À vingt ans, Hugues, sous Odilon, était déjà prieur à Cluny; il était

lié d'affection intime avec le moine Hildebrand. Hugues, fils de

Dalmace, comte de Semur en Brionnais, succéda à saint Odilon; Hildebrand

devint Grégoire VII. Tous deux, dans ces temps si voisins de la

barbarie, surent faire prédominer un grand principe, l'indépendance

spirituelle de l'Église. Grégoire VII triompha de Henri IV par le seul

ascendant de l'opinion publique et religieuse, et en mourant exilé, il

n'en assura pas moins le trône pontifical sur des bases inébranlables;

saint Hugues sut rester l'ami des deux rivaux qui remplirent le XIe

siècle de leurs luttes. Il est le représentant de l'esprit monastique

arrivé à son apogée, dans un siècle où l'esprit monastique seul était

capable, par son unité, son indépendance, ses lumières, et l'ordre qui

le dirigeait, de civiliser le monde. Que ceux qui reprochent aux

bénédictins leurs immenses richesses, leur prépondérance, leur esprit de

propagande, et l'omnipotence qu'ils avaient su acquérir, se demandent si

tous ces biens terrestres et intellectuels eussent été alors plus

utilement placés pour l'humanité en d'autres mains? Était-ce la

féodalité séculière sans cesse divisée, guerroyante, barbare, ignorante;

était-ce le peuple qui se connaissait à peine lui-même; était-ce la

royauté dont le pouvoir contesté s'appuyait tantôt sur le bras séculier,

tantôt sur l'ascendant des évêques, tantôt sur le peuple des villes, qui

pouvaient ainsi réunir en un faisceau toutes les forces vitales d'un

pays, les coordonner, les faire fructifier, les conserver et les

transmettre intactes à la postérité? Non, certes; les ordres religieux,

voués au célibat, réunis sous une règle commune, attachés par des voeux

inviolables et sacrés, prenant pour base la charité, étaient seuls

capables de sauver la civilisation, de prendre en tutelle les grands et

les peuples pendant cette minorité des nations. Les ordres religieux au

XIe siècle ont acquis cette immense influence et ce pouvoir ne relevant

que d'un chef spirituel, parce que grands et peuples comprenaient

instinctivement la nécessité de cette tutelle sans laquelle tout fût

retombé dans le chaos. Par le fait, au XIe siècle, il n'y avait que deux

ordres en Europe, l'ordre militaire et l'ordre religieux; et comme dans

ce monde, les forces morales finissent toujours par l'emporter sur la

force matérielle lorsqu'elle est divisée, les monastères devaient

acquérir plus d'influence et de richesses que les châteaux; ils avaient

pour eux l'opinion des peuples qui, à l'ombre des couvents, se livraient

à leur industrie, cultivaient leurs champs avec plus de sécurité que

sous les murs des forteresses féodales; qui trouvaient un soulagement à

leurs souffrances morales et physiques dans ces grands établissements où

tout était si bien ordonné, où la prière et la charité ne faisaient

jamais défaut; lieu d'asile pour les âmes malades, pour les grands

repentirs, pour les espérances déçues, pour le travail et la méditation,

pour les plaies incurables du coeur, pour la faiblesse et la pauvreté;

dans un temps où la première condition de l'existence mondaine était une

taille élevée, un bras pesant, des épaules capables de porter la cotte

d'armes. Un siècle plus tard, Pierre le Vénérable, dans une réponse à

saint Bernard, explique mieux que nous ne saurions le faire les causes

de la richesse de Cluny. «Tout le monde sait, dit-il, de quelle manière

les maîtres séculiers traitent leurs serfs et leurs serviteurs. Ils ne

se contentent pas du service usuel qui leur est dû; mais ils

revendiquent sans miséricorde les biens et les personnes, les personnes

et les biens. De là, outre les cens accoutumés, ils les surchargent de

services innombrables, de charges insupportables et graves, trois ou

quatre fois par an, et toutes les fois qu'ils le veulent. Aussi voit-on

les gens de la campagne abandonner le sol et fuir en d'autres lieux.

