et le goût. À la fin du XIIe siècle presque tous les monuments romans,
religieux, civils ou militaires, ne pouvaient plus satisfaire aux
besoins nouveaux, particulièrement dans le domaine royal. Les églises
romanes étroites, encombrées par ces piliers massifs, sans espaces, ne
pouvaient convenir aux nombreuses réunions de fidèles, dans des villes
dont la population et la richesse s'accroissaient rapidement; elles
étaient tristes et sombres, grossières d'aspect, et n'étaient plus en
harmonie avec des moeurs et une civilisation avancées déjà; les maisons,
les châteaux présentaient les mêmes inconvénients d'une façon plus
choquante encore, puisque la vie habituelle ne pouvait s'accommoder de
demeures dans lesquelles aucun des besoins nouveaux n'était satisfait.
Quant à l'architecture militaire, les perfectionnements apportés dans
les moyens d'attaque exigeaient l'emploi de dispositions défensives en
rapport avec ces progrès (voy. ARCHITECTURE RELIGIEUSE, CIVILE,
MILITAIRE).
Il fallait élever des églises plus vastes, dans lesquelles les points
d'appui intérieurs devaient prendre le moins de terrain possible, les
aérer, les éclairer, les rendre plus faciles d'accès, mieux closes, plus
saines et plus propres à contenir la foule. Dans presque toutes les
provinces du nord, les églises romanes étaient combinées, comme
construction, de façon à ne pouvoir durer (voy. CONSTRUCTION); elles
s'écroulaient ou menaçaient ruine partout, force était de les rebâtir.
Il fallait élever des palais ou des châteaux pour un personnel plus
nombreux, car la féodalité suivait partout le mouvement imprimé par la
monarchie; et si le roi prenait une plus grande part d'autorité sur ses
grands vassaux, ceux-ci absorbaient les petits fiefs, centralisaient
chaque jour le pouvoir chez eux, comme le roi le centralisait autour de
lui. Il fallait à ces bourgeois nouvellement affranchis, à ces
corporations naissantes, des lieux de réunion, des hôtels de ville; des
bourses, ou _parloirs_ comme on les appelait alors, des _chambres_ pour
les corps d'état, des maisons en rapport avec des moeurs plus policées et
des besoins plus nombreux. Il fallait enfin à ces villes affranchies,
des murailles extérieures, car elles comprenaient parfaitement qu'une
conquête, pour être durable, doit être toujours prête à se défendre. Là
était la nécessité de reconstruire tous les édifices d'après un mode en
harmonie avec un état social nouveau. Il ne faut pas oublier non plus
que le sol était couvert de ruines; les luttes féodales, les invasions
des Normands, l'établissement des communes qui ne s'était pas fait sans
de grands déchirements ni sans excès populaires, l'ignorance des
constructeurs qui avaient élevé ces édifices peu durables, laissaient
tout à fonder. À côté de cette impérieuse nécessité que l'histoire de
cette époque explique suffisamment, naissait un goût nouveau au milieu
de cette population gallo-romaine reprenant son rang de nation; nous
avons essayé d'indiquer les sources diverses où ce goût avait été
chercher ses inspirations, mais avant tout il tenait au génie du peuple
qui occupait les bassins de la Seine, de la Loire et de la Somme. Ces
peuples doués d'un esprit souple, novateur, prompt à saisir le côté
pratique des choses, actif, mobile, raisonneur, dirigés plutôt par le
_bon sens_ que par l'imagination, semblaient destinés par la Providence
à briser les dernières entraves de la barbarie dans les Gaules, non par
des voies brusques, et par la force matérielle, mais par un travail
intellectuel qui fermentait depuis le XIe siècle. Protégés par le
pouvoir royal, ils l'entourent d'une auréole qui ne cesse de briller
d'un vif éclat jusqu'après l'époque de la Renaissance. Aucun peuple, si
ce n'est les Athéniens peut-être, ne fit plus facilement litière des
traditions; c'est en même temps son défaut et sa qualité: toujours
désireux de trouver mieux, sans s'arrêter jamais, il progresse aussi
rapidement dans le bien que dans le mal, il s'attache à une idée avec
passion; et quand il l'a poursuivie dans ses derniers retranchements,
quand il l'a mise à nu par l'analyse, quand elle commence à germer au
milieu des peuples ses voisins, il la dédaigne pour en poursuivre une
autre avec le même entraînement, abandonnant la première comme un corps
usé, vieilli, comme un cadavre dont il ne peut plus rien tirer. Ce
caractère est resté le nôtre encore aujourd'hui, il a de notre temps
produit de belles et de misérables choses; c'est enfin ce qu'on appelle
la _mode_ depuis bientôt trois cents ans, qui s'attache aux futilités de
la vie, comme aux principes sociaux les plus graves, qui est ridicule ou
terrible, gracieuse ou pleine de grandeur.
