Au commencement du XIIIe siècle donc, l'institut bénédictin avait

terminé sa mission active; c'est alors qu'apparaît saint Dominique,

fondateur de l'ordre des frères Prêcheurs. Après avoir défriché le sol

de l'Europe, après avoir jeté au milieu des peuples les premières bases

de la vie civile, et répandu les premières notions de liberté, d'ordre,

de justice, de morale et de droit, le temps était venu pour les ordres

religieux de développer et guider les intelligences, de combattre par la

parole autant que par le glaive les hérésies dangereuses des Vaudois,

des Pauvres de Lyon, des Ensabattés, des Flagellants, etc., et enfin des

Albigeois qui semblaient les résumer toutes. Les frères Prêcheurs

acquirent bientôt une immense influence, et les plus grandes

intelligences surgirent parmi eux. Jean le Teutonique, Hugues de

Saint-Cher, Pierre de Vérone, Jean de Vicence, saint Hyacinthe, et saint

Thomas d'Aquin, remplirent l'Europe de leurs prédications et de leurs

écrits. C'est aussi vers ce temps (1209) que saint François d'Assise

institua l'ordre des frères Mineurs. L'établissement de ces deux ordres,

les Dominicains et les frères Mineurs: les premiers adonnés à la

prédication, au développement de l'intelligence humaine, au maintien de

la foi orthodoxe, à l'étude de la philosophie; les seconds prêchant la

renonciation aux biens terrestres, la pauvreté absolue, était une sorte

de réaction contre l'institution quasi-féodale des ordres bénédictins.

En effet, dans sa règle, saint François d'Assise, voulant revenir à la

simplicité des premiers apôtres, n'admet pas de prieur, tous les frères

sont _mineurs_, ne doivent rien posséder, mais, au contraire, _mendier_

pour les pauvres et pour subvenir à leurs besoins; il prétendait «amener

le riche à faire don de ses biens aux pauvres, pour acquérir le droit de

demander lui-même l'aumône sans rougir, et relever ainsi l'état de

pauvreté[105].» Mais saint François n'était pas mort que son ordre

s'était déjà singulièrement écarté de cette simplicité et de cette

pauvreté primitives; et dès le XIIIe siècle, les frères mineurs

élevèrent des monastères qui par leur richesse ne le cédaient en rien

aux abbayes des ordres bénédictins. Saint Louis avait pris en grande

affection les frères prêcheurs et mendiants; de son temps même, cette

extrême sollicitude pour les disciples de saint Dominique, de saint

François d'Assise, pour les hermites augustins et les carmes, qui

jusqu'alors étaient à peine connus, fut l'objet de satires amères. Comme

politique saint Louis était certainement disposé à donner aux nouveaux

ordres une prédominance sur les établissements trop indépendants de

Cluny et de Cîteaux, et il trouvait chez les frères prêcheurs une arme

puissante pour vaincre ces hérésies populaires nées au XIIe siècle avec

tous les caractères d'un soulèvement des classes inférieures contre le

pouvoir clérical et séculier. Saint Louis fit bâtir à Paris le couvent

des Jacobins; qui avaient été mis par maître Jean, doyen de

Saint-Quentin, et par l'Université, dès 1221, en possession d'une maison

dans la rue Saint-Jacques, en face Saint-Étienne _des Grecs_[106].

L'église de ce couvent présentait une disposition inusitée jusqu'alors:

