Par le fait, l'architecture gothique avait dit à la fin du XVe siècle

son dernier mot, il n'était plus possible d'aller au delà, la matière

était soumise, la science n'en tenait plus compte, l'extrême habileté

manuelle des exécutants ne pouvait être matériellement dépassée;

l'esprit, le raisonnement avaient fait de la pierre, du bois, du fer, du

plomb, tout ce qu'on en pouvait faire, jusqu'à franchir les limites du

bon sens. Un pas de plus, et la matière se déclarait rebelle, les

monuments n'eussent pu exister que sur les épures ou dans le cerveau des

constructeurs.

Dès le XIVe siècle l'Italie, qui n'avait jamais franchement abandonné

les traditions antiques, qui n'avait que subi partiellement les

influences des arts de l'Orient ou du Nord, relevait les arts romains.

Philippe Brunelleschi, né en 1375 à Florence, après avoir étudié les

monuments antiques de Rome, non pour en connaître seulement les formes

extérieures mais plus encore pour se pénétrer des procédés employés par

les constructeurs romains, revenait dans sa patrie au commencement du

XVe siècle et après mille difficultés suscitées par la routine et

l'envie, élevait la grande coupole de l'église de

Sainte-Marie-des-Fleurs. L'Italie, qui conserve tout, nous a transmis

jusqu'aux moindres détails de la vie de ce grand architecte, qui ne se

borne pas à cette oeuvre seule; il construisit des citadelles, des

abbayes, les églises du Saint-Esprit, de Saint-Laurent à Florence, des

palais... Brunelleschi était un homme de génie, et peut être considéré

comme le père de l'architecture de la Renaissance en Italie, car s'il

sut connaître et appliquer les modèles que lui offrait l'antiquité, il

donna cependant à ses oeuvres un grand caractère d'originalité rarement

dépassé par ses successeurs, égalé peut-être par le Bramante, qui se

distingue au milieu de tant d'artistes illustres, ses contemporains, par

un goût pur, une manière simple, et une grande sobriété dans les moyens

d'exécution.

