Dès 1220 ces écoles peuvent être ainsi classées: École de

l'Ile-de-France, école de Champagne, école de Picardie, école de

Bourgogne, école du Maine et de l'Anjou, école de Normandie. Ces

divisions ne sont pas tellement tranchées que l'on ne puisse rencontrer

des édifices intermédiaires appartenant à la fois à l'une et à l'autre;

leur développement suit l'ordre que nous donnons ici; on bâtissait déjà

dans l'Ile-de-France et la Champagne des édifices _absolument

gothiques_, quand l'Anjou et la Normandie, par exemple, se

débarrassaient à peine des traditions romanes, et n'adoptaient pas le

nouveau mode de construction et de décoration avec toutes ses

conséquences rigoureuses (voy. pour les exemples, ARCHITECTURE

RELIGIEUSE, MONASTIQUE, CIVILE ET MILITAIRE). Ce n'est qu'à la fin du

XIIIe siècle que ces distinctions s'effacent complétement, que le génie

provincial se perd dans le domaine royal pour se fondre dans une seule

architecture qui s'étend successivement sur toute la superficie de la

France. Toutefois l'Auvergne (sauf pour la construction de la cathédrale

de Clermont-Ferrand) et la Provence n'adoptèrent jamais l'architecture

gothique, et cette dernière province (devenue française seulement à la

fin du XVe siècle) passa de l'architecture romane dégénérée à

l'architecture de la Renaissance, n'ayant subi l'influence des monuments

du nord que fort tard et d'une manière incomplète. Le foyer de

l'architecture française est donc au XIIIe siècle concentré dans le

domaine royal, c'est là que se bâtissent les immenses cathédrales que

nous admirons encore aujourd'hui, les palais somptueux, les grands

établissements publics, les châteaux et les enceintes formidables, les

riches monastères. Mais en perdant de son originalité personnelle ou

provinciale, en passant exclusivement entre les mains des corporations

laïques, l'architecture n'est plus exécutée avec ce soin minutieux dans

les détails, avec cette recherche dans le choix des matériaux, qui nous

frappent dans les édifices bâtis à la fin du XIIe siècle, alors que les

architectes laïques étaient encore imbus des traditions monastiques. Si

nous mettons de côté quelques rares édifices, comme la Sainte-Chapelle

du Palais, comme la cathédrale de Reims, comme certaines parties de la

cathédrale de Paris, nous pourrons remarquer que les monuments élevés

pendant le cours du XIIIe siècle sont souvent aussi négligés dans leur

exécution que savamment combinés comme système de construction. On sent

apparaître dans ces bâtisses l'esprit d'_entreprise_: il faut faire

beaucoup et promptement avec peu d'argent, on est pressé de jouir, on

néglige les fondations, on élève les monuments avec rapidité en

utilisant tous les matériaux, bons ou mauvais, sans prendre le temps de

les choisir. On arrache les pierres des mains des ouvriers avant qu'ils

aient eu le temps de les bien dresser, les joints sont inégaux, les

blocages faits à la hâte. Les constructions sont brusquement

interrompues, aussi brusquement reprises avec de profondes modifications

dans les projets primitifs. On ne retrouve plus cette sage lenteur des

maîtres appartenant à des Ordres réguliers, qui ne commençaient un

édifice que lorsqu'ils avaient réuni longtemps à l'avance, et choisi

avec soin, les matériaux nécessaires, lorsqu'ils avaient pu amasser les

sommes suffisantes, et mûri leurs projets par l'étude. Il semble que les

architectes laïques ne se préoccupent pas essentiellement des détails de

l'exécution, qu'ils aient hâte d'achever leur oeuvre, qu'ils soient déjà

sous l'empire de cette fièvre de recherches et d'activité qui domine

toute la civilisation moderne. Même dans les monuments bâtis rapidement

on sent que l'art se modifie à mesure que la construction s'élève, et

ces modifications tiennent toujours à l'application de plus en plus

absolue des principes sur lesquels se base l'architecture _gothique_;

