Mais avant d'aller plus loin, examinons rapidement quels étaient les

éléments divers qui avaient, dans chaque contrée, donné à l'architecture

un caractère local. De Marseille à Châlon, les vallées du Rhône et de la

Saône avaient conservé un grand nombre d'édifices antiques à peu près

intacts, et là, plus que partout ailleurs, les traditions romaines

laissèrent des traces jusqu'au XIIe siècle. Les édifices des bords du

Rhône rappellent pendant le cours des XIe et XIIe siècles l'architecture

des bas temps, les églises du Thor, de Vénasques, de Pernes, le porche

de Notre-Dame-des-Dons, à Avignon, ceux de Saint-Trophyme d'Arles et de

Saint-Gilles reproduisent dans leurs détails, sinon dans l'ensemble de

leurs dispositions modifiées en raison des besoins nouveaux, les

fragments romains qui couvrent encore le sol de la Provence. Toutefois

les relations fréquentes des villes du littoral avec l'Orient

apportèrent dans l'ornementation, et aussi dans quelques données

générales, des éléments byzantins. Les absides à pans coupés, les

coupoles polygonales supportées par une suite d'arcs en encorbellements,

les arcatures plates décorant les murs, les moulures peu saillantes et

divisées en membres nombreux, les ornements déliés présentant souvent

des combinaisons étrangères à la flore, des feuillages aigus et

dentelés, sentaient leur origine orientale. Cette infusion étrangère se

perd à mesure que l'on remonte le Rhône, ou du moins elle prend un autre

caractère en venant se mêler à l'influence orientale partie des bords du

Rhin. Celle-ci est autre, et voici pourquoi: sur les bords de la

Méditerranée, les populations avaient des rapports directs et constants

avec l'Orient. Au XIIe siècle elles subissaient l'influence des arts

orientaux contemporains et non l'influence archéologique des arts

antérieurs, de là cette finesse et cette recherche que l'on rencontre

dans les édifices de Provence qui datent de cette époque; mais les arts

byzantins, qui avaient laissé des traces sur les bords du Rhin, dataient

de l'époque de Charlemagne; depuis lors les rapports de ces contrées

avec l'Orient avaient cessé d'être directs. Ces deux architectures, dont

l'une avait puisé autrefois, et dont l'autre puisait encore aux sources

orientales, se rencontrent dans la Haute-Saône, sur le sol bourguignon

et dans la Champagne; de là ces mélanges de style issus de

l'architecture romaine du sol, de l'influence orientale sud

contemporaine, et de l'influence orientale rhénane traditionnelle; de là

des monuments tels que les églises de Tournus, des abbayes de Vézelay,

de Cluny, de Charlieu. Et cependant, ces mélanges forment un tout

harmonieux, car ces édifices étaient exécutés par des hommes nés sur le

sol, n'ayant subi que des influences dont ils ne connaissaient pas

l'origine, dirigés parfois, comme à Cluny, par des étrangers qui ne se

préoccupaient pas assez des détails de l'exécution pour que la tradition

locale ne conservât pas une large part dans le mode de bâtir et de

décorer les monuments. L'influence orientale ne devait pas pénétrer sur

le sol gallo-romain par ces deux voies seulement. En 984, une vaste

église avait été fondée à Périgueux, reproduisant exactement dans son

plan et ses dispositions un édifice bien connu, Saint-Marc de Venise,

commencé peu d'années auparavant. L'église abbatiale de Saint-Front de

Périgueux est une église à coupoles sur pendentifs, élevée certainement

sous la direction d'un Français qui avait étudié Saint-Marc, ou sur les

dessins d'un architecte vénitien, par des ouvriers gallo-romains, car si

