Comme propriétaires fonciers, les ordres religieux possédaient tous les

droits de seigneurs féodaux, et cette situation même ne contribua pas

peu à leur décadence lorsque le pouvoir royal d'une part, et les

priviléges des communes de l'autre, prirent une grande importance; elle

les plaçait souvent, et à moins d'exemptions particulières, que le

suzerain n'admettait qu'avec peine, dans l'obligation de fournir des

hommes d'armes en temps de guerre, où de tenir garnison. À la fin du

XIIe siècle, quand la monarchie devient prépondérante, les grands

établissements religieux qui se sont élevés, humbles d'abord, en face de

la féodalité, absorbent le château, puis sont absorbés à leur tour dans

l'unité monarchique; mais c'est au moment où ils passent de l'état

purement monastique à l'état de propriétaires féodaux, c'est-à-dire sous

les règnes de Philippe Auguste et de saint Louis, qu'ils s'entourent

d'enceintes fortifiées. Toute institution tient toujours par un point au

temps où elle fleurit. L'institut monastique, du moment qu'il était

possesseur de terres, devenait forcément pouvoir féodal, car on ne

comprenait pas alors la propriété sous une autre forme; les abbés les

plus illustres de Cluny avaient senti combien cette pente était

glissante, et pendant les XIe et XIIe siècles ils avaient, par des

réformes successives, essayé d'enlever à la propriété monastique son

caractère féodal; mais les moeurs étaient plus fortes que les réformes,

et Cluny qui par sa constitution, son importance, le personnel influent

qui faisait partie de l'ordre, les bulles des papes, et ses richesses,

paraissait invulnérable, devait être attaqué par le seul côté qui

donnait au suzerain le moyen de s'immiscer dans ses affaires; et ce côté

attaquable, c'étaient les droits seigneuriaux des abbés.