À la fin du XVe siècle ces merveilles nouvelles qui couvraient le sol de

l'Italie faisaient grand bruit en France. Quand Charles VIII revint de

ses folles campagnes, il ramena avec lui une cour étonnée des splendeurs

d'outre-monts, des richesses antiques et modernes que renfermaient les

villes traversées par ces conquérants d'un jour. On ne rêva plus dès

lors que palais, jardins ornés de statues, fontaines de marbre,

portiques et colonnes. Les arts de l'Italie devinrent la passion du

moment. L'architecture _gothique_ épuisée, à bout de moyens pour

produire des effets surprenants, s'empara de ces nouveaux éléments, on

la vit bientôt mêler à ses décorations des réminiscences des arts

italiens. Mais on ne change pas un art, non plus qu'une langue, du jour

au lendemain. Les artistes florentins ou milanais qu'avait pu amener

Charles VIII avec lui étaient singulièrement dépaysés au milieu de cette

France encore toute _gothique_, leur influence ne pouvait avoir une

action directe sur des corporations de gens de métiers habitués à

reproduire les formes traditionnelles de leur pays. Ces corps de

métiers, devenus puissants, possédaient toutes les branches des arts et

n'étaient pas disposés à se laisser dominer par des étrangers, fort bien

venus à la cour, mais fort mal vus par la classe moyenne. La plupart de

ces artistes intrus se dégoûtaient bientôt, ne trouvant que des ouvriers

qui ne les comprenaient pas ou ne voulaient pas les comprendre. Comme il

arrive toujours d'ailleurs, les hommes qui avaient pu se résoudre à

quitter l'Italie pour suivre Charles VIII en France n'étaient pas la

crème des artistes italiens, mais bien plutôt ces médiocrités qui, ne

pouvant se faire jour dans leur patrie, n'hésitent pas à risquer fortune

ailleurs. Attirés par de belles promesses des grands, ils se trouvaient

le lendemain, quand il fallait en venir à l'exécution, en face de gens

de métiers, habiles, pleins de leur savoir, railleurs, rusés, indociles,

maladroits par système, opposant à la faconde italienne une force

d'inertie décourageante, ne répondant aux ordres que par ce hochement de

tête gaulois qui fait présager des difficultés sans nombre là où il

aurait fallu trouver un terrain aplani. La cour, entraînée par la mode

nouvelle, ne pouvant être initiée à toutes les difficultés matérielles

du métier, n'ayant pas la moindre idée des connaissances pratiques, si

étendues alors, des constructeurs français, en jetant quelques

malheureux artistes italiens imbus des nouvelles formes adoptées par

l'Italie (mais probablement très-pauvres traceurs ou appareilleurs) au

milieu de ces tailleurs de pierre, charpentiers, rompus à toutes les

difficultés du tracé géométrique, ayant une parfaite connaissance des

sections de plans les plus compliquées, et se jouant chaque jour avec

ces difficultés; la cour, disons-nous, malgré tout son bon vouloir ou

toute sa puissance, ne pouvait faire que ses protégés étrangers ne

fussent bientôt pris pour des ignorants ou des impertinents. Aussi ces

tentatives d'introduction des arts italiens en France à la fin du XVe

siècle n'eurent-elles qu'un médiocre résultat. L'architecture indigène

prenait bien par-ci par-là quelques bribes à la renaissance italienne,

mettait une arabesque, un chapiteau, un fleuron, un mascaron imité sur

les imitations de l'antiquité à la place de ses feuillages, de ses

corbeilles, de ses choux et de ses chardons _gothiques_; mais elle

conservait sa construction, son procédé de tracé, ses dispositions

d'ensemble et de détail.

Les arts qui se développent à la fin du XIIe siècle sont sortis du sein

de la nation gallo-romaine, ils sont comme le reflet de son esprit, de

ses tendances, de son génie particulier; nous avons vu comme ils

naissent en dehors des classes privilégiées en même temps que les

premières institutions politiques conquises par les populations

urbaines. Les arts de la Renaissance vont découler d'une tout autre

source; patronnés par les grands, par les classes lettrées de la société

française, ils trouveront longtemps une opposition soit dans le sein du

clergé régulier, soit parmi les classes bourgeoises. Nous allons

examiner comment ils vinrent s'appuyer sur la Réformation pour

s'introduire définitivement sur le vieux sol gallo-romain.

Vers 1483 naissait, dans un petit village du comté de Mansfeld, Martin

Luther; mais d'abord jetons les yeux un instant sur la situation du haut

clergé à la fin du XVe siècle. Quelques années plus tard Léon X disait:

«Maintenant, vivons en paix, la hache ne frappe plus l'arbre au pied,

elle ne fait qu'en émonder les branches.» En effet, la papauté se

reposant après de si longs et glorieux combats, brillait alors d'un

éclat que rien ne semblait devoir ternir, elle régnait sur le monde

chrétien autant par la puissance morale qu'elle avait si laborieusement

acquise, que par le développement extraordinaire qu'elle avait su donner

aux arts et aux lettres. Rome était devenue le centre de toute lumière,

de tout progrès. La cour papale, composée d'érudits, de savants, de

poëtes, entourée d'une auréole d'artistes, attirait les regards de

l'Europe entière.

En Allemagne et en France les évêques étaient possesseurs de pouvoirs

féodaux plus ou moins étendus, tout comme les seigneurs séculiers. Les

grands établissements religieux, après avoir longtemps rendu d'immenses

services à la civilisation, après avoir défriché les terres incultes,

établi des usines, assaini les marais, propagé et conservé l'étude des

lettres antiques et chrétiennes, lutté contre l'esprit désordonné de la

féodalité séculière, offert un refuge à tous les maux physiques et

moraux de l'humanité, trouvaient enfin un repos qu'on allait bientôt

leur faire payer cher. En Germanie le pouvoir souverain était divisé

entre un grand nombre d'électeurs ecclésiastiques et laïques, de

marquis, de ducs, de comtes qui ne relevaient que de l'empereur. La

portion séculière de cette noblesse souveraine n'acquittait qu'avec

répugnance les subsides dus au saint-siége; obligée à une représentation

qui n'était pas en rapport avec ses revenus, elle avait sans cesse

besoin d'argent; lorsqu'en 1517 Léon X publia des indulgences qu'il

permit de prêcher en Allemagne, d'abondantes aumônes qui devaient

contribuer à l'achèvement de la grande église de Saint-Pierre de Rome

furent réunies par les prédicateurs, tandis que les princes trouvaient

les portes fermées lorsqu'ils envoyaient les collecteurs percevoir les

impôts. C'est alors qu'un pauvre moine augustin attaque les indulgences

dans la chaire à Wittemberg; immédiatement la lutte s'engage avec le

saint-siége, lutte ardente pleine de passion de la part du moine saxon,

qui se sentait soutenu par toute la noblesse d'Allemagne, pleine de

modération et de calme de la part des pontifes romains. Ce pauvre moine

était Martin Luther. Bientôt l'Allemagne fut en feu. Luther triomphait;

la sécularisation des couvents était un appât pour la cupidité de tous

ces princes séculiers qui pouvaient alors mettre la main sur les biens

des abbayes, enlever les châsses d'or et d'argent, et les vases sacrés.

