Ce n'était donc ni par ignorance ni par négligence que les architectes

du XIIIe siècle construisaient mal, quand ils construisaient mal,

puisqu'ils ont élevé des édifices irréprochables comme construction,

mais bien parce qu'ils étaient dominés par un besoin moral n'admettant

aucune objection, et la preuve en est dans cette quantité innombrable

d'églises de second ordre, de collégiales, de paroisses où la pénurie

des ressources a produit des édifices d'une grande sobriété

d'ornementation, mais où l'art du constructeur apparaît d'autant plus

que les procédés sont plus simples, les matériaux plus grossiers ou de

qualité médiocre. Par cela même que beaucoup de ces édifices construits

avec parcimonie sont parvenus jusqu'à nous, après avoir traversé plus de

six siècles, on leur reproche leur pauvreté, on accuse leurs

constructeurs! mais s'ils étaient tombés, si les cathédrales de

Chartres, de Reims ou d'Amiens étaient seules debout aujourd'hui, ces

constructeurs seraient donc irréprochables? (voy. CONSTRUCTION, ÉGLISE.)

Dans notre siècle, l'unité politique et administrative fait converger

toutes les ressources du pays vers un but, suivant les besoins du temps,

et cependant nous sommes témoins tous les jours de l'insuffisance de ces

ressources lorsqu'il s'agit de satisfaire à de grands intérêts, tels que

les chemins de fer par exemple. Mais au XIIe siècle, le pays morcelé par

le système féodal, composé de provinces, les unes pauvres, les autres

riches, les unes pleines d'activité et de lumières, les autres adonnées

à l'agriculture, et ne progressant pas, ne pouvait agir avec ensemble;

il fallait donc que l'effort de l'épiscopat fût immense pour réunir des

ressources qui lui permissent d'ériger en cinquante années des

cathédrales sur des plans d'une étendue à laquelle on n'était pas arrivé

jusqu'alors, et d'une richesse, comme art, supérieure à tout ce que l'on

avait vu. De même qu'au XIe siècle le grand développement pris par les

établissements religieux avait influé sur toutes les constructions

religieuses de cette époque; de même, au commencement du XIIIe siècle,

les grandes entreprises des évêques se reflétaient sur les édifices

religieux de leurs diocèses. Au XIe siècle, les églises monastiques

avaient servi de modèles aux églises collégiales, aux paroisses et même

aux cathédrales; au XIIIe siècle, ce sont à leur tour les cathédrales

qui imposent les dispositions de leurs plans, leur système de

construction et de décoration aux églises collégiales, paroissiales et

monastiques. Le but de l'épiscopat se trouvait ainsi rempli, et son

influence morale prédominait en même temps que l'influence matérielle

des édifices qu'il s'était mis à construire avec tant d'ardeur, et au

prix d'énormes sacrifices. Ces grands monuments sont donc pour nous

respectables sous le point de vue de l'art, et comme l'une des

productions les plus admirables du génie humain, mais aussi parce qu'ils

rappellent un effort prodigieux de notre pays vers l'unité nationale. En

effet, à la fin du XIIe siècle, l'entreprise de l'épiscopat était

populaire. La puissance seigneuriale des abbés se trouvait attaquée par

la prédominance de la cathédrale. La noblesse séculière, qui n'avait pas

vu sans envie la richesse croissante des établissements monastiques,

leur immense influence morale, aidait les évêques dans les efforts

qu'ils faisaient pour soumettre les abbayes à leur juridiction. Les

populations urbaines voyaient dans la cathédrale (non sans raisons) un

monument national, comme une représentation matérielle de l'unité du

pouvoir vers laquelle tendaient toutes leurs espérances. Les églises

abbatiales étaient des édifices particuliers qui ne satisfaisaient que

le sentiment religieux des peuples, tandis que la cathédrale était le

sanctuaire de tous, c'était à la fois un édifice religieux et civil

(voy. CATHÉDRALE), où se tenaient de grandes assemblées, sorte de

_forum_ sacré qui devenait la garantie des libertés politiques en même

temps qu'un lieu de prières. C'était enfin le _monument_ par excellence.

