même disposition pour l'unique bas côté qui donne entrée dans les
chapelles; un triforium est percé dans l'adossement du comble de ces
chapelles, et des fenêtres éclairant directement le choeur, sont ouvertes
au-dessus du triforium sous les voûtes. À la cathédrale du Mans le choeur
avec double bas côté, bâti pendant la première moitié du XIIIe siècle,
présente la même coupe que celui de Bourges, mais beaucoup mieux
étudiée, les rapports de proportion entre les deux bas côtés sont
meilleurs (voy. CATHÉDRALE), les fenêtres supérieures moins courtes, les
chapelles rayonnantes prennent un plus grand développement, tout le
système de la construction est plus savant. Mais un parti simple et
large devait être adopté dans le domaine royal pour la construction des
églises dès 1220. De même que dans les nefs, on remplaçait les doubles
bas côtés étroits par un seul bas côté très-large, on renonçait
également dans les ronds-points aux deux collatéraux qui obligeaient les
constructeurs, comme à Chartres, comme à Bourges, comme au Mans encore,
à ne donner aux chapelles rayonnantes qu'une médiocre hauteur. On
sentait le besoin d'agrandir ces chapelles et par conséquent de les
élever et de les éclairer largement. Si dans la Notre-Dame de Paris de
Maurice de Sully, il a existé des chapelles absidales, ce qui est
douteux, elles ne pouvaient être que très-petites et basses (voy.
ABSIDE). À Bourges et à Chartres ces chapelles ne sont encore que des
niches propres à contenir seulement l'autel; elles sont espacées et
permettent au collatéral de prendre des jours directs entre elles. À
Reims, à Amiens surtout, ces chapelles sont aussi hautes que le bas côté
et profitent de tout l'espace compris entre les contre-forts recevant
les arcs-boutants supérieurs; elles empiètent même sur leur épaisseur
(voy. ARC-BOUTANT, fig. 60. CATHÉDRALE). Alors plus de triforium entre
l'archivolte d'entrée de ces chapelles et le formeret des voûtes du bas
côté comme à Beauvais, dont le choeur est une exception, le triforium
n'existe qu'entre les archivoltes du bas côté et l'appui des fenêtres
hautes. Mais ici il nous faut encore retourner en arrière. Nous avons
dit et fait voir par des exemples que le triforium, dans les églises
bâties de 1160 à 1220, était percé dans les murs d'adossement des
combles des bas côtés. Aux XIe et XIIe siècles il s'ouvre sur des
galeries voûtées dans les édifices du centre de la France, tels que
l'église de Notre-Dame-du-Port (fig. 10). Mais en Champagne, en
Normandie, sur le domaine royal, le triforium est une claire-voie
donnant simplement sous les charpentes des bas côtés et les éclairant
(voy. TRIFORIUM); du milieu de la nef on pouvait donc apercevoir les
fermes, les chevrons, et le dessous des tuiles de ces couvertures à
travers les arcades du triforium, c'est ainsi dans les cathédrales de
Langres, de Sens et dans beaucoup d'églises de second ordre. La vue de
ces dessous de charpentes sombres n'était pas agréable, et les combles,
ne pouvant être parfaitement clos, laissaient pénétrer dans l'église
l'air et l'humidité. Pour éviter ces inconvénients, dès les premières
années du XIIIe siècle, le triforium fut fermé du côté des charpentes
par un mur mince portant sur des arcs de décharge, et ne devint plus
qu'une galerie étroite permettant de circuler en dedans de l'église
au-dessous des appuis des grandes fenêtres supérieures. Dans la nef de
la cathédrale d'Amiens, à Notre-Dame de Reims, à Châlons, et dans
presque toutes les églises du nord dont la construction remonte aux
premières années du XIIIe siècle, les choses sont ainsi disposées. Mais
au XIIe siècle on avait adopté un mode de décoration des édifices
religieux qui prenait une importance considérable; nous voulons parler
des vitraux colorés. Les peintures murales, fort en usage dans les
siècles antérieurs, ne pouvaient lutter avec ces brillantes verrières,
qui, en même temps qu'elles présentaient des sujets parfaitement
visibles par les temps les plus sombres, laissaient passer la lumière et
atteignaient une richesse et une intensité de couleurs qui faisaient
pâlir et effacent même complétement les fresques peintes auprès d'elles.
