La figure 19 fait voir comme les architectes qui construisaient des

églises étaient conduits, presque malgré eux et par la force des choses,

à donner une grande élévation aux nefs centrales comparativement à leur

largeur. La plupart des auteurs qui ont écrit sur l'architecture

religieuse du moyen âge se sont émerveillés de la hauteur prodigieuse de

ces nefs, et ils ont voulu trouver dans cette élévation une idée

symbolique. Que l'on ait exagéré, à la fin du XIIIe siècle et pendant

les XIVe et XVe siècles, la hauteur des édifices religieux,

indépendamment des nécessités de la construction, nous voulons bien

l'admettre; mais au moment où l'architecture religieuse se développe

dans le nord de la France, lorsqu'on étudie scrupuleusement les

monuments, on est frappé des efforts que font les architectes pour

réduire au contraire, autant que possible, la hauteur des nefs. Un

exposé fort simple fera comprendre ce que nous avançons ici. Supposons

un instant que nous ayons une église à construire d'après les données

admises à la fin du XIIe siècle (23): la nef doit avoir 12 mètres d'axe

en axe des piles, les bas côtés 7 mètres; pour que ces bas côtés soient

d'une proportion convenable par rapport à leur hauteur, et pour qu'ils

puissent prendre des jours élevés de façon à éclairer le milieu de la

nef, ils ne peuvent avoir moins de 12 mètres de hauteur jusqu'à la clef

des voûtes. Il faut couvrir ces bas côtés par un comble de 5 mètres de

poinçon, compris l'épaisseur de la voûte, nous arrivons ainsi au faîtage

des combles des bas côtés avec une hauteur de 17 mètres. Ajoutons à cela

le filet de ces combles, et l'appui des croisées, ensemble 1 mètre, puis

la hauteur des fenêtres supérieures qui ne peuvent avoir moins de deux

fois la largeur de l'entre-deux des piles si l'on veut obtenir une

proportion convenable; or les bas côtés ayant 7 mètres de largeur,

l'entre-deux des piles de la nef sera de 5m,50, ce qui donnera à la

fenêtre une hauteur de 11 mètres. Ajoutons encore l'épaisseur de la clef

de ces fenêtres 0m,40, l'épaisseur du formeret 0m,30; l'épaisseur de la

voûte 0m,25, le bahut du comble 0m,60, et nous avons atteint, en nous

restreignant aux hauteurs les plus modérées, une élévation de 32 mètres

jusqu'à la base du grand comble, et de 30 mètres sous clef. Le vide de

la nef entre les piles étant de 10m,50, elle se trouvera avoir en

hauteur trois fois sa largeur environ. Or il est rare qu'une nef de la

fin du XIIe siècle, dans un monument à bas côtés simples et sans

triforium voûté, soit d'une proportion aussi élancée. Mais s'il s'agit

de construire une cathédrale avec doubles bas côtés comme Notre-Dame de

Paris; si l'on veut élever sur les bas côtés voisins de la nef un

triforium voûté, couvrir ce triforium par une charpente; si l'on veut

encore percer des fenêtres au-dessus de ces combles sous les formerets

des grandes voûtes, on sera forcément entraîné à donner une grande

élévation à la nef centrale. Aussi, en analysant la coupe transversale

de la cathédrale de Paris, nous serons frappés de la proportion courte

de chacun des étages de la construction, pour éviter de donner à la nef

principale une trop grande hauteur relativement à sa largeur. Les bas