Il n'est donc pas étonnant que les évêques aient pu réunir tout à coup

dans ces temps d'émancipation politique et intellectuelle, les

ressources énormes qui leur permettaient de rebâtir leurs cathédrales

sur tous les points du domaine royal. En dehors du domaine royal, la

cathédrale se développe plus lentement, elle le cède longtemps et

jusqu'à la fin du XIIIe siècle aux églises abbatiales. Ce n'est qu'à

l'aide de la prépondérance du pouvoir monarchique sur ces provinces, que

l'épiscopat élève les grands monuments religieux sur les modèles de ceux

du nord. Telles sont les cathédrales de Bordeaux, de Limoges, de

Clermont-Ferrand, de Narbonne, de Béziers, de Rodez, de Mende, de

Bayonne, de Carcassonne, et ces édifices sont de véritables exceptions,

des monuments exotiques, ne se rattachant pas aux constructions

indigènes de ces contrées.

Le midi de la France avait été livré à l'hérésie des Albigeois pendant

le XIIe siècle et une partie du XIIIe; son architecture religieuse était

restée stationnaire alors que dans le nord elle faisait de si rapides

progrès. La plupart des églises avaient été détruites pendant les

guerres civiles, résultat de la lutte des hérésiarques avec le

catholicisme, et il est difficile aujourd'hui de savoir, à cause de la

rareté des exemples, quelle était la marche suivie par cette

architecture. Parmi les monuments religieux antérieurs au XIIe siècle,

nous trouvons des plans qui rappellent les dispositions de ceux du

Poitou, d'autres qui ont les rapports les plus directs avec ceux de

l'Auvergne, telle est par exemple la grande église de Saint-Sernin de

Toulouse, la partie ancienne des cathédrales d'Auch et de Saint-Papoul;

d'autres enfin qui sont construits dans des données qui paraissent

appartenir au comté de Toulouse; ce sont ceux-là dont nous nous

occuperons particulièrement.

Nous avons vu que la plupart des édifices religieux du nord, du Poitou,

de l'Auvergne et de la Bourgogne procédaient de la basilique latine.