Dans les dernières années du XIe siècle, trois religieux de Molesmes,

saint Robert, saint Albéric et saint Étienne, après s'être efforcés de

réformer leur abbaye, qui était tombée dans le plus grand relâchement,

allèrent à Lyon, en compagnie de quatre autres frères, trouver

l'archevêque Hugues, légat du saint-siége, et lui exposèrent qu'ils

désiraient fonder un monastère où la règle de Saint-Benoît fut suivie

avec la plus grande rigueur; le légat loua leur zèle, mais les engagea à

n'entreprendre cette tâche qu'en compagnie d'un plus grand nombre de

religieux. En effet, bientôt quatorze frères se joignirent à eux, et

ayant reçu l'avis favorable du légat, ils partirent ensemble de Molesmes

et allèrent s'établir dans une forêt nommée Cîteaux, située dans le

diocèse de Châlon. C'était une de ces solitudes qui couvraient alors une

grande partie du sol des Gaules. Le vicomte de Beaune leur abandonna ce

désert. La petite colonie se mit à l'oeuvre et éleva bientôt ce que les

annales cisterciennes appellent le monastère de bois. Ce lieu était

humide et marécageux; l'oratoire fut bâti en un an, de 1098 à 1099, ce

n'était qu'une pauvre chapelle. Les vingt et un religieux n'eurent dans

l'origine ni constitution ni règlements particuliers, et s'attachèrent

littéralement à la règle de Saint-Benoît; ce ne fut qu'un peu plus tard

que saint Albéric rédigea des statuts. «Les nouveaux solitaires devaient

vivre des travaux de leurs mains, dit l'auteur des annales de l'ordre,

sans toutefois manquer aux devoirs auxquels ils étaient obligés en

qualité de religieux... Saint Pierre de Cluny, ajoute cet auteur,

faisant réflexion sur leur vie, la croit non-seulement difficile, mais

même impossible aux forces humaines. Comment se peut-il faire,

s'écrie-t-il, que des solitaires accablés de fatigues et de travaux, qui

ne se nourrissent que d'herbes et de légumes, qui n'entretiennent pas

les forces du corps, et même peuvent à peine conserver la vie,

entreprennent des travaux que les gens de la campagne les plus robustes

trouveraient très-rudes et très-difficiles à supporter, et qu'ils

souffrent tantôt les ardeurs du soleil, tantôt les pluies, les neiges et

les glaces de l'hiver?... Si les religieux recevaient des frères

convers[76], c'était pour n'être pas obligés de sortir de l'enceinte du

monastère, et pour que ces frères pussent s'employer aux affaires

extérieures.» Saint Robert et ses compagnons, en fondant Cîteaux,

comprenaient déjà quelle prise donnait aux pouvoirs séculiers la règle

de Saint-Benoît, entre les mains des riches établissements de Cluny;

aussi avec quelle rigueur ces fondateurs repoussent-ils les donations

qui ne tendaient qu'à les soulager d'une partie de leurs rudes labeurs,

au détriment de leur indépendance; ne conservant que le sol ingrat qui

pouvait à peine les nourrir, afin de n'être à charge à personne, «car,

ajoute l'auteur déjà cité, c'est ce qu'ils craignaient le plus au

monde.» Cependant Eudes, duc de Bourgogne, éleva un château dans le

voisinage, afin de se rapprocher de ces religieux qu'il avait aidés de

ses dons lors de la construction de leur oratoire; son fils Henri voulut

bientôt partager leurs travaux, il se fit moine. Mais Cîteaux ne prit un

grand essor que quand saint Bernard et ses compagnons vinrent s'y

renfermer; à partir de ce moment, une nouvelle milice se présente pour

relever celle fournie par Cluny un siècle auparavant. De la forêt

marécageuse où les vingt et un religieux de Molesmes ont bâti quelques

cabanes de bois, cultivé quelque coin de terre, vont sortir, en moins de

vingt-cinq ans, plus de soixante mille moines cisterciens, qui se

répandront du Tibre au Volga, du Mançanarez à la Baltique. Ces moines

appelés de tous côtés par les seigneurs féodaux pour défricher des

terres abandonnées, pour établir des usines, élever des troupeaux,

assainir des marais, vont prêter à la papauté le concours le plus

puissant par leur union, par la parole de leur plus célèbre chef; à la

royauté et au peuple, par la réhabilitation de l'agriculture; car au

milieu d'eux, sous le même habit, on verra des seigneurs puissants

conduire la charrue à côté du pauvre colon. Cîteaux enlèvera des

milliers de bras à la guerre pour remplir ses huit ou dix mille

granges[77]. Ses travaux ne s'arrêteront pas là, son immortel

représentant prêchera la seconde croisade; Cîteaux défendra l'Europe

contre les Maures d'Espagne, par la formation des ordres militaires de

Calatrava, d'Alcantara, de Montesa. Les templiers demanderont des

règlements à saint Bernard. Cîteaux, plus encore que Cluny, viendra au

secours des pauvres, non-seulement par des aumônes, mais en employant

leurs bras; et ses dons sortis de monastères simples et austères

d'aspect, répartis par des moines se livrant chaque jour aux travaux les

plus rudes, paraîtront plus précieux en ce qu'ils ne sembleront pas

l'abandon du superflu, mais le partage du nécessaire. Ce n'est pas sur

les lieux élevés que se fondent les monastères cisterciens, mais dans

les vallons marécageux, le long des cours d'eau: c'est là que la culture

pourra fertiliser le sol en convertissant des marais improductifs en

prairies arrosées par des cours d'eau; c'est là que l'on pourra trouver

une force motrice pour les usines, moulins, huileries, scieries, etc.