Plus le système de l'architecture adopté forçait d'agrandir les baies,
plus on les remplissait de vitraux colorés, et moins il était possible
de songer à peindre sur les parties lisses des murs des sujets
historiques. Il est question de vitraux colorés dans des édifices
religieux fort anciens, à une époque où les fenêtres destinées à les
éclairer étaient très-petites; nous ne savons comment étaient traitées
ces verrières, puisqu'il n'en existe pas qui soient antérieures au XIIe
siècle, mais il est certain qu'avec le mode de coloration et de
distribution des verrières les plus anciennes que nous connaissions, il
est impossible de faire de la peinture harmonieuse, autre que de la
peinture d'ornement. Dans des soubassements, sur des nus de murs, près
de l'oeil, les fresques peuvent encore soutenir la coloration translucide
des verrières, mais à une grande hauteur, l'effet rayonnant des vitraux
colorés est tel qu'il écrase toute peinture modelée. Les tentatives
faites depuis peu dans quelques-uns de nos édifices religieux pour
allier la peinture murale à sujets avec les vitraux ne font, à notre
avis, que confirmer notre opinion. Dans ce cas, ou les vitraux
paraissent durs, criards, ou la peinture modelée semble flasque, pauvre
et poudreuse. L'ornementation plate dont les couleurs sont
très-divisées, et les formes fortement redessinées par de larges traits
noirs, ne comportant que des tons francs, simples, est la seule qui
puisse se placer à côté des vitraux colorés, et même faire ressortir
leur brillante harmonie (voy. PEINTURE, VITRAUX). Préoccupés autant de
l'effet décoratif des intérieurs de leurs édifices religieux, que du
système de construction qui leur semblait devoir être définitivement
adopté, les architectes du XIIIe siècle se trouvaient peu à peu
conduits, pour satisfaire aux exigences du nouvel art inauguré par eux,
à supprimer tous les nus des murs dans les parties hautes de ces
édifices. Ne pouvant harmoniser de larges surfaces peintes avec les
vitraux colorés, reconnaissant d'ailleurs que ces vitraux sont
certainement la plus splendide décoration qui puisse convenir à des
intérieurs de monuments élevés dans des climats où le ciel est le plus
souvent voilé, que les verrières colorées enrichissent la lumière pâle
de notre pays, font resplendir aux yeux des fidèles une clarté vivante
en dépit du ciel gris et triste, ils profitèrent de toutes les occasions
qui se présentaient d'ouvrir de nouveaux jours, afin de les garnir de
vitraux. Dans les pignons ils avaient percé des roses qui remplissaient
entièrement l'espace laissé sous les voûtes; des formerets ils avaient
fait les archivoltes des fenêtres supérieures et inférieures; ne
laissant plus entre ces fenêtres que les points d'appui rigoureusement
nécessaires pour porter les voûtes, divisant même ces points d'appui en
faisceaux de colonnettes afin d'éviter les surfaces plates, ils
ouvrirent aussi les triforiums et en firent des claires-voies vitrées.
Cette transition est bien sensible à Amiens. La nef de la cathédrale
d'Amiens, élevée de 1230 à 1240, possède un triforium avec mur
d'adossement plein derrière les combles des bas côtés (35); et l'oeuvre
haute du choeur bâtie de 1255 à 1265, nous montre un triforium à
claire-voie vitrée; de sorte qu'il n'existe plus dans ce choeur ainsi
ajouré, en fait de murs lisses, que les triangles compris entre les
archivoltes des bas côtés, les faisceaux des piles, et l'appui du
triforium; c'est-à-dire une surface de vingt mètres de nus, pour une
surface de huit cents mètres environ de vides ou de piles divisées en
colonnettes.
