Ce beau parti, qui consistait à donner aux travées des ronds-points une

largeur égale aux travées parallèles des nefs, ne fut pas suivi,

malheureusement, dans les autres cathédrales du domaine royal. À Bourges

(1230), le choeur de la cathédrale rappelle la belle disposition de celui

de Paris (57). Mais si les voûtes sont très-adroitement combinées dans

le second bas côté, les piliers de ce second collatéral n'étant pas

doublés, comme à Notre-Dame de Paris, les piles intérieures ont dû être

rapprochées, et par leur multiplicité et l'étroitesse des

entre-colonnements, elles masquent les bas côtés et les chapelles. À

Chartres (1220), le choeur de la cathédrale (58) présente un plan qui ne

fait pas grand honneur à son architecte: il y a désaccord entre le

rond-point et les parties parallèles du sanctuaire; les espacements des

colonnes du second collatéral sont lâches, les voûtes assez pauvrement

combinées; et malgré la grande largeur des entre-colonnements du

deuxième bas-côté, il a fallu cependant rapprocher les piles

intérieures; mais ici apparaît une disposition dont les architectes du

XIIIe siècle ne se départent plus à partir de 1220 environ; nous voyons,

en effet, les piliers intérieurs du rond-point prendre comme surface en

plan, une moins grande importance que ceux des travées parallèles. Cela

était fort bien raisonné d'ailleurs. Ces piles, plus rapprochées et ne

recevant qu'_une seule_ nervure de la grande voûte, n'avaient pas besoin

d'être aussi épaisses que celles des travées parallèles, plus espacées

et recevant un arc-doubleau et deux arcs-ogives des grandes voûtes. Le

choeur de la cathédrale du Mans, contemporain de celui de Chartres,

présente une beaucoup plus belle disposition (59); les voûtes du double

collatéral rappellent la construction de celles de Bourges, mais plus

adroitement combinées; ici les chapelles sont grandes, profondes, et

laissent encore entre elles cependant des espaces libres pour ouvrir des

fenêtres destinées à éclairer le double bas côté. Comme à Bourges, ces

deux collatéraux sont inégaux en hauteur, et le second, plus bas, est

surmonté d'un triforium et de fenêtres éclairant le premier bas côté.

À dater de 1220 à 1230, il est rare de voir les sanctuaires des

cathédrales entourés de doubles collatéraux: on se contente d'un bas

côté simple, et les chapelles rayonnantes prennent plus d'importance.

Dans les églises ogivales primitives, comme la cathédrale de Rouen, par

exemple, dont les sanctuaires ne possèdent qu'un seul collatéral, les

chapelles ne sont qu'en nombre restreint, de manière à permettre entre

elles l'ouverture de jours directs dans le bas côté (60)[48]. Nous

voyons ici des voûtes combinées suivant un mode peu usité à cette

époque. Entre les chapelles, dans le bas côté, le grand triangle ABC est

divisé par un arc venant se réunir à la clef des arcs-ogives; c'était là

un moyen moins simple que celui employé à Notre-Dame de Paris, pour

faire une voûte portant sur cinq points d'appui, mais qui était plus

conforme au principe de la voûte _gothique_. Dans le collatéral du choeur

de la cathédrale d'Auxerre, le même système de voûte a été adopté avec

plus d'adresse encore (voy. VOÛTE). Vers le milieu du XIIIe siècle on

renonce, dans les églises munies de bas côté pourtournant le sanctuaire

avec chapelles rayonnantes, à conserver des fenêtres entre ces

chapelles. Celles-ci se rapprochent et ne laissent plus entre elles que

l'empatement du contre-fort recevant les arcs-boutants. Ces chapelles,

comme toutes les absides, adoptent définitivement en plan la forme

polygonale plus solide et plus facile à construire. Les chapelles à plan

circulaire étaient un reste de la tradition romane qui devait

disparaître comme toutes les autres. Voici (61) le plan du Choeur de la

cathédrale de Beauvais (1240 à 1250) qui fait voir combien les

dispositions des plans s'étaient simplifiées à mesure que l'architecture

ogivale poursuivait résolûment les conséquences de son principe[49]. Il

est facile de voir, en examinant ce plan, jusqu'à quel point les

architectes du XIIIe siècle cherchaient à débarrasser les intérieurs de

leurs édifices religieux des obstacles qui pouvaient gêner la vue, et

combien ils étaient désireux d'obtenir des espaces larges, et par

conséquent de diminuer et le nombre et l'épaisseur des points d'appui

(voy. CATHÉDRALE). Plus tard, au XIVe siècle, on élevait l'église

abbatiale de Saint-Ouen, qui résumait les données les plus simples de

l'architecture religieuse. Nef sans chapelles; transsept avec bas côté;

choeur avec bas côtés et chapelles rayonnantes, celle du chevet plus

grande; tour sur le transsept, et deux clochers sur la façade (62)[50].