Cîteaux, la Ferté, Clairvaux, Morimond, Pontigny, Fontenay, l'abbaye du

Val, sont bâtis dans de creux vallons, et encore aujourd'hui, autour de

ces établissements ruinés, on retrouve à chaque pas la trace des

immenses travaux des moines, soit pour retenir les eaux dans de vastes

étangs, soit pour les diriger dans des canaux propres aux irrigations,

soit pour les amener dans des biefs de moulins. Comme exemple de ce que

nous avançons ici, et pour donner une idée de ce qu'était, à la fin du

XIIe siècle, un monastère cistercien, voici (5) le plan général de

l'abbaye de Clairvaux, fondée par saint Bernard[78]. On remarquera tout

d'abord que ce plan se divise en deux sections distinctes; la plus

importante, celle de l'_est_, renferme les bâtiments affectés aux

religieux; en A sont placés l'église et deux cloîtres dont nous donnons

plus bas le détail; en B des fours et moulins à grains et à huile; en C

la cellule de saint Bernard, son oratoire et son jardin religieusement

conservés; en E des piscines alimentées par l'étang; en F le logement

des hôtes; en G la maison abbatiale, voisine de l'entrée et de

l'hôtellerie; en H des écuries; en I le pressoir et grenier à foin; en Y

des cours d'eau; et en S un oratoire. L'entrée principale de l'abbaye

est en D. La section du plan située à l'ouest et séparée de la première

par une muraille, comprend les dépendances et les logements des frères

convers attachés à l'abbaye. T, est un jardin (promenoir). K, le

parloir. L, des logements et ateliers d'artisans. M, la boucherie. N,

des granges et étables. 0, des pressoirs publics.

P, la porte principale. R, les restes du vieux monastère. V, une

tuilerie.

X, son four. Des cours d'eau circulent au milieu de ces divers bâtiments

et usines. Une enceinte générale, garnie de quelques tours de guet,

enveloppe tout le monastère ainsi que ses dépendances; des jardins

potagers et des vergers sont situés à l'extrémité _est_, et arrosés par

des rigoles. Voici (6) le plan des bâtiments réservés aux religieux. On

remarquera tout d'abord que l'église A est terminée à l'abside par neuf

chapelles carrées. Quatre autres chapelles orientées s'ouvrent sur le

transsept; outre les stalles des religieux disposées en avant de la

croisée, d'autres stalles sont placées immédiatement après la porte

d'entrée dans la nef; ces stalles étaient probablement réservées aux

frères convers. B, est le grand cloître avec son lavabo couvert, grand

bassin d'une seule pièce muni d'une infinité de petites gargouilles tout

alentour (voy. LAVABO). C, la salle capitulaire éclairée sur un petit

jardin. D, le parloir des moines[79]; le silence le plus absolu devant

être observé entre les religieux, un endroit spécial était réservé pour

les entretiens nécessaires, afin de ne pas exciter le scandale parmi les

frères. E, le chauffoir[80]; c'était là qu'après le chant des laudes, au

lever du soleil, les religieux transis pendant l'office de la huit

allaient se réchauffer et graisser leurs sandales, avant de se rendre

aux travaux du matin. F, la cuisine ayant sa petite cour de service, son

cours d'eau T, une laverie et un garde-manger à proximité. G, le

réfectoire, placé en face du grand bassin des ablutions. H, le cimetière

au nord de l'église. I, le petit cloître avec huit cellules réservées

aux copistes, éclairées du côté du nord et s'ouvrant au midi sur l'une

des galeries de ce cloître. K, l'infirmerie et ses dépendances. L, le

noviciat. M, l'ancien logis des étrangers. N, l'ancien logis abbatial.