Les parties supérieures du choeur de la cathédrale d'Amiens ne marquent
pas la première tentative d'un triforium ajouré. Déjà les architectes du
choeur de la cathédrale de Troyes, de la nef et du choeur de l'église
abbatiale de Saint-Denis, bâtis vers 1240, avaient considéré le
triforium comme une véritable continuation de la fenêtre supérieure;
nous donnons (36) une travée perspective de la nef de l'église abbatiale
de Saint-Denis, qui fait comprendre ce dernier parti, adopté depuis lors
dans presque toutes les grandes églises du domaine royal. Mais pour
vitrer et laisser passer la lumière par la claire-voie pratiquée en A
dans l'ancien mur d'adossement du comble du bas côté, il était
nécessaire de supprimer le comble à pente simple, de le remplacer par
une couverture B à double pente, ou par une terrasse. L'établissement du
comble à double pente exigeait un chéneau en C, et des écoulements d'eau
compliqués. Ainsi, en se laissant entraîner aux conséquences rigoureuses
du principe qu'ils avaient admis, les architectes du XIIIe siècle,
chaque fois qu'ils voulaient apporter un perfectionnement dans leur mode
d'architecture, étaient amenés à bouleverser leur système de
construction, de couverture, d'écoulement des eaux; et ils n'hésitaient
jamais à prendre un parti franc.
Dans les édifices religieux de l'époque romane, les eaux des combles
s'écoulaient naturellement par l'égout du toit sans chéneaux pour les
recueillir et les conduire à l'extérieur. La pluie qui fouette sur le
grand comble A (37) s'égoutte sur les toitures des bas côtés B, et de là
tombe à terre. Dès le commencement du XIIe siècle on avait reconnu déjà
dans les climats pluvieux, tels que la Normandie, les inconvénients de
ce système primitif, et l'on avait établi des chéneaux à la base des
combles des bas côtés seulement en C, avec gargouilles saillantes en
pierre dénuées de sculpture. Mais lorsque l'on se mit à élever de
très-vastes églises, la distance entre les combles A et B était telle
que l'eau, poussée par le vent, venait frapper les murs, les vitres des
fenêtres largement ouvertes, et pénétrait à l'intérieur; les tuiles
dérangées par le vent tombaient du comble supérieur sur les combles des
bas côtés, et causaient des dommages considérables aux couvertures; de
1200 à 1220 des assises formant chemin de couronnement, furent posées à
la base des grands combles, et les eaux s'échappèrent le long des
larmiers dont les saillies étaient très-prononcées (voy. LARMIER,
CHÉNEAU). C'est ainsi que les écoulements d'eaux pluviales sont disposés
à la cathédrale de Chartres. Bientôt on creusa ces assises de
couronnement posées à la base des combles, en chéneaux dirigeant les
eaux par des gargouilles saillantes au droit des arcs-boutants munis de
caniveaux (voy. ARC-BOUTANT); puis ces chéneaux furent bordés de
balustrades, ce qui permettait d'établir au sommet de l'édifice une
circulation utile pour surveiller et entretenir les toitures, d'opposer
un obstacle à la chute des tuiles ou ardoises des combles supérieurs sur
les couvertures basses. Plus les édifices religieux devenaient
importants, élevés, et plus il était nécessaire de rendre l'accès facile
à toutes hauteurs, soit pour réparer les toitures, les verrières et les
maçonneries à l'extérieur, soit pour tendre et orner les intérieurs lors
des grandes solennités. Ce n'était donc pas sans raisons que l'on
établissait à l'extérieur une circulation assez large dans tout le
pourtour des édifices religieux; à la base des combles des collatéraux
en D (fig. 35 et 36), au-dessus du triforium en E, à la base des grands
combles en F; à l'intérieur en G dans le triforium. Pour ne pas
interrompre la circulation au droit des piles dans les grands édifices
religieux du XIIIe siècle on ménageait un passage à l'intérieur dans le
triforium derrière les piles en H, à l'extérieur en I entre la pile et
la colonne recevant l'arrivée de l'arc-boutant. Plus tard les
constructeurs ayant reconnu que ces passages avaient nui souvent à la
stabilité des édifices, montèrent leurs piles pleines, faisant
pourtourner les passages dans le triforium et au-dessus, derrière ces
piles, ainsi qu'on peut l'observer dans les cathédrales de Narbonne et
de Limoges; mais alors les bas côtés étaient couverts en terrasses
dallées (38).