À partir du XIVe siècle, l'architecture des édifices religieux devient à

peu près uniforme sur tout le territoire soumis au pouvoir royal; les

plans sont pour ainsi dire classés d'après la dimension des édifices, et

suivent, sans de notables différences, les dispositions et le mode de

construire adoptés à la fin du XIIIe siècle; c'est seulement dans les

détails, dans l'ornementation, dans les profils des moulures que la

transformation se fait sentir. Nous renvoyons donc nos lecteurs aux

différentes parties des édifices religieux traitées dans le

_Dictionnaire_ pour apprécier la nature de cette transformation, en

connaître les causes et les résultats. Le XIIIe siècle avait tant

produit, en fait d'architecture religieuse, qu'il laissait peu à faire

aux siècles suivants. Les guerres, qui bouleversèrent la France pendant

les XIVe et XVe siècles, n'auraient plus permis d'entreprendre des

édifices d'une importance égale à nos grandes cathédrales, en admettant

qu'elles n'eussent pas été toutes élevées avant ces époques

désastreuses. Les édifices religieux complétement bâtis pendant le XIVe

siècle sont rares, plus rares encore pendant le siècle suivant. On se

contentait alors ou de terminer les églises inachevées, ou de modifier

les dispositions primitives des églises des XIIe et XIIIe siècles, ou de

les restaurer et de les agrandir. C'est à la fin du XVe siècle et au

commencement du XVIe, alors que la France commence à ressaisir sa

puissance, qu'un nouvel élan est donné à l'architecture religieuse, mais

la tradition _gothique_, bien que corrompue, abâtardie, subsiste.

Beaucoup de grandes cathédrales sont terminées, un grand nombre de

petites églises, dévastées pendant les guerres, ou tombées de vétusté

par suite d'un long abandon et de la misère publique, sont rebâties ou

réparées. Mais bientôt la réformation vient arrêter ce mouvement, et la

guerre, les incendies, les pillages, détruisent ou mutilent de nouveau

la plupart des édifices religieux à peine restaurés. Cette fois le mal

était sans remède, lorsqu'à la fin du XVIe siècle le calme se rétablit

de nouveau, la renaissance avait effacé les dernières traces du vieil

art national, et si, longtemps encore, dans la construction des édifices

religieux, les dispositions des églises françaises du XIIIe siècle

furent suivies, le génie qui avait présidé à leur construction était

éteint, dédaigné. On voulait appliquer les formes de l'architecture

romaine antique, que l'on connaissait mal, au système de construction

des églises ogivales, que l'on méprisait sans les comprendre. C'est sous

cette inspiration indécise que fut commencée et achevée la grande église

de Saint-Eustache de Paris, monument mal conçu, mal construit, amas

confus de débris empruntés de tous côtés, sans liaison et sans harmonie;