Mais, chose plus affreuse! ne vont-ils pas jusqu'à vendre pour de

l'argent les hommes que Dieu a rachetés au prix de son sang? Les moines,

au contraire, quand ils ont des possessions, agissent bien d'autre

sorte. Ils n'exigent des colons que les choses dues et légitimes; ils ne

réclament leurs services que pour les nécessités de leur existence; ils

ne les tourmentent d'aucune exaction, ils ne leur imposent rien

d'insupportable; s'ils les voient nécessiteux, ils les nourrissent de

leur propre substance. Ils ne les traitent pas en esclaves, en

serviteurs, mais en frères... Et voilà pourquoi les moines sont

propriétaires à aussi bon titre, à meilleur titre même que les laïques.»

Il faut donc voir dans l'immense importance de Cluny, au XIe siècle, un

mouvement national, un commencement d'ordre et de raison, après les

déréglements et le pillage. Saint Hugues, en effet, participe à toutes

les grandes affaires de son siècle, comme le feront plus tard l'abbé

Suger et saint Bernard lui-même. Saint Hugues n'est pas seulement occupé

de réformer des monastères et de les soumettre à la règle de Cluny, de

veiller à ce que l'abbaye mère croisse en grandeur et en richesses, à ce

que ses priviléges soient maintenus, il est mêlé à tous les événements

importants de son siècle; les rois et les princes le prennent pour

arbitre de leurs différends. Alphonse VI, roi de Castille, qui

professait pour lui la plus vive amitié, le charge de fonder deux

monastères clunisiens en Espagne, il contribue à la construction de la

grande église mère commencée par Hugues. Guillaume le Conquérant

sollicite l'abbé de Cluny de venir gouverner les affaires religieuses de

l'Angleterre. D'antiques abbayes deviennent, pendant le gouvernement de

saint Hugues, des dépendances de Cluny; ce sont celles de Vézelay, de

Saint-Gilles, Saint-Jean d'Angély, Saint-Pierre de Moissac, Maillezais,

Saint-Martial de Limoges, Saint-Cyprien de Poitiers, Figeac,

Saint-Germain d'Auxerre, Saint-Austre-moine de Mauzac, et Saint-Bertin

de Lille; tout en conservant leur titre d'abbé, les supérieurs de ces

établissements religieux sont nommés par l'abbé général. «Déjà, cinq ans

auparavant, saint Hugues ne consentait à se charger du monastère de

Lézat qu'à la condition que l'élection de l'abbé lui serait abandonnée

et à ses successeurs après lui. En pareille circonstance, dit Mabillon,

il mettait toujours cette condition, _afin_, comme l'exprime la charte,

_de ne point travailler en vain, et dans la crainte que le monastère

réformé ne vînt bientôt à retomber dans un état pire que le

premier_[63].» Saint Hugues fonde le monastère de la Charité-sur-Loire;

de son temps Cluny était un véritable royaume, «sa domination s'étendait

sur trois cent quatorze monastères et églises, l'abbé général était un

prince temporel qui, pour le spirituel, ne dépendait que du saint-siège.

Il battait monnaie sur le territoire même de Cluny, aussi bien que le

roi de France dans sa royale cité de Paris[64]...»

Pour gouverner des établissements répartis sur tout le territoire

occidental de l'Europe, des assemblées de chapitres généraux sont

instituées; à des époques rapprochées et périodiques, on verra de tous

les points de l'Italie, de l'Allemagne, de la France, de l'Aquitaine, de

l'Espagne, du Portugal, de l'Angleterre, de la Hongrie, de la Pologne,

accourir à la voix de l'abbé les supérieurs et délégués des monastères.