Des besoins nouveaux, l'expérience des constructeurs, des habitudes de
richesse et de luxe, modifiaient ainsi rapidement l'architecture
religieuse pendant le XIIIe siècle. Dans le domaine royal on remplaçait
toutes les anciennes églises romanes par des monuments conçus d'après un
mode tout nouveau. Les établissements religieux qui, pendant le XIIe
siècle, avaient jeté un si vif éclat, et qui, possesseurs alors de biens
immenses, avaient élevé de grandes églises, penchant vers leur déclin
déjà au XIIIe siècle, laissaient seuls subsister les monuments qui
marquaient l'époque de leur splendeur; les prieurés, les paroisses
pauvres conservaient par force leurs églises romanes, en remplaçant
autant qu'il était possible les charpentes par des voûtes, commençant
des reconstructions partielles que le manque de ressources les obligeait
de laisser inachevées souvent; mais tous, riches ou pauvres, étaient
possédés de la fureur de bâtir, et de remplacer les vieux édifices
romans par d'élégantes constructions élevées avec une rapidité
prodigieuse. Les évêques étaient à la tête de ce mouvement et faisaient,
dans toutes les provinces du nord, rebâtir leurs cathédrales sur de
nouveaux plans que l'on venait modifier et amplifier encore à peine
achevées. Les grandes cathédrales élevées de 1160 à 1240, n'étaient
pourvues de chapelles qu'au chevet. Les nefs, ainsi que nous l'avons dit
plus haut, n'étaient accompagnées que de collatéraux doubles ou simples.
La cathédrale de Paris, entre autres, était dépourvue de chapelles même
au rond-point probablement; celles de Bourges et de Chartres n'ont que
de petites chapelles absidales pouvant à peine contenir un autel. En
1230 la cathédrale de Paris était achevée (voy. CATHÉDRALE), et en 1240
déjà on crevait les murs des bas côtés de la nef pour établir des
chapelles éclairées par de larges fenêtres à meneaux entre les saillies
des contre-forts. Cette opération était continuée vers 1260 sur les
côtés parallèles du choeur, les deux pignons du transsept étaient
entièrement reconstruits avec roses et claires-voies au-dessous, les
fenêtres supérieures de la nef et du choeur élargies et allongées
jusqu'au-dessus des archivoltes de la galerie de premier étage; par
suite, les voûtes de cette galerie modifiées, et enfin au commencement
du XIVe siècle on établissait de grandes chapelles tout autour du
rond-point. Tel était alors le désir de satisfaire aux besoins et aux
goûts du moment, que l'on n'hésitait pas à reprendre de fond en comble
un immense édifice tout neuf, pour le mettre en harmonie avec les
dernières dispositions adoptées. Toutefois la construction des chapelles
de la nef de la cathédrale de Paris, devance de beaucoup l'adoption de
ce parti dans les autres églises du domaine royal. À Reims, la nef, dont
la partie antérieure date de 1250 environ, n'a pas de chapelles; à
Amiens on ne les établit que pendant le XIVe siècle; à cette époque on
n'admettait plus guère de bas côtés sans chapelles, les plans des nefs
des cathédrales de Clermont-Ferrand, de Limoges, de Narbonne, de Troyes,
ont été conçus avec des chapelles. Ceux des cathédrales de Laon, de
Rouen, de Coutances, de Sens, sont modifiés pour en recevoir, de 1300 à
1350.