O, le cloître des vieillards infirmes. P, la salle de l'abbé. Q, la

cellule et l'oratoire de saint Bernard. R, des écuries. S, des granges

et celliers. U, une scierie et un moulin à huile, mus par le cours d'eau

T. V, un atelier de corroyeurs. X, la sacristie. Y, la petite

bibliothèque, _armariolum_, où les frères déposaient leurs livres de

lecture. Z, un rez-de-chaussée au-dessus duquel est établi le dortoir,

auquel on accède par un escalier droit pris dans le couloir qui se

trouve à côté du parloir D. Au-dessus de ce parloir était disposée la

grande bibliothèque, à laquelle on montait par un escalier donnant dans

le croisillon sud de l'église. Cet escalier conduisait également au

dortoir, afin que les religieux pussent descendre à matines directement

dans l'église. Du porche peu profond de l'église on parvient à la

cuisine et à ses dépendances, sans passer dans le cloître, par une

ruelle qui longe les granges et celliers; cette ruelle est accessible

aux chariots par une porte charretière percée à la droite du porche.

Ainsi, communications faciles avec le dehors pour les services, et

clôture complète pour les religieux profès, si bon semble. Au sud du

petit cloître on voit une grande salle, c'est une école ou plutôt le

lieu de réunion des moines, destinée aux conférences en usage dans

l'ordre de Cîteaux. Ces conférences étaient de véritables combats

théologiques, dans ce temps où déjà la scolastique s'était introduite

dans l'étude de la théologie; et, en effet, dans le plan original, ce

lieu est désigné ainsi: _Thesiù p. pugnand_.

On conçoit que de rudes travaux manuels, et de nombreux devoirs

religieux ne pouvaient satisfaire entièrement l'intelligence d'hommes

réunis en grand nombre, et parmi lesquels on comptait des personnages

distingués, tant par leur rang que par leur éducation littéraire. Autour

du _petit cloître_ venait donc se grouper ce qui était destiné à la

pâture intellectuelle du monastère: la bibliothèque, les cellules des

copistes, la salle où se discutaient les thèses théologiques; et comme

pour rappeler aux religieux qu'ils ne devaient pas s'enorgueillir de

leur savoir, de la vivacité de leur intelligence et des succès qu'ils

pouvaient obtenir parmi leurs frères, l'infirmerie, l'asile des

vieillards dont l'esprit aussi bien que le corps était affaibli par

l'âge et les travaux, se trouvait là près du centre intellectuel du

couvent. Entre cette salle et le dessous du dortoir, des latrines sont

disposées le long des cours d'eau. À côté de la grande salle K est une

petite chapelle, désignée sous le nom de _chapelle des comtes de

Flandre_.

Certes, ce plan est loin de satisfaire aux exigences académiques

auxquelles on croit, de nos jours, devoir sacrifier le bon sens et les

programmes les mieux écrits; mais si nous prenons la peine de

l'analyser, nous resterons pénétrés de la sagesse de ses dispositions.

Les besoins matériels de la vie, granges, celliers, moulins, cuisines,

sont à proximité du cloître, mais restent rependant en dehors de la

clôture, afin que le voisinage de ces services ne puisse distraire les

religieux profès. Au sud de l'église est le cloître, entouré de toutes

les dépendances auxquelles les religieux doivent accéder facilement;

chacune de ces dépendances prend l'espace de terrain qui lui convient.

Au delà, un plus petit cloître paraît réservé aux travaux intellectuels.

Si nous jetons les yeux sur le plan d'ensemble (5), nous voyons les

usines, les vastes granges, les étables, les logements des artisans

disposés dans une première enceinte en dehors de la clôture religieuse,

sans symétrie, mais en raison du terrain, des cours d'eau, de

l'orientation. Une troisième enceinte à l'est renferme les jardins,

viviers, prises d'eau, etc. Tout l'établissement enfin est enclos dans

des murs et des ruisseaux pouvant mettre l'abbaye à l'abri d'un coup de

main.

