largeur égale aux travées parallèles des nefs, ne fut pas suivi,
malheureusement, dans les autres cathédrales du domaine royal. À Bourges
(1230), le choeur de la cathédrale rappelle la belle disposition de celui
de Paris (57). Mais si les voûtes sont très-adroitement combinées dans
le second bas côté, les piliers de ce second collatéral n'étant pas
doublés, comme à Notre-Dame de Paris, les piles intérieures ont dû être
rapprochées, et par leur multiplicité et l'étroitesse des
entre-colonnements, elles masquent les bas côtés et les chapelles. À
Chartres (1220), le choeur de la cathédrale (58) présente un plan qui ne
fait pas grand honneur à son architecte: il y a désaccord entre le
rond-point et les parties parallèles du sanctuaire; les espacements des
colonnes du second collatéral sont lâches, les voûtes assez pauvrement
combinées; et malgré la grande largeur des entre-colonnements du
deuxième bas-côté, il a fallu cependant rapprocher les piles
intérieures; mais ici apparaît une disposition dont les architectes du
XIIIe siècle ne se départent plus à partir de 1220 environ; nous voyons,
en effet, les piliers intérieurs du rond-point prendre comme surface en
plan, une moins grande importance que ceux des travées parallèles. Cela
était fort bien raisonné d'ailleurs. Ces piles, plus rapprochées et ne
recevant qu'_une seule_ nervure de la grande voûte, n'avaient pas besoin
d'être aussi épaisses que celles des travées parallèles, plus espacées
et recevant un arc-doubleau et deux arcs-ogives des grandes voûtes. Le
choeur de la cathédrale du Mans, contemporain de celui de Chartres,
présente une beaucoup plus belle disposition (59); les voûtes du double
collatéral rappellent la construction de celles de Bourges, mais plus
adroitement combinées; ici les chapelles sont grandes, profondes, et
laissent encore entre elles cependant des espaces libres pour ouvrir des
fenêtres destinées à éclairer le double bas côté. Comme à Bourges, ces
deux collatéraux sont inégaux en hauteur, et le second, plus bas, est
surmonté d'un triforium et de fenêtres éclairant le premier bas côté.
À dater de 1220 à 1230, il est rare de voir les sanctuaires des
cathédrales entourés de doubles collatéraux: on se contente d'un bas
côté simple, et les chapelles rayonnantes prennent plus d'importance.
Dans les églises ogivales primitives, comme la cathédrale de Rouen, par
exemple, dont les sanctuaires ne possèdent qu'un seul collatéral, les
chapelles ne sont qu'en nombre restreint, de manière à permettre entre
elles l'ouverture de jours directs dans le bas côté (60)[48]. Nous
voyons ici des voûtes combinées suivant un mode peu usité à cette
époque. Entre les chapelles, dans le bas côté, le grand triangle ABC est
divisé par un arc venant se réunir à la clef des arcs-ogives; c'était là
un moyen moins simple que celui employé à Notre-Dame de Paris, pour
faire une voûte portant sur cinq points d'appui, mais qui était plus
conforme au principe de la voûte _gothique_. Dans le collatéral du choeur
de la cathédrale d'Auxerre, le même système de voûte a été adopté avec
plus d'adresse encore (voy. VOÛTE). Vers le milieu du XIIIe siècle on
renonce, dans les églises munies de bas côté pourtournant le sanctuaire
avec chapelles rayonnantes, à conserver des fenêtres entre ces
chapelles. Celles-ci se rapprochent et ne laissent plus entre elles que
l'empatement du contre-fort recevant les arcs-boutants. Ces chapelles,
comme toutes les absides, adoptent définitivement en plan la forme
polygonale plus solide et plus facile à construire. Les chapelles à plan
circulaire étaient un reste de la tradition romane qui devait
disparaître comme toutes les autres. Voici (61) le plan du Choeur de la
cathédrale de Beauvais (1240 à 1250) qui fait voir combien les
dispositions des plans s'étaient simplifiées à mesure que l'architecture
ogivale poursuivait résolûment les conséquences de son principe[49]. Il
est facile de voir, en examinant ce plan, jusqu'à quel point les
architectes du XIIIe siècle cherchaient à débarrasser les intérieurs de
leurs édifices religieux des obstacles qui pouvaient gêner la vue, et
combien ils étaient désireux d'obtenir des espaces larges, et par
conséquent de diminuer et le nombre et l'épaisseur des points d'appui
(voy. CATHÉDRALE). Plus tard, au XIVe siècle, on élevait l'église
abbatiale de Saint-Ouen, qui résumait les données les plus simples de
l'architecture religieuse. Nef sans chapelles; transsept avec bas côté;
choeur avec bas côtés et chapelles rayonnantes, celle du chevet plus
grande; tour sur le transsept, et deux clochers sur la façade (62)[50].