On doit tenir compte de ce caractère particulier à une portion de la
France, si l'on veut expliquer et comprendre le grand mouvement des arts
à la fin du XIIe siècle; nous ne faisons que l'indiquer ici, puisque
nous reviendrons sur chacune des divisions de l'architecture en
analysant les formes que ces divisions ont adoptées. Il n'est pas besoin
de dire que ce mouvement fut contenu tant que l'architecture théorique
ou pratique resta entre les mains des établissements religieux; tout
devait alors, contribuer à l'arrêter: les traditions forcément suivies,
la rigueur de la vie claustrale, les réformes tentées et obtenues au
sein du clergé pendant le XIe siècle et une partie du XIIe. Mais quand
l'architecture eut passé des mains des clercs aux mains des laïques, le
génie national ne tarda pas à prendre le dessus, pressé de se _dégager_
de l'enveloppe romane, dans laquelle il se trouvait mal à l'aise, il
l'étendit jusqu'à la faire éclater; une de ses premières tentatives fut
la construction des voûtes. Profitant des résultats assez confus obtenus
jusqu'alors, poursuivant son but avec cette logique rigoureuse qui
faisait à cette époque la base de tout travail intellectuel, il posa ce
principe, déjà développé dans le mot ARC-BOUTANT, que les voûtes
agissant suivant des poussées obliques, il fallait, pour les maintenir,
des résistances obliques (voy. CONSTRUCTION, VOÛTE). Déjà dès le milieu
du XIIe siècle les constructeurs avaient reconnu que l'arc plein cintre
avait une force de poussée trop considérable pour pouvoir être élevé à
une grande hauteur sur des murs minces ou des piles isolées, surtout
dans de larges vaisseaux, à moins d'être maintenu par des culées
énormes; ils remplacèrent l'arc plein ceintre par l'arc en tiers-points
(voy. ARC), conservant seulement l'arc plein cintre pour les fenêtres et
les portées de peu de largeur; ils renoncèrent complétement à la voûte
en berceau dont la poussée continue devait être maintenue par une buttée
continue. Réduisant les points résistants de leurs constructions à des
piles, ils s'ingénièrent à faire tomber tout le poids et la poussée de
leurs voûtes sur ces piles, n'ayant plus alors qu'à les maintenir par
des arcs-boutants indépendants et reportant toutes les pesanteurs en
dehors des grands édifices. Pour donner plus d'assiette à ces piles ou
contre-forts isolés, ils les chargèrent d'un supplément de poids dont
ils firent bientôt un des motifs les plus riches de décoration (voy.
PINACLE). Évidant de plus en plus leurs édifices, et reconnaissant à
l'arc en tiers-point une grande force de résistance en même temps qu'une
faible action d'écartement, ils l'appliquèrent partout, en abandonnant
l'arc plein cintre, même dans l'architecture civile.