De tous ces bâtiments si bien disposés et qui étaient construits de

façon à durer jusqu'à nos jours, il ne reste plus que des fragments;

l'abbaye de Clairvaux, entièrement reconstruite dans le siècle dernier,

ne présente qu'un faible intérêt. Cette abbaye avait la plus grande

analogie avec l'abbaye mère. La plupart de ses dispositions étaient

copiées sur celles de Cîteaux. La constitution de l'ordre, qui avait été

rédigée définitivement en 1119 dans une assemblée qui prit le nom de

premier Chapitre général de Cîteaux, par Hugues de Mâcon, saint Bernard

et dix autres abbés de l'ordre, et qui est un véritable chef-d'oeuvre

d'organisation, en s'occupant des bâtiments, dit: «Le monastère sera

construit (si faire se peut) de telle façon qu'il réunisse dans son

enceinte toutes les choses nécessaires; savoir: l'eau, un moulin, un

jardin, des ateliers pour divers métiers, afin d'éviter que les moines

n'aillent au dehors.» L'église doit être d'une grande simplicité. «Les

sculptures et les peintures en seront exclues; les vitraux uniquement de

couleur blanche _sans croix_ ni ornements[81]. Il ne devra point être

élevé de tours de pierre ni de bois pour les cloches, d'une hauteur

immodérée, et par cela même en désaccord avec la simplicité de

l'ordre... Tous les monastères de Cîteaux seront placés sous

l'invocation de la sainte Vierge... Des granges ou métairies seront

réparties sur le sol possédé par l'abbaye; leur culture confiée aux

frères convers aidés par des valets de ferme... Les animaux domestiques

devront être propagés, autant qu'ils ne sont qu'utiles... Les troupeaux

de grand et de petit bétail ne s'éloigneront pas à plus d'une journée

des granges, lesquelles ne seront pas bâties à moins de deux lieues de

Bourgogne l'une de l'autre[82].»

Nous donnons (7) le plan cavalier de l'abbaye de Cîteaux, tête de

l'ordre; il est facile de voir que les dispositions de ce plan ont été

copiées à Clairvaux[83]. O est la première entrée à laquelle on accède

par une avenue d'arbres; une croix signale au voyageur la porte du

monastère. Une chapelle D est bâtie à côté de l'entrée. Aussitôt que le

frère portier entendait frapper à la porte, il se levait en disant: _Deo

gratias_[84], rendant ainsi grâces à Dieu de ce qu'il arrivait un

étranger; en ouvrant il ne prononçait que cette parole: _Benedicite_, se

mettait à genoux devant lui, puis allait prévenir l'abbé. Quelque graves

que fussent ses occupations, l'abbé venait recevoir celui que le ciel

lui envoyait; après s'être prosterné à ses pieds, il le conduisait à

l'oratoire: cet usage explique la destination de cette petite chapelle

située près de la porte. Après une courte prière, l'abbé confiait son

hôte au frère hospitalier, chargé de s'informer de ses besoins, de

pourvoir à sa nourriture, à celle de sa monture s'il était à cheval. Une

écurie F était à cet effet placée près de la grande porte intérieure E.

Les hôtes mangeaient ordinairement avec l'abbé, qui avait pour cela une

table séparée de celle des frères. Après les complies, deux frères

_semainiers_, désignés chaque dimanche au chapitre pour cet office,

venaient laver les pieds du voyageur.

De la première entrée on accédait dans une cour A, autour de laquelle

étaient placées des granges, des écuries, étables, etc., puis un grand

bâtiment G, contenant des celliers et le logement des frères convers qui

ne se trouvaient pas ainsi dans l'enceinte réservée aux religieux

profès. En H était le logement de l'abbé et des hôtes, également au

dehors du cloître; en N l'église, à laquelle les frères convers et les

hôtes accédaient par une porte particulière en S. B le grand cloître; K

le réfectoire; I la cuisine; M les dortoirs et leur escalier L; C le

petit cloître, et P les cellules des copistes, comme à Clairvaux, avec

la bibliothèque au-dessus; R la grande infirmerie, pour les vieillards

incapables de se livrer aux travaux actifs, et les malades. Une enceinte

enveloppait tous les bâtiments, les jardins et cours d'eau destinés à

leur arrosage. On voit qu'ici l'article de la constitution de l'ordre

concernant la disposition des bâtiments était scrupuleusement exécuté.