À partir du XIVe siècle, l'architecture des édifices religieux devient à
peu près uniforme sur tout le territoire soumis au pouvoir royal; les
plans sont pour ainsi dire classés d'après la dimension des édifices, et
suivent, sans de notables différences, les dispositions et le mode de
construire adoptés à la fin du XIIIe siècle; c'est seulement dans les
détails, dans l'ornementation, dans les profils des moulures que la
transformation se fait sentir. Nous renvoyons donc nos lecteurs aux
différentes parties des édifices religieux traitées dans le
_Dictionnaire_ pour apprécier la nature de cette transformation, en
connaître les causes et les résultats. Le XIIIe siècle avait tant
produit, en fait d'architecture religieuse, qu'il laissait peu à faire
aux siècles suivants. Les guerres, qui bouleversèrent la France pendant
les XIVe et XVe siècles, n'auraient plus permis d'entreprendre des
édifices d'une importance égale à nos grandes cathédrales, en admettant
qu'elles n'eussent pas été toutes élevées avant ces époques
désastreuses. Les édifices religieux complétement bâtis pendant le XIVe
siècle sont rares, plus rares encore pendant le siècle suivant. On se
contentait alors ou de terminer les églises inachevées, ou de modifier
les dispositions primitives des églises des XIIe et XIIIe siècles, ou de
les restaurer et de les agrandir. C'est à la fin du XVe siècle et au
commencement du XVIe, alors que la France commence à ressaisir sa
puissance, qu'un nouvel élan est donné à l'architecture religieuse, mais
la tradition _gothique_, bien que corrompue, abâtardie, subsiste.
Beaucoup de grandes cathédrales sont terminées, un grand nombre de
petites églises, dévastées pendant les guerres, ou tombées de vétusté
par suite d'un long abandon et de la misère publique, sont rebâties ou
réparées. Mais bientôt la réformation vient arrêter ce mouvement, et la
guerre, les incendies, les pillages, détruisent ou mutilent de nouveau
la plupart des édifices religieux à peine restaurés. Cette fois le mal
était sans remède, lorsqu'à la fin du XVIe siècle le calme se rétablit
de nouveau, la renaissance avait effacé les dernières traces du vieil
art national, et si, longtemps encore, dans la construction des édifices
religieux, les dispositions des églises françaises du XIIIe siècle
furent suivies, le génie qui avait présidé à leur construction était
éteint, dédaigné. On voulait appliquer les formes de l'architecture
romaine antique, que l'on connaissait mal, au système de construction
des églises ogivales, que l'on méprisait sans les comprendre. C'est sous
cette inspiration indécise que fut commencée et achevée la grande église
de Saint-Eustache de Paris, monument mal conçu, mal construit, amas
confus de débris empruntés de tous côtés, sans liaison et sans harmonie;
sorte de squelette gothique revêtu de haillons romains cousus ensemble
comme les pièces d'un habit d'arlequin. Telle était la force vitale de
l'architecture religieuse née avec la prédominance du pouvoir royal en
France, que ses dispositions générales se conservent jusque pendant le
siècle dernier; les plans restent gothiques, les voûtes hautes
continuent à être contre-butées par des arcs-boutants. Mais cette
architecture bâtarde est frappée de stérilité. Les architectes semblent
bien plus préoccupés de placer les _ordres_ romains dans leurs monuments
que de perfectionner le système de la construction, ou de chercher des
combinaisons nouvelles; l'exécution devient lourde, grossière et
maniérée en même temps. Nous devons cependant rendre cette justice aux
artistes du XVIIe siècle qu'ils savent conserver dans leurs édifices
religieux une certaine grandeur, une sobriété de lignes et un instinct
des proportions que l'on ne retrouve nulle part ailleurs en Europe à