La sécularisation des couvents eut lieu, car Luther, qui épuisait tout

le vocabulaire des injures contre la papauté, les évêques et les moines,

ménageait avec le plus grand soin ces princes qui d'un mot eussent pu

étouffer sa parole. Le peuple, ainsi qu'il arrive lorsque l'équilibre

politique est rompu, ne tarda pas à se mêler de la partie. Il n'y avait

pas trois années que Luther avait commencé la guerre contre le pouvoir

de la cour de Rome, que déjà autour de lui ses propres disciples le

débordent et divisent la réforme en sectes innombrables; on voit naître

les Buceriens, les Carlstadiens, les Zwingliens; les Anabaptistes, les

OEcolampadiens, les Mélanchthoniens, les Illyriens; on voit un Munzer,

curé d'Alstaedt, anabaptiste, soulever les paysans de la Souabe et de la

Thuringe, périr avec eux à Franckenhausen, sous les coups de cette

noblesse qui protégeait la réforme, et ne trouver chez Luther, en fait

de sentiment de pitié (lui qui était la cause première de ces

désastres), que ces paroles cruelles: «À l'âne du chardon, un bât et le

fouet; c'est le sage qui l'a dit; aux paysans de la paille d'avoine. Ne

veulent-ils pas céder, le bâton et le mousquet; c'est de droit. Prions

pour qu'ils obéissent, sinon point de pitié; si on ne fait siffler

l'arquebuse, ils seront cent fois plus méchants[29].»

Luther voulait que l'on conservât les images; un de ses disciples,

Carlstadt, brise presque sous ses yeux les statues et les vitraux de

l'église de Tous-les-Saints de Vittemberg. L'Allemagne se couvre de

ruines, le marteau de ces nouveaux iconoclastes va frapper les figures

des saints jusque dans les maisons, jusque dans les oratoires privés;

les riches manuscrits couverts de peinture sont brûlés.

Voilà comment débute le XVIe siècle en Allemagne; par le fait le peuple

n'était qu'un instrument, et la noblesse séculière profitait seule de la

réforme par la sécularisation, ou plutôt la destruction des

établissements religieux. «Trésors d'églises et de couvents, disait

Mélancthon, disciple fidèle de Luther, les électeurs gardent tout et _ne

veulent même rien donner pour l'entretien des écoles!_»

Cependant la France, sous le règne de François Ier, commençait à

ressentir le contre-coup de cette révolution qui s'opérait en Allemagne,

et à laquelle Charles-Quint, préoccupé de plus vastes projets,

n'opposait qu'une résistance indécise. Peut-être même en affaiblissant

le pouvoir du saint-siége la réforme servait-elle une partie de ces

projets, et pensait-il pouvoir la diriger dans le sens de sa politique,

et l'arrêter à son temps. Luther ne pouvait cependant exercer en France

la même influence qu'en Allemagne; sa parole brutale, grossière, ses

prédications semées d'injures ramassées dans les tavernes, n'eussent pas

agi sur l'esprit des classes éclairées de notre pays; ses doctrines

toutefois, condamnées par la Sorbonne, avaient rallié quelques adeptes;

on a toujours aimé la nouveauté chez nous; et déjà lorsque parut Calvin,

les diatribes de Luther contre le pape et les princes de l'Église

avaient séduit des docteurs, des nobles lettrés, des écoliers en

théologie, des artistes jaloux de la protection donnée aux Italiens et

qui croyaient avoir tout à gagner en secouant le joug de Rome. La mode

était à la réforme; il ne nous appartient pas de nous étonner de ces

entraînements des peuples, nous qui avons vu s'accomplir une révolution

en un jour aux cris de la réforme. Calvin était né en 1509 à Noyon.