Sur l'église, une seule flèche, de modeste apparence, élevée au centre

du transsept, suffisait au petit nombre de cloches nécessaires au

monastère; mais à Cîteaux l'abside était terminée carrément, et en cela

le choeur de l'église de Clairvaux, bâti pendant la seconde moitié du

XIIe siècle, différait de l'abbaye mère.

L'abbaye de Pontigny, fondée en 1114, un an avant celle de Clairvaux,

dans une vallée du diocèse d'Auxerre, jusqu'alors inculte et déserte,

paraît avoir adopté la seconde, vers la fin du XIIe siècle dans le plan

de son église, une abside avec chapelles carrées rayonnantes; voici (8)

le plan de cette abbaye. De même qu'à Clairvaux et qu'à Cîteaux le

transsept possède quatre chapelles carrées. L'église A est précédée d'un

porche bas, s'ouvrant en dehors par une suite d'arcades. Ici le grand

cloître C est situé au nord de l'église, mais cette disposition peut

s'expliquer par la situation du terrain. Il fallait que les services du

monastère fussent, conformément aux usages de Cîteaux, à proximité de la

petite rivière qui coule de l'_est_ à l'_ouest_, et l'église ne pouvait

être bâtie sur la rive droite de ce cours d'eau, parce qu'elle est

vaseuse, tandis que la rive gauche donne un bon sol, dès lors le cloître

devant être forcément entre l'église et ce cours d'eau, ne pouvait être

bâti qu'au nord de la nef. D'ailleurs, le climat est beaucoup moins rude

à Pontigny qu'à Clairvaux et Cîteaux, et l'orientation méridionale du

cloître était moins nécessaire. B est l'oratoire primitif qui avait été

conservé; D la salle du chapitre; E le grand réfectoire; F la cuisine et

ses dépendances avec sa petite cour séparée sur le cours d'eau; G le

chauffoir; H le noviciat; I les pressoirs; K la sacristie; L des granges

avec les logements des frères convers à proximité, en dehors de la

clôture des religieux, comme à Cîteaux et à Clairvaux. Le logement de

l'abbé et des hôtes, ainsi que les dépendances étaient à l'ouest proche

de la première entrée du monastère. M la chapelle de Saint-Thomas Becket

qui fut, comme chacun sait, obligé de se réfugier à Pontigny. Un grand

bassin aux ablutions était placé au milieu du cloître. De vastes jardins

entouraient cet établissement, et s'étendaient à l'_est_ de l'église.

Comparativement à Cîteaux et à Clairvaux, Pontigny est un monastère de

second ordre, et cependant sa filiation s'étendait en France, en Italie,

en Hongrie, en Pologne et en Angleterre; trente maisons étaient placées

sous sa juridiction, toutes fondées de 1119 à 1230. Parmi ces maisons

nous citerons celles de Condom, de Châblis, du Pin, de Cercamp, de

Saint-Léonard en France; de San-Sebastiano, de Saint-Martin de Viterbe

en Italie; de Sainte-Croix, de Zam, de Kiers en Hongrie, etc., etc.

Il ne paraît pas que l'abbaye de Pontigny ait jamais été entourée de

fortes murailles comme sa mère Cîteaux, et ses soeurs Clairvaux et

Morimond; c'était là un établissement presque exclusivement agricole,

nous n'y trouvons plus ce petit cloître réservé aux travaux littéraires;

pas d'école, pas de cellules pour les copistes, pas de grande

bibliothèque. Les moines de Pontigny, en effet, convertirent bientôt la

vallée déserte et marécageuse où ils s'étaient établis en un riche

territoire qui est devenu l'une des vallées les plus fertiles de

l'Auxois; ils possédaient 2895 arpents de bois, ils avaient planté des

vignes à Châblis, à Pontigny, à Saint-Bris; entretenaient 40 arpents de

beaux prés, trois moulins, une tuilerie, et de nombreux domaines[85].