côtés sont écrasés, le triforium est bas, les fenêtres supérieures

primitives extrêmement courtes, c'est au moyen de ces sacrifices que la

nef centrale de la cathédrale de Paris n'a sous clef qu'un peu moins de

trois fois sa largeur (voy. fig. 27); car il faut observer que cette

largeur des nefs centrales ne pouvait dépasser une certaine limite, à

cause de la maigreur des points d'appui, et du mode de construction des

voûtes maintenues seulement par une loi d'équilibre; les nefs les plus

larges connues n'ont pas plus de 16m,60 d'axe en axe des piles. Cette

nécessité de ne pas élever les voûtes à de trop grandes hauteurs, afin

de pouvoir les maintenir, contribua plus que toute autre chose à engager

les architectes de la fin du XIIe siècle, dans les provinces du nord, à

chercher et trouver un système de voûtes dont les clefs ne dussent pas

dépasser le niveau du sommet des fenêtres supérieures. Mais, nous

l'avons dit déjà, ils étaient embarrassés lorsqu'il fallait poser des

voûtes, même en arcs d'ogives, sur des parallélogrammes. L'ancienne

méthode adoptée dans la voûte d'arête romaine, donnant en projection

horizontale un carré coupé en quatre triangles égaux par les deux

diagonales, ne pouvait être brusquement mise de côté; cette

configuration restait imprimée dans les habitudes du tracé, car il faut

avoir pratiqué l'art de la construction pour savoir combien une figure

géométrique transmise par la tradition a d'empire, et quels efforts

d'intelligence il faut à un praticien pour la supprimer et la remplacer

par une autre. On continua donc de tracer les voûtes nouvelles en arcs

d'ogives sur un plan carré formé d'une couple de travées (24). Les

arcs-doubleaux AB, EF étaient en tiers-point, les arcs diagonaux ou

arcs-ogives plein cintre. L'arc CD également en tiers-point, comme les

arcs-doubleaux, mais plus aigu souvent. Les clefs des formerets AC, CE,

BD, DF atteignaient le niveau de la clef G, et les fenêtres étaient

ouvertes sous ces formerets; ce mode de construire les voûtes avait

trois inconvénients: le premier, de masquer les fenêtres par la

projection des arcs diagonaux AF, BE; le second, de répartir les

poussées inégalement sur les piles; car les points ABEF recevant la

retombée des arcs-doubleaux et des arcs-ogives étaient bien plus chargés

et poussés au vide que les points C et D ne recevant que la retombée

d'un seul arc. On plaçait bien sous les points ABEF trois colonnettes

pour porter les trois naissances, et une seule sous les points CD; mais

les piles inférieures ABCDEF et les arcs-boutants extérieurs étaient

pareils comme force et comme résistance; le troisième, de forcer

d'élever les murs goutterots fort au-dessus des fenêtres si l'on voulait

que les entraits de charpentes pussent passer librement au-dessus des

voûtes; car les arcs-ogives AF, BE diagonales d'un carré, bandés sur une

courbe plein cintre, élevaient forcément la clef G à une hauteur égale

au rayon GB; tandis que les arcs-doubleaux AB, EF quoique bandés sur une

courbe en tiers-point, n'élevaient leurs clefs H qu'à un niveau

inférieur à celui de la clef G; en outre les triangles AGB, EGF étaient

trop grands: il fallait, pour donner de la solidité aux remplissages,