Les nefs des églises appartenant à la règle de Cluny étaient précédées
d'une avant-nef ou porche fermé, ayant une très-grande importance, comme
à Vézelay, à la Charité-sur-Loire, à Cluny même, ces porches étaient
surmontés de deux tours; quatre tours accompagnaient en outre les deux
croisillons du transsept, et un clocher central couronnait la croisée.
Cette disposition, qui date du XIIe siècle, n'est pas adoptée dans les
églises de la règle de Cîteaux; les nefs ne sont précédées que d'un
porche bas, fermé aussi, mais peu profond; le pignon de la façade n'est
pas flanqué de tours, non plus que les bras de la croisée; une seule
flèche s'élève sur le milieu du transsept; ainsi étaient les églises de
Clairvaux, de Fontenay, de Morimond, de Pontigny, etc. Ce luxe de tours
ne pouvait convenir à l'austérité de la règle de Cîteaux: les religieux
de cet ordre n'admettaient que le strict nécessaire; un seul clocher sur
le milieu de l'église devait suffire aux besoins du monastère (voy.
ARCHITECTURE MONASTIQUE). Les cathédrales du domaine royal, à la fin du
XIIe siècle, prirent aux grandes églises monastiques une partie de leurs
dispositions, en repoussèrent d'autres. Elles devaient être largement
ouvertes à la foule, ces porches fermés, resserrés, interceptant les
issues, si bien appropriés aux besoins des monastères, ne convenaient
pas aux cathédrales; on y renonça. On se contenta de porches
très-ouverts comme à la cathédrale de Laon, comme à celle de Chartres
(voy. cette CATHÉDRALE), ou même vers le commencement du XIIIe siècle,
de portails évasés, s'ouvrant directement sur les parvis comme à la
cathédrale de Paris, à Amiens, à Reims, à Sens, à Séez, à Coutances, à
Bourges, etc. Mais telle était l'influence des grandes églises
abbatiales dans les provinces, que nous voyons leurs dispositions se
perpétuer dans les cathédrales, les collégiales ou les simples paroisses
élevées dans leur voisinage. Les porches de Cluny et de Cîteaux se
retrouvent dans la cathédrale d'Autun, voisine de Cluny, dans la
collégiale de Beaune, dans les églises de Bourgogne et du Mâconnais;
seulement ces porches s'ouvrent sur leurs trois faces, et ne forment
plus une avant-nef fermée. La règle de Cîteaux a sur les constructions
religieuses une influence plus marquée encore, autour de ses grands
établissements. Dans le domaine royal les cathédrales adoptent les tours
des grandes églises bénédictines clunisiennes. La cathédrale de Laon
possédait et possède encore en partie deux tours couronnées de flèches
sur la façade, quatre tours aux extrémités des bras de croix, et une
tour carrée sur les arcs-doubleaux de la croisée centrale. Chartres
présente la même disposition, sauf la tour centrale; Reims, cette reine
des églises françaises, avant l'incendie de la fin du XVe siècle était
munie de ses six tours, et d'un clocher central terminé par une flèche
en bois; de même à Rouen. C'est en Normandie surtout que les tours
centrales avaient pris une grande importance dans les églises
monastiques comme dans les cathédrales ou les paroisses, et leurs étages
décorés de galeries à jour se voyaient de l'intérieur, formant comme une
immense lanterne donnant de l'air, de la lumière et de l'espace au
centre de l'édifice. Les églises de Saint-Étienne et de la Trinité de
Caen, de l'abbaye de Jumiéges, les cathédrales de Coutances, de
Bayeux[36], et quantité de petites églises, possèdent des tours
centrales qui font ainsi partie du vaisseau intérieur, et ne sont pas
seulement des clochers, mais plutôt des coupoles on lanternes donnant de
la grandeur et de la clarté au centre de l'édifice. En revanche, les
clochers de façade des églises, normandes sont étroits, terminés par des
flèches en pierre d'une excessive acuité. Dans l'Ile-de-France, les
tours centrales sont rares; quand elles existent, ce sont plutôt des
clochers terminés par des flèches en bois, mais ne se voyant pas à
l'intérieur des édifices, tandis que les tours des façades sont larges,
hautes, construites avec luxe, puissamment empatées, comme dans les
églises de Notre-Dame de Paris et de Mantes (voy. TOUR, FLÈCHE,
CLOCHER).