sorte de squelette gothique revêtu de haillons romains cousus ensemble

comme les pièces d'un habit d'arlequin. Telle était la force vitale de

l'architecture religieuse née avec la prédominance du pouvoir royal en

France, que ses dispositions générales se conservent jusque pendant le

siècle dernier; les plans restent gothiques, les voûtes hautes

continuent à être contre-butées par des arcs-boutants. Mais cette

architecture bâtarde est frappée de stérilité. Les architectes semblent

bien plus préoccupés de placer les _ordres_ romains dans leurs monuments

que de perfectionner le système de la construction, ou de chercher des

combinaisons nouvelles; l'exécution devient lourde, grossière et

maniérée en même temps. Nous devons cependant rendre cette justice aux

artistes du XVIIe siècle qu'ils savent conserver dans leurs édifices

religieux une certaine grandeur, une sobriété de lignes et un instinct

des proportions que l'on ne retrouve nulle part ailleurs en Europe à

cette époque. Pendant qu'en Italie les architectes se livraient aux

extravagances les plus étranges, aux débauches de goût les plus

monstrueuses, on élevait en France des églises qui, relativement, sont

des chefs-d'oeuvre de style, bien qu'alors on se piquât de ne trouver la

perfection que dans les monuments de la Rome antique ou moderne. Cette

préférence pour les arts et les artistes étrangers et surtout Italiens,

nous était venue avec la Renaissance, avec la protection accordée par

les souverains à tout ce qui venait d'outre-monts. La monarchie qui, du

XIIe au XVIe siècle, avait grandi au milieu de cette population

d'artistes et d'artisans français, dont le travail et le génie n'avaient

pas peu contribué à augmenter sa gloire et sa puissance, oubliant son

origine toute nationale, tendait dorénavant à imposer ses goûts à la

nation. Du jour où la cour voulut diriger les arts, elle étouffa le

génie naturel aux vieilles populations gallo-romaines. La protection

doit être discrète si elle ne veut pas effaroucher les arts, qui, pour

produire des oeuvres originales, ont surtout besoin de liberté. Depuis

Louis XIV, les architectes qui paraissaient présenter le plus

d'aptitude, envoyés à Rome sous une direction académique, jetés ainsi en

sortant de l'école dans une ville dont ils avaient entendu vanter les

innombrables merveilles, perdaient peu à peu cette franchise d'allure,

cette originalité native, cette méthode expérimentale qui distinguaient

les anciens maîtres des oeuvres; leurs cartons pleins de modèles amassés

sans ordre et sans critique, ces architectes revenaient étrangers au

milieu des ouvriers qui jadis étaient comme une partie d'eux-mêmes,

comme leurs membres. La royauté de Louis XIV s'isolait des populations

rurales en attirant la noblesse féodale à la cour pour affaiblir une

influence contre laquelle ses prédécesseurs avaient eu tant de luttes à

soutenir, elle s'isolait également des corporations d'ouvriers des

grandes villes, en voulant tenir sous sa main et soumettre à son goût la

tête des arts; elle croyait ainsi atteindre cette unité politique et

intellectuelle, but constant de la monarchie et des populations depuis

le XIIe siècle, et ne voyait pas qu'elle se plaçait avec sa noblesse et

ses artistes en dehors du pays. Cet oubli d'un passé si plein

d'enseignements était bien complet alors, puisque Bossuet lui-même, qui

écrivait l'histoire avec cette grandeur de vue des prophètes lisant dans

l'avenir, ne trouvait que des expressions de dédain pour notre ancienne

architecture religieuse, et n'en comprenait ni le sens ni l'esprit.

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Illustration: Fig. 4.]

[Illustration: Fig. 5.]

[Illustration: Fig. 6.]

[Illustration: Fig. 7.]

[Illustration: Fig. 8.]

[Illustration: Fig. 9.]

[Illustration: Fig. 10.]

[Illustration: Fig. 10 bis]

[Illustration: Fig. 11.]

[Illustration: Fig. 12.]

[Illustration: Fig. 13.]

[Illustration: Fig. 14.]

[Illustration: Fig. 15.]

[Illustration: Fig. 16.]

[Illustration: Fig. 17.]

[Illustration: Fig. 18.]

[Illustration: Fig. 19.]

[Illustration: Fig. 20.]

[Illustration: Fig. 21.]

[Illustration: Fig. 22.]

[Illustration: Fig. 23.]

[Illustration: Fig. 24 et 25.]

[Illustration: Fig. 26.]

[Illustration: Fig. 27.]

[Illustration: Fig. 28 et 29.]

[Illustration: Fig. 30.]

[Illustration: Fig. 31.]

[Illustration: Fig. 32.]

[Illustration: Fig. 33.]

[Illustration: Fig. 34.]

[Illustration: Fig. 35.]

[Illustration: Fig. 36.]

[Illustration: Fig. 37.]

[Illustration: Fig. 38.]

[Illustration: Fig. 39.]

[Illustration: Fig. 40.]

[Illustration: Fig. 41.]

[Illustration: Fig. 42.]

[Illustration: Fig. 43.]

[Illustration: Fig. 44.]

[Illustration: Fig. 45.]

[Illustration: Fig. 46.]

[Illustration: Fig. 47.]

[Illustration: Fig. 48.]

[Illustration: Fig. 49.]

[Illustration: Fig. 50.]

[Illustration: Fig. 51.]

[Illustration: Fig. 52 et 53.]

[Illustration: Fig. 54.]