«Saint Benoît voulait que, dans les affaires importantes, l'abbé

consultât toute la communauté. Cette sage précaution, cette espèce de

liberté religieuse sera transportée en grand dans l'immense congrégation

de Cluny. Au chapitre général, on discutera des intérêts et des besoins

spirituel du cloître, comme les conciles font les intérêts et les

besoins de l'Église. On rendra compte de l'état de chaque communauté;

toutes seront groupées par provinces monastiques, et le chapitre

général, avant de se séparer, nommera deux _visiteurs_ pour chacune de

ces provinces. Leur devoir sera d'y aller assurer l'exécution des

mesures décrétées dans le chapitre général, de voir de près l'état des

choses, d'entendre et d'accueillir au besoin les plaintes des faibles,

et d'y régler toutes choses pour le bien de la paix[65].»

Ainsi, politiquement, Cluny donnait l'exemple de l'organisation centrale

qui, plus tard, sera suivie par les rois. Mais non content de cette

surveillance exercée par des visiteurs, nommés en chapitre général,

Hugues veut voir par lui-même; nous le suivons tour à tour sur tous les

points de l'Europe où sont établies des filles de Cluny, il fait rédiger

les coutumes de son monastère par un de ses savants disciples,

Bernard[66]; il fonde à Marcigny un couvent de femmes, dans lequel

viennent bientôt se réfugier un grand nombre de dames illustres,

Mathilde de Bergame et Gastonne de Plaisance; Véraise et Frédoline, du

sang royal d'Espagne; Marie, fille de Malcolm d'Écosse; la soeur de saint

Anselme de Cantorbéry; Adèle de Normandie, fille de Guillaume le

Conquérant; Mathilde, veuve d'Étienne de Blois; Hermingarde de Boulogne,

soeur de cette princesse, et Émeline de Blois, sa fille. Parmi tant de

personnages, Aremburge de Vergy, mère de saint Hugues, vient aussi se

retirer au monastère de Marcigny. En Angleterre, en Flandre, et jusqu'en

Espagne, cette nouvelle communauté eut bientôt des églises et des

prieurés sous sa dépendance.

Rien de comparable à ce mouvement qui se manifeste au XIe siècle en

faveur de la vie religieuse régulière. C'est qu'en effet là seulement,

les esprits d'élite pouvaient trouver un asile assuré et tranquille, une

existence intellectuelle, l'ordre et la paix. La plupart des hommes et

des femmes qui s'adonnaient à la vie monastique n'étaient pas sortis des

classes inférieures de la société, mais, au contraire, de ses hautes

régions. C'est la tête du pays qui se précipitait avec passion dans

cette voie, comme la seule qui pût conduire, non-seulement à la

méditation et aux inspirations religieuses, mais au développement de

l'esprit, qui pût ouvrir un vaste champ à l'activité de l'intelligence.

Mais une des grandes gloires des ordres religieux, gloire trop oubliée

par des siècles ingrats, ç'a été le défrichement des terres, la

réhabilitation de l'agriculture, abandonnée depuis la conquête des

barbares aux mains de colons ou de serfs avilis. Aucune voix ne s'éleva

à la fin du siècle dernier pour dire que ces vastes et riches propriétés

possédées par les moines avaient été des déserts arides, des forêts

sauvages, ou des marais insalubres qu'ils avaient su fertiliser. Certes,

après l'émancipation du tiers état, l'existence des couvents n'avait

plus le degré d'utilité qu'ils acquirent du Xe au XIIe siècle; mais à

qui les classes inférieures de la société, dans l'Europe occidentale,

devaient-elles leur bien-être et l'émancipation qui en est la

conséquence, si ce n'est aux établissements religieux de Cluny et de

Cîteaux[67]?