le vaisseau se composait de deux nefs divisées par une rangée de

colonnes. Peut-être cette disposition parut-elle favorable aux

prédications, car les stalles des religieux étant placées dans l'une des

nefs, l'autre parallèle restait libre pour les fidèles qui pouvaient

ainsi plus facilement voir et entendre le prédicateur séant dans une

chaire à l'une des extrémités. Mais les frères prêcheurs arrivaient

tard, et comme la nature de leur mission devait les obliger de se

rapprocher des grands centres de population, ils ne trouvaient plus de

vastes terrains qui leur permissent d'étendre et de disposer les

constructions de leurs monastères suivant une donnée uniforme. On trouve

donc plus rarement dans les couvents des ordres mendiants cette

ordonnance traditionnelle qui est si bien conservée dans les

établissements des bénédictins, surtout de la règle de Cîteaux. Le plan

des Jacobins de Paris (24) est fort irrégulier: le réfectoire joignait

le _Parloir aux bourgeois_ qui traversait les murailles de la ville

élevées sous Philippe Auguste. Ce réfectoire avait été bâti, en 1256, au

moyen d'une amende de dix mille livres que le sire Enguerrand de Coucy,

troisième du nom, avait été condamné à payer pour avoir fait pendre

trois jeunes Flamands, qui avaient été pris chassant dans ses

forêts[107]. Les Jacobins, resserrés le long de ces murailles de ville,

finirent par obtenir le _Parloir aux bourgeois_ que le roi Charles V

leur donna en 1365, après avoir acquis le cens et la rente de cette

propriété municipale. Depuis, les bâtiments du couvent furent

reconstruits en partie; mais l'église A et le réfectoire B dataient de

la construction primitive. L'école de Saint-Thomas D, était une jolie

salle de la renaissance, que nous avons vu démolir il y a peu de temps.

L'église des Jacobins d'Agen, bâtie vers le milieu du XIIIe siècle, est

à deux nefs, ainsi que celle des Jacobins de Toulouse, élevée dans la

seconde moitié du XIIIe siècle. Nous donnons ici (24 bis) le plan de ce

bel établissement. Originairement l'église était complétement dépourvue

de chapelles, celles des nefs comme celles du rond-point ne furent

élevées que pendant les XIVe et XVe siècles. L'entrée des fidèles est au

sud sur le flanc de la nef de droite; à l'extrémité antérieure de la nef

de gauche A, étaient les stalles des religieux. Sur la paroi de la nef

de droite adossée au petit cloître C, on remarque la chaîre détruite

aujourd'hui, mais dont les traces sont visibles, et qui se trouve

indiquée sur un vieux plan déposé au Capitole de Toulouse; l'entrée des

fidèles était précédée d'une cour ou narthex ouvert; c'était par cette

cour que l'on pénétrait également dans le monastère en passant par le

petit cloître. En B est le grand cloître; en D la salle capitulaire; en

F la sacristie; en E une petite chapelle dédiée à saint Antonin; en G le

réfectoire. Les bâtiments indiqués en gris sont du dernier siècle.

Toutes ces constructions sont en brique, exécutées avec un grand soin et

couvertes à l'intérieur de peintures qui datent des XIIIe et XIVe

siècles[108]. Alors les frères prêcheurs s'étaient fort éloignés, dans

leurs constructions du moins, de l'humilité recommandée par leur

fondateur (VOY. CLOÎTRE, CHAPELLE, ÉGLISE, RÉFECTOIRE).

De fondation ancienne[109], l'ordre des frères Ermites de Saint-Augustin

n'avait acquis qu'une faible influence jusqu'à l'institution des ordres

mendiants, mais alors il prit un grand développement et fut spécialement

protégé par les rois de France pendant les XIIIe, XIVe et XVe siècles.

Cependant les établissements des frères augustins conservèrent longtemps

leur caractère de simplicité primitive; leurs églises étaient presque

toujours, ou composées d'une seule nef, ou d'une nef avec deux bas

côtés, mais sans transsept, sans chapelles rayonnantes, sans tours:

ainsi étaient disposées les églises des grands augustins à Paris. Voici

(24 ter) le monastère des frères augustins de Sainte-Marie des

Vaux-Verts près Bruxelles[110], qui nous offre un exemple parfaitement

complet de ces établissements de frères mendiants avec tous les

développements qu'ils avaient pris à la fin du XVe siècle. A est

l'église sans transsept et sans tours, conformément aux usages admis

dans les couvents augustins; B la bibliothèque, longue galerie au-dessus

du cloître; C les dortoirs des religieux; D le dortoir des laïques; E le

grand cloître des religieux; F le cloître des laïques; G, le réfectoire;