Dès le commencement du XIIIe siècle, l'architecture se développe d'après
une méthode complétement nouvelle, dont toutes les parties se déduisent
les unes des autres avec une rigueur impérieuse. Or c'est par le
changement de méthode que commencent les révolutions dans les sciences
et les arts. La construction commande la forme; les piles destinées à
porter plusieurs arcs se divisent en autant de colonnes qu'il y a
d'arcs, ces colonnes sont d'un diamètre plus ou moins fort, suivant la
charge qui doit peser sur elles, s'élevant chacune de leur côté
jusqu'aux voûtes qu'elles doivent soutenir, leurs chapiteaux prennent
une importance proportionnée à cette charge. Les arcs sont minces ou
larges, composés d'un ou de plusieurs rangs de claveaux, en raison de
leur fonction (voy. ARC, CONSTRUCTION). Les murs devenus inutiles
disparaissent complétement dans les grands édifices et sont remplacés
par des claires-voies, décorées de vitraux colorés. Toute nécessité est
un motif de décoration: les combles, l'écoulement des eaux,
l'introduction de la lumière du jour, les moyens d'accès et de
circulation aux différents étages des bâtiments, jusqu'aux menus objets
tels que les ferrures, la plomberie, les scellements, les supports, les
moyens de chauffage, d'aération, non-seulement ne sont point dissimulés,
comme on le fait si souvent depuis le XVIe siècle dans nos édifices,
mais sont au contraire franchement accusés, et contribuent par leur
ingénieuse combinaison et le goût qui préside toujours à leur exécution,
à la richesse de l'architecture. Dans un bel édifice du commencement du
XIIIe siècle si splendide qu'on le suppose, il n'y a pas un ornement à
enlever, car chaque ornement n'est que la conséquence d'un besoin
rempli. Si l'on va chercher les imitations de ces édifices faites hors
de France, on n'y trouve qu'étrangeté; ces imitations ne s'attachant
qu'aux formes sans deviner leur raison d'être. Ceci explique comme quoi,
par suite de l'habitude que nous avons chez nous de vouloir aller
chercher notre bien au loin, (comme si la distance lui donnait plus de
prix), les critiques qui se sont le plus élevés contre l'architecture
dite _gothique_ avaient presque toujours en vue des édifices tels que
les cathédrales de Milan, de Sienne, de Florence, certaines églises de
l'Allemagne, mais n'avaient jamais songé à faire vingt lieues pour aller
sérieusement examiner la structure des cathédrales d'Amiens, de Chartres
ou de Reims. Il ne faut pas aller étudier ou juger l'architecture
française de cette époque là où elle a été importée, il faut la voir et
la juger sur le sol qui l'a vue naître, au milieu des divers éléments
matériels ou moraux dont elle s'est nourrie; elle est d'ailleurs si
intimement liée à notre histoire, aux conquêtes intellectuelles de notre
pays, à notre caractère national dont elle reproduit les traits
principaux, les tendances et la direction, qu'on a peine à comprendre
comment il se fait qu'elle ne soit pas mieux connue et mieux appréciée,
qu'on ne peut concevoir comment l'étude n'en est pas prescrite dans nos
écoles comme l'enseignement de notre histoire.
C'est précisément au moment où les recherches sur les lettres, les
sciences, la philosophie et la législation antiques sont poursuivies
avec ardeur, pendant ce XIIe siècle, que l'architecture abandonne les
derniers restes de la tradition antique pour fonder un art nouveau dont
le principe est en opposition manifeste avec le principe des arts de
l'antiquité. Faut-il conclure de là que les hommes du XIIe siècle
n'étaient pas conséquents avec eux-mêmes? Tout au contraire; mais ce qui
distingue la _renaissance_ du XIIe siècle de la _renaissance_ du XVIe,
c'est que la première se pénétrait de l'esprit antique, tandis que la
seconde se laissait séduire par la forme. Les dialecticiens du XIIe
siècle, en étudiant les auteurs païens, les Pères et les Écritures,
voyaient les choses et les hommes de leur temps avec les yeux de leur
temps, comme l'eût pu faire Aristote, s'il eût vécu au XIIe siècle, et
la forme que l'on donnait alors aux choses d'art était déduite des
besoins ou des idées du moment. Prenons un exemple bien frappant,
fondamental en architecture, l'_échelle_. Tout le monde sait que les
_ordres_ de l'architecture des Grecs et des Romains pouvaient être
considérés comme des unités typiques que l'on employait dans les
édifices en augmentant ou diminuant leurs _dimensions_ et conservant
leurs _proportions_, selon que ces édifices étaient plus ou moins grands
d'_échelle_. Ainsi le Parthénon et le temple de Thésée à Athènes sont
d'une dimension fort différente, et l'ordre dorique appliqué à ces deux
monuments est à peu près identique comme proportion; pour nous faire
mieux comprendre, nous dirons que l'ordre dorique du Parthénon est
l'ordre dorique du temple de Thesée vu à travers un verre grossissant.