c'est une expérience perpétuelle. La _symétrie_, ce besoin de l'esprit

humain, est elle-même sacrifiée à la recherche incessante du vrai

absolu, de la dernière limite à laquelle puisse atteindre la matière; et

plutôt que de continuer suivant les mêmes données une oeuvre qui lui

semble imparfaite, quitte à rompre la symétrie, l'architecte du XIIIe

siècle n'hésite pas à modifier ses dispositions primitives, à appliquer

immédiatement ses nouvelles idées développées sous l'inspiration du

principe qui le dirige. Aussi, combien de monuments de cette époque

commencés avec hésitation, sous une direction encore incertaine, quoique

rapidement exécutés, se développent sous la pensée du constructeur qui

apprend son art et le perfectionne à chaque assise, pour ainsi dire, et

ne cesse de chercher le mieux que lorsque l'oeuvre est complète! Ce n'est

pas seulement dans les dispositions d'ensemble que l'on remarque ce

progrès rapide; tous les artisans sont mus par les mêmes sentiments. La

statuaire se dépouille chaque jour des formes hiératiques des XIe et

XIIe siècles pour imiter la nature avec plus de soin, pour rechercher

l'expression, et mieux faire comprendre le geste. L'ornemaniste qui

d'abord s'applique à donner à sa flore un aspect monumental et va

chercher ses modèles dans les germes des plantes, arrive rapidement à

copier exactement les feuilles et les fleurs, et à reproduire sur la

pierre la physionomie et la liberté des végétaux. La peinture s'avance

plus lentement dans la voie de progrès suivie par les autres arts, elle

est plus attachée aux traditions, elle conserve les types conventionnels

plus longtemps que sa soeur la sculpture; cependant appelée à jouer un

grand rôle dans la décoration des édifices, elle est entraînée par le

mouvement général, s'allie plus franchement à l'architecture pour

l'aider dans les effets qu'elle veut obtenir (voy. PEINTURE, VITRAUX).

Nous remarquerons ici que ces deux arts (la sculpture et la peinture) se

soumettent entièrement à l'architecture lorsque celle-ci arrive à son

apogée, et reprennent une certaine indépendance, qui ne leur profite

guère du reste, lorsque l'architecture dégénère.

De ce que beaucoup de nos grands édifices du moyen âge ont été commencés

à la fin du XIIe siècle, et terminés pendant les XIVe ou XVe, on en

conclut qu'on a mis deux ou trois cents ans à les bâtir, cela n'est

point exact; jamais peut-être, si ce n'est de nos jours, les

constructions n'ont été élevées plus rapidement que pendant les XIIIe et

XIVe siècles. Seulement ces monuments, bâtis au moyen des ressources

particulières des évêques, des monastères, des chapitres, ou des

seigneurs, ont été souvent interrompus par des événements politiques, ou

faute d'argent; mais lorsque les ressources ne manquaient pas, les

architectes menaient leurs travaux avec une rapidité prodigieuse; les

exemples ne nous font pas faute pour justifier cette assertion. La

nouvelle cathédrale de Paris fut fondée en 1168, en 1196 le choeur était

achevé; en 1220 elle était complétement terminée; les chapelles de la

nef, les deux pignons de la croisée, et les chapelles du choeur n'étant

que des modifications à l'édifice primitif, dont il eût pu se passer

(voy. CATHÉDRALE). Voici donc un immense monument, qui ne coûterait pas

moins de soixante à soixante-dix millions de notre monnaie, élevé en

cinquante ans. Presque toutes nos grandes cathédrales ont été bâties,

sauf les adjonctions postérieures, dans un nombre d'années aussi

restreint. La Sainte-Chapelle de Paris fut élevée et complétement

achevée en moins de huit années (voy. CHAPELLE). Or quand on songe à la

quantité innombrable de statues, de sculptures, aux surfaces énormes de

vitraux, aux ornements de tout genre qui entraient dans la composition

de ces monuments, on sera émerveillé de l'activité et du nombre des

artistes, artisans et ouvriers, dont on disposait alors, surtout lorsque

l'on sait que toutes ces sculptures, soit d'ornements, soit de figures,

que ces vitraux étaient terminés au fur et à mesure de l'avancement de

l'oeuvre.

Si de vastes monuments religieux, couverts de riches décorations,

pouvaient être construits aussi rapidement, à plus forte raison, des

monastères, des châteaux d'une architecture assez simple généralement,

et qui devaient satisfaire à des besoins matériels immédiats,

devaient-ils être élevés dans un espace de temps très-court. Lorsque les

dates de fondation et d'achèvement font défaut, les constructions sont

là qui montrent assez, pour peu qu'on ait quelque pratique de l'art,

avec quelle rapidité elles étaient menées à fin. Ces grands

établissements militaires tels que Coucy, Château-Thierry, entre autres,

et plus tard Vincennes, Pierrefonds, sont sortis de terre et ont été

livrés à leurs garnisons en quelques années (voy. ARCHITECTURE

MILITAIRE, CHÂTEAU).