que leurs lignes de clefs GH fussent très-cintrées, dès lors les points

I s'élevaient encore de près d'un mètre au-dessus de la clef H. Ces

voûtes, pour être solides, devaient donc être très-bombées et prendre

une grande hauteur; et nous venons de dire que les constructeurs

cherchaient à réduire ces hauteurs. C'est alors, vers le commencement du

XIIIe siècle, que l'on renonça définitivement à ce système de voûtes et

que l'on banda les arcs-ogives dans chaque travée des nefs, ainsi que

l'indique la figure 25. Par suite de ce nouveau mode, les piles ABCD

furent également poussées et chargées, les fenêtres ouvertes sous les

formerets AC, BD, démasquées; les clefs G ne furent élevées qu'à une

hauteur égale au rayon AG au-dessus des naissances des arcs; et les

triangles ABG, CDG plus petits, purent être remplis sans qu'on fût

obligé de donner beaucoup de flèche aux lignes de clefs GH. Il fut

facile alors de maintenir les sommets des formerets et les clefs G, H au

même niveau, et par conséquent de poser les charpentes immédiatement

au-dessus des fenêtres hautes en tenant compte seulement des épaisseurs

des clefs des formerets et de la voûte, épaisseurs gagnées à l'extérieur

par la hauteur des assises de corniche. La coupe transversale que nous

donnons ici (26) sur IK, fait voir comment les constructeurs étaient

arrivés dès les premières années du XIIIe siècle à perdre en hauteur le

moins de place possible dans la combinaison des voûtes, tout en

ménageant des jours supérieurs très-grands destinés à éclairer

directement le milieu des nefs. Il avait fallu cinquante années aux

architectes de la fin du XIIe siècle pour arriver des voûtes encore

romanes d'Autun et de Vézelay à ce grand résultat; et de ce moment

toutes les constructions des édifices religieux dérivent de la

disposition des voûtes; la forme et la dimension des piles, leur

espacement, l'ouverture des fenêtres, leur largeur et hauteur, la

position et la saillie des contre-forts, l'importance de leurs pinacles,

la force, le nombre et la courbure des arcs-boutants, la distribution

des eaux pluviales, leur écoulement, le système de couverture, tout

procède de la combinaison des voûtes. Les voûtes commandent l'ossature

du monument au point qu'il est impossible de l'élever, si l'on ne

commence par les tracer rigoureusement avant de faire poser les

premières assises de la construction. Cette règle est si bien établie

que, si nous voyons une église du milieu du XIIIe siècle dérasée au

niveau des bases, et dont il ne reste que le plan, nous pourrons tracer

infailliblement les voûtes, indiquer la direction de tous les arcs, leur

épaisseur. À la fin du XIVe siècle, la rigueur du système est encore

plus absolue; on pourra tracer, en examinant la base d'un édifice,

non-seulement le nombre des arcs des voûtes, leur direction, et

reconnaître leur force, mais encore le nombre de leurs moulures et

jusqu'à leurs profils. Au XVe siècle, ce sont les arcs des voûtes qui

descendent eux-mêmes jusqu'au sol, et les piles ne sont que des

faisceaux verticaux formés de tous les membres de ces arcs. Après cela

on se demande comment des hommes sérieux ont pu repousser et repoussent

encore l'étude de l'architecture du moyen âge, comme n'étant que le

produit du hasard?