Rien dans les ordres antiques, grecs ou romains, ne rappelle une
_échelle_ unique, et cependant il y a pour les monuments une _échelle_
invariable, impérieuse dirons-nous, c'est l'_homme_. La dimension de
l'homme ne change pas, que le monument soit grand ou petit. Aussi,
donnez le dessin géométral d'un temple antique en négligeant de coter
les dimensions ou de tracer une échelle, il sera impossible de dire si
les colonnes de ce temple ont quatre, cinq ou dix mètres de hauteur,
tandis que pour l'architecture dite _gothique_ il n'en est pas ainsi,
l'échelle humaine se retrouve partout indépendamment de la dimension des
édifices. Entrez dans la cathédrale de Reims ou dans une église de
village de la même époque, vous retrouverez les mêmes hauteurs, les
mêmes profils de bases; les colonnes s'allongent ou se raccourcissent,
mais elles conservent le même diamètre, les moulures se multiplient dans
un grand édifice, mais elles sont de la même dimension que celles du
petit; les balustrades, les appuis, les socles, les bancs, les galeries,
les frises, les bas-reliefs, tous les détails de l'architecture qui
entrent dans l'ordonnance des édifices, rappellent toujours l'_échelle_
type, la dimension de l'homme. L'homme apparaît dans tout; le monument
est fait pour lui et par lui, c'est son vêtement, et quelque vaste et
riche qu'il soit, il est toujours à sa taille. Aussi les monuments du
moyen âge paraissent-ils plus grands qu'ils ne le sont réellement, parce
que, même en l'absence de l'homme, l'_échelle_ humaine est rappelée
partout, parce que l'oeil est continuellement forcé de comparer les
dimensions de l'ensemble avec le _module_ humain. L'impression contraire
est produite par les monuments antiques, on ne se rend compte de leur
dimension qu'après avoir fait un raisonnement, que lorsqu'on a placé
près d'eux un homme comme point de comparaison, et encore est-ce plutôt
l'homme qui paraît petit, et non le monument qui semble grand. Que ce
soit une qualité ou un défaut, nous ne discuterons pas ce point, nous ne
faisons que constater le fait qui est de la plus haute importance, car
il creuse un abîme entre les méthodes des arts antiques et du moyen âge.
Nous ne dirons pas que l'art né à la fin du XIIe siècle sur une portion
du sol de la France est l'_art chrétien_ par excellence; Saint-Pierre de
Rome, Sainte-Sophie de Constantinople, Saint-Paul hors-les-murs,
Saint-Marc de Venise, nos églises romanes de l'Auvergne et du Poitou,
sont des monuments chrétiens, puisqu'ils sont bâtis par des chrétiens
pour l'usage du culte. Le christianisme est sublime dans les catacombes,
dans les déserts, comme à Saint-Pierre de Rome ou dans la cathédrale de
Chartres. Mais nous demanderons: sans le christianisme les monuments du
nord de la France auraient-ils pu être élevés? Évidemment non. Ce grand
principe de l'unité d'_échelle_ dont nous venons d'entretenir nos
lecteurs, n'est-il pas un symbole saisissant de l'esprit chrétien?
Placer ainsi l'homme en rapport avec Dieu, même dans les temples les
plus vastes et les plus magnifiques par la comparaison continuelle de sa
petitesse avec la grandeur du monument religieux, n'est-ce pas là une
idée chrétienne? celle qui frappe le plus les populations? N'est-ce pas
l'application rigoureusement suivie de cette méthode dans nos monuments
qui inspire toujours ce sentiment indéfinissable de respect en face des
grandes églises _gothiques_? Que les architectes des XIIe et XIIIe
siècles aient fait l'application de ce principe d'instinct ou par le
raisonnement, toujours est-il qu'il préside à toutes les constructions
religieuses, civiles ou militaires jusqu'à l'époque de la Renaissance
antique. Les architectes de l'époque ogivale étaient aussi conséquents
dans l'emploi des formes nouvelles que l'étaient les architectes grecs
dans l'application de leur système de _proportion des ordres_,
indépendamment des _dimensions_. Chez ceux-ci l'architecture était un
art abstrait; l'art grec est _un_, et il commande plutôt qu'il n'obéit;
il commande aux matériaux et aux hommes; c'est le _fatum_ antique;
tandis que les architectes occidentaux du moyen âge étaient soumis à la
loi chrétienne, qui, reconnaissant la souveraine puissance divine,
laisse à l'homme son libre arbitre, la responsabilité de ses propres
oeuvres, et le compte, quelque infime qu'il soit, pour une créature faite
à l'image du Créateur.