H l'infirmerie; I la cuisine, communiquant au réfectoire par un petit

pont couvert; K des logements pour les hommes (hôtes), L et pour les

femmes; M des maisons d'artisans; N, le logis de l'empereur

(Charles-Quint); 0 chêne, dit la légende, sous lequel se trouvèrent

réunies sept têtes couronnées; P la porte principale du monastère; R des

vacheries et greniers à fourrages; S des jardins avec un labyrinthe,

allées plantées d'arbres, chapelles, etc. Ce séjour était admirable, au

milieu des bois, dans un vallon pourvu de belles eaux, voisin de

prairies et de grands vergers, et l'on comprend que, dans des

établissements pareils, les souverains aimassent à se reposer loin des

affaires et de l'étiquette des cours; et si les frères mendiants

avaient, dans leurs bâtiments, conservé quelque chose de la simplicité

première de leur règle, ils n'en avaient pas moins fait de leurs

couvents des résidences délicieuses comme situation, comme disposition,

et comme réunion de tout ce qui pouvait contribuer à rendre la vie

agréable et tranquille. Des habitudes de luxe et de mollesse ne

pouvaient manquer de s'introduire parmi eux, du moment qu'ils avaient

converti leurs pauvres cabanes de bois et leurs maigres champs en vastes

palais et en jardins magnifiques, qu'ils recevaient des souverains dans

leurs murs, et pouvaient leur offrir les délassements que les grands

affectionnent d'ordinaire, tels que la chasse, la pêche, ou les

entretiens de gens doctes et distingués, de bonnes bibliothèques, et

surtout le calme et la liberté des champs.

Peut-être l'institution des ordres mendiants contribua-t-elle à

prolonger l'existence de la vie religieuse; elle en conserva du moins

quelque temps l'unité. Mais ce n'était plus cette large et puissante

organisation bénédictine; les temps héroïques de saint Hugues et de

saint Bernard étaient passés. À partir du XIIIe siècle, l'architecture

monastique ne présente plus de ces belles dispositions d'ensemble qu'on

aime à voir à Cluny, à Cîteaux, à Clairvaux: chaque jour amène une

modification à l'ordonnance première; les services se divisent; le

monastère semble se confondre peu à peu avec les habitations séculières.

Bientôt chaque moine aura sa cellule; l'abbé se fait bâtir un logis à

part, une résidence souvent assez éloignée des bâtiments principaux du

couvent; il a son entrée particulière, sa cour, son jardin. C'est un

seigneur dont la vie ne diffère que peu de celle des laïques. Ces signes

de décadence sont de plus en plus marqués jusqu'à l'époque de la

réformation, où la vie monastique fut moralement effacée, si elle ne fut

pas abolie de fait, en Occident. Il suffit de jeter les yeux sur les

plans d'abbayes successivement modifiées pendant les XIVe et XVe

siècles, pour reconnaître cette confusion, ce défaut d'unité. Ces

symptômes sont frappants dans les abbayes bénédictines de Saint-Ouen de

Rouen, de Fécamp, de Saint-Julien de Tours que nous donnons ici (25).

Cette abbaye avait été rebâtie au XIIIe siècle et successivement

modifiée pendant les XIe et XVe siècles. B est l'entrée du monastère,

également destinée aux fidèles se rendant à l'église; A est le choeur

réservé aux religieux; D la nef pour le public; C la porte des

religieux; X la cellule du portier; V la procure; E le cloître; L la

sacristie prise aux dépens d'une salle qui n'était pas destinée à cet

usage; M des magasins; N les prisons; F le réfectoire et la cuisine G; K

une chambre pour les visiteurs (parloir); le dortoir était au-dessus de

la grande salle dans le prolongement du transsept, suivant l'ancien

usage; Z des caves; au-dessus, des chambres à provisions; I la

boulangerie; H une infirmerie et sa cuisine G; à côté, des écuries; R le

logis de l'aumônier et son jardin; T le jardin des religieux; P le

palais abbatial avec sa cour, son entrée particulière, ses écuries et

communs 0, et son jardin à l'est; S la chapelle de la Sainte-Trinité. On

voit que si dans ce plan les anciennes dispositions traditionnelles sont

encore conservées, il règne une certaine confusion dans les services qui

n'existait pas dans les plans du XIIe siècle.

