édifices

municipaux dès la fin du XIIe siècle, et surtout pendant les XIIIe et

XIVe siècles. Plusieurs de ces édifices existent encore en Belgique;

mais dans le midi de la France, ils ont tous été détruits pendant les

guerres religieuses du XVIe siècle. Nous n'en connaissons qu'un seul

encore debout dans une des petites villes du comté de Toulouse,

Saint-Antonin, située à quelques lieues au nord-ouest de Montauban (voy.

HÔTEL DE VILLE). Il en est de même des halles, bourses; nous ne

possédons, en France, qu'un très-petit nombre de ces édifices, et encore

ne se sont-ils conservés que dans des villes de peu d'importance, tandis

qu'en Belgique les villes de Bruges et d'Ypres, de Louvain, de Malines,

d'Anvers, ont eu le bon esprit de préserver de la destruction ces

précieux restes de leur grandeur pendant les XIIIe et XVe siècles (voy.

BOURSE).

Pendant les XIe, XIIe, XIIIe et XIVe siècles, un grand nombre d'hôpitaux

furent fondés. Les évêques et les établissements religieux furent des

premiers à offrir des refuges assurés et rentés aux malades pauvres. Les

pestes étaient fréquentes au moyen âge, dans des villes non pavées,

resserrées entre des murailles d'autant moins étendues que leur

construction occasionnait des dépenses considérables. Les guerres avec

l'Orient avaient introduit la lèpre en Occident. Beaucoup de monastères

et de châteaux avaient établi, dans leur voisinage, des léproseries, des

maladreries, qui n'étaient que de petits hôpitaux entretenus par des

religieux. Les moines augustins (hospitaliers) s'étaient

particulièrement attachés au service des malades pauvres, et dès le XIIe

siècle un grand nombre de maisons hospitalières des grandes villes

étaient desservies par des religieuses augustines. De simples

particuliers, «meuz de pitié,» comme dit le P. du Breul, abandonnaient

des propriétés aux pauvres malades «passants par la ville;» ils les

dotaient, et bientôt ces maisons, enrichies de dons, pourvues de

priviléges accordés par les évêques, les princes séculiers et les papes,

devenaient de grands établissements, qui se sont conservés jusqu'à nos

jours, respectés par tous les pouvoirs et à travers toutes les

révolutions. Mais c'est à partir du XIIe siècle que les hôpitaux sont

construits suivant un programme arrêté. C'étaient de grandes salles

voûtées, hautes, aérées, souvent divisées par une ou plusieurs rangées

de colonnes; à l'une des extrémités était un vestibule, ou quelquefois

un simple porche ou auvent; à l'autre bout, une chapelle. En aile, une

officine, pharmacie, puis les cellules des religieux ou religieuses,

leur réfectoire, leur cuisine; souvent un cloître et une église

complétaient cet ensemble de bâtiments presque toujours entourés d'une

muraille (voy. HÔTEL-DIEU, MALADRERIE, LÉPROSERIE). Des jardins étaient,

autant qu'il se pouvait faire, annexés à l'établissement.