Comme Pontigny, l'abbaye des Vaux-de-Sernay dans le diocèse de Paris

était un établissement purement agricole; fondé en 1128 (9), il n'avait

pas l'importance des établissements de Clairvaux, de Morimond, de

Pontigny, mais on trouve dans ce plan la simplicité d'ordonnance et la

régularité des édifices enfantés par Cîteaux; toujours les quatre

chapelles ouvertes à l'est dans le transsept, et comme à Cîteaux une

abside carrée. En A est l'église; en B le cloître; en C le réfectoire,

disposé perpendiculairement au cloître conformément au plan de Cîteaux

et contrairement aux usages monastiques adoptés par les autres règles.

La cuisine et le chauffoir étaient à proximité.

Le grand bâtiment qui prolonge le transsept contenait au rez-de-chaussée

la salle du chapitre, la sacristie, parloirs, etc.; au bout, des

latrines; au-dessus, le dortoir. Près de l'entrée, comme à Pontigny, il

existe une grange considérable; en E un moulin. Le colombier D, que nous

avons réuni à ce plan, se trouve éloigné du cloître dans les vastes

dépendances qui entourent l'abbaye[86]. Mais voici maintenant une abbaye

de troisième classe de l'ordre de Cîteaux, c'est Fontenay près Montbard

(9 bis). L'église A est d'une extrême simplicité comme construction, son

abside est carrée, sans chapelles, et quatre chapelles carrées s'ouvrent

seulement sur le transsept; cette disposition apparaît toujours, comme

on le voit, dans les églises de la règle de Cîteaux, ainsi que le porche

fermé en avant de la nef. Le cloître C est placé au midi, le cours d'eau

H étant de ce côté de l'église. En F est la salle capitulaire, à la

suite le réfectoire, les cuisines et le chauffoir avec sa cheminée; en D

sont les dortoirs; mais ces constructions ont été relevées au XVe

siècle. Dans l'origine le dortoir était placé, suivant l'usage, à la

suite du transsept de l'église, afin de faciliter aux moines l'accès du

choeur pour les offices de nuit. Le long du ruisseau sont établis des

granges, celliers, etc. La porte est en E avec les étables et écuries.

Les autres services de cet établissement ont disparu aujourd'hui. Le

monastère de Fontenay est situé dans un vallon resserré, sauvage, et de

l'aspect le plus pittoresque; des étangs considérables, retenus par les

moines en amont du couvent à l'_est_, servent encore aujourd'hui à faire

mouvoir de nombreuses usines, telles que moulins, fouleries, scieries,

dans les bâtiments desquelles on rencontre quantité de fragments du XIIe

siècle. Fontenay était surtout un établissement industriel, comme

Pontigny était un établissement agricole. On trouve en amont du

monastère des traces considérables de mâchefer, ce qui donne lieu de

supposer que les moines avaient établi des forges autour de la maison

religieuse[87]. Nous avons vu plus haut que des métairies étaient

établies dans le voisinage des grandes abbayes pour la culture des

terres, qui bientôt vinrent augmenter les domaines des religieux. Ces

métairies conservaient leur nom primitif de _villæ_: c'étaient de

grandes fermes occupées par des frères convers et des valets sous la

direction d'un religieux qui avait le titre de frère hospitalier, car

dans ces _villæ_ comme dans les simples granges isolées même,

l'hospitalité était assurée au voyageur attardé; et à cet effet, une

lampe brûlait toute la nuit dans une petite niche pratiquée au-dessus ou

à côté de la porte de ces bâtiments ruraux, comme un fanal destiné à

guider le pèlerin, et à ranimer son courage[88].

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 1 - (A) · 第 26 / 47 段