Dans une partie de l'Aquitaine et sur les bords du Rhin, par exception,

des églises avaient été élevées sans collatéraux. En Provence et sur le

territoire du comté de Toulouse, nous retrouvons, avant le XIIIe siècle,

des traces de monuments religieux qui procédaient d'une disposition

antique dont la basilique de Constantin à Rome est le type; c'est une

nef couverte par des voûtes d'arêtes, contre-butées par des contre-forts

intérieurs fermés par des berceaux plein cintre (48). Les cathédrales de

Marseille et de Fréjus, monuments presque antiques, ont encore conservé

cette donnée. Dans le comté de Toulouse, sauf la partie ancienne de la

cathédrale de Toulouse, qui date du XIIe siècle et qui est construite

d'après ce système, les autres édifices antérieurs aux guerres des

Albigeois n'existent plus; mais dès le XIIIe siècle, sitôt après les

désastres, nous voyons reproduire ce mode de bâtir les édifices

religieux. Dans la ville basse de Carcassonne, les deux églises élevées

par les habitants, sur l'ordre de saint Louis, reproduisent cette

disposition de nefs sans collatéraux avec contre-forts intérieurs

contre-butant la voûte principale; seulement alors la voûte en arcs

d'ogive a remplacé la voûte d'arête romaine, et les travées, beaucoup

moins larges que la nef, forment comme autant de chapelles entre les

contre-forts. Dans le mur de clôture qui ferme et surmonte les

chapelles, de longues fenêtres sont ouvertes qui éclairent l'intérieur

(49). Le sanctuaire de ces églises se composait, ou d'une seule abside,

telle est l'église de Montpezat (Tarn-et-Garonne), fin du XIIIe siècle

(50), ou de trois absides, une grande et deux petites, comme à

Carcassonne. La plupart de ces églises étaient précédées d'un porche

surmonté d'un seul clocher, placé dans l'axe de l'église. Pendant le

XIVe siècle, la grande cathédrale d'Alby fut construite d'après ce

système; seulement on établit deux étages de chapelles afin de renfermer

entièrement les contre-forts dans l'intérieur (51), et les voûtes en

arcs d'ogive des chapelles de premier étage, bandées sur les formerets

de la voûte de la nef, atteignirent son niveau. Les jours étaient pris

dans les murs de clôture des chapelles hautes par de longues et étroites

fenêtres. Au lieu de trois absides percées dans le mur de l'est, comme

dans les deux églises de Carcassonne, le choeur d'Alby se termine par

sept chapelles rayonnantes à double étage comme celles de la nef (voy.

CATHÉDRALE). Cette disposition est grandiose; la nef de Sainte-Cécile

d'Alby n'a pas moins de 17m, 70 dans oeuvre, mais il faut dire que, pour

le culte catholique, les grandes églises sans bas côtés ne sont pas

commodes. Rien dans ce grand vaisseau n'indique la place des fidèles,

celle du clergé; à Alby, on a dû établir, au XVIe siècle, un choeur fermé

par une élégante claire-voie de pierre, qui forme comme un bas côté

autour du sanctuaire; les chapelles sont petites. Ce monument, sans

collatéraux, sans transsept, dans lequel le sanctuaire est comme un

meuble apporté après coup, est plutôt une salle qu'une cathédrale

appropriée aux besoins du culte. Les chapelles du premier étage, qui

communiquent entre elles par de petites portes, n'ont pas d'utilité, ce

sont des tribunes qui ont l'inconvénient de reculer les jours, et

assombrissent par conséquent l'intérieur. Ce monument, bâti en briques,

a été couvert de peintures qui datent de la fin du XVe siècle et du

commencement du XVIe, cette décoration produit un grand effet, et

dissimule la lourdeur de ces voûtes qui, à cause de l'extrême largeur de

la nef, prennent leur naissance à moitié environ de la hauteur totale du

dans-oeuvre; les contre-forts renfermés à l'intérieur, par leur

projection, cachent les fenêtres et font paraître les piliers portant

les voûtes plats et maigres. Dépourvu de ses peintures, cet intérieur

serait froid, triste et lourd, et ne supporterait pas la comparaison

avec nos grandes cathédrales du nord. La cathédrale d'Alby produisit

quelques imitations, les églises abbatiales de Moissac, de

Saint-Bertrand de Comminges, entre autres; ce type ne dépassa pas le

territoire où il s'était développé, mais s'y perpétua jusqu'à l'époque

de la renaissance. Le midi de la France avait été épuisé par les guerres

religieuses pendant les XIIe et XIIIe siècles, il ne pouvait produire

que de pauvres édifices; en adoptant l'église à une seule nef, sans bas

côté, comme type de ses monuments religieux, il obéissait à la

nécessité, ces constructions étant beaucoup moins dispendieuses que nos

églises du nord, avec leurs transsepts, leurs collatéraux, leurs

chapelles rayonnantes autour du choeur, leurs galeries supérieures, leurs

arcs-boutants et leurs grandes claires-voies à menaux décorées de

splendides verrières. Le souvenir des guerres civiles faisait donner à

ces édifices religieux l'aspect de constructions militaires, et beaucoup

d'entre eux étaient réellement fortifiés. L'église abbatiale de Moissac

avait été fortifiée au moment des guerres des Albigeois; les cathédrales

d'Alby, de Béziers, de Narbonne, et presque toutes les églises

paroissiales ou monastiques élevées pendant les XIIIe et XIVe siècles

étaient défendues comme de véritables forteresses, adoptaient par

conséquent des formes simples, ne prenaient que des jours étroits et

rares à l'extérieur, se couronnaient de tours crénelées, de mâchicoulis,

s'entouraient d'enceintes, se construisaient sur des points déjà

défendus par la nature, n'ouvraient que des portes latérales, détournées

souvent, difficiles d'accès, protégées par des défenses (voy.