Luther, le moine saxon, avait la parole insolente, le visage empourpré,

le geste et la voix terribles; Calvin, la démarche austère, la face

cadavéreuse, l'apparence maladive; il ménagera la forme dans ses

discours comme dans ses écrits; nature opiniâtre, prudente, il ne

tombera pas chaque jour dans les plus étranges contradictions comme son

prédécesseur de Wittemberg; mais marchant pas à pas, théologien

diplomate, il ne reculera jamais. Luther, ne sachant comment maîtriser

la tempête qu'il avait déchaînée contre la société, poussait la noblesse

allemande au massacre de milliers de paysans fanatisés par un fou;

Calvin poursuivra, dénoncera Servet, et le fera bruler vif parce qu'il

se sera attaqué à sa vanité de réformateur. Voilà les deux hommes qui

allaient modifier profondément une grande partie de l'Europe catholique,

et qui, sous le prétexte d'affranchir les âmes de la domination du

saint-siége, commençaient par s'appuyer sur le despotisme le plus

intolérant, le plus fatal au développement de la liberté de conscience,

le plus fatal aux arts qui ont besoin, pour conserver leur originalité,

du libre arbitre; et qui demeurent inféconds là où s'élève un pouvoir

qui réunit sous sa main le temporel et le spirituel. Le catholicisme ne

pouvait soutenir cette guerre soulevée contre le dogme de l'Église qu'en

opposant à l'esprit d'anarchie et d'intolérance une armée réunie sous

une discipline sévère. Comme contre-poids au principe de la réforme,

saint Ignace de Loyola s'élève, organise sa milice dont la force immense

s'appuie sur le principe de l'obéissance absolue à l'esprit et à la

lettre. Ainsi s'éteint au sein même du catholicisme ce germe vivifiant

de discussion, de controverse, d'innovation hardies, qui avait fait

naître nos grands artistes des XIIe et XIIIe siècles.

L'imprimerie donne tout à coup une extension immense à des luttes qui,

sans elle, n'eussent peut-être pas dépassé les murs de Wittemberg. Grâce

à ce moyen de répandre les idées nouvelles d'un bout de l'Europe à

l'autre parmi toutes les classes de la société, chacun devient docteur,

discute les Écritures, interprète à sa guise les mystères de la

religion, chacun veut former une Église, et tout ce grand mouvement

aboutit à la perte de la liberté de conscience, à la confusion du

spirituel et du temporel sous un même despotisme. Henry VIII, roi

théologien, comprend le premier l'importance politique de la réforme, et

après avoir réfuté les doctrines de Luther, ne pouvant obtenir du pape

la rupture de son mariage avec Catherine d'Aragon, il adopte tout à coup

les principes du réformateur, épouse Anne de Boulen, confisque à son

profit le pouvoir spirituel de l'Angleterre, en même temps qu'il

supprime les abbayes, les monastères, et s'empare de leurs revenus et de

leurs trésors. De pareils exemples étaient bien faits pour séduire la

noblesse catholique; se soustraire à la prépondérance spirituelle du

clergé, s'emparer des biens temporels ecclésiastiques, était un appât

qui ne pouvait manquer d'entraîner la féodalité séculière vers la

réforme; puis, encore une fois, la mode s'en mêlait en France; sans se

ranger avec enthousiasme sous la bannière de Luther ou sous celle de

Calvin, la curiosité était excitée; ces luttes contre le pouvoir si fort

alors de la papauté, attiraient l'attention; on était, comme toujours,

en France, disposé dans la classe éclairée, sans en prévoir les

conséquences, à protéger les idées nouvelles. Marguerite de Navarre,

dans sa petite cour de Nérac, donnait asile à Calvin, à Le Fèvre

d'Étaples, qui tous deux étaient mal avec la Sorbonne. Les grandes dames

se moquaient de la messe catholique, avaient composé une messe _à sept

points_, et s'élevaient fort contre la confession. La Sorbonne se

fâchait, on la laissait faire. La duchesse d'Étampes avait à coeur

d'amener le roi François à écouter les réformistes. On disputait; chaque

jour élevait un nouveau prédicateur cherchant à acquérir du renom en

énonçant quelque curieuse extravagance; les esprits sains (et ils sont

toujours en minorité) s'attristaient, voyaient bien quelles tempêtes

s'amoncelaient derrière ces discussions de _salons_; mais il faut le

dire, l'agitation était dans la société. Les anciennes études

théologiques, ces sérieuses et graves méditations des docteurs des XIIe

et XIIIe siècles, avaient fait leur temps, on voulait autre chose;

l'étude du droit, fort avancée alors, venait protester contre

l'organisation féodale. François Ier fondait en France des chaires de

droit romain à l'instar de celles de Bologne; il dotait un collége

trilingue dont Érasme eût été le directeur si Charles-Quint ne nous

l'eût enlevé. On s'éprenait exclusivement des lettres antiques. C'était

un mouvement irrésistible comme celui qui, au XIIe siècle, avait fait

sortir la société de la barbarie; mais il manque au XVIe siècle une de

ces figures comme celle de saint Bernard, pour contenir, régler et faire

fructifier cette agitation qui bientôt va se perdre dans le sang et les

ruines.