À l'est de la France, sur les bords du Rhin, là où l'architecture
carlovingienne laissait des monuments d'une grande importance, pendant
les XIe et XIIe siècles, des églises avaient été élevées suivant un mode
particulier comme plan et comme système de construction. Plusieurs de
ces monuments religieux possédaient deux absides en regard, l'une à
l'est, l'autre à l'ouest. C'était là une disposition fort ancienne dont
nous trouvons des traces dans l'Histoire de Grégoire de Tours[37]. Comme
pour appuyer le texte de cet auteur, nous voyons encore à la cathédrale
de Nevers une abside et un transsept du côté de l'est qui datent du XIe
siècle; le sol de cette abside est relevé sur une crypte ou confession.
L'auteur du plan de l'abbaye de Saint-Gall (voy. ARCHITECTURE
MONASTIQUE), dans le curieux dessin du IXe siècle parvenu jusqu'à nous,
trace une grande et une petite église, chacune avec deux absides, l'une
du côté de l'entrée, l'autre pour le sanctuaire. Sur le territoire
carlovingien par excellence, les cathédrales de Trêves et de Mayence,
l'église abbatiale de Laach (XIe, XIIe et XIIIe siècles) entre autres,
possèdent des absides à l'occident comme à l'orient. Les cathédrales de
Besançon et de Verdun présentaient des dispositions pareilles, modifiées
aujourd'hui, mais dont la trace est parfaitement visible; cette dernière
cathédrale même se trouve avoir deux transsepts en avant de ses absides,
et quatre tours plantées dans les angles rentrants formés par les
transsepts accompagnaient les deux ronds-points. Des escaliers à vis,
d'une grande importance, flanquaient les deux tours du côté de l'ouest;
ce parti se trouve plus franchement accusé encore dans l'église
cathédrale de Mayence, dans l'église abbatiale de Laach, et est indiqué
déjà dans le plan de l'abbaye de Saint-Gall. Lorsque l'on visite la
cathédrale de Strasbourg on est frappé de l'analogie des constructions
du choeur avec celles des cathédrales de Mayence et de Spire, et il y a
lieu de croire qu'au XIIe siècle Notre-Dame de Strasbourg possédait ses
deux absides comme la plupart des grandes églises rhénanes. Voici (39)
le plan de la cathédrale de Verdun telle qu'elle était à la fin du XIIe
siècle, et débarrassée de toutes les adjonctions qui la dénaturent
aujourd'hui; en A est le sanctuaire autrefois fort élevé au-dessus du
sol de la nef, avec crypte au-dessous, comme à Spire, à Mayence, à
Besançon et à Strasbourg. Il existe encore à Verdun des traces de cette
crypte ou confession sous les chapelles B qui étaient relevées au niveau
du sanctuaire; en C le transsept de l'est, D la nef, E l'entrée
ancienne, F le transsept de l'ouest, G l'abside occidentale, convertie
aujourd'hui en vestibule; en H un cloître; en B et en I des tours.