cette époque. Pendant qu'en Italie les architectes se livraient aux
extravagances les plus étranges, aux débauches de goût les plus
monstrueuses, on élevait en France des églises qui, relativement, sont
des chefs-d'oeuvre de style, bien qu'alors on se piquât de ne trouver la
perfection que dans les monuments de la Rome antique ou moderne. Cette
préférence pour les arts et les artistes étrangers et surtout Italiens,
nous était venue avec la Renaissance, avec la protection accordée par
les souverains à tout ce qui venait d'outre-monts. La monarchie qui, du
XIIe au XVIe siècle, avait grandi au milieu de cette population
d'artistes et d'artisans français, dont le travail et le génie n'avaient
pas peu contribué à augmenter sa gloire et sa puissance, oubliant son
origine toute nationale, tendait dorénavant à imposer ses goûts à la
nation. Du jour où la cour voulut diriger les arts, elle étouffa le
génie naturel aux vieilles populations gallo-romaines. La protection
doit être discrète si elle ne veut pas effaroucher les arts, qui, pour
produire des oeuvres originales, ont surtout besoin de liberté. Depuis
Louis XIV, les architectes qui paraissaient présenter le plus
d'aptitude, envoyés à Rome sous une direction académique, jetés ainsi en
sortant de l'école dans une ville dont ils avaient entendu vanter les
innombrables merveilles, perdaient peu à peu cette franchise d'allure,
cette originalité native, cette méthode expérimentale qui distinguaient
les anciens maîtres des oeuvres; leurs cartons pleins de modèles amassés
sans ordre et sans critique, ces architectes revenaient étrangers au
milieu des ouvriers qui jadis étaient comme une partie d'eux-mêmes,
comme leurs membres. La royauté de Louis XIV s'isolait des populations
rurales en attirant la noblesse féodale à la cour pour affaiblir une
influence contre laquelle ses prédécesseurs avaient eu tant de luttes à
soutenir, elle s'isolait également des corporations d'ouvriers des
grandes villes, en voulant tenir sous sa main et soumettre à son goût la
tête des arts; elle croyait ainsi atteindre cette unité politique et
intellectuelle, but constant de la monarchie et des populations depuis
le XIIe siècle, et ne voyait pas qu'elle se plaçait avec sa noblesse et
ses artistes en dehors du pays. Cet oubli d'un passé si plein
d'enseignements était bien complet alors, puisque Bossuet lui-même, qui
écrivait l'histoire avec cette grandeur de vue des prophètes lisant dans
l'avenir, ne trouvait que des expressions de dédain pour notre ancienne
architecture religieuse, et n'en comprenait ni le sens ni l'esprit.
[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 10 bis]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Illustration: Fig. 13.]
[Illustration: Fig. 14.]
[Illustration: Fig. 15.]
[Illustration: Fig. 16.]
[Illustration: Fig. 17.]
[Illustration: Fig. 18.]
[Illustration: Fig. 19.]
[Illustration: Fig. 20.]
[Illustration: Fig. 21.]
[Illustration: Fig. 22.]
[Illustration: Fig. 23.]
[Illustration: Fig. 24 et 25.]
[Illustration: Fig. 26.]
[Illustration: Fig. 27.]
[Illustration: Fig. 28 et 29.]
[Illustration: Fig. 30.]
[Illustration: Fig. 31.]
[Illustration: Fig. 32.]
[Illustration: Fig. 33.]
[Illustration: Fig. 34.]
[Illustration: Fig. 35.]
[Illustration: Fig. 36.]
[Illustration: Fig. 37.]
[Illustration: Fig. 38.]
[Illustration: Fig. 39.]
[Illustration: Fig. 40.]
[Illustration: Fig. 41.]
[Illustration: Fig. 42.]
[Illustration: Fig. 43.]
[Illustration: Fig. 44.]
[Illustration: Fig. 45.]
[Illustration: Fig. 46.]
[Illustration: Fig. 47.]
[Illustration: Fig. 48.]
[Illustration: Fig. 49.]
[Illustration: Fig. 50.]
[Illustration: Fig. 51.]
[Illustration: Fig. 52 et 53.]
[Illustration: Fig. 54.]
[Illustration: Fig. 55.]
[Illustration: Fig. 56.]
[Illustration: Fig. 57.]
[Illustration: Fig. 58.]
[Illustration: Fig. 59.]