Si nous suivons les conséquences logiques de ce principe issu des idées
chrétiennes, nous voyons encore les formes de l'architecture se
soumettre aux matériaux, les employer dans chaque localité tels que la
nature les fournit. Les matériaux sont-ils petits, les membres de
l'architecture prennent une médiocre importance (voy. CONSTRUCTION);
sont-ils grands, les profils, les ornements, les détails sont plus
larges; sont-ils fins, faciles à travailler, l'architecture en profite
en refouillant sa décoration, en la rendant plus déliée; sont-ils
grossiers et durs, elle la simplifie. Tout dans l'architecture ogivale
prend sa place et conserve sa qualité, chaque homme et chaque objet
comptent pour ce qu'ils sont, comme dans la création chaque chose a son
rôle tracé par la main divine. Et comme s'il semblait que cet art ne dût
pas cesser d'être méthodique jusque dans sa parure, nous le voyons, dès
son origine, abandonner tous les ornements laissés par les traditions
romano-byzantines pour revêtir ses frises, ses corniches, ses gorges,
ses chapiteaux, ses voussures des fleurs et feuilles empruntées aux
forêts et aux champs du nord de la France. Chose merveilleuse!
l'imitation des végétaux semble elle-même suivre un ordre conforme à
celui de la nature, les exemples sont là qui parlent d'eux-mêmes. Les
_bourgeons_ sont les premiers phénomènes sensibles de la végétation, les
_bourgeons_ donnent naissance à des _scions_ ou jeunes branches chargées
de feuilles ou de fleurs. Eh bien, lorsque l'architecture française à la
fin du XIIe siècle s'empare de la flore comme moyen de décoration, elle
commence par l'imitation des _cotylédons_, des _bourgeons_, des
_scions_, pour arriver bientôt à la reproduction des tiges et des
feuilles développées (voir les preuves dans le mot FLORE). Il va sans
dire que cette méthode synthétique est, à plus forte raison, suivie dans
la statique, dans tous les moyens employés par l'architecture pour
résister aux agents destructeurs. Ainsi la forme pyramidale est adoptée
comme la plus stable, les plans horizontaux sont exclus comme arrêtant
les eaux pluviales, et sont remplacés, sans exception, par des plans
fortement inclinés. À côté de ces données générales d'ensemble, si nous
examinons les détails, nous restons frappés de l'_organisation_
intérieure de ces édifices. De même que le corps humain porte sur le sol
et se meut au moyen de deux points d'appui simples, grêles, occupant le
moins d'espace possible, se complique et se développe à mesure qu'il
doit contenir un grand nombre d'organes importants, de même l'édifice
_gothique_ pose ses points d'appui d'après les données les plus simples,
sorte de _quillage_ dont la stabilité n'est maintenue que par la
combinaison et les développements des parties supérieures. L'édifice
_gothique_ ne reste debout qu'à la condition d'être complet; on ne peut
retrancher un de ses organes sous peine de le voir périr, car il
n'acquiert de stabilité que par les lois de l'équilibre. C'est là du
reste un des reproches qu'on adresse le plus volontiers à cette
architecture, non sans quelque apparence de raison. Mais ne pourrait-on
alors reprocher aussi à l'homme la perfection de son organisation et le
regarder comme une créature inférieure aux reptiles par exemple, parce
qu'il est plus sensible que ceux-ci aux agents extérieurs, et plus
fragile?... Dans l'architecture _gothique_, la matière est soumise à
l'idée, elle n'est qu'une des conséquences de l'esprit moderne, qui
dérive lui-même du christianisme.
Toutefois le principe qui dirigeait cette architecture, par cela même
qu'il était basé sur le raisonnement humain, ne pouvait s'arrêter à une
forme; du moment que l'architecture s'était identifiée aux idées d'une
époque et d'une population, elle ne pouvait manquer de se modifier en
même temps que ces idées. Pendant le règne de Philippe Auguste on
s'aperçoit que l'art de l'architecture progresse dans la voie nouvelle
sous l'influence d'hommes réunis par une communauté de principes, mais
conservant encore leur physionomie et leur originalité personnelles. Les
uns encore attachés aux traditions romanes, plus timides, n'appliquent
qu'avec réserve la méthode synthétique, d'autres plus hardis l'adoptent
résolûment; c'est pourquoi on trouve dans certains édifices bâtis
simultanément à la fin du XIIe et pendant les premières années du XIIIe
siècle des différences notables dans le système de la construction et
dans la décoration; des essais qui serviront de point de départ à des
règles suivies, ou qui seront abandonnés peu après leur apparition. Ces
artistes qui marchent dans le même sens, mais en conservant leur génie
propre, forment autant de petites écoles provinciales qui chaque jour
tendent à se rapprocher, et ne diffèrent entre elles que par certaines
dispositions de détail d'une médiocre importance.