Il nous faut revenir sur nos pas, maintenant que nous avons tracé

sommairement l'histoire de la voûte, du simple berceau plein cintre et

de la coupole, à la voûte en arcs d'ogives. Nous avons vu comment dans

les églises de l'Auvergne, d'une partie du centre de la France, de la

Bourgogne et de la Champagne, du Xe au XIIe siècle, les bas côtés

étaient surmontés souvent d'un triforium voûté, soit par un

demi-berceau, comme à Saint-Étienne de Nevers, à Notre-Dame du Port de

Clermont, soit par des berceaux perpendiculaires à la nef, comme à

Saint-Remy de Reims, soit par des voûtes d'arêtes, comme dans le porche

de Vézelay. Nous retrouvons ces dispositions dans quelques églises

normandes, à l'abbaye aux Hommes de Caen par exemple, où le triforium

est couvert par un berceau butant, qui est plus qu'un quart de cylindre

(voy. ARC-BOUTANT, fig. 49). Dans le domaine royal, à la fin du XIIe

siècle, pour peu que les églises eussent d'importance, le bas côté était

surmonté d'une galerie voûtée en arcs d'ogives, c'était une tribune

longitudinale qui permettait, les jours solennels, d'admettre un grand

concours de fidèles dans l'enceinte des églises; car par ce moyen la

superficie des collatéraux se trouvait doublée. Mais nous avons fait

voir aussi comment cette disposition amenait les architectes, soit à

élever démesurément les nefs centrales, soit à sacrifier les jours

supérieurs ou à ne leur donner qu'une petite dimension. La plupart des

grandes églises du domaine royal et de la Champagne, bâties pendant le

règne de Philippe Auguste, possèdent une galerie voûtée au-dessus des

collatéraux; nous citerons la cathédrale de Paris, les églises de Mantes

et de Saint-Germer, les cathédrales de Noyon et de Laon, le choeur de

Saint-Remy de Reims, le croisillon sud de la cathédrale de Soissons,

etc. Ces galeries de premier étage laissent apparaître un mur plein dans

la nef, entre leurs voûtes et l'appui des fenêtres supérieures, afin

d'adosser les combles à pentes simples qui les couvrent, comme à

Notre-Dame de Paris, à Mantes; ou bien sont surmontées d'un triforium

percé dans l'adossement du comble et l'éclairant, comme à Laon, à

Soissons, à Noyon. L'architecte de la cathédrale de Paris, commencée en

1168, avait, pour son temps, entrepris une grande tâche, celle d'élever

une nef de onze mètres d'ouverture entre les piles, avec doubles bas

côtés et galerie supérieure voûtés. Voici comment il résolut ce problème

(27). Il ne donna aux collatéraux qu'une médiocre hauteur; les fenêtres

du second collatéral pouvaient à peine alors donner du jour dans les

deux bas côtés A, B. La galerie construite au-dessus du collatéral B fut

couverte par des voûtes en arcs d'ogives rampantes, de manière à ouvrir

de grandes et hautes fenêtres dans le mur extérieur de C en D. La

claire-voie E permettait ainsi à ces fenêtres d'éclairer le vaisseau

principal, la projection de la lumière suivant la ligne ponctuée DF. Un

comble assez plat pour ne pas obliger de trop relever les appuis des

fenêtres hautes, couvrit les voûtes de la galerie, le mur GH resta

plein, et les fenêtres supérieures ne purent éclairer que les grandes

voûtes. Très-probablement des arcs-boutants à double volée

contre-butaient alors ces grandes voûtes. À l'extérieur, l'aspect de

cette vaste église ne laissait pas que d'être majestueux, plein d'unité,

facile à comprendre (28); mais il n'en était pas de même à l'intérieur,

où apparaissaient de graves défauts de proportion. Les collatéraux sont

non-seulement bas, écrasés, mais ils ont l'inconvénient de présenter des

hauteurs d'arcades à peu près égales à celles de la galerie supérieure;

le mur nu surmontant les archivoltes de premier étage, devait paraître

lourd au-dessus de la claire-voie, et était assez misérablement percé

par les fenêtres perdues sous les formerets des grandes voûtes (29). Il

semble (et on peut encore se rendre compte de cet effet en examinant la

première travée de la nef laissée dans son état primitif) que les

constructeurs aient été embarrassés de finir un édifice commencé sur un

plan vaste et largement conçu. Jusqu'à la hauteur de la galerie on

trouve dans les moyens d'exécution une sûreté, une franchise qui se

perdent dans les oeuvres hautes, trahissant au contraire une certaine

timidité. C'est qu'en effet, jusqu'aux appuis des fenêtres supérieures,

la tradition des constructions romanes servait de guide, mais à partir

de cette arase il fallait employer un mode de construire encore bien

nouveau.

Ces difficultés et ces défauts n'apparaissent pas au même degré dans les

ronds-points des grands édifices de cette époque; par suite de leur

plantation circulaire, les constructions se maintenaient plus

facilement; les voûtes supérieures n'exerçaient pas dans les absides une

poussée comparable à celle des voûtes des nefs agissant sur deux murs

parallèles, isolés, maintenus sur les piles inférieures par une loi

d'équilibre et non par leur stabilité propre. Ces piles, plus

rapprochées dans les choeurs à cause du rayonnement du plan (voy.

CATHÉDRALE), donnaient une proportion moins écrasée aux arcades des bas

côtés et galeries hautes, les, fenêtres supérieures elles-mêmes, mieux

encadrées par suite du rapprochement des faisceaux de colonnettes

portant les voûtes, ne semblaient pas nager dans un espace vague. Le

rond-point de la cathédrale de Paris, tel que Maurice de Sully l'avait

laissé en 1196, était certainement d'une plus heureuse proportion que

les travées parallèles du choeur ou de la nef, mais ce n'était encore, à

l'intérieur du moins, qu'une tentative, non une oeuvre complète, réussie.