CATHÉDRALE, ÉGLISE). Après les guerres civiles étaient survenues les

guerres avec l'Aragon; toutes les villes du Languedoc faisant partie du

domaine royal sous saint Louis, Philippe le Hardi, Philippe le Bel et

Charles V, frontières du Roussillon et du comté de Foix, étaient

continuellement en butte aux incursions de leurs puissants voisins.

Chaque édifice avait été utilisé dans ces villes, pour la défense, et

naturellement les églises, comme les plus élevés et les plus importants,

devenaient des forts, participaient autant de l'architecture militaire

que de l'architecture religieuse. La Guyenne, dont la possession était

continuellement contestée pendant les XIIIe et XIVe siècles, entre les

rois de France et d'Angleterre, conservait ses vieilles églises romanes,

mais ne bâtissait que de rares et pauvres édifices religieux, pâles

reflets de ceux du nord. Quant à la Bourgogne, riche, populeuse, unie,

elle développait son architecture religieuse sous l'inspiration de celle

du domaine royal, mais en y mêlant son génie fortement pénétré des

traditions romaines, et dans lequel les églises clunisiennes et

cisterciennes avaient laissé des traces inaltérables. Cette province est

une des plus favorisées en matériaux de qualités excellentes. Les

bassins supérieurs de la Seine, de l'Yonne et de la Saône fournissent

abondamment des pierres calcaires et des grès durs et tendres, faciles à

exploiter en grands morceaux, d'une beauté de grain, d'une résistance et

d'une durée sans égales. Aussi, les édifices bourguignons sont-ils, en

général, bâtis en grands matériaux, bien conservés, et d'un appareil

savamment tracé. Cette abondance et ces qualités supérieures de la

pierre, influent sur les formes de l'architecture bourguignonne, surtout

à l'époque où l'emploi des matériaux joue un grand rôle dans la

contexture des édifices religieux. Au XIIIe siècle, les constructeurs de

cette province profitent de la facilité qui leur était donnée d'obtenir

de grands blocs très-résistants, et pouvant sans danger être posés en

délit, pour éviter de multiplier les assises dans les points d'appui

principaux. Ils ne craignent pas d'élever des piles monolithes, ils sont

des premiers à établir sur les corniches, à la chute des combles, de

larges chéneaux formant à l'intérieur, des plafonds entre les formerets

des voûtes et les murs (voy. Arc formeret, fig. 45). Possédant des

calcaires faciles à tailler, mais très-fermes cependant, ils donnent à

leurs profils de fortes saillies, les accentuent énergiquement, à leur

sculpture d'ornement de la grandeur, une physionomie plantureuse qui

distingue leur décoration de pierre entre celle des provinces voisines.

Les architectes bourguignons n'adoptent que tard les meneaux compliqués,

les balustrades à jour, la maigreur qui déjà, dans la seconde moitié du

XIIIe siècle, s'attachait aux formes architectoniques de la Champagne et

de l'Ile-de-France.

À Paris, à Reims, à Troyes, l'architecture ogivale penchait déjà vers sa

décadence, que dans l'Auxois, le Dijonnais et le Mâconnais se

conservaient encore les dispositions simples, la fermeté des profils, la

largeur de l'ornementation, l'originalité native de la province. Ce

n'est qu'au XVe siècle que l'architecture bourguignonne devient sèche,

monotone; alors les caractères particuliers à chaque province

s'effacent, il n'y a plus qu'une seule architecture sur le territoire

qui compose la France d'aujourd'hui; ou du moins les différences que

l'on peut remarquer dans chaque province tiennent plutôt à une imitation

grossière ou imparfaite d'une architecture admise qu'à des influences ou

des traditions locales.

