est jointe au plan de ce monastère donné plus haut, et est intitulée
_villæ Outraube_. En A est la porte principale de l'enceinte, traversée
par un cours d'eau B; deux granges immenses, dont l'une est à sept nefs,
sont bâties en C; l'une de ces granges a son entrée sur les dehors. Dans
une enceinte particulière D sont disposés les bâtiments d'habitation des
frères convers et des valets, en E sont des étables et écuries. Une
autre porte s'ouvre à l'extrémité opposée à la première, en F, c'est là
que loge le frère hospitalier. Ces _villæ_ n'étaient pas toujours munies
de chapelles, et ses habitants devaient se rendre aux églises des
abbayes ou prieurés voisins pour entendre les offices.
Il fallait, conformément aux statuts de l'ordre, qu'une _villa_, qu'une
grange, fussent placées à une certaine distance de l'abbaye mère pour
prendre le titre d'abbaye et qu'elles pussent suffire à l'entretien de
treize religieux au moins. Quand les établissements ruraux ne
possédaient que des revenus trop modiques pour nourrir treize religieux,
ils conservaient leur titre de _villa_ ou de simple grange[89].
L'ordre bénédictin de Cluny possédait des établissements secondaires qui
avaient des rapports avec les granges cisterciennes; on les désignait
sous le nom d'Obédiences[90]. Ces petits établissements possédaient tout
ce qui constitue le monastère: un oratoire, un cloître avec ses
dépendances; puis autour d'une cour voisine, ouverte, les bâtiments
destinés à l'exploitation.
C'était dans les obédiences que l'on reléguait pendant un temps plus ou
moins long les moines qui avaient fait quelque faute et devaient subir
une pénitence; ils se trouvaient soumis à l'autorité d'un prieur, et
condamnés aux plus durs travaux manuels, remplissant les fonctions, qui
dans les grands établissements, étaient confiées aux valets. La plupart
de ces domaines ruraux sont devenus depuis longtemps des fermes
abandonnées aux mains laïques, car bien avant la révolution du dernier
siècle les moines n'étaient plus astreints à ces pénitences corporelles;
cependant nous en avons vu encore un certain nombre dont les bâtiments
sont assez bien conservés.
Auprès d'Avallon, entre cette ville et le village de Savigny, dans un
vallon fertile, perdu au milieu des bois et des prairies, on voit encore
s'élever un charmant oratoire de la fin du XIIe siècle avec les restes
d'un cloître et des dépendances en ruine. Nous donnons (11) le plan de
cette obédience qui a conservé le nom de prieuré de Saint-Jean les
Bons-Hommes. En A est l'oratoire dont la nef est couverte par un berceau
ogival construit en briques de 0m,40 d'épaisseur, toute la construction
est d'ailleurs en belles pierres bien appareillées et taillées. Une
porte B très-simple mais d'un beau caractère permet aux étrangers ou aux
colons du voisinage de se rendre aux offices sans entrer dans le
cloître; une seconde porte C sert d'entrée aux religieux pour les
offices; en D est le cloître, sur lequel s'ouvre une jolie salle E dans
laquelle après _laudes_ les religieux se réunissaient pour recevoir les
ordres touchant la distribution du travail du jour. Le dortoir était
au-dessus; en F le réfectoire et la cuisine; en G des celliers, granges
et bâtiments d'exploitation. Une cour H ouverte en I sur la campagne
était destinée à contenir les étables et chariots nécessaires aux
travaux des champs. On entrait dans l'enceinte cloîtrée par une porte K.
Le frère portier était probablement logé dans une cellule en L. Les
traces de ces dernières constructions sont à peine visibles aujourd'hui.
En M était la sacristie ayant une issue sur le jardin. Un petit ruisseau
passait au nord de l'oratoire en N, et une clôture enfermait du côté de
l'est le jardin particulier de ce petit monastère. Voici (12) une
élévation prise du côté de l'abside de la chapelle qui donne une idée de
ces constructions dont l'extrême simplicité ne manque ni de grâce ni de
style. L'entrée de la salle E est charmante, et rappelle les
constructions clunisiennes du XIIe siècle.