Ces maisons, dans certains cas, ne servaient pas seulement de refuges

aux malades, mais aussi aux pauvres sans asile. On lit dans l'ouvrage du

P. du Breul ce passage touchant l'hôpital Sainte-Catherine,

primitivement Sainte-Opportune, fondé en la grande rue Saint-Denis, à

Paris. «Est à noter que audit hospital il y a onze religieuses qui

vivent et tiennent la reigle de monsieur sainct Augustin, laquelle en

leur profession elles font serment de garder, et sont subjetes à

monsieur l'évêque de Paris, lequel les visite par lui et ses vicaires,

et font leur profession entre ses mains, et a estably et confirmé leurs

statuts. Plus elles font les trois voeux de religion, et vivent comme ès

autres maisons réformées, hormis qu'elles n'ont cloistre ni closture à

cause de l'hospitalité, et qu'elles sont ordinairement autour des

pauvres, lesquels elles sont tenues de penser. Elles mangent en

commun... lesdites religieuses sont subjetes et tenues de recevoir

toutes pauvres femmes et filles par chascune nuict, et les héberger par

trois jours consécutifs; et pour se faire, garnir de linges et

couvertures quinze grands licts, qui sont en deux grandes salles basses

dudit hospital, et ont lesdites religieuses le soin de les penser,

traicter et chauffer de charbon, quand la saison le requiert. Aucune

fois les licts sont si plains, que aucunes desdites femmes et filles

sont contrainctes coucher entre les deux portes de la maison, où on les

enferme de peur qu'elles ne facent mal, ou qu'il ne leur advienne

inconvénient de nuict. Plus elles sont tenues de recueillir en ladite

maison tous les corps morts ès prisons, en la rivière et par la ville,

et aussi ceux qui ont esté tuez par ladite ville. Lesquels le plus

souvent on apporte tous nuds, et néantmoins elles les ensevelissent de

linges et suaires à leurs despens, payent le fossoyeur et les font

enterrer au cimetière des Saincts-Innocents. Lesquels quelquefois sont en

si grande quantité, qu'il se trouve par acte signé des greffiers de

justice, avoir esté portez en ladite maison en moins de quatorze mois,

quatre-vingt-dix-huict corps morts[120]...»

De toute ancienneté, conformément aux usages chrétiens, on enterrait les

morts autour des églises, si ce n'est les hérétiques, les juifs et les

excommuniés. Les grands personnages avaient leur sépulture sous le pavé

même des églises, ou des cloîtres; mais dans des villes populeuses,

souvent les églises se trouvaient tellement entourées d'habitations

particulières qu'il n'était pas possible de conserver un espace

convenable aux sépultures, de là l'établissement de charniers ou

cimetières spéciaux proche de quelques églises, autour desquelles alors

on réservait de vastes espaces libres. Tels étaient les cimetières des

Saints-Innocents à Paris, de Saint-Denis à Amiens, etc. Lorsque

l'édilité commença de s'établir dans les grandes villes, que l'on prit

pendant les XIIIe et XIVe siècles des mesures de salubrité et de police

urbaines, on entoura les champs des morts de clôtures avec portiques,

formant de vastes cloîtres sous lesquels s'élevèrent des monuments

destinés à perpétuer le souvenir des nobles ou des personnages

importants, puis bientôt, lorsque survinrent des épidémies,

reconnaissant l'insuffisance et le danger de ces enclos compris dans

l'enceinte des grandes villes, on établit _extra-muros_ des cimetières,

assez semblables à ceux qui, aujourd'hui, sont affectés aux sépultures.

«En 1348, environ Caresme, en vertu des lettres patentes du roy Philippe

VI, dit de Valois, pour lors régnant, le cimetière des Saints-Innocents

fut du tout clos et fermé sans qu'on y entrast aucunement, les portes et

entrées estans murées pour l'utilité du peuple, de peur que l'air de

Paris, à raison de la mortalité ou épidémie qui pour lors couroit, ne

fust gasté et corrompu, et que par le grand amas des corps pour lors

enterrez audit cimetière, et qui y pouvoient encores estre apportez, il

n'advinst un plus grand inconvénient et péril. Et suivant la volonté du

roy, l'on benist un autre cimetière hors les murs de la ville, pour

enterrer tous les corps de ceux qui mourroient durant ladite épidémie:

suivant laquelle ordonnance plusieurs corps y furent portez (j'estime

que ce soit celuy de la Trinité pour lors hors la ville, où encore pour

le jour d'huy s'enterrent tous les corps morts de la contagion qui

sortent de l'Hostel-Dieu de Paris...)[121]» (voy. CIMETIÈRE).