[Illustration: Fig. 60.]
[Illustration: Fig. 61.]
[Illustration: Fig. 62.]
[Note 32: _Mém. concer. l'hist. civ. et ecclés. d'Auxerre
et de son ancien diocèse_, par l'abbé Lebeuf, publié par MM.
Challe et Quantin; t. I, p. 377. Paris, Didron. Auxerre,
Perriquet, 1848.]
[Note 33: Ce curieux édifice; le plus complet que nous
connaissions de cette date, a été _découvert_ par M.
Mérimée, inspecteur général des monuments historiques, et
restauré depuis peu avec une grande intelligence par M.
Boeswilwald. La charpente avait été plafonnée dans le dernier
siècle, mais quelques-unes de ses fermes étalent encore
intactes.]
[Note 34: _L'architecture byzantine en France_, par M. F.
de Verneilh. 1 vol. in-4° Paris, 1852.]
[Note 35: L'étude de ces curieux édifices a été poussée
fort loin par M. F. de Verneilh dans l'ouvrage que nous
avons cité plus haut; nous ne pouvons qu'y renvoyer nos
lecteurs. Des planches, très-bien exécutées par M.
Gaucherel, expliquent le texte de la manière la plus
claire.]
[Note 36: Cette disposition primitive à Bayeux fut
modifiée au XIIIe siècle par la construction d'une voûte au
centre de la croisée.]
[Note 37: Liv. II. Grégoire de Tours, en parlant de
l'église bâtie à Clermont par saint Numatius, dit:
«au-devant est une abside de forme ronde,» _inante absidem
rotundam habens_; On peut entendre, «une abside du côté de
l'entrée,» ce qui n'excluait pas l'abside du sanctuaire.
Grég. de Tours, vol. I, p. 180; édit. Renouard, 1836.]
[Note 38: Cette construction fut encore modifiée au XIIIe
siècle par la réfection de nouvelles voûtes sur la nef
contre-butées par des arcs-boutants; mais un retrouve
facilement les traces de ces transformations successives.]
[Note 39: Voy. _L'Architecture monastique_, par M. Albert
Lenoir. Paris, 1852; p. 249 et suiv.]
[Note 40: Le _T. des Antiq. de Paris._, par J. Du Breul.
Paris, 1634; liv. III.]
[Note 41: _Ibid._; liv.I.]
[Note 42: Dom Planchet, _Hist. de Bourgogne_, Mabillon,
_Annal. Benedict._, t. IV, p. 132]
[Note 43: Ce curieux fragment fut découvert dans les
décombres de l'église Saint-Sauveur de Nevers en 1813, par
M. Mérimée, inspecteur général des monuments historiques et
par nous. Il fut transporté dans le Musée de la ville, sur
nos pressantes sollicitations, et nous espérons qu'il s'y
trouve encore. (Voy. les _Annales Archéologiques_, vol. II,
p. 116 et suiv. La gravure est accompagnée d'une judicieuse
et savante notice de M. Didron, à laquelle nous ne pouvons
mieux faire que de renvoyer nos lecteurs.)]
[Note 44: Voy. sur l'_Architecture byzantine en France_,
l'extrait des articles publiés par M. Vitet (cahiers de
janvier, février et mai 1853), p. 36 et suiv.]
[Note 45: La cathédrale de Langres est sur le territoire
champenois; mais comme style d'architecture, elle appartient
à la Bourgogne.]
[Note 46; Langres est une ville romaine; on y voit encore
une porte antique décorée de pilastres cannelés.]
[Note 47: _Gallia Christiana._--La livre d'argent était
divisée en 20 sous, et le sou en 12 deniers, 12 livres de
pain coûtaient environ, à cette époque, 1 denier. La livre
d'argent représentait donc environ 500 francs de notre
monnaie, et 2220 livres 1,110,000 francs.]
[Note 48: Nous donnons le plan de ce choeur avec la
chapelle de la Vierge construite au XIVe siècle, sur
l'emplacement d'une chapelle de chevet, semblable aux deux
autres qui existent encore, mais un peu plus grande.]
[Note 49: Le plan que nous donnons ici est celui du choeur
de Beauvais, tel qu'il fut exécuté au XIIIe siècle, avant
les restaurations des XIVe et XVIe siècles.]