Mais si nous examinons le plan d'une abbaye reconstruite au XIVe siècle,

nous serons encore plus frappés de l'amas de dépendances, de services,

qui viennent s'agglomérer autour des bâtiments principaux. Constance,

femme du roi Robert, avait fait construire l'église Notre-Dame à Poissy,

et y installa des moines augustins; depuis, Philippe le Bel fit refaire

entièrement tous les bâtiments du monastère pour y mettre des

religieuses de l'ordre de Saint-Dominique. Voici (26) le plan d'une

portion de cette abbaye: H est une entrée fortifiée avec les bâtiments

de la gabelle et le logement du médecin; A l'église; B le grand cloître;

C le réfectoire; D E des dortoirs; F le dortoir des novices; K des

cimetières. À l'ouest de l'église sont des greniers et la buanderie; N

la cuisine _maigre_; la cuisine _grasse_ est à l'extrémité du dortoir de

l'ouest, à l'angle du cloître. De la cuisine maigre on communique à une

salle isolée dans laquelle est percé un puits avec manége. G le petit

cloître; autour, l'infirmerie et sa cuisine, des appartements pour les

étrangers, et L une chapelle dédiée à saint Jean; O des ateliers pour

des menuisiers et une cuisine; M la chapelle dédiée à saint Dominique;

autour, les appartements des princesses avec dépendances et cuisines;

près des cuisines _maigres_ le logement de la prieure; à la suite, à

l'est, le bâtiment des étrangers; à la suite du petit cloître, au sud,

des granges, des celliers, des dépendances pour les princesses du sang

royal, qui venaient souvent résider à l'abbaye de Poissy; puis de beaux

jardins, viviers, etc. Une des raisons qui contribuaient le plus à jeter

une grande confusion dans les dispositions des bâtiments des

établissements monastiques, c'était cette habitude prise par les rois,

reines ou princesses, par la haute noblesse séculière, surtout à partir

du XIIIe siècle, de faire des séjours souvent assez longs dans les

abbayes qui prenaient alors le titre de _royales_. À l'abbaye des dames

de Maubuisson, nous avons vu le logis du roi; à Poissy, toute une

portion considérable des bâtiments du monastère est réservée aux membres

de la famille royale. Cet usage ne fit que prendre plus de consistance

pendant le XIVe siècle. Philippe de Valois, en 1333, datait ses lettres

d'État de l'abbaye du Val, où il résidait. Charles V y demeura également

en 1369. À la fin du XIIIe siècle le trésor des rois de France était

déposé au Temple à Paris; le roi Philippe le Bel y prit quelquefois son

logement avant l'abolition de l'ordre; il y demeura en 1301, depuis le

16 janvier jusqu'au 25 février[111]. Souvent les personnes royales se

faisaient enterrer dans les églises monastiques fondées ou enrichies par

elles: la mère de saint Louis, la reine Blanche, fut enterrée dans le

choeur de l'église de Maubuisson; une soeur du même roi était morte et

avait été ensevelie à Cluny. Et enfin, chacun sait que la grande église

de l'abbaye de Saint-Denis fut consacrée à la sépulture des rois de

France depuis les commencements de la monarchie.

Au XIIIe siècle l'enceinte des abbayes servait aussi de lieu de réunion

aux souverains qui avaient à traiter des affaires d'une grande

importance. Lorsque Innocent IV fut forcé de quitter Rome et de chercher

dans la chrétienté un lieu où il pût, en dehors de toute influence,

venger l'abaissement du trône pontifical, il choisit la ville de Lyon;

et là dans le réfectoire du couvent de Saint-Just, en l'année 1245, il

ouvrit le concile général pendant lequel la déposition de l'empereur

Frédéric II fut proclamée. Les évêques d'Allemagne et d'Angleterre n'y

voulurent point paraître, et saint Louis même s'abstint; il ne put

toutefois refuser l'entrevue que le souverain pontife sollicitait, et

l'abbaye de Cluny fut prise pour lieu de rendez-vous. Le pape attendit

quinze jours le roi de France, qui arriva avec sa mère et ses frères,

accompagné de trois cents sergents d'armes et d'une multitude de

chevaliers. De son côté, le pape avait avec lui dix-huit évêques; voici

comment la chronique du monastère de Cluny parle de cette entrevue[112]:

«Et il faut savoir que, dans l'intérieur du monastère, reçurent

l'hospitalité le seigneur pape avec ses chapelains et toute sa cour;

l'évêque de Senlis avec sa maison; l'évêque d'Évreux avec sa maison; le

seigneur roi de France avec sa mère, son frère, sa soeur et toute leur

suite; le seigneur empereur de Constantinople avec toute sa cour; le

fils du roi d'Aragon avec tous ses gens; le fils du roi de Castille avec

tous ses gens; et beaucoup d'autres chevaliers, clercs et religieux que

nous passons sous silence. Et cependant, malgré ces innombrables hôtes,

jamais les moines ne se dérangèrent de leur dortoir, de leur réfectoire,

de leur chapitre, de leur infirmerie, de leur cuisine, de leur cellier,

ni d'aucun des lieux réputés conventuels. L'évêque de Langres fut aussi

logé dans l'enceinte du couvent.» Innocent IV séjourna un mois entier à

Cluny, et saint Louis quinze jours.