l'architecture du monument est vénitienne ou quasi-orientale, la

construction et les détails de l'ornementation appartiennent à la

décadence romaine et ne rappellent en aucune façon les sculptures ou le

mode de bâtir appliqués à Saint-Marc de Venise. Cet édifice, malgré son

étrangeté à l'époque où il fut élevé et sa complète dissemblance avec

les édifices qui l'avaient précédé dans cette partie des Gaules, exerça

une grande influence sur les constructions élevées pendant les XIe et

XIIe siècles, au nord de la Garonne, et fait ressortir l'importance des

écoles monastiques d'architecture jusqu'à la fin du XIIe siècle. Un de

nos archéologues les plus distingués[25] explique cette transfusion de

l'architecture orientale aux confins de l'Occident, par la présence de

colonies vénitiennes établies alors à Limoges et sur la côte

occidentale. Alors le passage du détroit de Gibraltar présentait les

plus grands risques à cause des nombreux pirates arabes qui tenaient les

côtes d'Espagne et d'Afrique, et tout le commerce du Levant avec les

côtes du nord de la France et la Bretagne (l'Angleterre) se faisait par

Marseille ou Narbonne, prenait la voie de terre par Limoges, pour

reprendre la mer à la Rochelle ou à Nantes. Mais l'église abbatiale de

Saint-Front de Périgueux se distingue autant par son plan, qui n'a pas

d'analogue en France, que par sa disposition de coupoles à pendentifs

(voy. ARCHITECTURE RELIGIEUSE). C'était bien là en effet une importation

étrangère, importation qui s'étend fort loin de Périgueux, ce qui doit

faire supposer que si l'église de Saint-Front exerça une influence sur

l'architecture religieuse de la côte occidentale, cette église ne

saurait cependant être considérée comme la mère de toutes les églises à

coupoles bâties en France pendant le XIIe siècle. Il faut admettre que

le commerce de transit du Levant importa dans le centre et l'ouest de la

France des principes d'art étrangers, sur tous les points où il eut une

certaine activité, et où probablement des entrepôts avaient été établis

par l'incroyable activité vénitienne. Sur ces matières, les documents

écrits contemporains sont tellement insuffisants ou laconiques, qu'il ne

nous semble pas que l'on doive se baser uniquement sur des

renseignements aussi incomplets, pour établir un système; mais si nous

examinons les faits, et si nous en tirons les inductions les plus

naturelles, nous arriverons peut-être à éclairer cette question si

intéressante de l'introduction de la coupole à pendentifs dans

l'architecture française des XIe et XIIe siècles. À la fin du Xe siècle,

la France était ainsi divisée (1), nous voyons dans sa partie moyenne

une grande province, l'Aquitaine, Limoges en est le point central; elle

est bordée au nord par le domaine royal et l'Anjou, qui suivent à peu

près le cours de la Loire; à l'ouest et au sud-ouest, par l'Océan et le

cours de la Garonne; au sud, par le comté de Toulouse; à l'est, par le

Lyonnais et la Bourgogne. Or, c'est dans cette vaste province, et

seulement dans cette province, que pendant le cours des XIe et XIIe

siècles l'architecture française adopte la coupole à pendentifs, portée

sur des arcs-doubleaux. Le recueil manuscrit des antiquités de Limoges,

cité par M. de Verneilh[26], place l'arrivée des Vénitiens dans cette

ville entre les années 988 et 989; en parlant de leur commerce, il

contient ce passage: «Les vieux registes du pays nous rapportent que,

antiennement, les Vénitiens traffiquans des marchandises d'Orient, ne

pouvant passer leurs navires et gallères, descendans de l'Orient par la