On comprend comment de vastes établissements, richement dotés, tels que
Cluny, Jumiéges, Saint-Denis, Vézelay, Cîteaux, Clairvaux, apportaient
dans la construction de leurs bâtiments un soin et une recherche
extraordinaires; mais lorsque l'on voit que ce soin, ce respect,
dirons-nous, pour l'institut monastique s'étendent jusque dans les
constructions les plus médiocres, jusque dans les bâtiments ruraux les
plus restreints, on se sent pris d'admiration pour cette organisation
bénédictine qui couvrait le sol de l'Europe occidentale d'établissements
à la fois utiles et bien conçus, ou l'art véritable, l'art qui sait ne
faire que ce qu'il faut, mais faire tout ce qu'il faut, n'était jamais
oublié. On s'est habitué dans notre siècle à considérer l'art comme une
superfluité que les riches seuls peuvent se permettre; nos colléges, nos
maisons d'écoles, nos hospices, nos séminaires, sembleraient aux yeux de
certaines personnes ne pas remplir leur but, s'ils n'étaient pas froids
et misérables d'aspect, repoussants, dénués de tout sentiment d'art; la
laideur paraît imposée dans nos programmes d'établissements d'éducation
ou d'utilité publique; comme si ce n'était pas un des moyens les plus
puissants de civilisation que d'habituer les yeux à la vue des choses
convenables et belles à la fois; comme si l'on gagnait quelque chose à
placer la jeunesse et les classes inférieures au milieu d'objets qui ne
parlent pas aux yeux, et ne laissent qu'un souvenir froid et triste!
C'est à partir du moment où l'égalité politique est entrée dans les
moeurs de la nation qu'on a commencé à considérer l'art comme une chose
de luxe et non plus comme une nourriture commune, aussi nécessaire et
plus nécessaire peut-être aux pauvres qu'aux riches. Les bénédictins ne
traitaient pas les questions d'utilité avec le pédantisme moderne, mais
en fertilisant le sol, en établissant des usines, en desséchant des
marais, en appelant les populations des campagnes au travail, en
instruisant la jeunesse, ils habituaient les yeux aux belles et bonnes
choses; leurs constructions étaient durables, bien appropriées aux
besoins et gracieuses cependant, et loin de leur donner un aspect
repoussant ou de les surcharger d'ornements faux, de décorations
menteuses, ils faisaient en sorte que leurs écoles, leurs couvents,
leurs églises, laissassent des souvenirs d'art qui devaient fructifier
dans l'esprit des populations. Ils enseignaient la patience et la
résignation aux pauvres, mais ils connaissaient les hommes, sentaient
qu'en donnant aux classes ignorantes et déshéritées, la distraction des
yeux à défaut d'autre, il faut se garder du faux luxe, et que
l'enseignement purement moral ne peut convenir qu'à des esprits d'élite.
Cluny avait bien compris cette mission, et était entrée dans cette voie
hardiment; ses monuments, ses églises, étaient un livre ouvert pour la
foule; les sculptures et les peintures dont elle ornait ses portes, ses
frises, ses chapiteaux, et qui retraçaient les histoires sacrées, les
légendes populaires, la punition des méchants et la récompense des bons,
attiraient certainement plus l'attention du vulgaire, que les éloquentes
prédications de saint Bernard. Aussi voyons-nous que l'influence de cet
homme extraordinaire (influence qui peut être difficilement comprise par
notre siècle où toute individualité s'efface) s'exerce sur les grands,
sur les évêques, sur la noblesse et les souverains, sur le clergé
régulier qui renfermait alors l'élite intellectuelle de l'Occident; mais
en s'élevant par sa haute raison au-dessus des arts plastiques, en les
proscrivant comme une monstrueuse et barbare interprétation des textes
sacrés, il se mettait en dehors de son temps, il déchirait les livres du
peuple; et si sa parole émouvante, lui vivant, pouvait remplacer ces
images matérielles, après lui, l'ordre monastique eût perdu un de ses
plus puissants moyens d'influence, s'il eût tout entier adopté les
principes de l'abbé de Clairvaux. Il n'en fut pas ainsi, et le XIIIe
siècle commençait à peine, que les cisterciens eux-mêmes, oubliant la
règle sévère de leur ordre, appelaient la peinture et la sculpture pour
parer leurs édifices.