[Note 50: Les clochers indiqués sur ce plan avaient été
commencés au XVIe siècle seulement; ils ne furent jamais
terminés, mais ils présentaient une disposition particulière
qui ne manquait pas de grandeur, donnait un large porche,
et, au total, un beau parti de plan. Leurs souches ont été
démolies pour faire place à une façade dans le style du XIVe
siècle.]
ARCHITECTURE MONASTIQUE. Pendant les premiers siècles du christianisme,
des chrétiens fuyant les excès et les malheurs auxquels la société
nouvelle était en butte, s'établirent dans des lieux déserts. C'est en
Orient où l'on voit d'abord la vie cénobitique se développer et suivre,
dès le IVe siècle, la règle écrite par saint Basile; en Occident les
solitudes se peuplent de religieux réunis par les règles de saint
Colomban et de saint Ferréol. Mais alors ces premiers religieux retirés
dans des cavernes, dans des ruines, ou dans des huttes séparées, adonnés
à la vie contemplative, et cultivant quelques coins de terre pour
subvenir à leur nourriture, ne formaient pas encore ces grandes
associations connues plus tard sous le nom de monastères; ils se
réunissaient seulement dans un oratoire construit en bois ou en pierre
sèche, pour prier en commun. Fuyant le monde, professant la plus grande
pauvreté, ces hommes n'apportaient dans leurs solitudes ni art, ni rien
de ce qui pouvait tenter la cupidité des barbares, ou des populations
indigènes. Au VIe siècle, saint Benoît donna sa règle; du Mont-Cassin
elle se répandit bientôt dans tout l'Occident avec une rapidité
prodigieuse, et devint la seule pratiquée pendant plusieurs siècles.
Pour qu'une institution ait cette force et cette durée, il faut qu'elle
réponde à un besoin général. En cela, et considérée seulement au point
de vue philosophique, la règle de saint Benoît est peut-être le plus
grand fait historique du moyen âge. Nous qui vivons sous des
gouvernements réguliers, au milieu d'une société policée, nous nous
représentons difficilement l'effroyable désordre de ces temps qui
suivirent la chute de l'empire romain en Occident: partout des ruines,
des déchirements incessants, le triomphe de la force brutale, l'oubli de
tout sentiment de droit, de justice, le mépris de la dignité humaine;
des terres en friches sillonnées de bandes affamées, des villes
dévastées, des populations entières chassées, massacrées, la peste, la
famine, et à travers ce chaos d'une société à l'agonie, des inondations
de barbares revenant périodiquement dans les Gaules, comme les flots de
l'Océan sur des plages de sable. Les moines descendus du Mont-Cassin, en
se répandant en Germanie, dans les Gaules, et jusqu'aux limites
septentrionales de l'Europe, entraînent avec eux une multitude de
travailleurs, défrichent les forêts, rétablissent les cours d'eau,
élèvent des monastères, des usines, autour desquels les populations des
campagnes viennent se grouper, trouvant dans ces centres une protection
morale plus efficace que celle accordée par des conquérants rusés et
cupides. Ces nouveaux apôtres ne songent pas seulement aux besoins
matériels qui doivent assurer leur existence et celle de leurs nombreux
colons, mais ils cultivent et enseignent les lettres, les sciences et
les arts; ils fortifient les âmes, leur donnent l'exemple de
l'abnégation, leur apprennent à aimer et protéger les faibles, à
secourir les pauvres, à expier des fautes, à pratiquer les vertus
chrétiennes, à respecter leur semblables; ce sont eux qui jettent au
milieu des peuples avilis les premiers germes de liberté,
d'indépendance, qui leur donnent l'exemple de la résistance morale à la
force brutale, et qui leur ouvrent, comme dernier refuge contre les maux
de l'âme et du corps, un asile de prière inviolable et sacré. Aussi
voyons-nous, dès le IXe siècle, les établissements monastiques arrivés
déjà à un grand développement; non-seulement ils comprennent les
édifices du culte, les logements des religieux, les bâtiments destinés
aux approvisionnements, mais aussi des dépendances considérables, des
infirmeries pour les vieillards, des écoles, des cloîtres pour les
novices, pour les étrangers; des locaux séparés pour divers corps
d'états, des jardins, etc., etc. Le plan de l'abbaye de Saint-Gall,
exécuté vers l'année 820, et que possèdent encore les archives de ce
monastère supprimé, est un projet envoyé par un dessinateur à l'abbé
Gozbert. Mabillon pense que ce dessin est dû à l'abbé Éginhard, qui
dirigeait les constructions de la cour sous Charlemagne; quel que soit
son auteur, il est d'un grand intérêt, car il donne le programme d'une
abbaye à cette époque, et la lettre à l'abbé Gozbert, qui accompagne le
plan, ne peut laisser de doutes sur l'autorité du personnage qui l'a
écrite[51]. Nous présentons ici (1) une réduction de ce dessin[52].