Nous avons donné (fig. 20) la coupe transversale de la cathédrale

d'Autun, bâtie vers 1150, et dont la nef est voûtée en berceau ogival;

peu après la construction de cet édifice on élevait à Langres la

cathédrale qui existe encore aujourd'hui[45]. C'est la cathédrale

d'Autun, avec des voûtes en arcs d'ogive sur la nef et le transsept, bas

côté pourtournant le choeur, et une seule chapelle au chevet. Voici (52)

le plan de la cathédrale d'Autun, et (53) celui de la cathédrale de

Langres. Le porche de la cathédrale d'Autun est peu postérieur à la

construction de la nef; la façade de la cathédrale de Langres ayant été

rebâtie dans le dernier siècle, nous ne savons si jamais elle fut

précédée d'un porche. Le choeur de la cathédrale de Langres, avec son bas

côté pourtournant, est fort intéressant à étudier, car jusqu'alors dans

cette partie de la France, les absides étaient presque toujours simples,

sans collatéraux et voûtées en quart de sphère. Langres, dont le

sanctuaire date de 1160 environ, donne la transition entre les choeurs

construits suivant la donnée romane et ceux élevés à la fin du XIIe et

au commencement du XIIIe siècle. Nous voyons à Langres, comme à Autun,

le choeur commencer par une travée en tout semblable, à celles de la nef.

À Autun, cette première travée est doublée d'une seconde, puis vient

l'abside principale simple, sans bas côtés, flanquée de deux petites

absides comme les églises du Rhin. À Langres, après la première travée

du choeur, c'est une série de colonnes posées en hémicycle, portant les

voûtes d'arêtes à nervures du collatéral. Ces voûtes sont naïvement

tracées; car chaque travée rayonnante du collatéral formant coin, et les

arcs-ogives donnant en projection horizontale des lignes droites, il

s'ensuit que les rencontres des diagonales ou les clefs sont bien plus

rapprochées du sanctuaire que du mur extérieur; les naissances des

archivoltes bandées d'une colonne à l'autre étant au même niveau que les

naissances des formerets tracés sur les murs du pourtour, et les arcs

formerets comme les archivoltes étant des tiers-points, les clefs de ces

formerets sont plus élevées que les clefs des archivoltes, et par

conséquent les lignes de clefs des voûtes sont fortement inclinées (voy.