Ce passage fait bien connaître ce qu'étaient devenues les grandes

abbayes au XIIIe siècle, à quel degré de richesse elles étaient

arrivées, quelle était l'étendue incroyable de leurs dépendances, de

leurs bâtiments, et combien l'institution monastique devait s'altérer au

milieu de ces influences séculières. Saint Louis et ses successeurs se

firent les protecteurs immédiats de Cluny; mais par cette protection

même, attentive et presque jalouse, ils enlevaient au grand monastère

cette indépendance qui, pendant les XIe et XIIe siècles, avait été d'un

si puissant secours au saint-siége[113].

En perdant leur indépendance; les ordres religieux perdirent leur

originalité comme artistes constructeurs; d'ailleurs, l'art de

l'architecture enseigné et professé par eux; était sorti de leurs mains

à la fin du XIIe siècle, et à partir de cette époque, sauf quelques

données traditionnelles conservées dans les couvents, quelques

dispositions particulières apportées par les nouveaux ordres prêcheurs,

l'architecture monastique ne diffère pas de l'architecture civile. À la

fin du XVe siècle la plupart des abbayes étaient tombées en commende, et

celle de Cluny elle-même échut à la maison de Lorraine. Au XVIe siècle,

avant la réformation, beaucoup furent sécularisées. Autour des

établissements religieux tout avait marché, tout s'était élevé, grâce à

leurs efforts persévérants, à l'enseignement qu'ils avaient répandu dans

les classes inférieures. Pendant le cours du XIIIe siècle, les ordres

mendiants avaient eux-mêmes rempli leur tâche: ils ne pouvaient que

décliner. Quand arriva la tempête religieuse du XVIe siècle, ils furent

hors d'état de résister, et depuis cette époque jusqu'à la révolution du

dernier siècle, ce ne fut qu'une longue agonie. Il faut rendre cette

justice aux bénédictins qu'ils employèrent cette dernière période de

leur existence (comme s'ils prévoyaient leur fin prochaine) à réunir une

masse énorme de documents enfouis dans leurs riches bibliothèques, et à

former ces volumineux recueils qui nous sont devenus si précieux

aujourd'hui, et qui sont comme le testament de cet ordre.

Nous ne nous sommes occupés que des établissements religieux qui eurent

une influence directe sur leur temps, des institutions qui avaient

contribué au développement de la civilisation; nous avons dû passer sous

silence un grand nombre d'ordres qui, malgré leur importance au point de

vue religieux, n'exercèrent pas une action particulière sur les arts et

sur les sciences. Parmi ceux-ci il en est un cependant que nous ne

saurions omettre: c'est l'ordre des Chartreux, fondé à la fin du XIe

siècle par saint Bruno. Alors que les clunisiens étaient constitués en

gouvernement, étaient mêlés à toutes les affaires de cette époque, saint

Bruno établissait une règle plus austère encore que celle de Cîteaux:

c'était la vie cénobitique dans toute sa pureté primitive. Les chartreux

jeûnaient tous les vendredis au pain et à l'eau; ils s'abstenaient

absolument de viande, même en cas de maladie, leur vêtement était

grossier, et faisaient _horreur à voir_, ainsi que le dit Pierre le

Vénérable au second livre _des Miracles_. Ils devaient vivre dans la

solitude la plus absolue, le prieur et le procureur de la maison pouvant

seuls sortir de l'enceinte du monastère; chaque religieux était renfermé

dans une cellule, à laquelle on ajouta un petit jardin vers le milieu du

XIIe siècle.