mer Méditerrannée dans l'Océan par le destroit de Gibraltar à cause de

quelques rochers fesant empeschement audit destroit, pourquoy vindrent

demeurer à Lymoges, auquel lieu establirent la Bourse de Venise, faisant

apporter les espiceries et autres marchandises du Levant, descendre à

aigues-Mortes, puis de là les faisoient conduire à Lymoges par mulets et

voitures, p. de là, à la Rochelle, Bretagne, Angleterre, Escosse et

Irlande; lesquels Vénitiens demeurèrent à Lymoges longuement et se

tenoient près l'abbaye de Sainct-Martin, qu'ils réédiffièrent sur les

vieilles ruynes faittes par les Danois (Normands)...» Si les Vénitiens

n'eussent été s'installer en Aquitaine que pour établir un entrepôt

destiné à alimenter le commerce de la «Bretagne, de l'Écosse et de

l'Irlande,» ils n'auraient pas pris Limoges comme lieu

d'approvisionnement, mais quelque ville du littoral; ce comptoir établi

à Limoges, au centre de l'Aquitaine, indique, il nous semble, le besoin

manifeste de fournir d'épiceries, de riches étoffes, de denrées

levantines, toutes les provinces de France aussi bien que les contrées

d'outre-mer. À une époque où l'art de l'architecture était encore à

chercher la route qu'il allait suivre, où l'on essayait de remplacer,

dans les édifices religieux, les charpentes destructibles par des voûtes

en pierre (voy. CONSTRUCTION), où les constructeurs ne connaissaient que

la voûte en berceau, applicable seulement à de petits monuments, il

n'est pas surprenant que de riches commerçants étrangers aient vanté les

édifices de leur pays natal, qu'ils aient offert d'en faire venir des

dessins, ou d'envoyer des moines architectes d'Aquitaine visiter et

étudier les églises de Venise et des bords de l'Adriatique. La coupole

pouvait ainsi s'introduire dans le centre de la France par cent voies

différentes; chaque architecte qui recevait un dessin étranger, ou qui

allait visiter les églises de l'Adriatique, interprétait à sa guise, et

avec plus ou moins d'intelligence, les renseignements qu'on lui

envoyait, ou ceux qu'il avait pu prendre sur place. Il y aurait donc

exagération, nous le pensons, à considérer Saint-Front de Périgueux

comme le type, l'église mère de tous les monuments à coupole de France.

Si Saint-Front est une copie du plan et de la disposition générale de

Saint-Marc de Venise, ce n'est pas à dire que cette église abbatiale

soit la source unique à laquelle on ait puisé pour faire des églises à

coupoles dans toute l'Aquitaine pendant le cours des XIe et XIIe

siècles; Saint-Front a pu être l'origine des églises à coupoles du

Périgord et de l'Angoumois, mais nous croyons que les coupoles des

églises d'Auvergne, celles de la cathédrale du Puy, par exemple, ont

reçu leur influence directe de l'Orient, ou plutôt de l'Adriatique, par

l'intermédiaire du commerce vénitien[27].

Quoi qu'il en soit, et prenant le fait tel qu'il se produit dans les

monuments de l'Aquitaine pendant les XIe et XIIe siècles, il a une

importance considérable dans l'histoire de l'architecture française; ses

conséquences se font sentir jusque pendant le XIIIe siècle dans cette

province et au-delà (voy. ARCHITECTURE RELIGIEUSE, CONSTRUCTION). Les

cathédrales de Poitiers, d'Angers, et du Mans même, conservent dans la

manière de construire les voûtes des grandes nefs, une dernière trace de

la coupole.

Au nord-ouest de la France, les monuments qui existaient avant

l'invasion des Normands ne nous sont pas connus, les incursions des

Danois ne laissaient rien debout derrière elles; mais bientôt établis

sur le sol, ces barbares deviennent de hardis et actifs constructeurs.