Il est dans l'histoire des peuples de ces siècles féconds qui semblent

contenir un effort immense de l'intelligence des hommes, réunis dans un

milieu favorable. Ces périodes de production se sont rencontrées partout

à certaines époques, mais ce qui distingue particulièrement le siècle

qui nous occupe, c'est avec la quantité, l'unité dans la production. Le

XIIIe siècle voit naître dans l'ordre intellectuel des hommes tels que

Albert le Grand, saint Thomas d'Aquin, Roger Bacon, philosophes,

encyclopédistes savants et théologiens, dont tous les efforts tendent à

mettre de la méthode dans les connaissances acquises de leur temps, à

réunir les débris des sciences et de la philosophie antiques pour les

soumettre à l'esprit chrétien, pour hâter le mouvement spirituel de

leurs contemporains. L'étude et la pratique des arts se coordonnent,

suivent dès lors une marche régulière dans un même sens. Nous ne pouvons

mieux comparer le développement des arts à cette époque, qu'à une

cristallisation; travail synthétique dont toutes les parties se

réunissent suivant une loi fixe, logique, harmonieuse, pour former un

tout homogène dont nulle fraction ne peut être distraite sans détruire

l'ensemble.

La science et l'art ne font qu'un dans l'architecture du XIIIe siècle,

la forme n'est que la conséquence de la loi mathématique, de même que

dans l'ordre moral, la foi, les croyances, cherchent à s'établir sur la

raison humaine, sur les preuves tirées des Écritures, sur l'observation

des phénomènes physiques, et se hasardent avec une hardiesse et une

grandeur de vues remarquables, dans le champ de la discussion.

Heureusement pour ce grand siècle l'élite des intelligences était

orthodoxe. Albert le Grand et son élève saint Thomas d'Aquin faisaient

converger les connaissances étendues qu'ils avaient pu acquérir, la

pénétration singulière de leur esprit, vers ce point dominant, la

théologie. Cette tendance est aussi celle des arts du XIIIe siècle, et

explique leur parfaite unité.

Il ne faudrait pas croire cependant que l'architecture religieuse fût la

seule, et qu'elle imposât ses formes à l'architecture civile, loin de

là; on ne doit pas oublier que l'architecture française s'était

constituée au milieu du peuple conquis en face de ses conquérants, elle

prenait ses inspirations dans le sein de cette fraction indigène, la

plus nombreuse de la nation, elle était tombée aux mains des laïques

sitôt après les premières tentatives d'émancipation, elle n'était ni

théocratique ni féodale. C'était un art indépendant, national, qui se

pliait à tous les besoins, et élevait un château, une maison, une église

(voy. ces mots) en employant des formes et des procédés appropriés à

chacun de ces édifices; et s'il y avait harmonie entre ces différentes

branches de l'art, si elles étaient sorties du même tronc, elles se

développaient cependant dans des conditions tellement différentes, qu'il

est impossible de ne pas les distinguer. Non-seulement l'architecture

française du XIIIe siècle adopte des formes diverses en raison des

besoins auxquels elle doit satisfaire, mais encore nous la voyons se

plier aux matériaux qu'elle emploie: si c'est un édifice de brique, de

pierre ou de bois qu'elle élève, elle donne à chacune de ces

constructions une apparence différente, celle qui convient le mieux à la

nature de la matière dont elle dispose. Le fer forgé, le bronze et le

plomb coulé ou repoussé, le bois, le marbre, la terre cuite, les pierres

dures ou friables, de dimensions différentes, commandent des formes

propres à chacune de ces matières; et cela d'une façon si absolue, si

bien caractérisée, qu'en examinant un moulage ou un dessin on peut dire,

«cet ornement, cette moulure, ce membre d'architecture, s'appliquent à

telle ou telle matière.» Cette qualité essentielle appartient aux arts

originaux des belles époques, tandis qu'elle manque le plus souvent aux

arts des époques de décadence; inutile de dire combien elle donne de

valeur et de charme aux moindres objets. Le judicieux emploi des

matériaux distingue les constructions du XIIIe siècle entre celles qui

les ont précédées et suivies, il séduit les hommes de goût comme les

esprits les plus simples, et il ne faut rien moins qu'une fausse

éducation pour faire perdre le sentiment d'une loi aussi naturelle et

aussi vraie.