Les chartreux devaient garder le silence en tous lieux, se saluant entre

eux sans dire un mot. Cet ordre, qui conserva plus que tout autre la

rigidité des premiers temps, avait sa principale maison à la

Grande-Chartreuse, près Grenoble; il était divisé en seize ou dix-sept

provinces, contenant cent quatre-vingt-neuf monastères, parmi lesquels

on en comptait quelques-uns de femmes. Ces monastères prirent tous le

nom de chartreuses, et étaient établis de préférence dans des déserts,

dans des montagnes, loin des lieux habités. L'architecture des chartreux

se ressent de l'excessive sévérité de la règle; elle est toujours d'une

simplicité qui exclut toute idée d'art. Sauf l'oratoire et les cloîtres,

qui présentaient un aspect monumental, le reste du couvent ne consistait

qu'en cellules, composées primitivement d'un rez-de-chaussée avec un

petit enclos de quelques mètres. À partir du XVe siècle seulement les

arts pénétrèrent dans ces établissements, mais sans prendre un caractère

particulier; les cloîtres, les églises devinrent moins nus, moins

dépouillés; on les décora de peintures qui rappelaient les premiers

temps de l'ordre, la vie de ses patriarches. Les chartreuses n'eurent

aucune influence sur l'art de l'architecture; ces couvents restent

isolés pendant le moyen âge, et c'est à cela qu'ils durent de conserver

presque intacte la pureté de leur règle. Cependant, dès le XIIIe siècle,

les chartreuses présentaient, comparativement à ce qu'elles étaient un

siècle auparavant, des dispositions presque confortables, qu'elles

conservèrent sans modifications importantes jusque dans les derniers

temps.

Nous donnons le plan de la chartreuse de Clermont[114], modifiée en 1676

(27).

On peut voir avec quel soin tout est prévu et combiné dans cette

agglomération de cellules, ainsi que dans les services généraux. En O

est la porte du monastère, donnant entrée dans une cour, autour de

laquelle sont disposés, en P, quelques chambres pour les hôtes; un

fournil en T; en N des étables avec chambres de bouviers; en Q des

granges pour les grains et le foin. C est une petite cour relevée, avec

fontaine, réservée au prieur; G le logis du prieur; B est le choeur des

frères et A le sanctuaire; L la sacristie; M des chapelles; K la

chapelle de Pontgibaud; E la salle capitulaire; S un petit cloître

intérieur; X le réfectoire, et V la cuisine avec ses dépendances; _a_ la

cellule du sous-supérieur avec son petit jardin _b_. De la première

cour, on ne communique au grand cloître que par le passage F, assez

large pour permettre le charroi du bois nécessaire aux chartreux; D est

le grand préau entouré par les galeries du cloître, donnant entrée dans

les cellules I, formant chacune un petit logis séparé, avec jardin

particulier; R des tours de guet; Z la prison; Y le cimetière; H est une

tour servant de colombier.

Les chartreux ne se réunissaient au réfectoire que certains jours de

l'année[115]; habituellement ils ne sortaient point de leurs cellules;

un frère leur apportait leur maigre pitance à travers un tour. Le plan

(28) d'une des cellules indique clairement quelles étaient les habitudes

claustrales des chartreux. A est la galerie du cloître; B un premier

couloir qui isole le religieux du bruit ou du mouvement du cloître; K un

petit portique qui permet au prieur de voir l'intérieur du jardin, et

d'approvisionner le chartreux de bois ou d'autres objets nécessaires

déposés en L, sans entrer dans la cellule; C une première salle

chauffée; D la cellule avec son lit et trois meubles: un banc, une table

et une bibliothèque; F le promenoir couvert, avec des latrines à

l'extrémité; H le jardin; I le tour dans lequel on dépose la nourriture;

ce tour est construit de manière que le religieux ne peut voir ce qui se

passe dans la galerie du cloître. Un petit escalier construit dans le

couloir B donnait accès dans les combles soit pour la surveillance, soit

pour les réparations nécessaires. Ces dispositions se retrouvent à peu

près les mêmes dans tous les couvents de chartreux répandus sur le sol

de l'Europe occidentale.