De nos jours on a rendu justice aux bénédictins, et de graves autorités

ont énuméré avec scrupule les immenses services rendus à l'agriculture

par les établissements clunisiens et cisterciens; partout où Cluny ou

Cîteaux fondent une colonie, les terres deviennent fertiles, les marais

pestilentiels se changent en vertes prairies, les forêts sont aménagées,

les coteaux arides se couvrent de vignobles. Qui ne sait que les

meilleurs bois, les moissons les plus riches, les vins précieux

proviennent encore aujourd'hui des terres dont les moines ont été

dépossédés? À peine l'oratoire et les cellules des bénédictins

étaient-ils élevés au milieu d'un désert, que des chaumières venaient se

grouper alentour, puis à mesure que l'abbaye ou le prieuré

s'enrichissait, le hameau devenait un gros village, puis une bourgade,

puis une ville. Cluny, Paray-le-Monial, Marcigny-les-Nonains, Charlieu,

Vézelay, Clairvaux, Pontigny, Fontenay, Morimond, etc., n'ont pas une

autre origine. La ville renfermait des industriels instruits par les

moines; des tanneurs, des tisserands, des drapiers, des corroyeurs

livraient à l'abbaye, moyennant salaire, les produits fabriqués de ses

troupeaux, sans craindre le chômage, la plaie de nos villes

manufacturières modernes; leurs enfants étaient élevés gratuitement à

l'abbaye, les infirmes et les vieillards soignés dans des maisons

hospitalières bien disposées et bien bâties; souvent les monastères

élevaient des usines pour l'extraction et le façonnage des métaux;