Dans l'espace d'un siècle et demi, ils couvrent le pays sur lequel ils

ont définitivement pris terre, d'édifices religieux, monastiques ou

civils, d'une étendue et d'une richesse peu communes alors. Il est

difficile de supposer que les Normands aient apporté de Norvège des

éléments d'art; mais ils étaient possédés d'un esprit persistant,

pénétrant; leur force brutale ne manquait pas de grandeur. Conquérants,

ils élèvent des châteaux pour assurer leur domination, ils reconnaissent

bientôt la force morale du clergé, et ils le dotent richement. Pressés

d'ailleurs d'atteindre le but, lorsqu'ils l'ont entrevu, ils ne laissent

aucune de leurs entreprises inachevées, et en cela ils différaient

complètement des peuples méridionaux de la Gaule; tenaces, ils étaient

les seuls peut-être parmi les barbares établis en France, qui eussent

des idées d'ordre, les seuls qui sussent conserver leurs conquêtes, et

composer un État. Ils durent trouver les restes des arts carlovingiens

sur le territoire où ils s'implantèrent, ils y mêlèrent leur génie

national, positif, grand, quelque peu sauvage, et délié cependant.

Ces peuples ayant de fréquents rapports avec le Maine, l'Anjou, le

Poitou et toute la côte occidentale de la France, le goût byzantin agit

aussi sur l'architecture normande. Mais au lieu de s'attaquer à la

construction, comme dans le Périgord ou l'Angoumois, il influe sur la

décoration. Ne perdons point de vue ces entrepôts d'objets ou de denrées

du Levant placés au centre de la France. Les Vénitiens n'apportaient pas

seulement en France du poivre et de la cannelle, mais aussi des étoffes

de soie et d'or chargées de riches ornements, de rinceaux, d'animaux

bizarres, étoffes qui se fabriquaient alors en Syrie, à Bagdad, en

Égypte, sur les côtes de l'Asie Mineure, à Constantinople, en Sicile et

en Espagne. Ces étoffes, d'origine orientale, que l'on retrouve dans

presque tous les tombeaux du XIIe siècle ou sur les peintures, étaient

fort en vogue à cette époque; le haut clergé particulièrement les

employait dans les vêtements sacerdotaux, pour les rideaux ou les

parements d'autel (voy. AUTEL), pour couvrir les châsses des saints. Les

tapis _sarrazinois_, comme on les appelait alors, et qui étaient

fabriqués en Perse, se plaçaient dans les églises ou dans les palais des

riches seigneurs. Les premières croisades, et les conquêtes des Normands

en Sicile et en Orient, ne firent que répandre davantage en France et en

Normandie principalement, le goût de ces admirables tissus si brillants

et harmonieux de couleur, d'un dessin si pur et si gracieux.

L'architecture de la Saintonge, du Poitou, de l'Anjou, du Maine, et

surtout de la Normandie, s'empara de ces dessins et de ce mode de

coloration. Partout où des monuments romains d'une certaine richesse

d'ornementation existaient encore dans l'ouest, l'influence de ces

tissus sur l'architecture est peu sensible; ainsi à Périgueux, par

exemple, dans l'antique Vésone remplie de débris romains, comme nous

l'avons dit déjà, si la forme des édifices religieux est empruntée à

l'Orient, la décoration reste romaine; mais dans les contrées, comme la

Normandie, où les fragments de sculpture romaine n'avaient pas laissé de

traces, la décoration des monuments des XIe et XIIe siècles rappelle ces

riches galons, ces rinceaux habilement agencés que l'on retrouve sur les

étoffes du Levant (voy. ORNEMENT), tandis que la forme générale de

l'architecture conserve les traditions gallo-romaines. L'influence

byzantine, comme on est convenu de l'appeler, s'exerçait donc

très-différemment sur les provinces renfermées dans la France de cette

époque. L'art de la statuaire appliqué à l'architecture se développait,

à la fin du XIe siècle, en raison des mêmes causes. En Provence, tout le

long du Rhône et de la Saône, en Bourgogne, en Champagne, dans le comté

de Toulouse, à l'embouchure de la Gironde, dans l'Angoumois, la

Saintonge et le Poitou, partout enfin où des monuments romains avaient

laissé de riches débris, il se formait des écoles de statuaires; mais

l'architecture de Normandie, du nord et du Rhin était alors aussi pauvre

en statuaire qu'elle était riche en combinaisons d'ornements d'origine

orientale.