Probablement il existait au centre du transsept de l'est, en C, une
coupole à pans coupés portée sur des arcs posés en gousset ou sur des
trompillons, comme à Spire, à Mayence et à Strasbourg. On le voit, ces
dispositions ne rappelaient nullement celles adoptées au XIIe siècle
dans les églises du domaine royal, de la Normandie, du Poitou et de
l'Aquitaine. Il entrait dans ces plans un élément étranger aux
traditions latines, et cet élément avait été introduit dans l'Austrasie
dès l'époque de Charlemagne; c'était, on n'en peut guère douter, le
produit d'une influence orientale, comme un mélange de la basilique
latine et du plan de Sainte-Sophie de Constantinople. Mais si les
architectes de l'Austrasie, par suite des traditions qui leur avaient
été transmises, n'éprouvaient plus, au XIe siècle, de difficultés pour
voûter les absides et les coupoles des transsepts, ils se trouvaient
dans le même embarras que tous leurs confrères de l'Occident, lorsqu'il
fallait voûter des nefs établies sur le plan latin; d'un autre côté, par
cela même qu'ils n'avaient pas cessé de faire des voûtes, et que les
traditions romaines s'étaient assez bien conservées en Austrasie, ils
firent l'application de la voûte d'arête antique avec moins d'hésitation
que les constructeurs de l'Ile-de-France et de la Champagne; ils
arrivaient à la construire sans avoir passé par la voûte en berceau
comme les architectes bourguignons et des provinces du centre, et sans
chercher dans l'arc en tiers-point un moyen de diminuer les poussées.
Aussi, dans les provinces de l'ancienne Austrasie, la courbe en
tiers-point ne vient-elle que fort tard, ou exceptionnellement, non
comme une nécessité, mais comme le résultat d'une influence, d'une
_mode_ irrésistible, vers le milieu du XIIIe siècle. Entre les monuments
purement rhénans et les cathédrales de Strasbourg et de Cologne par
exemple, à peine si l'on aperçoit une transition; il y a continuation du
mode roman de l'est jusqu'au moment où l'architecture du domaine royal
étudiée, complète et arrivée à son dernier degré de perfection, fait une
brusque invasion, et vient poser ses règles sur les bords du Rhin comme
dans toutes les provinces de France. On rencontre bien parfois dans les
provinces austrasiennes l'application du style adopté au commencement du
XIIIe siècle dans le domaine royal, mais ce ne sont que les formes de
cette architecture et non son principe qui sont admis, et cela est bien
frappant dans la grande salle ronde bâtie au nord de la cathédrale de
Trêves, où l'on voit toutes les formes, les profils et l'ornementation
de l'architecture française du commencement du XIIIe siècle, adaptés à
un plan et à des dispositions de constructions qui appartiennent aux
traditions carlovingiennes.