[Illustration: Fig. 55.]

[Illustration: Fig. 56.]

[Illustration: Fig. 57.]

[Illustration: Fig. 58.]

[Illustration: Fig. 59.]

[Illustration: Fig. 60.]

[Illustration: Fig. 61.]

[Illustration: Fig. 62.]

[Note 32: _Mém. concer. l'hist. civ. et ecclés. d'Auxerre

et de son ancien diocèse_, par l'abbé Lebeuf, publié par MM.

Challe et Quantin; t. I, p. 377. Paris, Didron. Auxerre,

Perriquet, 1848.]

[Note 33: Ce curieux édifice; le plus complet que nous

connaissions de cette date, a été _découvert_ par M.

Mérimée, inspecteur général des monuments historiques, et

restauré depuis peu avec une grande intelligence par M.

Boeswilwald. La charpente avait été plafonnée dans le dernier

siècle, mais quelques-unes de ses fermes étalent encore

intactes.]

[Note 34: _L'architecture byzantine en France_, par M. F.

de Verneilh. 1 vol. in-4° Paris, 1852.]

[Note 35: L'étude de ces curieux édifices a été poussée

fort loin par M. F. de Verneilh dans l'ouvrage que nous

avons cité plus haut; nous ne pouvons qu'y renvoyer nos

lecteurs. Des planches, très-bien exécutées par M.

Gaucherel, expliquent le texte de la manière la plus

claire.]

[Note 36: Cette disposition primitive à Bayeux fut

modifiée au XIIIe siècle par la construction d'une voûte au

centre de la croisée.]

[Note 37: Liv. II. Grégoire de Tours, en parlant de

l'église bâtie à Clermont par saint Numatius, dit:

«au-devant est une abside de forme ronde,» _inante absidem

rotundam habens_; On peut entendre, «une abside du côté de

l'entrée,» ce qui n'excluait pas l'abside du sanctuaire.

Grég. de Tours, vol. I, p. 180; édit. Renouard, 1836.]

[Note 38: Cette construction fut encore modifiée au XIIIe

siècle par la réfection de nouvelles voûtes sur la nef

contre-butées par des arcs-boutants; mais un retrouve

facilement les traces de ces transformations successives.]

[Note 39: Voy. _L'Architecture monastique_, par M. Albert

Lenoir. Paris, 1852; p. 249 et suiv.]

[Note 40: Le _T. des Antiq. de Paris._, par J. Du Breul.

Paris, 1634; liv. III.]

[Note 41: _Ibid._; liv.I.]

[Note 42: Dom Planchet, _Hist. de Bourgogne_, Mabillon,

_Annal. Benedict._, t. IV, p. 132]

[Note 43: Ce curieux fragment fut découvert dans les

décombres de l'église Saint-Sauveur de Nevers en 1813, par

M. Mérimée, inspecteur général des monuments historiques et

par nous. Il fut transporté dans le Musée de la ville, sur

nos pressantes sollicitations, et nous espérons qu'il s'y

trouve encore. (Voy. les _Annales Archéologiques_, vol. II,

p. 116 et suiv. La gravure est accompagnée d'une judicieuse

et savante notice de M. Didron, à laquelle nous ne pouvons

mieux faire que de renvoyer nos lecteurs.)]

[Note 44: Voy. sur l'_Architecture byzantine en France_,

l'extrait des articles publiés par M. Vitet (cahiers de

janvier, février et mai 1853), p. 36 et suiv.]

[Note 45: La cathédrale de Langres est sur le territoire

champenois; mais comme style d'architecture, elle appartient

à la Bourgogne.]

[Note 46; Langres est une ville romaine; on y voit encore

une porte antique décorée de pilastres cannelés.]

[Note 47: _Gallia Christiana._--La livre d'argent était

divisée en 20 sous, et le sou en 12 deniers, 12 livres de

pain coûtaient environ, à cette époque, 1 denier. La livre

d'argent représentait donc environ 500 francs de notre

monnaie, et 2220 livres 1,110,000 francs.]

[Note 48: Nous donnons le plan de ce choeur avec la

chapelle de la Vierge construite au XIVe siècle, sur

l'emplacement d'une chapelle de chevet, semblable aux deux

autres qui existent encore, mais un peu plus grande.]

[Note 49: Le plan que nous donnons ici est celui du choeur

de Beauvais, tel qu'il fut exécuté au XIIIe siècle, avant

les restaurations des XIVe et XVIe siècles.]