Cette constitution si forte des deux plus importantes abbayes de
l'Occident, Cluny et Cîteaux, toutes deux bourguignonnes, donne à toute
l'architecture de cette province un caractère particulier, un aspect
robuste et noble qui n'existe pas ailleurs et qui reste imprimé dans ses
monuments jusque vers le milieu du XIIIe siècle. Les clunistes avaient
formé une école d'artistes et d'artisans très-avancée dans l'étude de la
construction et des combinaisons architectoniques, des sculpteurs
habiles, dont les oeuvres sont empreintes d'un style remarquable; c'est
quelque chose de grand, d'élevé, de vrai, qui frappe vivement
l'imagination, et se grave dans le souvenir. L'école de statuaire des
clunistes possède une supériorité incontestable sur les écoles
contemporaines du Poitou et de la Saintonge, de la Provence, de
l'Aquitaine, de la Normandie, de l'Alsace, et même de l'Ile-de-France.
Quand on compare la statuaire et l'ornementation de Vézelay des XIe et
XIIe siècles, de Dijon, de Souvigny, de la Charité-sur-Loire, de
Charlieu, avec celle des provinces de l'ouest et du nord, on demeure
convaincu de la puissance de ces artistes, de l'unité d'école à laquelle
ils s'étaient formés (VOY. STATUAIRE, SCULPTURE). Les grandes abbayes
bourguignonnes établies dans des contrées où la pierre est abondante et
d'une excellente qualité, avaient su profiter de la beauté, de la
dimension et de la force des matériaux tirés du sol, pour donner à leurs
édifices cette grandeur et cette solidité qui ne se retrouvent plus dans
les provinces où la pierre est rare, basse et fragile. L'architecture de
Cluny, riche déjà dès le XIe siècle, fine dans ses détails, pouvait
encore être imitée dans des contrées moins favorisées en matériaux; mais
le style d'architecture adopté par les cisterciens était tellement
inhérent à la nature du calcaire bourguignon qu'il ne put se développer
ailleurs que dans cette province. Ces raisons purement matérielles, et
les tendances générales des ordres monastiques vers le luxe extérieur,
tendances vainement combattues, contribuèrent à limiter l'influence
architectonique de la règle de Cîteaux. Pendant que saint Bernard
faisait de si puissants efforts pour arrêter la décadence, déjà prévue
par lui, de l'ordre bénédictin, une révolution dans l'enseignement
allait enlever aux établissements monastiques leur prépondérance
intellectuelle.
Au XIIe siècle après de glorieuses luttes, des travaux immenses, l'ordre
monastique réunissait dans son sein tous les pouvoirs. Saint Bernard
représente le principe religieux intervenant dans les affaires
temporelles, les gouvernant même quelquefois; Suger, abbé de
Saint-Denis, c'est le religieux homme d'État, c'est un ministre, un
régent de France. Pierre le Vénérable personnifie la vie religieuse; il
est, comme le dit fort judicieusement M. de Rémusat, «l'idéal du
moine[91].» À côté de ces trois hommes apparaît Abeilard, l'homme de la
science. (VOY. ARCHITECTURE, développements de l'.) Deux écoles célèbres
déjà au commencement du XIIe siècle étaient établies dans le cloître
Notre-Dame et dans l'abbaye de Saint-Victor, Abeilard en fonda une
nouvelle qui, se réunissant à d'autres élevées autour de la sienne,
constitua l'Université de Paris. La renommée de ce nouveau centre
d'enseignement éclipsa bientôt toutes les écoles des grandes abbayes
d'Occident.