Mais il n'est pas d'oeuvre humaine qui ne contienne en germe, dans son

sein, le principe de sa dissolution. Les qualités de l'architecture du

XIIIe siècle, exagérées, devinrent des défauts. Et la marche progressive

était si rapide alors, que l'architecture gothique, pleine de jeunesse

et de force dans les premières années du règne de saint Louis,

commençait à tomber dans l'abus en 1260. À peine y a-t-il quarante ans

entre les constructions de la façade occidentale et du portail

méridional de la cathédrale de Paris; la grande façade laisse encore

voir quelques restes des traditions romanes, et le portail sud est d'une

architecture qui fait pressentir la décadence (voy. ARCHITECTURE

RELIGIEUSE). On ne trouve plus dès la fin du XIIIe siècle, surtout dans

l'architecture religieuse, ce cachet individuel qui caractérise chacun

des édifices types du commencement de ce siècle. Les grandes

dispositions, le mode de construction et d'ornementation prennent déjà

un aspect monotone qui rend l'architecture plus facile à étudier, et qui

favorise la médiocrité aux dépens du génie. On s'aperçoit que des règles

banales s'établissent et mettent l'art de l'architecture à la portée des

talents les plus vulgaires. Tout se prévoit, une forme en amène

infailliblement une autre. Le raisonnement remplace l'imagination, la

logique tue la poésie. Mais aussi l'exécution devient plus égale, plus

savante, le choix des matériaux plus judicieux. Il semble que le génie

des constructeurs n'ayant plus rien à trouver, satisfasse son besoin de

nouveauté en s'appliquant aux détails, recherche la quintessence de

l'art. Tous les membres de l'architecture s'amaigrissent, la sculpture

se complaît dans l'exécution des infiniment petits. Le sentiment de

l'ensemble, de la vraie grandeur se perd, on veut étonner par la

hardiesse, par l'apparence de la légèreté et de la finesse. La science

l'emporte sur l'art et l'absorbe. C'est pendant le XIVe siècle que se

développe la connaissance des poussées des voûtes, l'art du _trait_,

c'est alors qu'on voit s'élever ces monuments qui réduisant les pleins à

des dimensions aussi restreintes que possible, font pénétrer la lumière

dans les intérieurs, par toutes les issues praticables, que l'on voit

ces flèches découpées s'élancer vers le ciel sur des points d'appui qui

ne paraissent pas pouvoir les soutenir, que les moulures se divisent en

une quantité de membres infinis, que les piles se composent de faisceaux

de colonnettes aussi nombreuses que les moulures des arcs qu'elles

doivent porter. La sculpture perd de son importance, appauvrie par les

combinaisons géométriques de l'architecture, elle semble ne plus trouver

sa place, elle devient confuse à force de vouloir être délicate. Malgré

l'excessive recherche des combinaisons, et à cause du _rationalisme_ qui

préside à toutes les parties de l'architecture, celle-ci vous laisse

froid devant tant d'efforts, dans lesquels on rencontre plus de calcul

que d'inspiration.

Il faut dire d'ailleurs que le XIIIe siècle avait laissé peu de chose à

faire au XIVe en fait d'architecture religieuse. Nos grandes églises

étaient presque toutes achevées à la fin du XIIIe siècle, et sauf

Saint-Ouen de Rouen, on trouve peu d'églises commencées et terminées

pendant le cours du XIVe siècle. Il ne restait plus aux architectes de

cette époque qu'à compléter nos vastes cathédrales ou leurs dépendances.

Mais c'est pendant ce siècle que la vie civile prend un plus grand

développement, que la nation appuyée sur le pouvoir royal commence à

jouer un rôle important, en éloignant peu à peu la féodalité de la scène

politique. Les villes élèvent des maisons communes, des marchés, des

remparts; la bourgeoisie enrichie, bâtit des maisons plus vastes, plus

commodes, où déjà les habitudes de luxe apparaissent. Les seigneurs

féodaux donnent à leurs châteaux un aspect moins sévère; il ne s'agit

plus pour eux seulement de se défendre contre de puissants voisins,

d'élever des forteresses destinées à les protéger contre la force, ou à

garder le produit de leurs rapines; mais leurs droits respectifs mieux

réglés, la souveraineté bien établie du pouvoir royal, leur permettent

de songer à vivre sur leurs domaines non plus en conquérants, mais en

possesseurs de biens qu'il faut gouverner, en protecteurs des vassaux

réunis autour de leurs châteaux; dès lors on décore ces demeures naguère

si sombres et si bien closes, on ouvre de larges fenêtres destinées à

donner de l'air et de la lumière dans les appartements, on élève des

portiques, de grandes salles pour donner des fêtes, ou réunir un grand

concours de monde; on dispose en dehors des enceintes intérieures, des

bâtiments pour les étrangers; quelquefois même des promenoirs, des

églises, des hospices destinés aux habitants du bourg ou village,

viennent se grouper autour du château seigneurial.