c'étaient alors des forgerons, des chaudronniers, des orfévres même qui

venaient se grouper autour des moines, et s'il survenait une année de

disette, si la guerre dévastait les campagnes, les vastes greniers de

l'abbaye s'ouvraient pour les ouvriers sans pain; la charité alors ne se

couvrait pas de ce manteau froid de nos établissements modernes, mais

elle accompagnait ses dons de paroles consolantes, elle était toujours

là présente, personnifiée par l'Église. Non contente de donner le

remède, elle l'appliquait elle-même, en suivait les progrès, connaissait

le malade, sa famille, son état, et le suivait jusqu'au tombeau. Le

paysan de l'abbaye était attaché à la terre, comme le paysan du seigneur

séculier, mais par cela même, loin de se plaindre de cet état, voisin de

l'esclavage politiquement parlant, il en tirait protection et assistance

perpétuelle pour lui et ses enfants. Ce que nous avons vu établi au IXe

siècle dans l'enceinte d'une _villa_ (voy. le plan de l'abbaye de

Saint-Gall) s'étendait, au XIe siècle, sur un vaste territoire, ou

remplissait les murs d'une ville. Dire que cet état de choses ne

comportait aucun abus serait une exagération; mais au milieu d'une

société divisée et désordonnée comme celle du XIe siècle, il est certain

que les établissements monastiques étaient un bien immense, le seul

praticable. Ce n'est pas tout, les monastères, dans un temps où les

routes étaient peu sûres, étaient un refuge assuré pour le voyageur, qui

jamais ne frappait en vain à la porte des moines. Ceux qui ont visité

l'Orient savent combien est précieuse l'hospitalité donnée par les

couvents à tous venants, mais combien devait être plus efficace et plus

magnifique surtout, celle que l'on trouvait dans des maisons comme

Cluny, comme Clairvaux. À ce propos qu'on nous permette de citer ici un

passage d'Udalric[68]: «Comme les hôtes à cheval étaient reçus par le

_custode_ ou _gardien de l'hôtellerie_, ainsi les voyageurs à pied

l'étaient par l'aumônier. À chacun, l'aumônier distribuait une livre de

pain et une mesure suffisante de vin. En outre, à la mort de chaque

frère, on distribuait, pendant trente jours, sa portion au premier

pauvre qui se présentait. On lui donnait en sus de la viande comme aux

hôtes, et à ceux-ci un denier au moment du départ. Il y avait tous les

jours dix-huit prébendes ou portions destinées aux pauvres du lieu,

auxquels on distribuait en conséquence une livre de pain; pour pitance,

des fèves quatre jours la semaine, et des légumes les trois autres

jours. Aux grandes solennités, et vingt-cinq fois par an, la viande

remplaçait les fèves. Chaque année, à Pâques, on donnait à chacun d'eux

neuf coudées d'étoffe de laine, et à Noël une paire de souliers. Six

religieux étaient employés à ce service, le majordome, qui faisait la

distribution aux pauvres et aux hôtes, le portier de l'aumônerie; deux

allaient chaque jour au bois, dans la forêt, avec leurs ânes; les deux

autres étaient chargés du four. On distribuait des aumônes

extraordinaires à certains jours anniversaires et en mémoire de quelques

illustres personnages, tels que saint Odilon, l'empereur Henri, le roi

Ferdinand (fils de Sanche le Grand roi de Castille et de Léon, mort le

27 décembre 1065) et son épouse, et les rois d'Espagne. Chaque semaine,

l'aumônier lavait les pieds à trois pauvres, avec de l'eau chaude en

hiver, et il leur donnait à chacun une livre de pain et la pitance. En

outre, chaque jour, on distribuait douze tourtes, chacune de trois

livres, aux orphelins et aux veuves, aux boiteux et aux aveugles, aux

vieillards et à tous les malades qui se présentaient. C'était encore le

devoir de l'aumônier de parcourir, une fois la semaine, le territoire de

l'abbaye, s'informant des malades, et leur remettant du pain, du vin, et

tout ce qu'on pouvait avoir de meilleur.» Udalric ajoute plus loin que

l'année où il écrivit ses coutumes, on avait distribué deux cent

cinquante jambons, et fait l'aumône à dix-sept mille pauvres. Chaque

monastère dépendant de Cluny imitait cet exemple selon ses moyens. Si

nous ajoutons à ces occupations, toutes charitables, l'activité

extérieure des moines de Cluny, leur influence politique et religieuse,

les affaires considérables qu'ils avaient à traiter, la gestion

spirituelle et temporelle de leurs domaines et des prieurés qui

dépendaient de l'abbaye mère, l'enseignement de la jeunesse, les travaux

littéraires du cloître, et enfin l'accomplissement de nombreux devoirs

religieux de jour et de nuit, on ne s'étonnera pas de l'importance

qu'avait acquise cette maison à la fin du XIe siècle, véritable

gouvernement qui devait tout attirer à lui, grands et petits, influence

morale et richesses. C'est alors aussi que la construction de la grande

église est commencée.

Du temps de saint Hugues, l'église de Cluny ne suffisait plus au nombre

des moines; cet abbé entreprit, en 1089, de la reconstruire; la légende

dit que saint Pierre en donna le plan au moine Gauzon pendant son

sommeil. C'était certainement l'église la plus vaste de l'Occident.