Nous ne finirons pas cet article sans transcrire le singulier programme

de l'abbaye de Thélème, donné par Rabelais, parodiant, au XVIe siècle,

ces grandes fondations du moyen âge. Cette bouffonnerie, au fond de

laquelle on trouve un côté sérieux, comme dans tout ce qu'a laissé cet

admirable écrivain, dévoile la tendance des esprits à cette époque, en

fait d'architecture, et combien on respectait peu ces institutions qui

avaient rendu tant de services. Ce programme rentre d'ailleurs dans

notre sujet en ce qu'il présente un singulier mélange de traditions

monastiques, et de dispositions empruntées aux châteaux élevés pendant

les premiers temps de la renaissance. Après une conversation burlesque

entre frère Jean et Gargantua, celui-ci se décide à fonder une abbaye

d'hommes et de femmes, de laquelle on pourra sortir quand bon semblera.

Donc: «Pour le bastiment et assortiment de l'abbaye, Gargantua feit

livrer de content vingt et sept cens mille huict cens trente et ung

moutons à la grand laine, et, par chascun an, jusques à ce que le tout

feust parfaict, assigna, sur la recepte de la Dive, seize cens soixante

et neuf mille escuz au soleil et autant à l'estoille poussiniere. Pour

la fondation et entretenement d'icelle, donna à perpetuité vingt et

trois cens soixante neuf mille cinq cens quatorze nobles à la rose, de

rente foncière, indemnez, amortys, et soluables par chascun an à la

porte de l'abbaye. Et de ce leur passa belles lettres. Le bastiment feut

en figure exagone, en telle façon que à chascun angle estoyt bastie une

grosse tour ronde, à la capacité de soixante pas en diametre. Et

estoyent toutes pareilles en grosseur et portraict. La riviere de la

Loire decouloit sus l'aspect du septentrion. Au pied d'icelle estoyt une

des tours assise nommée Artice. En tirant vers l'orient estoyt une autre

nommée Calaer. L'autre ensuivant Anatole; l'autre après Mesembrine;

l'autre après Hesperie; la derniere, Cryere. Entre chascune tour estoyt

espace de trois cens douze pas. Le tout basty à six estaiges, comprenent

les caves soubz terre pour ung. Le second estoyt voulté à la forme d'une

anse de penier. Le reste estoyt embranché de guy de Flandres à forme de

culz de lampes. Le dessus couvert d'ardoise fine, avec l'endoussure de

plomb à figures de petitz manequins et «animaulx bien assortiz et dorés,

avec les goutieres qui issoyent hors la muraille entre les croysées,

painctes en figure diagonale d'or et azur, iusques en terre, ou

finissoyent en grandz eschenaulx, qui tous conduisoyent en la riviere

par dessoubz le logis.

«Ledict bastiment estoyt cent foys plus magnifique que n'est Bonivet, ne

Chambourg, ne Chantilly, car en icelluy estoyent neuf mille troys cens

trente et deux chambres, chascune guarnie de arriere chambre, cabinet,

guarderobe, chapelle et issue en une grande salle. Entre chascune tour,

au mylieu dudict corps de logis, estoyt une vis brisée dedans icelluy

mesme corps. De laquelle les marches estoyent part de porphyre, part de

pierre numidicque, part de marbre serpentin, longues de vingt et deux

piedz; l'espoisseur estoyt de troys doigtz, l'asseize par nombre de

douze entre chascun repous. Entre chascun repous estoyent deux beaulx

arceaulx d'anticque, par lesquels estoyt receue la clairté; et par

iceulx on entroyt en ung cabinet faict à claire-voye de largeur de

ladicte vis, et montoit jusques au-dessus de la couverture, et là finoit

en pavillon. Par icelle vis on entroyt de chascun cousté en une grande

salle et des salles en chambre. De la tour Artice jusques à Cryere

estoyent les belles grandes librairies en grec, latin, hebrieu,

françois, toscan et hespaignol, departies par les divers estaiges, selon

iceulx languaiges. Au milieu estoyt une merveilleuse vis, de laquelle

l'entrée estoyt par le dehors du logis en ung arceau large de six

toises. Icelle estoit faicte en telle symetrie et capacité que six

hommes d'armes, la lance sus la cuisse, pouvoyent de front ensemble

monter jusques au-dessus de tout le bastiment. Depuis la tour Anatole

jusques à Mesembrine estoyent belles grandes galleries, toutes painctes

des anticques proesses, histoyres et descriptions de la terre. Au mylieu

estoyt une pareille montée et porte, comme avons dict du cousté de la

riviere...

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 1 - (A) · 第 29 / 47 段