Les établissements religieux n'avaient pas peu contribué, par le modèle
d'organisation qu'ils présentaient, la solidarité entre les habitants
d'un même monastère, par leur esprit d'indépendance, au développement
des communes. Des chartes d'affranchissement furent accordées au XIIe
siècle, non-seulement par des évêques, seigneurs temporels[92], mais
aussi par des abbés. Les moines de Morimond, de Cîteaux, de Pontigny,
furent des premiers à provoquer des établissements de communes autour
d'eux. Tous les monastères en général, en maintenant l'unité
paroissiale, enfantèrent l'unité communale, leurs archives nous donnent
des exemples d'administrations municipales copiées sur l'administration
conventuelle. Le maïeur, le syndic représentaient l'abbé, et les anciens
appelés à délibérer sur les affaires et les intérêts de la commune, les
vieillards du monastère qui aidaient l'abbé de leurs conseils[93];
l'élection, qui était la base de l'autorité dans le monastère, était
également adoptée par la commune. Plus d'une fois les moines eurent lieu
de se repentir d'avoir ainsi aidé au développement de l'esprit
municipal, mais ils étaient, dans ce cas comme dans bien d'autres,
l'instrument dont la Providence se servait pour civiliser la chrétienté,
quitte à le briser lorsqu'il aurait rempli sa mission. Avant le XIIe
siècle un grand nombre de paroisses, de collégiales étaient devenues la
proie de seigneurs féodaux qui jouissaient ainsi des bénéfices
ecclésiastiques, enlevés au pouvoir épiscopal. Peu à peu, grâce à
l'esprit de suite des ordres religieux, à leur influence, ces bénéfices
leur furent concédés par la noblesse séculière, à titre de donations, et
bientôt les abbés se dessaisirent de ces fiefs en faveur des évêques qui
rentrèrent ainsi en possession de la juridiction dont ils avaient été
dépouillés; car il faut rendre cette justice aux ordres religieux qu'ils
contribuèrent puissamment à rendre l'unité à l'Église, soit en
reconnaissant et défendant l'autorité du saint-siége, soit en réunissant
les biens ecclésiastiques envahis par la féodalité séculière, pour les
replacer sous la main épiscopale. Des hommes tels que saint Hugues,
saint Bernard, Suger, Pierre le Vénérable, avaient l'esprit trop élevé
pour ne pas comprendre que l'état monastique, tel qu'il existait de leur
temps, et tel qu'ils l'avaient fait, était un état transitoire, une
sorte de mission temporaire, appelée à tirer la société de la barbarie,
mais qui devait perdre une grande partie de son importance du jour où le
succès viendrait couronner leurs efforts; en effet, à la fin du XIIe
siècle déjà, l'influence acquise par les bénédictins dans les affaires
de ce monde s'affaiblissait, l'éducation sortait de leurs mains, les
bourgs et villages qui s'étaient élevés autour de leurs établissements,
érigés en communes, possédant des terres à leur tour, n'étaient plus des
agglomérations de pauvres colons abrutis par la misère; ils devenaient
indépendants, quelquefois même insolents. Les évêques reprenaient la
puissance diocésaine, et prétendaient, avec raison, être les seuls
représentants de l'unité religieuse; les priviléges monastiques étaient
souvent combattus par eux, comme une atteinte à leur juridiction, ne
relevant, elle aussi, que de la cour de Rome. La papauté, qui avait
trouvé un secours si puissant dans l'institut monastique pendant les XIe
et XIIe siècles, à l'époque de ses luttes avec le pouvoir impérial,
voyant les gouvernements séculiers s'organiser, n'avait plus les mêmes
motifs pour accorder une indépendance absolue aux grandes abbayes; elle
sentait que le moment était venu de rétablir la hiérarchie catholique
conformément à son institution primitive; et avec cette prudence et
cette connaissance des temps qui caractérisent ses actes, elle appuyait
le pouvoir épiscopal.