VOÛTE). Les archivoltes de la première travée du choeur donnant la

hauteur du triforium percé dans le mur d'adossement du comble, il reste

dans la partie circulaire, entre la base de ce triforium et les

archivoltes bandées sur les colonnes, un espace plus grand. Il y a donc

changement de système complet entre les parties parallèles du choeur et

le rond-point, ce sont pour ainsi dire deux édifices qui sont accolés

l'un à l'autre, et se relient mal. Les grandes voûtes rendent encore

cette discordance plus sensible, car la première travée est fermée par

une voûte en arcs d'ogive, et le rond-point par un cul-de-four engendré

par le dernier arc-doubleau ogival; et fait remarquable, cette voûte en

cul-de-four est maintenue par des arcs-boutants qui datent de sa

construction. À la naissance du cul-de-four s'ouvraient de petites

fenêtres plein cintre dont les archivoltes venaient le pénétrer, tandis

que sous les formerets de la première travée les fenêtres pouvaient être

hautes et percées dans les murs goutterots. Le système de la

construction ogivale franchement adopté dans tout le reste de l'édifice

déjà, se trouvait ainsi complétement étranger au rond-point qui restait

roman, au moins dans sa partie supérieure. Un défaut d'harmonie aussi

choquant ne pouvait manquer de faire faire aux constructeurs de nouveaux

efforts pour appliquer aux ronds-points, comme à tout le reste des

édifices, le mode de voûter en arcs d'ogive. Comme ornementation, la

cathédrale de Langres reste également romane, le triforium s'ouvre dans

les combles couvrant les bas côtés; les piles sont composées de

pilastres cannelés, comme à Autun, à Beaune, à Cluny, à la

Charité-sur-Loire, conformément à la tradition antique; les contre-forts

du choeur sont plaqués de gros pilastres cannelés, terminés par des

chapiteaux corinthiens, les chapiteaux des colonnes du choeur sont des

imitations de chapiteaux romains[46]. La partie antérieure de la nef

elle-même, élevée de 1180 à 1190, laisse voir des chapiteaux à crochets,

quoique les piles restent composées de pilastres cannelés comme dans le

choeur et le transsept. Sur une partie du territoire bourguignon, la

tradition romane se prolongeait donc assez tard dans les églises

épiscopales, et l'on n'adoptait la voûte en arcs d'ogive et les

arcs-boutants que par nécessité, et comme un moyen nouvellement appliqué

pour voûter les édifices sans pousser les murs. Ce ne fut que de 1200 à

1210 que l'architecture ogivale fut franchement introduite en Bourgogne,

lorsqu'il y avait déjà vingt et trente ans qu'elle régnait dans le

domaine royal et la Champagne. Un des premiers et des plus beaux

exemples de l'architecture ogivale bourguignonne se trouve dans le choeur

et le transsept de l'abbaye de Vézelay, et cette abbaye appartenait

politiquement plutôt au Nivernais qu'à la Bourgogne (voy. ABSIDE, fig.

8, le plan du rond-point). Ce choeur dut être bâti par l'abbé Hugues, de

1198 à 1206; car en cette dernière année l'abbé Hugues fut déposé pour

avoir endetté le monastère de 2220 livres d'argent[47]. Les voûtes du

choeur de Vézelay avaient été élevées dans l'origine sans arcs-boutants.

Mais il paraîtrait que peu après leur achèvement on fut obligé d'en

construire. Le triforium donnait dans le comble du collatéral comme à la

cathédrale de Langres, et bientôt ce comble fut remplacé par des

demi-voûtes d'arêtes butant la naissance des grandes voûtes. Voici (54)

les deux premières travées de ce choeur (coupe longitudinale) et (55) le

plan de ces deux premières travées.

On remarquera la disposition particulière des piles, et la division des

travées. La première travée est largement ouverte; c'est une archivolte

partant de la grosse pile du transsept, laquelle est composée d'un

faisceau de colonnes engagées, et reposant son sommier de droite sur une

colonne monolithe. Au-dessus du triforium cette travée se divise en deux

au moyen d'une pile intermédiaire portant un arc-doubleau. La voûte se

compose de deux arcs-ogives reposant sur les deux points d'appui

principaux AB (fig. 55). Mais la seconde travée se divise en deux au

moyen des colonnes jumelles C. La première division est fermée par une

voûte en arcs d'ogive, la seconde projette contre la clef E, un arc CE

qui vient puissamment contre-buter la poussée des arcs rayonnants du

rond-point. D'après cette disposition les fenêtres hautes peuvent toutes

être de même dimension comme largeur et comme hauteur, l'effort des arcs

rayonnants sur le sommet de l'arc-doubleau GE est bien maintenu par la

diagonale CE, et la travée divisée BCG sert de transition entre les

travées rayonnantes IG et la première grande travée AB, afin d'éviter la

poussée qu'exerceraient les petites archivoltes rayonnantes IG sur

l'archivolte plus large GB, si cette archivolte n'eût pas été divisée.

Ce danger de la poussée n'était plus à craindre sur la pile B, à cause

de la grande charge reportée sur cette pile, et l'on pouvait sans

inconvénients laisser ouverte dans toute sa largeur l'archivolte AB.