Examinons donc comment les constructeurs lorrains ou plutôt des
provinces situées entre le Rhin, la Champagne et les Flandres, avaient
procédé au XIe siècle, pour résoudre ce problème tant cherché de
l'établissement des voûtes sur les nefs des basiliques latines. Nous
l'avons dit, pour les absides dont la partie semi-circulaire, sans bas
côtés et sans chapelles rayonnantes, était voûtée en cul-de-four, et
dont les côtés parallèles étaient puissamment épaulés par des tours
carrées construites sur les petites chapelles s'ouvrant dans les
croisillons du transsept, nulle difficulté; mais pour les nefs avec
leurs collatéraux, il fallait appliquer, lorsque l'on renonça aux
charpentes apparentes (car dans ces contrées, comme partout, les
incendies ruinaient les édifices religieux de fond en comble), un
système de voûtes qui ne poussât pas les murs en dehors. C'est dans une
pauvre église peu visitée que nous allons suivre pas à pas les
tentatives des constructeurs de l'Alsace et de la Lorraine. Il est
intéressant d'étudier certains édifices, peu importants d'ailleurs, mais
qui, par les modifications qu'ils ont subies, donnent l'histoire et les
progrès d'un art. Telle est la cathédrale de Saint-Dié. Bâtie pendant la
seconde moitié du XIe siècle, cette église présentait probablement alors
la disposition du plan rhénan adopté dans la cathédrale de Verdun;
l'abside de l'est fut rebâtie au XIVe siècle sur les fondements anciens;
quant à l'abside de l'ouest, elle a été remplacée, si jamais elle fut
élevée, par une façade moderne; mais la partie la plus intéressante pour
nous aujourd'hui, la nef, existe encore; voici (40) le plan de cette
nef. Nous avons indiqué en noir les constructions du XIe siècle, et en
gris les modifications apportées au plan primitif pendant le XIIe
siècle: les piles AB supportaient des voûtes d'arêtes construites
suivant le mode romain, c'est-à-dire par la pénétration de deux
demi-cylindres, et séparées entre elles par des arcs-doubleaux; des
fenêtres jumelles éclairaient la nef sous les formerets de ces voûtes
qui étaient contre-butées par des arcs-doubleaux latéraux bandés de A en
C et de B en D; les parallélogrammes ACDB étaient couverts par un
plafond rampant formé simplement de chevrons, ainsi que l'indique la
figure 41. Mais alors, si la nef centrale était voûtée facilement par
suite de la disposition carrée de chaque travée ABBA, les collatéraux ne
pouvaient l'être que par une voûte oblongue, et la difficulté qui avait
arrêté les architectes de la Champagne quand ils avaient voulu voûter
les nefs centrales, évitée dans ce cas pour celles-ci, se reproduisait
dans les bas côtés. En admettant même que les obstacles qui empêchaient
de faire des voûtes d'arêtes sur un plan parallélogramme eussent été
franchis en faisant pénétrer des demi-cylindres dont le diamètre eût été
CA, dans de grands demi-cylindres dont le diamètre eût été AB, les
formerets CD eussent eu leur clef au niveau des archivoltes AB; dès lors
les combles, par leur inclinaison, seraient venus masquer les fenêtres
jumelles percées sous les formerets des grandes voûtes. Le système de
chevronnage posé simplement de AB en CD et formant plafond rampant,
avait l'avantage de ne pas perdre la hauteur du comble des bas côtés.
Ces charpentes furent détruites par un incendie, et au XIIe siècle les
constructeurs, renonçant aux plafonds rampants, voulurent aussi voûter
les bas côtés; ils établirent alors entre les piles du XIe siècle (fig.
40) des piles plus minces E pour obtenir des plans EBDF carrés, sur
lesquels ils purent sans difficulté faire des voûtes d'arêtes composées
de demi-cylindres égaux se pénétrant, et dont les clefs ne s'élevaient
pas assez pour les empêcher de trouver la hauteur d'un comble de H en K
(fig. 42)[38]. Cette disposition de voûtes d'arêtes à plan carré sur les
nefs et sur les bas côtés au moyen de la pile intermédiaire posée entre
les piles principales, se retrouve au XIIe siècle dans les cathédrales
de Mayence, de Spire, dans la curieuse église de Rosheim, et dans
beaucoup d'édifices religieux d'Alsace et de Lorraine, non plus comme à
Saint-Dié obtenue par suite d'une modification au plan primitif, mais
définitivement admise, comme un procédé pour voûter à la fois les nefs
centrales et les collatéraux; et ce problème une fois résolu, les
constructeurs lorrains et alsaciens l'appliquèrent jusqu'au moment où
l'architecture du domaine royal fit invasion chez eux.
Avant d'aller plus loin, nous devons expliquer ce que nous entendons par
influence byzantine, architecture byzantine, pour faire comprendre
comment cette influence s'exerce sur l'architecture religieuse du
territoire compris entre le Rhin, le Rhône et l'Océan.