Pendant le XIIe siècle le domaine royal, bien que réduit à un territoire

fort exigu, était resté presque étranger à ces influences, ou plutôt il

les avait subies toutes à un faible degré, en conservant plus qu'aucune

autre contrée de la France, la tradition gallo-romaine pure. À la fin du

XIe siècle et au commencement du XIIe, sous le règne de Philippe

Auguste, le domaine royal, en s'étendant, repousse ce qu'il pouvait y

avoir d'excessif dans ces éléments étrangers; il choisit, pour ainsi

dire, parmi tous ces éléments, ceux qui conviennent le mieux à ses

goûts, à ses habitudes, et il forme un art national comme il fonde un

gouvernement national.

Il manquait à l'architecture romane[28] un centre, une unité d'influence

pour qu'elle pût devenir l'art d'une nation; enseignée et pratiquée,

comme nous l'avons dit, par les établissements religieux, elle était

soumise à leurs règles particulières, règles qui n'avaient d'autre lien

entre elles que la papauté ne pouvant exercer aucune action matérielle

sur les formes de l'art. Cette architecture en était réduite ou à rester

stationnaire, ou à prendre ses éléments de progrès de tous côtés,

suivant les caprices ou les goûts des abbés. Mais quand l'unité du

pouvoir monarchique commença de s'établir, cette unité, secondée par des

artistes laïques faisant partie de corporations reconnues, dut, par la

force naturelle des choses, former un centre d'art qui allait rayonner

de tous côtés en même temps que son action politique. Ce résultat est

apparent dès le commencement du XIIIe siècle. On voit peu à peu

l'architecture romane s'éteindre, s'_atrophier_ sous l'architecture

inaugurée par les artistes laïques; elle recule devant ses progrès, se

conserve quelque temps indécise dans les établissements monastiques,

dans les provinces où l'action du pouvoir monarchique ne se fait pas

encore sentir, jusqu'au moment où une nouvelle conquête de la monarchie

dans ces provinces en détruit brusquement les derniers vestiges, en

venant planter tout à coup et sans aucune transition un monument sorti

du domaine royal, comme on plante un étendard au milieu d'une cité

gagnée.

À partir du XIIIe siècle l'architecture suit pas à pas les progrès du

pouvoir royal, elle l'accompagne, elle semble faire partie de ses

prérogatives; elle se développe avec énergie là où ce pouvoir est fort,

incontesté; elle est mélangée et ses formes sont incertaines là où ce

pouvoir est faible et contesté.

C'est pendant les dernières années du XIIe siècle et au commencement du

XIIIe que toutes les grandes cathédrales du domaine royal sont fondées

et presque entièrement terminées sur des plans nouveaux. Notre-Dame de

Paris, Notre-Dame de Chartres, les cathédrales de Bourges, de Laon, de

Soissons, de Meaux, de Noyon, d'Amiens, de Rouen, de Cambrai, d'Arras,

de Tours, de Séez, de Coutances, de Bayeux, sont commencées sous le

règne de Philippe Auguste pour être achevées presque toutes à la fin du

XIIIe siècle. La Champagne si bien liée, politiquement parlant, au

domaine royal sous saint Louis, élève de son côté les grandes

cathédrales de Reims, de Châlons, de Troyes. La Bourgogne et le

Bourbonnais suivent la nouvelle direction imprimée à l'architecture, et

bâtissent les cathédrales d'Auxerre, de Nevers, de Lyon. Bientôt la

vicomté de Carcassonne fait partie du domaine royal, et reçoit seule

l'influence directe de l'architecture _officielle_ au milieu de contrées

qui continuent jusqu'au XVe siècle les traditions romanes abâtardies.