Les malheurs qui désolèrent la France à la fin du XIVe siècle et au

commencement du XVe ralentirent singulièrement l'essor donné aux

constructions religieuses ou civiles. L'architecture suit l'impulsion

donnée pendant les XIIIe et XIVe siècles, en perdant de vue peu à peu

son point de départ; la profusion des détails étouffe les dispositions

d'ensemble; le _rationalisme_ est poussé si loin dans les combinaisons

de la construction et dans le tracé, que tout membre de l'architecture

qui se produit à la base de l'édifice pénètre à travers tous les

obstacles, montant verticalement jusqu'au sommet sans interruption. Ces

piles, ces moulures qui affectent des formes prismatiques, curvilignes,

concaves avec arêtes saillantes et se pénètrent en reparaissant

toujours, fatiguent l'oeil, préoccupent plus qu'elles ne charment,

forcent l'esprit à un travail perpétuel, qui ne laisse pas de place à

cette admiration calme que doit causer toute oeuvre d'art. Les surfaces

sont tellement divisées par une quantité innombrable de nerfs saillants,

de compartiments découpés, qu'on n'aperçoit plus nulle part les nus des

constructions, qu'on ne comprend plus leur contexture et leur appareil.

Les lignes horizontales sont bannies, si bien que l'oeil forcé de suivre

ces longues lignes verticales ne sait où s'arrêter, et ne comprend pas

pourquoi l'édifice ne s'élève pas toujours pour se perdre dans les

nuages. La sculpture prend une plus grande importance, en suivant encore

la méthode appliquée dès le XIIIe siècle; en imitant la flore, elle

pousse cette imitation à l'excès, elle exagère le modelé; les

feuillages, les fleurs ne tiennent plus à la construction, il semble que

les artistes aient pris à tâche de faire croire à des superpositions

pétrifiées; il en résulte une sorte de fouillis qui peut paraître

surprenant, qui peut étonner par la difficulté de l'exécution, mais qui

distrait et fait perdre de vue l'ensemble des édifices. Ce qu'il y a

d'admirable dans l'ornementation appliquée à l'architecture du XIIIe

siècle, c'est sa parfaite harmonie avec les lignes de l'architecture; au

lieu de gêner elle aide à comprendre l'adoption de telle ou telle forme,

on ne pourrait la déplacer, elle tient à la pierre. Au XVe siècle au

contraire, l'ornementation n'est plus qu'un appendice qui peut être

supprimé sans nuire à l'ensemble, de même que l'on enlèverait une

décoration de feuillages appliquée à un monument pour une fête. Cette

recherche puérile dans l'imitation exacte des objets naturels ne peut

s'allier avec les formes rigides de l'architecture, d'autant moins qu'au

XVe siècle ces formes ont quelque chose d'aigu, de rigoureux, de

géométrique en complet désaccord avec la souplesse exagérée de la

sculpture. L'application systématique dans l'ensemble comme dans les

détails de la ligne verticale, en dépit de l'horizontalité des

constructions de pierre, choque le bon sens même lorsque le raisonnement

ne vient pas vous rendre compte de cet effet (voy. APPAREIL).