Mais ces maisons de refuge, ces hôpitaux et ces champs de repos entourés

de portiques, ressemblaient en tous points jusqu'au XIVe siècle, aux

constructions monastiques, et n'en étaient pour ainsi dire qu'une

branche. Les grandes abbayes avaient donné les premiers modèles de ces

constructions; elles étaient entrées plus avant encore dans

l'architecture purement civile, en affectant des parties de leurs

terrains à des foires ou marchés perpétuels ou temporaires; marchés qui

devenaient un produit d'une certaine importance dans le voisinage des

grands centres de population. Les chevaliers du Temple, à Paris,

bâtirent une boucherie sur leur territoire où ils exerçaient justice

haute, moyenne et basse[122]. Philippe Auguste qui, l'un des premiers,

se préoccupa sérieusement et avec cet esprit de suite qui le distingue,

de l'agrandissement et de l'assainissement de la ville de Paris, acheta

de la Léproserie établie hors la ville de Paris, un marché qu'il

transféra «dans une grande place vuide plus à portée du commerce,

appellée Champeaux, c'est-à-dire Petits-Champs, déjà destinée à l'usage:

du public par le roy Louis VI, son ayeul. Ce fut là qu'il fit bastir les

halles pour la commodité des marchands. Il pourveut de plus à la sûreté

de leurs marchandises, par un mur de pierre qu'il fit construire autour

des halles, avec des portes qui fermoient la nuit. Et entre ce mur de

closture et les maisons de marchands il fit faire une espèce de galerie

couverte en manière d'apentif, afin que la pluie n'interrompist point le

commerce... Le bastiment de Philippe Auguste contenoit deux halles, et

le mur qui les environnoit estoit garni de loges[123]. Sous saint Louis,

il y avoit deux halles aux draps, et une autre entre deux, avec un

appenti. De dire si ces halles aux draps sont les mêmes que fit faire

Philippe Auguste, c'est ce que je ne sai pas. Quant à l'appenti et à la

troisième halle, on y avoit fait des loges, ainsi que dans celles de

Philippe: le roy en étoit propriétaire, et les louoit soixante-quinze

livres aux merciers et aux corroyeurs... Avec le temps, la halle devint

si grande, et on en fit tant d'autres, que les marchands et les artisans

de Paris, de toutes vocations, en eurent chacun une à part, si bien

qu'alors au lieu de se servir du mot de halle au singulier, on commença

à s'en servir au pluriel, et à dire les halles. Quelque temps après,

ceux de Beauvais, de Pontoise, de Lagni, de Gonesse, de Saint-Denys et

autres villes des environs de Paris, y en eurent aussi. On en fit de

même pour la plupart des villes de Picardie et des Pays-Bas, et pour

quelques-unes de Normandie, que nos rois, à l'exemple de saint Louis,

louèrent aux habitants des villes de ces provinces-là[124].»

Successivement ces halles, à Paris comme dans toutes les grandes villes,

furent modifiées, étendues, pour satisfaire à des besoins nouveaux, et

aujourd'hui il ne nous reste que des débris de ces édifices publics dans

quelques villes de second ou de troisième ordre. D'ailleurs le bois

jouait un grand rôle dans ces constructions; c'étaient, ou des appentis,

ou de grandes salles ressemblant assez aux granges des monastères qui

n'étaient pas bâties de façon à pouvoir demeurer intactes au milieu des

villes qui s'embellissaient chaque jour. Toutefois dans des cités du

nord, dans ces petites républiques manufacturières des Pays-Bas, ainsi

que nous l'avons dit plus haut, on bâtissait, pendant les XIIIe, XIVe et

XVe siècles, des halles splendides, et qui se sont conservées jusqu'à

nos jours (voy. HALLE).