Une construction, moins vaste mais mieux conçue, avait, à la même

époque, été commencée à Soissons par l'évêque Nivelon de Chérisy en

1175; nous voulons parler du croisillon sud de la cathédrale, dont le

choeur et la nef ont été rebâtis ou achevés au commencement du XIIIe

siècle. Ce croisillon est par exception, comme ceux de la cathédrale de

Noyon, en forme d'abside semi-circulaire (voy. TRANSSEPT); une sacristie

ou trésor à deux étages voûtés, le flanque vers sa partie _est_ (30).

Par l'examen du plan on peut reconnaître l'oeuvre d'un savant architecte.

Ce bas côté, composé de piles résistantes sous les nervures de la grande

voûte, et de simples colonnes pour porter les retombées des petites

voûtes du collatéral, est d'une proportion bien plus heureuse que le bas

côté du choeur de Notre-Dame de Paris. La construction est à la fois,

ici, légère et parfaitement solide, et la preuve, c'est qu'elle est

encore bien conservée, malgré la terrible commotion occasionnée par

l'explosion d'une poudrière en 1813. Comme à Notre-Dame de Paris, comme

à Noyon, comme à Saint-Remy de Reims, le collatéral est surmonté d'une

galerie voûtée; mais à Soissons, le mur d'adossement du comble de cette

galerie est décoré par un triforium, passage étroit pris dans

l'épaisseur du mur, les triples fenêtres supérieures remplissent

parfaitement les intervalles entre les piles, sont d'une heureuse

proportion et éclairent largement le vaisseau central. Voici (31) une

travée intérieure de ce rond-point.