L'église occupe une grande place dans ce plan, elle est à deux absides
opposées comme beaucoup d'églises rhénanes (voy, ARCHITECTURE
RELIGIEUSE): A est le choeur à l'orient, la confession sous le
sanctuaire; BD l'exèdre, la place de l'abbé et des dignitaires; C
l'autel de sainte Marie et de saint Gall, avec une sorte de galerie
alentour, intitulée sur le plan _involutio circum_; derrière l'autel
dédié à saint Gall est son sarcophage. E des stalles pour les religieux,
les deux ambons pour lire l'épître et l'évangile; F divers autels; G les
fonts baptismaux; H un second choeur à l'occident; I un second exèdre
pour les religieux; K l'école, avec ses cours disposées comme les
_impluvium_ romains, et des salles alentour; des latrines isolées
communiquent au bâtiment par un passage; à l'ouest de ce bâtiment, des
celliers, une boulangerie et une cuisine pour les hôtes; L la sacristie
à la droite du choeur oriental; M une salle pour les scribes à la gauche
du choeur, avec bibliothèque au-dessus; NN deux escaliers à vis, montant
dans deux salles circulaires où se trouvent placés des autels dédiés aux
archanges saints Michel et Gabriel; O l'entrée de l'église réservée au
peuple, avec narthex; autour du sanctuaire I un double collatéral pour
les fidèles; P le vestibule des familiers du couvent; R le vestibule des
hôtes et des écoliers. Le long du bas côté nord sont disposées diverses
salles destinées aux maîtres des écoles, à ceux qui demandent asile, des
dortoirs; S le réfectoire avec vestiaire au-dessus; T le cellier avec
salle au-dessus pour conserver des provisions de bouche; U des bains; V
le dortoir avec chauffoir au-dessous; le tuyau de la cheminée est isolé;
X des latrines isolées et réunies au dortoir par un passage étroit et
coudé; Y la cuisine avec passage étroit et coudé communiquant au
réfectoire; ces passages sont évidemment disposés ainsi afin d'empêcher
les odeurs de se répandre, soit dans le dortoir, soit dans le
réfectoire; Z l'officine pour faire le pain sacré; _b_ le jardin
potager, chaque plate-bande est indiquée avec le nom des légumes qui
doivent y être cultivés; _b'_ la maison du jardinier; _d_ le verger avec
l'indication des arbres à fruits et leur nom; _e_ un bâtiment réservé
aux novices d'un côté et aux infirmes de l'autre avec chapelle double,
chacun de ces bâtiments contient un cloître avec salles alentour, des
chauffoirs, des latrines isolées; _f_ les poulaillers et le logement du
chef de la basse-cour; _g_ le logement du médecin; _h_ un petit jardin
pour cultiver des plantes médicinales; _h'_ la pharmacie; _i_ le
logement de l'abbé; _j_ la cuisine de l'abbé, un cellier, des bains, et
les chambres de ses familiers; _l_ le logement des hôtes avec écurie,
chambres pour les serviteurs, réfectoire au centre, chauffoir et
latrines isolées; _m_ des logements avec écuries et étables pour les
palefreniers, les bergers, porchers, les familiers, les serviteurs,
etc.; _n_ l'habitation des tonneliers, cordiers, bouviers, avec étables;
des magasins de grains, une officine pour torréfier des graines; _o_ des
bâtiments destinés à la fabrication de la cervoise, des logements de
serfs, un moulin à bras et des mortiers; _p_ les logements et ateliers
des cordonniers, bourreliers, armuriers, fabricants de boucliers,
tourneurs, corroyeurs, orfévres, serruriers, ouvriers fouleurs; _q_ le
fruitier; _r_ les logements des pèlerins, des pauvres, leur cuisine et
réfectoire.