Quant à la Guyenne, qui reste apanage de la couronne d'Angleterre jusque

sous Charles V, quant à la Provence, qui ne devient française que sous

Louis XI, l'architecture du domaine royal n'y pénètre pas, ou du moins

elle n'y produit que de tristes imitations qui semblent dépaysées au

milieu de ces contrées. En Bretagne elle ne se développe que

tardivement, et conserve toujours un caractère qui tient autant à

l'Angleterre qu'à la Normandie et au Maine. Nous donnons ici (fig. 2)

les divisions de la France à la mort de Philippe Auguste, en 1223. Ce

mouvement est suivi partout, dans les constructions qui s'élèvent dans

les villes, les bourgs et les simples villages; les établissements

monastiques sont entraînés bientôt dans le courant creusé par le nouvel

art. Autour des monuments importants tels que les cathédrales, les

évêchés, les palais, les châteaux, il s'élève des milliers d'édifices

auxquels les grandes et riches constructions servent de types, comme des

enfants d'une même famille. Le monument _mère_ renferme-t-il des

dispositions particulières commandées quelquefois par une configuration

exceptionnelle du sol, par un besoin local, ou par le goût de l'artiste

qui l'a élevé, ces mêmes dispositions se retrouvent dans les édifices

secondaires, bien qu'elles ne soient pas indiquées par la nécessité. Un

accident pendant la construction, un _repentir_, l'insuffisance des

ressources, ont apporté des modifications dans le projet type, les

imitations vont parfois jusqu'à reproduire ces défauts, ces erreurs, ou

les pauvretés résultant de cette pénurie.

Ce qu'il y a de plus frappant dans le nouveau système d'architecture

adopté dès la fin du XIIe siècle, c'est qu'il s'affranchit complétement

des traditions romaines. Il ne faut pas croire que de cet

affranchissement résulte le désordre ou le caprice; au contraire tout

est ordonné, logique, harmonieux; une fois ce principe posé, les

conséquences s'ensuivent avec une rigueur qui n'admet pas les

exceptions. Les défauts mêmes de cette architecture dérivent de son

principe impérieusement poursuivi. Dans l'architecture française, qui

naît avec le XIIIe siècle, les dispositions, la construction, la

statique, l'ornementation, l'_échelle_ diffèrent absolument des

dispositions, de la construction, de la statique, de l'ornementation, et

de l'_échelle_ suivies dans l'architecture antique. En étudiant ces deux

arts, il faut se placer à deux points de vue opposés; si l'on veut juger

l'un en se basant sur les principes qui ont dirigé l'autre, on les

trouvera tous deux absurdes. C'est ce qui explique les étranges

préventions, les erreurs et les contradictions dont fourmillent les

critiques appartenant aux deux camps opposés des défenseurs des arts

_antique_ et _gothique_. Ces deux arts n'ont besoin d'être défendus ni

l'un ni l'autre, ils sont tous deux la conséquence de deux civilisations

partant de principes différents. On peut préférer la civilisation

romaine à la civilisation née avec la monarchie française, on ne peut

les mettre à néant ni l'une ni l'autre; il nous semble inutile de les

comparer, mais on trouvera profit à les étudier.