Dans le choeur de l'église de Mantes les architectes de la fin du XIIe

siècle avaient, de même qu'à Notre-Dame de Paris, élevé une galerie sur

le collatéral, mais ils avaient voûté cette galerie par une suite de

berceaux en tiers-point reposant sur des linteaux et des colonnes

portées par les arcs-doubleaux inférieurs. Ici les berceaux sont

rampants (32), car les formerets ABC du côté intérieur ayant une base

plus courte que les formerets extérieurs FDE à cause du rayonnement de

l'abside, la clef E est plus élevée que la clef C et ces berceaux sont

des portions de cônes. Cette disposition facilite l'introduction de la

lumière à l'intérieur par de grandes roses ouvertes sous les formerets

FDE. Les exemples que nous avons donnés jusqu'à présent tendent à

démontrer que la préoccupation des constructeurs à cette époque dans le

domaine royal était: 1° de voûter les édifices religieux; 2° de les

éclairer largement; 3° de ne pas se laisser entraîner à leur donner trop

de hauteur sous clef. L'accomplissement de ces trois conditions commande

la structure des petites églises aussi bien que des grandes. Les roses,

qui permettent d'ouvrir des jours larges, sont souvent percées sous les

formerets des voûtes des nefs, au-dessus du comble des bas côtés, comme

dans l'église d'Arcueil par exemple. Bien mieux! dans la Champagne, où

les nefs des églises des bourgs ou villages conservent des charpentes

apparentes jusque vers 1220, on rencontre encore des dispositions telles

que celle indiquée dans la fig. 33. Pour _économiser_ sur la hauteur,

les fenêtres de la nef sont percées au dessus des piles; les

arcs-doubleaux des bas côtés voûtés portent des chéneaux, et ces bas

côtés sont couverts par une succession de combles à doubles pentes

perpendiculaires à la nef, et fermés par des pignons accolés. Il est

difficile de trouver une construction moins dispendieuse pour une

contrée où la pierre est rare et le bois commun, prenant une moins

grande hauteur proportionnellement à sa largeur, en même temps qu'elle

fait pénétrer partout à l'intérieur la lumière du jour. Ce parti fut

adopté dans beaucoup de petites églises de Normandie et de Bretagne,

mais plus tard et avec des voûtes sur la nef centrale. Dans ce cas, les

fenêtres de la nef sont forcément ouvertes au-dessus des archivoltes des

collatéraux, afin de faire porter les retombées des grandes voûtes sur

les piles, les pignons extérieurs sont à cheval sur les arcs-doubleaux

des bas côtés et les chéneaux au milieu des voûtes; les fenêtres

éclairant ces bas côtés et percées sous les pignons sont alors jumelles,

pour laisser les piles portant les voûtes des bas côtés passer derrière

le pied-droit qui les sépare, ou bien se trouvent à la rencontre des

pignons, ce qui est fort disgracieux (voy. ÉGLISE). Nous le répétons,

les architectes du commencement du XIIIe siècle, loin de prétendre

donner une grande hauteur aux intérieurs de leurs édifices, étaient au

contraire fort préoccupés, autant par des raisons d'économie que de

stabilité, de réduire ces hauteurs. Mais ils n'osaient encore donner aux

piles isolées des nefs une élévation considérable. La galerie voûtée de

premier étage leur paraissait évidemment utile à la stabilité des grands

édifices, elle leur avait été transmise par tradition, et ils ne

croyaient pas pouvoir s'en passer; c'était pour eux comme un

étrésillonnement qui donnait de la fixité aux piles des nefs; ils

n'adoptaient pas encore franchement le système d'équilibre qui devint

bientôt le principe de l'architecture _gothique_.

Dès les premières années du XIIIe siècle la cathédrale de Meaux avait

été bâtie; elle possédait des collatéraux avec galerie de premier étage

voûtée, et triforium pris, comme au croisillon sud de Soissons, comme à

la cathédrale de Laon, dans l'épaisseur du mur d'adossement du comble

des galeries. Or, cette église, élevée à la hâte, avait été mal fondée;

il se déclara des mouvements tels dans ses maçonneries, peu de temps

après sa construction, qu'il fallut y faire des réparations importantes;