Voici (2) le plan de l'abbaye telle qu'elle existait encore[69] à la fin

du siècle dernier; malheureusement à cette époque déjà, comme dans la

plupart des grands monastères de bénédictins, les bâtiments claustraux

avaient été presque entièrement reconstruits, mais l'église était

intacte. Commencée par la partie du choeur sous saint Hugues, elle ne fut

dédiée qu'en 1131. Le narthex ne fut achevé qu'en 1220. A était l'entrée

du monastère, fort belle porte du XIIe siècle à deux arcades qui existe

encore. En avant de l'église en R, cinq degrés conduisaient dans une

sorte de parvis au milieu duquel s'élevait une croix de pierre, puis on

trouvait un grand emmarchement interrompu par de larges paliers qui

descendait à l'entrée du narthex, flanqué de deux tours carrées; la tour

méridionale était le siége de la justice, la prison; celle du nord était

réservée à la garde des archives. Il ne semble pas que les églises

clunisiennes aient été précédées de porches de cette importance avant le

XIIe siècle. Le narthex B de Cluny datait des premières années du XIIIe

siècle, ceux de la Charité-sur-Loire et de Vézelay ont été bâtis au

XIIe. À Vézelay, cependant, il existait un porche construit en même

temps que la nef à la fin du XIe siècle ou au commencement du XIIe, mais

il était bas et peu profond. Il est difficile de savoir exactement à

quel usage cette avant-nef était destinée; une nécessité absolue avait

dû forcer les religieux de la règle de Cluny, vers le milieu du XIIe

siècle, d'adopter cette disposition, car elle se développe tout à coup,

et prend une grande importance. À Cluny, à la Charité, à Vézelay, le

narthex est une véritable église avec ses collatéraux, son triforium,

ses deux tours. À Vézelay, le triforium se retourne au-dessus de la

porte d'entrée de la nef intérieure, et devient ainsi une véritable

tribune sur laquelle avait été placé un autel au XIIe siècle dans la

niche centrale formant originairement l'une des baies éclairant le

pignon occidental (voy. ARCHITECTURE RELIGIEUSE, fig. 22). Ce vestibule

était-il destiné à contenir la suite des nobles visiteurs qui étaient

reçus par les moines, ou les nombreux pèlerins qui se rendaient à

l'abbaye à certaines époques de l'année? Était-il un narthex réservé

pour les pénitents? Cette dernière hypothèse nous paraîtrait la plus

vraisemblable; un texte vient l'appuyer; dans l'ancien pontifical de

Châlon-sur-Saône, si voisin de Cluny, on lisait: «Dans quelques églises,

le prêtre, par ordre de l'évêque, célèbre la messe sur un autel

très-rapproché des portes du temple, pour les pénitents placés devant le

portail de l'église[70].» À Cluny même, près la porte d'entrée à gauche,

dans le vestibule, on voyait encore, avant la révolution, une table de

pierre de quatre pieds de long sur deux pieds et demi de large, qui

pouvait passer pour un autel du XIIe siècle[71].

Du vestibule on entrait dans la grande église par une porte plein cintre

dont le linteau représentait probablement, comme à Moissac, les

vingt-quatre vieillards de la vision de saint Jean[72], bien que les

descriptions ne relatent que vingt-trois figures. Au-dessus, dans le

tympan, était sculpté de dimension colossale, comme aussi dans le tympan

de la porte méridionale de l'abbaye de Moissac, le Christ assis tenant

l'Évangile et bénissant; autour de lui étaient les quatre évangélistes

et quatre anges supportant l'auréole ovoïde dont il était entouré. La

nef immense était bordée de doubles collatéraux comme l'église

Saint-Bernin de Toulouse; elle était voûtée en berceau plein cintre.