Le problème que les architectes de la cathédrale de Langres n'avait pu

résoudre, savoir: de faire concorder la construction des voûtes des

ronds-points avec celle des travées parallèles, se trouvait ainsi très

nettement et très-habilement résolu, trente ou quarante ans plus tard,

dans le choeur de l'église abbatiale de Vézelay, et par des procédés qui

n'étaient pas entièrement ceux qu'employaient les architectes du domaine

royal, moins soumis aux traditions romanes. Comme disposition de plan,

il se présentait toujours une difficulté dans la construction des choeurs

des grandes églises cathédrales, c'était le rayonnement des travées qui

espaçait démesurément les points d'appui de la circonférence extérieure,

si les points de la circonférence intérieure conservaient le même

espacement que ceux des parties parallèles; ou qui rapprochait trop ces

points d'appui intérieurs, si ceux de la circonférence extérieure

étaient convenablement distancés; quand les choeurs étaient pourtournés

de doubles collatéraux comme à Notre-Dame de Paris, comme à Bourges, cet

inconvénient était bien plus sensible encore. Dès 1170, c'est-à-dire peu

de temps après la construction du choeur de la cathédrale de Langres,

l'architecte de Notre-Dame de Paris avait su élever un choeur avec double

bas côté, qui déjà résolvait ces difficultés, en s'affranchissant des

traditions romanes. Ne voulant pas donner aux travées intérieures du

rond-point un entre-colonnement à moindre que celui des travées

parallèles B (56), CD étant le diamètre du cercle, il s'ensuivait que la

première travée rayonnante donnait un premier espace LMHG difficile et

un second espace HGEF impossible à voûter. Car comment établir un

formeret de F en E? Eût-il été plein cintre que sa clef se fût élevée à

un niveau très-supérieur à la clef de l'archivolte en tiers-point LM. La

seconde travée rayonnante s'ouvrant davantage encore augmentait la

difficulté. Le constructeur éleva donc des piles intermédiaires OP entre

les colonnes du second bas côté, une pile intermédiaire également en Q

sur le mur de précinction de la première travée, et deux piles

intermédiaires RS sur le mur de précinction des travées suivantes. Cette

disposition donnant 2, 3 piles dans la première travée, 2, 3 et 4 piles

dans les autres, rendait impossible la construction de voûtes en arcs

d'ogive qui ne se composaient alors que de diagonales d'un carré ou d'un

parallélogramme ne pouvant retomber par conséquent que sur des piles

correspondantes en nombre égal. Ce constructeur ne fut pas arrêté par

cette difficulté; il abandonna le système de voûtes en arcs d'ogive

croisées, et ses arcs-doubleaux MGF, NIK établis, il banda d'autres arcs

NP, MP, GR, PR, PS, IS, passant ainsi sans difficulté du nombre pair au

nombre impair; quant aux triangles de remplissage, ils procédèrent de

cette construction des arcs (voy. VOÛTE). On arrivait ainsi de

l'archivolte de la travée intérieure aux deux arcs-doubleaux du second

collatéral et aux trois formerets du mur de précinction; sous ces

formerets pouvaient s'ouvrir trois fenêtres égales comme hauteur et

largeur à celles des travées parallèles. L'ordonnance extérieure et

intérieure de l'édifice se suivait sans interruption, sans que l'unité

fût rompue dans la partie rayonnante du choeur.

Il n'est pas besoin de faire ressortir ce qu'il y avait d'habileté dans

ce système, et combien l'art de l'architecture s'était développé déjà

dans l'Ile-de-France dès la fin du XIIe siècle; combien l'unité

d'ordonnance et de style préoccupait les artistes de cette province.

Jamais, en effet, dans les monuments religieux, grands ou petits de

l'Ile-de-France, on ne rencontre de ces discordances, de ces soudures

plus ou moins adroitement déguisées qui, dans les édifices, même des

provinces voisines, dénotent l'effort de gens auxquels manque le génie

créateur qui conçoit son oeuvre tout d'une pièce, et l'exécute sans

hésitation.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 1 - (A) · 第 22 / 47 段