parmi celles-ci, il faut compter la démolition des voûtes des bas côtés

du choeur, en conservant celles de la galerie du premier étage, de sorte

que le bas côté fut doublé de hauteur; on laissa toutefois subsister

dans les travées parallèles du choeur les archivoltes et la claire-voie

de la galerie supprimée, qui continuèrent à étrésillonner les piles

parallèlement à l'axe de l'église. Dans le même temps, de 1200 à 1225,

on construisait la nef de la cathédrale de Rouen, où l'on établissait

bénévolement une disposition semblable à celle qu'un accident avait

provoquée à la cathédrale de Meaux, c'est-à-dire qu'on étrésillonnait

toutes les piles de la nef entre elles parallèlement à l'axe de l'église

à peu près à moitié de leur hauteur, au moyen d'une suite d'archivoltes

simulant une galerie de premier étage qui n'existe pas, et n'a jamais

existé. À Eu, même disposition. Le choeur de l'église abbatiale d'Eu

avait été élevé, ainsi que le transsept et la dernière travée de la nef,

avec bas côtés surmontés d'une galerie voûtée de premier étage dans les

dernières années du XIIe siècle. La nef ne fut élevée qu'un peu plus

tard, vers 1225, et comme à la cathédrale de Rouen, avec un simulacre de

galerie seulement, en renonçant aux voûtes des bas côtés et élevant

ceux-ci jusqu'aux voûtes de la galerie. Ce n'était donc que timidement,

dans quelques contrées du moins, qu'on s'aventurait à donner une grande

hauteur aux bas côtés et à supprimer la galerie voûtée de premier étage,

ou plutôt à faire profiter les collatéraux de toute la hauteur de cette

galerie, en ne conservant plus que le triforium pratiqué dans le mur

d'adossement des combles latéraux. Cependant déjà des architectes plus

hardis ou plus sûrs de leurs matériaux avaient, dès les premières années

du XIIIe siècle, bâti de grandes église, telles que les cathédrales de

Chartres et de Soissons, par exemple, sans galerie de premier étage sur

les bas côtés, ou sans étrésillonnement simulant ces galeries et rendant

les piles des nefs solidaires. Ce qui est certain, c'est qu'au

commencement du XIIIe siècle on n'admettait plus les collatéraux bas,

qu'on sentait le besoin de les élever, d'éclairer le milieu des nefs par

de grandes fenêtres prises dans les murs de ces collatéraux, et que ne

voulant pas élever démesurément les voûtes des nefs, on renonçait aux

galeries de premier étage, et on se contentait du triforium pratiqué

dans le mur d'adossement des combles des bas côtés, en lui donnant une

plus grande importance. La cathédrale de Bourges nous donne la curieuse

transition des grandes églises à galeries voûtées et à doubles bas

côtés, comme Notre-Dame de Paris, aux églises définitivement

_gothiques_, telles que les cathédrales de Reims et d'Amiens, du Mans,

et de Beauvais surtout. Bourges, c'est Notre-Dame de Paris moins la

galerie de premier étage. La coupe transversale de cette immense

cathédrale que nous donnons ici (34) nous fait voir le premier bas côté

A débarrassé de la galerie qui le surmonte à la cathédrale de Paris. Les

piles s'élèvent isolées jusqu'aux voûtes qui, à Notre-Dame de Paris,

sont au premier étage; les jours B qui à Paris ne peuvent éclairer la

nef qu'en passant à travers la claire-voie de la galerie supérieure,

éclairent directement la nef à Bourges. Le second bas côté C est seul

réduit aux proportions de celui de Paris et s'éclaire par des jours

directs D. Deux triforiums EE décorent les murs d'adossement des deux

combles FF des deux collatéraux. Les voûtes sont éclairées par les

fenêtres G pratiquées, comme à Notre-Dame de Paris, au-dessus du comble

du premier bas côté surmonté de sa galerie. C'est à Bourges plus que

partout ailleurs, peut-être, qu'on aperçoit les efforts des

constructeurs pour restreindre la hauteur des édifices religieux dans

les limites les plus strictes. Examinons cette coupe transversale:

impossible de construire un bas côté extérieur plus bas que le

collatéral C; il faut le couvrir, la hauteur du premier comble F est

donnée forcément par les pentes convenables pour de la tuile; il faut

éclairer la nef, les fenêtres B sont larges et basses, elles commandent

la hauteur du collatéral intérieur A; il faut aussi poser un comble sur

les voûtes de ce collatéral, la hauteur de ce comble donne l'appui des

fenêtres G; ces fenêtres supérieures elles-mêmes sont courtes, et d'une

proportion écrasée, elles donnent la hauteur des grandes voûtes. Même

proportion de la nef qu'à la cathédrale de Paris; la nef de Bourges sous

clef a environ en hauteur trois fois sa largeur. Ainsi donc, avant de

chercher une idée symbolique dans la hauteur des nefs _gothiques_,

voyons-y d'abord une nécessité contre laquelle les constructeurs se

débattent pendant cinquante années avant d'arriver à la solution du

problème, savoir: d'élever de grands édifices voûtés, d'une excessive

largeur, de les rendre stables, de les éclairer, et de donner à toutes

les parties de l'architecture une proportion heureuse. Or ce problème

est loin d'être résolu à Bourges. Les piles seules de la nef sont

démesurément longues, les fenêtres sont courtes, les galeries de

triforium écrasées, le premier collatéral hors de proportion avec le

second.

Si les doubles collatéraux étaient utiles dans le voisinage du transsept

et du choeur, ils étaient à peu près sans usage dans les nefs, ne pouvant

servir que pour les processions. On y renonça bientôt; seulement, ne

conservant qu'un bas côté dans les nefs des cathédrales, on le fit plus

large. L'étroitesse des collatéraux doubles ou simples des églises de la

fin du XIIe siècle et du commencement du XIIIe siècle était motivée par

la crainte de voir leurs voûtes pousser les piles à l'intérieur (voy.

CONSTRUCTION).

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 1 - (A) · 第 19 / 47 段