Au-dessus de la porte d'entrée, dans l'épaisseur du mur séparant le

narthex de la nef, et formant un encorbellement de 2m,00 à l'intérieur,

était pratiquée une chapelle dédiée à saint Michel, à laquelle on

arrivait par deux escaliers à vis. Nous avons vu qu'à l'abbaye de

Saint-Gall (fig. 1) une petite chapelle circulaire, élevée au-dessus du

sol, était également dédiée à saint Michel. À Vézelay, à la cathédrale

d'Autun, c'est une niche qui surmonte le portail et dans laquelle

pouvait être placé un autel. Il semblerait que cette disposition

appartînt aux églises clunisiennes; en tous cas elle mérite d'être

mentionnée, car nous la retrouvons à Saint-Andoche de Saulieu; dans

l'église de Montréal, près Avallon, sous forme de tribune avec son autel

encore en place (voy. TRIBUNE). Mais ce qui caractérise la grande église

de Cluny, c'est ce double transsept dont aucune église en France ne nous

donne d'exemple. En D était l'autel principal, en E l'autel de _retro_,

en F le tombeau de saint Hugues, mort en 1109. La grande quantité de

religieux qui occupaient Cluny à la fin du XIe siècle explique cette

disposition du double transsept; en effet les stalles devaient s'étendre

depuis l'entrée du transsept oriental jusque vers le tombeau du pape

Gélase, en G, et fermaient ainsi les deux croisillons de la première

croisée. Le second transsept devait être réservé au culte, à l'entrée

comme à la sortie des religieux; et les deux croisillons du premier

transsept, derrière les stalles, étaient destinés au service des quatre

chapelles ouvertes à l'est, peut-être aussi aux hôtes nombreux que

l'abbaye était souvent obligée de loger, soit pendant les grandes

assemblées, lors des séjours des papes et des personnages souverains. Du

côté du midi était un immense cloître entouré de bâtiments dont on

retrouve des traces encore aujourd'hui en O et en I.--K, L, étaient les

deux abbatiales reconstruites à la fin du XVe siècle et au commencement

du XVIe; M une boulangerie qui subsiste encore; S, N, les bâtiments

rebâtis au commencement du siècle dernier sur l'emplacement des

constructions primitives; P la paroisse; T la rue longeant la clôture de

l'abbaye; V les jardins avec de grands viviers. Une chronique de

l'abbaye fait remonter au gouvernement de saint Hugues «la construction

d'un immense réfectoire, au midi du cloître. Ce réfectoire, long de cent

pieds et large de soixante, contenait six rangs de tables, sans compter

trois autres tables transversales, destinées aux fonctionnaires de la

communauté. Il était orné de peintures qui retraçaient les histoires

mémorables de l'ancien et du Nouveau Testament, les portraits des

principaux fondateurs et bienfaiteurs de l'abbaye. À l'un des bouts une

grande peinture représentait le jugement dernier[73].» Cet usage de

peindre la scène du jugement dernier dans les réfectoires de la règle de

Cluny était fréquent; il y a quelque temps que l'on voyait les traces

d'une de ces représentations dans le réfectoire de l'abbaye de Moissac,

détruit aujourd'hui pour donner passage au chemin de fer de Bordeaux à

Toulouse.

La ville de Cluny, qui est bâtie au midi de l'abbaye sur le rampant d'un

coteau s'inclinant vers l'église, renferme encore une grande quantité de

charmantes maisons des XIIe et XIIIe siècles; elle fut entourée de murs

vers la fin du XIIe siècle par les abbés, et pour reconnaître ce

service, la ville s'engagea dès lors à payer des dîmes au monastère.

Outre les deux tours du narthex, l'église de Cluny possédait trois

clochers posés à cheval sur son premier transsept et un clocher sur le

centre de la deuxième croisée, que l'on désignait sous le nom de

_clocher des lampes_, parce qu'il contenait à sa base les couronnes de

lumières qui brûlaient perpétuellement au-dessus du grand autel. Il

n'est pas douteux que l'abbaye ne fût entourée de murs fortifiés avant

la construction des murs de la ville, et lorsque celle-ci faisait, pour

ainsi dire, partie du monastère. La curieuse abbaye de Tournus, dont

nous donnons ici le plan (3), était entourée de murs continuant les

remparts de la ville du côté nord et possédant ses défenses

particulières du côté du midi dans la cité même[74]. Une charte de

Charles le Chauve désigne ainsi Tournus: «_Trenorchium castrum,

Tornutium villa, et cella Sancti Valeriani_» le château, la ville de

Tournus, et l'enceinte sacrée de Saint-Valérian. Ces divisions étaient

fréquentes au moyen âge, et lorsque les monastères étaient voisins de

villes, soit parce qu'ils s'étaient établis proche de cités déjà

existantes, soit parce que successivement des habitations laïques

s'étaient agglomérées près d'eux, ils avaient toujours le soin de

conserver un côté découvert donnant sur la campagne, ne se laissant pas

entourer de toutes parts. À Paris, l'abbaye Saint-Germain des Prés

possédait une vaste étendue de terrains situés à l'ouest du monastère,

et il fallut que la ville s'étendît singulièrement pour déborder ces

prés qui se prolongeaient jusqu'au delà de la rue du Bac. L'abbaye de

Moissac avait son enceinte fortifiée, séparée de l'enceinte de la ville

par une rue commune. Il en était de même à l'abbaye Saint-Remy de Reims,

à celle de Saint-Denis; les abbayes de la Trinité, de Saint-Étienne, à

Caen (4), se trouvaient dans une situation analogue[75]. Il arrivait

souvent aussi que les monastères bâtis à une certaine distance de villes

populeuses étaient peu à peu gagnés par les constructions particulières;

alors, au moment des guerres, on englobait les enceintes de ces

monastères dans les nouvelles fortifications des villes; c'est ainsi

qu'à Paris, le prieuré de Saint-Martin des Champs, les Chartreux, le

Temple, les Célestins, l'abbaye Sainte-Geneviève, Saint-Germain des

Prés, les Blancs-Manteaux, furent successivement compris dans l'enceinte

de la ville, quoique ces établissements eussent été originairement

élevés _extra muros_.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 1 - (A) · 第 25 / 47 段