Quant aux constructions civiles telles que les ponts, les égouts, les

quais, les canaux, routes, nous renvoyons nos lecteurs à ces mots, aussi

bien pour la partie historique que pour la pratique; nous nous bornerons

ici à quelques données générales sur les habitations urbaines, soit des

grands, soit des bourgeois. Il faut dire que l'architecture privée suit

pas à pas, jusqu'au XIIIe siècle, les données monastiques: 1° parce que

les établissements religieux étaient à la tête de la civilisation,

qu'ils avaient conservé les traditions antiques en les appropriant aux

moeurs nouvelles; 2° parce que les moines seuls pratiquaient les arts de

l'architecture, de la sculpture et de la peinture, et qu'ils devaient

par conséquent apporter, même dans les constructions étrangères aux

couvents, leurs formules aussi bien que les données générales de leurs

bâtiments. Les palais, comme les couvents, possédaient leur cloître ou

leur cour entourée de portiques, leur grand'salle qui remplaçait le

réfectoire des moines et en tenait lieu, leurs vastes cuisines, leurs

dortoirs pour les familiers, un logis séparé pour le seigneur comme pour

l'évêque ou l'abbé; leur hôtellerie pour les étrangers, leur chapelle,

celliers, greniers, jardins, etc. Seulement à l'extérieur, le palais

séculier se revêtait de hautes murailles fortifiées, de tours, de

défenses beaucoup plus importantes et étendues que celles des abbayes.

Le palais des rois à Paris en la Cité, contenait tous ces divers

services et dépendances dès avant Philippe Auguste. Quant aux maisons

des riches citoyens, elles avaient acquis, même pendant la période

romane, une grande importance, soit comme étendue, soit comme

décoration, et elles suivaient le mouvement imprimé par l'architecture

bénédictine, riches de sculpture dans les provinces où l'influence

clunisienne se faisait sentir, simples dans les environs des

établissements cisterciens. Mais à la fin du XIIe siècle, lorsque

l'architecture est pratiquée par les laïques, les habitations

particulières se débarrassent de leurs langes monastiques, et prennent

une physionomie qui leur est propre. Ce qui les caractérise, c'est une

grande sobriété d'ornementation extérieure, une complète observation des

besoins. Le _rationalisme_ qui, à cette époque, s'attachait même aux

constructions religieuses, perçait à plus forte raison dans les

constructions privées. Mais il ne faudrait pas croire que cette tendance

ait conduit l'architecture civile dans une voie étroite, qu'elle lui ait

fait adopter des données sèches et invariables, des poncifs comme ceux

qui de nos jours sont appliqués à certaines constructions d'utilité

publique, en dépit des matériaux, du climat, des habitudes ou des

traditions de telle ou telle province. Au contraire, ce qui distingue le

_rationalisme_ des XIIe et XIIIe siècles du nôtre, c'est, avec une

grande rigidité de principes, la liberté, l'originalité, l'aversion pour

la banalité. Cette liberté est telle qu'elle déroute fort les

architectes archéologues de notre temps qui veulent ne voir que la forme

extérieure sans chercher le principe qui a dirigé nos anciens artistes

du moyen âge. Il n'y a pas, à proprement parler, de règles absolues pour

l'application de certaines formes, il n'y a d'autres règles que

l'observation rigoureuse d'un principe avec la faculté pour chacun de se

mouvoir dans les limites posées par ce principe. Or ce principe est

celui-ci: rendre tout besoin et tout moyen de construction apparents.

L'habitation est-elle de brique, de bois ou de pierre, sa forme, son

aspect, sont le résultat de l'emploi de ces divers matériaux. A-t-on

besoin d'ouvrir de grands jours ou de petites fenêtres, les façades

présentent des baies larges ou étroites, longues ou trapues. Y a-t-il

des voûtes à l'intérieur, des contre-forts les accusent à l'extérieur;