Pendant le cours du XIIe siècle, l'institut bénédictin ne s'était pas
borné, comme nous avons pu le voir, au développement de l'agriculture.
L'ordre de Cîteaux particulièrement, s'occupant avec plus de sollicitude
de l'éducation des basses classes que celui de Cluny, avait organisé ses
frères convers en groupes; il y avait les frères meuniers, les frères
boulangers, les frères brasseurs, les frères fruitiers, les frères
corroyeurs, les fouleurs, les tisserands, les cordonniers, les
charpentiers, les maçons, les maréchaux, les menuisiers, les serruriers,
etc. Chaque compagnie avait un contre-maître, et à la tête de ces
groupes était un moine directeur qui était chargé de distribuer et
régler le travail. Au commencement du XIIe siècle, sous l'influence de
ce souffle organisateur, il s'était même élevé une sorte de compagnie
religieuse, mais vivant dans le monde, qui avait pris le titre de
_pontifices_ (constructeurs de ponts)[94]. Cette congrégation se
chargeait de l'établissement des ponts, routes, travaux hydrauliques,
chaussées, etc. Leurs membres se déplaçaient suivant qu'on les demandait
sur divers points du territoire. Les ordres religieux ouvraient ainsi la
voie aux corporations laïques du XIIIe siècle, et lorsqu'ils virent le
monopole du progrès soit dans les lettres, les sciences ou les arts,
sortir de leurs mains, ils ne se livrèrent pas au découragement, mais,
au contraire, ils se rapprochèrent des nouveaux centres.
Vers 1120, Othon, fils de Léopold, marquis d'Autriche, à peine âgé de
vingt-ans se retira à Morimond avec plusieurs jeunes seigneurs ses amis,
et prit l'habit de religieux; distinguant en lui un esprit élevé, l'abbé
du monastère l'envoya à Paris après son noviciat, avec quelques-uns de
ses compagnons, pour y étudier la théologie scolastique. C'est le
premier exemple de religieux profès quittant leur cloître pour puiser au
dehors un enseignement qu'alors, dans la capitale du domaine royal,
remuait profondément toutes les intelligences. Othon s'assit bientôt
dans la chaire abbatiale de Morimond, nommé par acclamation. Il éleva
l'enseignement, dans cette maison, à un degré supérieur; depuis lors
nombre de religieux appartenant aux ordres de Cluny et de Cîteaux
allèrent chercher la science dans le cloître de Notre-Dame, et dans les
écoles fondées par Abeilard, afin de maintenir l'enseignement de leurs
maisons au niveau des connaissances du temps. Mais la lumière commençait
à poindre hors du cloître, et son foyer n'était plus à Cluny ou à
Cîteaux. À la fin du XIIe siècle et pendant le XIIIe siècle, ces
établissements religieux ne s'en tinrent pas là, et fondèrent des écoles
à Paris même, sortes de succursales qui prirent les noms des maisons
_mères_, où se réunirent des religieux qui vivaient ainsi suivant la
règle, et enseignaient la jeunesse arrivant de tous les points de
l'Europe pour s'instruire dans ce domaine des sciences. Les ordres
religieux conservaient donc ainsi leur action sur l'enseignement de leur
temps, bien qu'ils n'en fussent plus le centre.
Du IXe au XIe siècle les ordres religieux préoccupés de grandes
réformes, se plaçant à la tête de l'organisation sociale, avaient eu
trop à faire pour songer à fonder de vastes et magnifiques monastères.