Les architectes du XIIIe siècle en diminuant les pleins dans leurs

édifices, en supprimant les murs et les remplaçant peu à peu par des

à-jours, avaient bien été obligés de garnir ces vides par des

claires-voies de pierre (voy. MENEAU, ROSE); mais il faut dire que les

compartiments de pierre découpée qui forment comme les clôtures ou les

châssis de leurs baies sont combinés suivant les règles de la statique,

et que la pierre conserve toujours son rôle. Au XIVe siècle déjà ces

claires-voies deviennent trop grêles et ne peuvent plus se maintenir

qu'à l'aide d'armatures en fer; cependant les dispositions premières

sont conservées. Au XVe siècle, les claires-voies des baies, ajourées

comme de la dentelle, présentant des combinaisons de courbes et de

contre-courbes qui ne sont nullement motivées par la construction,

donnant dans leur section des formes prismatiques aiguës, ne peuvent

plus être solidement maintenues que par des artifices d'appareil, ou à

l'aide de nombreux ferrements qui deviennent une des premières causes de

destruction de la pierre. Non contents de garnir les baies par des

châssis de pierre tracés sur des épures compliquées, les architectes du

XVe siècle couvrent les nus des murs de meneaux aveugles qui ne sont que

des placages simulant des vides là où souvent l'oeil, ne sachant où se

reposer, demanderait un plein. Pendant le XIVe siècle déjà cet usage de

masquer les nus sous de faux meneaux avait été fort goûté; mais au

moins, à cette époque, ce genre de décoration était appliqué d'une façon

judicieuse (voy. ARCHITECTURE RELIGIEUSE), entre des points d'appui,

dans des espaces qui par leur position peuvent paraître légers, tandis

qu'au XVe siècle, ces décorations de fausses baies couvrent les

contre-forts et toutes les parties de l'architecture qui doivent

présenter un aspect de résistance. Il semblait qu'alors les architectes

eussent horreur du plein, et ne pussent se résoudre à laisser paraître

leurs points d'appui. Tous leurs efforts tendaient à les dissimuler,

pendant que souvent des murs, qui ne sont que des remplissages et ne

portant rien auraient pu être mis à jour ou décorés d'arcatures ou de

fausses baies, restent nus. Rien n'est plus choquant que ces murs

lisses, froids, entre des contre-forts couverts de détails infinis,

petits d'échelle et qui amaigrissent les parties des édifices auxquelles

on attache une idée de force.

Plus on s'éloigne du domaine royal et plus ces défauts sont apparents

dans l'architecture du XVe siècle, plus les constructeurs s'écartent des

principes posés pendant les XIIIe et XIVe siècles, se livrent aux

combinaisons extravagantes, prétendent faire des tours de force de

pierre, et donnent à leur architecture des formes étrangères à la nature

des matériaux, obtenues par des moyens factices, prodiguant le fer et

les scellements, accrochant, incrustant une ornementation qui n'est plus

à l'_échelle_ des édifices. C'est sur les monuments de cette époque

qu'on a voulu longtemps juger l'architecture dite _gothique_. C'est à

peu près comme si on voulait porter un jugement sur l'architecture

romaine à Balbek ou à Pola, sans tenir compte des chefs-d'oeuvre du

siècle d'Auguste.

Nous devons ici faire une remarque d'une importance majeure; bien que la

domination anglaise ait pu paraître, politiquement parlant, très-assurée

dans le nord et dans l'ouest de la France pendant une partie des XIVe et

XVe siècles, nous ne connaissons pas un seul édifice qui rappelle dans

les contrées conquises les constructions que l'on élevait alors en

Angleterre. L'architecture ne cesse de rester française. On ne se fait

pas faute en Normandie ou dans les provinces de l'ouest d'attribuer

certains édifices aux Anglais; que ceux-ci aient fait construire des

monuments, nous voulons bien l'admettre, mais ils n'ont eu recours alors

qu'à des artistes français, et le fait est facile à constater pour qui a

vu les architectures des deux pays; les dissemblances sont frappantes

comme principe, comme décoration, et comme moyens d'exécution. Pendant

le XIIIe siècle les deux arts anglais et français ne diffèrent guère que

dans les détails ou dans certaines dispositions générales des plans,

mais à partir du XIVe siècle ces deux architectures prennent des voies

différentes qui s'éloignent de plus en plus l'une de l'autre. Jusqu'à la

Renaissance aucun élément n'est venu en France retarder ou modifier la

marche de l'architecture; elle s'est nourrie de son propre fonds,

abusant des principes, poussant la logique au point de torturer la

méthode à force de vouloir la suivre et en tirer toutes les

conséquences. Tous les exemples du _Dictionnaire_ font voir comme on

arrive par une pente insensible du XIIe siècle au XVe fatalement. Chaque

tentative, chaque effort, chaque perfectionnement nouveau conduit

rapidement à l'apogée, aussi rapidement à la décadence, sans qu'il soit

possible d'oser dire: «C'est là où il faut s'arrêter.» C'est une chaîne

non interrompue d'inductions, dont on ne peut briser un seul anneau, car

ils ont tous été rivés en vertu du principe qui avait fermé le premier.

Et nous dirons qu'il serait peut-être plus facile d'étudier

l'architecture _gothique_ en la prenant à sa décadence, en remontant

successivement des effets aux causes, des conséquences aux principes,

qu'en suivant sa marche naturelle; c'est ainsi que la plupart d'entre

nous ont été amenés à l'étude des origines de cet art, c'est en le

prenant à son déclin, en remontant le courant.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 1 - (A) · 第 15 / 47 段