sont-ce des planchers, les contre-forts disparaissent et des bandeaux

marquent la place des solives. Se sert-on de tuiles creuses pour

couvrir, les combles sont obtus; de tuiles plates ou d'ardoises, les

combles sont aigus. Une grande salle est-elle nécessaire, on l'éclaire

par une suite d'arcades ou par une galerie vitrée. Les étages sont-ils

distribués en petites pièces, les ouvertures sont séparées par des

trumeaux. Faut-il une cheminée sur un mur de face, son tuyau porté en

encorbellement est franchement accusé à l'extérieur, et passe à travers

tous les étages jusqu'au faîte. Faut-il faire un escalier, il est placé

en dehors du bâtiment, ou s'il est compris entre ses murs, les fenêtres

qui l'éclairent ressautent comme les paliers, réglant toujours la

hauteur de leurs appuis à partir du niveau de ces paliers. À

l'intérieur, les solives des planchers, les enchevêtrures sont

apparentes, simplement équarries si l'habitation est modeste, moulurées

et même sculptées si la construction est faite avec luxe. Les portes des

appartements sont percées là où elles ne peuvent gêner la circulation et

le placement des meubles; elles sont basses, car on n'entre pas à cheval

dans sa chambre ou son salon. Si les pièces sont hautes, spacieuses, les

fenêtres sont larges et longues, mais la partie supérieure est

_dormante_, et la partie inférieure seule s'ouvrant facilement, permet

de renouveler l'air ou de se mettre à la fenêtre, sans être gêné par le

vent; les volets eux-mêmes, divisés par compartiments, laissent passer

plus ou moins de lumière. Tout est prévu, les meneaux portent des

renforts pour recevoir les targettes, les tableaux des croisées de

petites saillies pour introduire les pivots. Si l'on veut placer des

bannes en étoffe devant les croisées ou devant les boutiques, des

corbeaux en pierre échancrés en crochets sont destinés à les porter.

Dans les grandes habitations, les services, les cuisines, sont éloignés

du bâtiment principal; un couloir porté en encorbellement le long d'un

des murs de la cour relie au premier étage ces services avec les

appartements des maîtres; au rez-de-chaussée, cette saillie forme un

abri utile, qui n'empiète pas sur l'aire de la cour. Pour éclairer les

combles, de grandes lucarnes apparentes soit en pierre soit en bois. Des

tuyaux de cheminée, visibles, solides, ornés même souvent, percent les

toits, et protégent leur jonction avec la couverture, par de larges

filets rampants. Chaque boutique a sa cave avec escalier particulier, et

son arrière-magasin. Si la maison est munie d'une porte charretière, une

porte plus petite est ouverte à côté pour le service de nuit et pour les

piétons. Certes, il y a loin de là à nos maisons de brique qui simulent

la pierre, à nos pans de bois revêtus de plâtre, à nos escaliers qui

coupent les fenêtres par le milieu, à nos jours aussi larges pour les

petites pièces que pour les grandes, à nos tuyaux de cheminée honteux de

se laisser voir, à cette perpétuelle dissimulation de ce qui est et doit

être dans nos habitations privées, où le plâtre est peint en marbre ou

en bois, où le bois est peint en pierre, où la construction la plus

pauvre se cache sous une enveloppe de luxe. Pour faire une construction

_gothique_, il ne s'agit donc pas de jeter sur une façade quelques

ornements pillés dans de vieux palais, de placer des meneaux dans des

fenêtres, mais il s'agit avant tout d'être vrai dans l'emploi des

matériaux, comme dans l'application des formes aux besoins. Ainsi, pour

ne citer qu'un exemple, si les fenêtres en tiers-point sont employées

dans la construction des églises ou des grandes salles voûtées, cela est

parfaitement justifié par les formerets des voûtes qui, étant eux-mêmes

en tiers-point, commandent la forme de la baie destinée à faire pénétrer

la lumière à l'intérieur; mais dans les habitations dont les étages sont

séparés par des planchers horizontaux, l'emploi de la fenêtre en

tiers-point serait ridicule, sans raisons; aussi voyons-nous toujours

les fenêtres des habitations fermées par des linteaux ou par des arcs

bombés ayant peu de flèche. Si par exception les fenêtres sont en

tiers-point, un linteau peu épais ou une imposte, placée à la naissance

de l'ogive, permet de poser des châssis carrés dans la partie

inférieure, la seule qui soit ouvrante, et la partie supérieure de la

fenêtre comprise entre les courbes est dormante.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 1 - (A) · 第 31 / 47 段