Le monument romain est une sorte de _moulage_ sur forme qui exige

l'emploi très-rapide d'une masse énorme de matériaux; par conséquent un

personnel immense d'ouvriers, des moyens d'exploitation et de transport

établis sur une très-vaste échelle. Les Romains, qui avaient à leur

disposition des armées habituées aux travaux publics, qui pouvaient

jeter une population d'esclaves barbares sur une construction, avaient

adopté le mode qui convenait le mieux à cet état social. Pour élever un

de ces grands édifices alors, il n'était pas besoin d'ouvriers

très-expérimentés; quelques hommes spéciaux pour diriger la

construction, des peintres, des stucateurs pour revêtir ces masses de

maçonnerie d'une riche enveloppe, quelques artistes grecs pour sculpter

les marbres employés, et derrière ces hommes intelligents, des bras pour

casser des cailloux, monter de la brique, corroyer du mortier ou

pilonner du bâton. Aussi quelque éloigné que fût de la métropole le lieu

où les Romains élevaient un cirque, des thermes, des aqueducs, des

basiliques ou des palais, les mêmes procédés de construction étaient

employés, la même forme d'architecture adoptée: le monument romain est

romain partout, en dépit du sol, du climat, des matériaux même, et des

usages locaux. C'est toujours le monument de la ville de Rome, jamais

l'oeuvre d'un artiste. Du moment que Rome met le pied quelque part elle

domine seule, en effaçant tout ce qui lui est étranger; c'est là sa

force, et ses arts suivent l'impulsion donnée par sa politique.

Lorsqu'elle s'empare d'un territoire, elle n'enlève au peuple conquis ni

ses dieux ni ses coutumes locales, mais elle plante ses temples, elle

bâtit ses immenses édifices publics, elle établit son administration

politique, et bientôt l'importance de ses établissements, son

organisation administrative absorbent les derniers vestiges des

civilisations sur lesquelles elle projette sa grande ombre. Certes il y

a là un beau sujet d'études et d'observations, mais au milieu de cette

puissance inouïe, l'homme disparaît, il n'est plus qu'un des rouages

infimes de la grande machine politique. La Grèce elle-même, ce foyer si

éclatant des arts et de tout ce qui tient au développement de l'esprit

humain, la Grèce s'éteint sous le souffle de Rome. Le christianisme seul

pouvait lutter contre le géant, en rendant à l'homme isolé le sentiment

de sa personnalité. Mais il faut des siècles pour que les restes de la

civilisation païenne disparaissent. Nous n'avons pu envisager qu'une des

parties de ce grand travail humain du moyen âge; à la fin du XIIe

siècle, tous ces principes qui devaient assurer le triomphe des idées

enfantées par le christianisme sont posés (pour ne parler que du sujet

qui nous occupe), le principe de la responsabilité personnelle apparaît;

l'homme compte pour quelque chose dans la société quelle que soit la

classe à laquelle il appartienne. Les arts, en se dépouillant alors

complétement de la tradition antique, deviennent l'expression

individuelle de l'artiste qui concourt à l'oeuvre générale sans en

troubler, l'ordonnance, mais en y attachant son inspiration

particulière; il y a unité et variété à la fois. Les corporations

devaient amener ce résultat, car si elles établissaient, dans leur

organisation des règles fixes, elles n'imposaient pas, comme les

académies modernes, des formes immuables. D'ailleurs l'unité est le

grand besoin et la tendance de cette époque; mais elle n'est pas encore

tyrannique, et si elle oblige le sculpteur ou le peintre à se renfermer

dans certaines données monumentales, elle leur laisse à chacune une

grande liberté dans l'exécution. L'architecte donnait la hauteur d'un

chapiteau, d'une frise, imposait leur ordonnance, mais le sculpteur

pouvait faire de ce chapiteau ou de ce morceau de frise son oeuvre

propre, il se mouvait dans sa sphère en prenant la responsabilité de son

oeuvre. L'architecture elle-même des XIIe et XIIIe siècles, tout en étant

soumise à un mode uniforme, en se basant sur des principes absolus,

conserve la plus grande liberté dans l'application de ces principes; les

nombreux exemples donnés dans ce _Dictionnaire_ démontrent ce que nous

avançons ici. Avec l'invasion laïque dans le domaine des arts, commence

une ère de progrès si rapides qu'on a peine à en suivre la trace; un

monument n'est pas plutôt élevé qu'il sert d'échelon, pour ainsi dire, à

celui qui se fonde; un nouveau mode de construction ou de décoration

n'est pas plutôt essayé qu'on le pousse, avec une rigueur logique

incroyable, à ses dernières limites.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 1 - (A) · 第 13 / 47 段