Mais voyez quelles étranges contradictions! comme ce siècle marche à

l'aventure!... Nous avons dit un mot du peu de succès des tentatives de

Charles VIII pour faire prévaloir en France les arts de la renaissance

italienne; comme ces efforts n'avaient pu entamer l'esprit traditionnel

des corporations d'artisans; nous avons vu (voy. ARCHITECTE) comme à la

fin du XVe siècle la puissance de ces corporations avait absorbé l'unité

de direction, et comment l'architecte avait peu à peu disparu sous

l'influence séparée de chaque corps d'état agissant directement.

L'Italie, Florence, Rome surtout, avait appris à nos artistes, ne fût-ce

que par la présence en France de ces hommes amenés par Charles VIII et

auxquels on voulait confier la direction des travaux, que ces

merveilles, tant admirées au delà des alpes, étaient dues non point à

des corps de métiers agissant séparément, mais à des artistes isolés, à

des architectes, quelquefois sculpteurs et peintres en même temps,

soumettant les ouvriers à l'unité de direction. On voit surgir sous le

règne de François Ier des hommes, en France, qui, à l'imitation des

maîtres italiens, et par la volonté de la cour et des grands seigneurs,

viennent à leur tour imposer leurs projets aux corps d'artisans, et les

faire exécuter sans admettre leur intervention autrement que comme

ouvriers. Et parmi ces artistes, qui ont appris de l'Italie à relever

leur profession, qui s'inspirent de son génie et des arts antiques si

bien renouvelés par elle, beaucoup embrassent le parti de la réforme qui

met Rome au ban de l'Europe! qui désigne Léon X, cet homme d'un goût si

élevé, ce protecteur si éclairé des artistes, comme l'Antéchrist!

Mais il faut dire qu'en France la réforme ne se montre pas à son début,

comme en Allemagne, ennemie des arts plastiques; elle ne brise pas les

images, ne brûle pas les tableaux et les manuscrits enrichis de

peintures; au contraire, presque exclusivement adoptée par la classe

noble et par la portion la plus élevée du tiers état, on ne la voit

faire des prosélytes au milieu des classes inférieures que dans quelques

provinces de l'ouest, et dans ces contrées où déjà au XIIe siècle les

Albigeois avaient élevé une hérésie en face de l'Église catholique.

L'aristocratie plus instruite qu'elle ne l'avait jamais été, lettrée,

adonnée avec passion à l'étude de l'antiquité, suivait le mouvement

imprimé par le roi François Ier, déployait un luxe inconnu jusqu'alors

dans la construction de ses châteaux et de ses maisons de ville. Elle

démantelait les vieux manoirs féodaux pour élever des habitations

ouvertes, plaisantes, décorées de portiques, de sculptures, de statues

de marbre. La royauté donnait l'exemple en détruisant ce vieux Louvre de

Philippe Auguste et de Charles V. La grosse tour du Louvre, de laquelle

relevaient tous les fiefs de France, elle-même n'était pas épargnée, on

la rasait pour commencer les élégantes constructions de Pierre Lescot.

François Ier vendait son hôtel Saint-Paul «fort vague et ruyneux...

auquel n'avons accoustumé faire résidence, parce que avons en nostre

bonne ville plusieurs autres bons logis et places somptueuses, et que

ledit hostel nous est et à nostredit domaine de peu de valeur[30]...»

L'architecture civile envahissait l'architecture féodale où jusqu'alors

tout était presque entièrement sacrifié aux dispositions de défense; et

le roi François accomplissait ainsi au moyen des arts, en entraînant sa

noblesse dans cette nouvelle voie, la grande révolution politique

commencée par Louis XI. Les seigneurs féodaux subissant l'empire de la

_mode_, démolissant eux-mêmes leurs forteresses, prodiguant leurs

trésors pour changer leurs châteaux sombres et fermés en maisons de

plaisance, adoptant les nouveautés prêchées par les réformistes, ne

voyaient pas que le peuple applaudissait à leur amour pour les arts qui

détruisait leurs nids féodaux, ne les suivait pas dans leurs idées de

réforme religieuse, que la royauté les laissait faire, et qu'à un jour

donné rois et peuple, profitant de cet entraînement imprudent,

viendraient leur arracher les derniers vestiges de leur puissance.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 1 - (A) · 第 16 / 47 段