Leurs richesses, d'ailleurs, ne commencèrent à prendre un grand
développement qu'à cette époque, par suite des nombreuses donations qui
leur étaient faites, soit par les souverains voulant augmenter leur
salutaire influence, soit par les seigneurs séculiers au moment des
croisades. C'est aussi à cette époque que l'architecture monastique
prend un caractère particulier; rien cependant n'est encore
définitivement arrêté; il fallait une longue expérience pour reconnaître
quelles étaient les dispositions qui convenaient le mieux. Cluny avait
son programme, Cîteaux avait le sien, tout cela différait peu de la
donnée primitive adoptée déjà du temps où l'abbaye de Saint-Gall fut
tracée. Mais c'est vers la fin du XIIe siècle et au commencement du
XIIIe, que les établissements monastiques, devenus riches, n'ayant plus
à lutter contre la barbarie du siècle, moins préoccupés de grands
intérêts moraux, peuvent songer à construire des demeures commodes,
élégantes même, bien disposées, en rapport avec les habitudes séculières
de ce temps. Les données principales sont conservées: le cloître placé
sur un des côtés de la nef, le plus souvent au sud, donne entrée dans la
salle du chapitre, le trésor, la sacristie, et au-dessus le dortoir,
bâti dans le prolongement du transsept, par les motifs déduits plus
haut. Le long de la galerie du cloître opposée et parallèle à celle qui
longe la nef, est élevé le réfectoire, aéré, vaste, n'ayant presque
toujours qu'un rez-de-chaussée. En retour et venant rejoindre le porche
de l'église, sont placés à rez-de-chaussée les celliers, au-dessus les
magasins de grains, de provisions. La cuisine est toujours isolée,
possédant son officine, son entrée et sa cour particulières. En aile à
l'_est_, à la suite du réfectoire, ou le long d'un second cloître, la
bibliothèque, les cellules des copistes, le logement de l'abbé,
l'infirmerie. Près de l'entrée de l'église, du côté opposé, l'hôtellerie
pour les étrangers, l'aumônerie, les prisons, puis enfin les dépendances
autour des bâtiments du grand cloître, séparées par des cours ou des
jardins. À l'est un espace libre, retiré, planté, et qui semble destiné
à l'usage particulier de l'abbé et des religieux. Pour résumer ce
programme, une fois l'église donnée, les services purement matériels, ou
qui peuvent être remplis par des laïques, sont toujours placés du côté
de l'ouest dans le voisinage du porche, tandis que tout ce qui tient à
la vie morale et à l'autorité religieuse, se rapproche du choeur de
l'église. Mais si pendant le XIe siècle l'institut bénédictin s'était
porté de préférence vers l'agriculture, s'il avait, par un labeur
incessant, par sa persévérance, fertilisé les terres incultes qui lui
avaient été données; au milieu du XIIe siècle cette tâche était remplie;
les monastères, entourés de villages nouvellement fondés et habités par
des paysans, n'avaient plus les mêmes raisons pour s'adonner presque
exclusivement à la culture, ils pouvaient dorénavant affermer leurs
terres, et se livrer à l'enseignement. Après avoir satisfait aux besoins
matériels des populations, en rétablissant l'agriculture sur le sol
occidental de l'Europe, ils étaient appelés à nourrir les intelligences,
et déjà ils avaient été dépassés dans cette voie. Aussi nous voyons vers
la fin de ce siècle, les ordres se rapprocher des villes, ou rebâtir
leurs monastères devenus insuffisants près des grands centres de
population; conservant seulement l'église, ce lieu consacré, ils élèvent
de nouveaux cloîtres, de vastes et beaux bâtiments en rapport avec ces
besoins naissants. C'est ainsi que l'architecture monastique commence à
perdre une partie de son caractère propre, et se fond déjà dans
l'architecture civile.
À Paris, le prieur de Cluny fait rebâtir complétement le couvent de
Saint-Martin des Champs, sauf le sanctuaire de l'église, dont la
construction remonte à la réforme de ce monastère. Voici (13) le plan de
ce prieuré[95]. L'abbé de Sainte-Geneviève fait également reconstruire
son abbaye (14)[96]. Puis, un peu plus tard, c'est l'abbé de
Saint-Germain des Prés qui, laissant seulement subsister la nef de
l'église, commence la construction d'un nouveau monastère qui fut achevé
par un architecte laïque, Pierre de Montereau (15)[97].