[Note 50: Les clochers indiqués sur ce plan avaient été

commencés au XVIe siècle seulement; ils ne furent jamais

terminés, mais ils présentaient une disposition particulière

qui ne manquait pas de grandeur, donnait un large porche,

et, au total, un beau parti de plan. Leurs souches ont été

démolies pour faire place à une façade dans le style du XIVe

siècle.]

ARCHITECTURE MONASTIQUE. Pendant les premiers siècles du christianisme,

des chrétiens fuyant les excès et les malheurs auxquels la société

nouvelle était en butte, s'établirent dans des lieux déserts. C'est en

Orient où l'on voit d'abord la vie cénobitique se développer et suivre,

dès le IVe siècle, la règle écrite par saint Basile; en Occident les

solitudes se peuplent de religieux réunis par les règles de saint

Colomban et de saint Ferréol. Mais alors ces premiers religieux retirés

dans des cavernes, dans des ruines, ou dans des huttes séparées, adonnés

à la vie contemplative, et cultivant quelques coins de terre pour

subvenir à leur nourriture, ne formaient pas encore ces grandes

associations connues plus tard sous le nom de monastères; ils se

réunissaient seulement dans un oratoire construit en bois ou en pierre

sèche, pour prier en commun. Fuyant le monde, professant la plus grande

pauvreté, ces hommes n'apportaient dans leurs solitudes ni art, ni rien

de ce qui pouvait tenter la cupidité des barbares, ou des populations

indigènes. Au VIe siècle, saint Benoît donna sa règle; du Mont-Cassin

elle se répandit bientôt dans tout l'Occident avec une rapidité

prodigieuse, et devint la seule pratiquée pendant plusieurs siècles.

Pour qu'une institution ait cette force et cette durée, il faut qu'elle

réponde à un besoin général. En cela, et considérée seulement au point

de vue philosophique, la règle de saint Benoît est peut-être le plus

grand fait historique du moyen âge. Nous qui vivons sous des

gouvernements réguliers, au milieu d'une société policée, nous nous

représentons difficilement l'effroyable désordre de ces temps qui

suivirent la chute de l'empire romain en Occident: partout des ruines,

des déchirements incessants, le triomphe de la force brutale, l'oubli de

tout sentiment de droit, de justice, le mépris de la dignité humaine;

des terres en friches sillonnées de bandes affamées, des villes

dévastées, des populations entières chassées, massacrées, la peste, la

famine, et à travers ce chaos d'une société à l'agonie, des inondations

de barbares revenant périodiquement dans les Gaules, comme les flots de

l'Océan sur des plages de sable. Les moines descendus du Mont-Cassin, en

se répandant en Germanie, dans les Gaules, et jusqu'aux limites

septentrionales de l'Europe, entraînent avec eux une multitude de

travailleurs, défrichent les forêts, rétablissent les cours d'eau,

élèvent des monastères, des usines, autour desquels les populations des

campagnes viennent se grouper, trouvant dans ces centres une protection

morale plus efficace que celle accordée par des conquérants rusés et

cupides. Ces nouveaux apôtres ne songent pas seulement aux besoins

matériels qui doivent assurer leur existence et celle de leurs nombreux

colons, mais ils cultivent et enseignent les lettres, les sciences et

les arts; ils fortifient les âmes, leur donnent l'exemple de

l'abnégation, leur apprennent à aimer et protéger les faibles, à

secourir les pauvres, à expier des fautes, à pratiquer les vertus

chrétiennes, à respecter leur semblables; ce sont eux qui jettent au

milieu des peuples avilis les premiers germes de liberté,

d'indépendance, qui leur donnent l'exemple de la résistance morale à la

force brutale, et qui leur ouvrent, comme dernier refuge contre les maux

de l'âme et du corps, un asile de prière inviolable et sacré. Aussi

voyons-nous, dès le IXe siècle, les établissements monastiques arrivés

déjà à un grand développement; non-seulement ils comprennent les

édifices du culte, les logements des religieux, les bâtiments destinés

aux approvisionnements, mais aussi des dépendances considérables, des

infirmeries pour les vieillards, des écoles, des cloîtres pour les

novices, pour les étrangers; des locaux séparés pour divers corps

d'états, des jardins, etc., etc. Le plan de l'abbaye de Saint-Gall,

exécuté vers l'année 820, et que possèdent encore les archives de ce

monastère supprimé, est un projet envoyé par un dessinateur à l'abbé

Gozbert. Mabillon pense que ce dessin est dû à l'abbé Éginhard, qui

dirigeait les constructions de la cour sous Charlemagne; quel que soit

son auteur, il est d'un grand intérêt, car il donne le programme d'une

abbaye à cette époque, et la lettre à l'abbé Gozbert, qui accompagne le

plan, ne peut laisser de doutes sur l'autorité du personnage qui l'a

écrite[51]. Nous présentons ici (1) une réduction de ce dessin[52].

L'église occupe une grande place dans ce plan, elle est à deux absides

opposées comme beaucoup d'églises rhénanes (voy, ARCHITECTURE

RELIGIEUSE): A est le choeur à l'orient, la confession sous le

sanctuaire; BD l'exèdre, la place de l'abbé et des dignitaires; C

l'autel de sainte Marie et de saint Gall, avec une sorte de galerie

alentour, intitulée sur le plan _involutio circum_; derrière l'autel

dédié à saint Gall est son sarcophage. E des stalles pour les religieux,

les deux ambons pour lire l'épître et l'évangile; F divers autels; G les

fonts baptismaux; H un second choeur à l'occident; I un second exèdre

pour les religieux; K l'école, avec ses cours disposées comme les

_impluvium_ romains, et des salles alentour; des latrines isolées

communiquent au bâtiment par un passage; à l'ouest de ce bâtiment, des

celliers, une boulangerie et une cuisine pour les hôtes; L la sacristie

à la droite du choeur oriental; M une salle pour les scribes à la gauche

du choeur, avec bibliothèque au-dessus; NN deux escaliers à vis, montant

dans deux salles circulaires où se trouvent placés des autels dédiés aux

archanges saints Michel et Gabriel; O l'entrée de l'église réservée au

peuple, avec narthex; autour du sanctuaire I un double collatéral pour

les fidèles; P le vestibule des familiers du couvent; R le vestibule des

hôtes et des écoliers. Le long du bas côté nord sont disposées diverses

salles destinées aux maîtres des écoles, à ceux qui demandent asile, des

dortoirs; S le réfectoire avec vestiaire au-dessus; T le cellier avec

salle au-dessus pour conserver des provisions de bouche; U des bains; V

le dortoir avec chauffoir au-dessous; le tuyau de la cheminée est isolé;

X des latrines isolées et réunies au dortoir par un passage étroit et

coudé; Y la cuisine avec passage étroit et coudé communiquant au

réfectoire; ces passages sont évidemment disposés ainsi afin d'empêcher

les odeurs de se répandre, soit dans le dortoir, soit dans le

réfectoire; Z l'officine pour faire le pain sacré; _b_ le jardin

potager, chaque plate-bande est indiquée avec le nom des légumes qui

doivent y être cultivés; _b'_ la maison du jardinier; _d_ le verger avec

l'indication des arbres à fruits et leur nom; _e_ un bâtiment réservé

aux novices d'un côté et aux infirmes de l'autre avec chapelle double,

chacun de ces bâtiments contient un cloître avec salles alentour, des

chauffoirs, des latrines isolées; _f_ les poulaillers et le logement du

chef de la basse-cour; _g_ le logement du médecin; _h_ un petit jardin

pour cultiver des plantes médicinales; _h'_ la pharmacie; _i_ le

logement de l'abbé; _j_ la cuisine de l'abbé, un cellier, des bains, et

les chambres de ses familiers; _l_ le logement des hôtes avec écurie,

chambres pour les serviteurs, réfectoire au centre, chauffoir et

latrines isolées; _m_ des logements avec écuries et étables pour les

palefreniers, les bergers, porchers, les familiers, les serviteurs,

etc.; _n_ l'habitation des tonneliers, cordiers, bouviers, avec étables;

des magasins de grains, une officine pour torréfier des graines; _o_ des

bâtiments destinés à la fabrication de la cervoise, des logements de

serfs, un moulin à bras et des mortiers; _p_ les logements et ateliers

des cordonniers, bourreliers, armuriers, fabricants de boucliers,

tourneurs, corroyeurs, orfévres, serruriers, ouvriers fouleurs; _q_ le

fruitier; _r_ les logements des pèlerins, des pauvres, leur cuisine et

réfectoire.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 1 - (A) · 第 23 / 47 段