_commune_ qu'ils se fortifient. «Ils élevèrent autour de leurs maisons,
chacun selon sa richesse, des murailles crénelées, ce qui était la
marque et la garantie de la liberté. L'un des plus considérables parmi
eux, nommé Simon, jeta les fondements d'une grosse tour carrée[20]...»
Peu d'années avant ou après cette époque, le Mans, Cambrai,
Saint-Quentin, Laon, Amiens, Beauvais, Soissons, Orléans, Sens, Reims
s'étaient constitués en communes, les uns à main armée et violemment,
les autres en profitant des querelles survenues entre les seigneurs et
évêques qui, chacun de leur côté, étaient en possession de droits
féodaux sur ces villes. Le caractère de la population indigène
gallo-romaine, longtemps comprimé, surgissait tout à coup; les
populations ne renversaient pas comme de nos jours, avec ensemble, ce
qui gênait leur liberté, mais elles faisaient des efforts partiels,
isolés, manifestant ainsi leur esprit d'indépendance avec d'autant plus
d'énergie qu'elles étaient abandonnées à elles-mêmes. Cette époque de
l'affranchissement des communes marque une place importante dans
l'histoire de l'architecture. C'était un coup porté à l'influence
féodale séculière ou religieuse (voy. ARCHITECTE). De ce moment les
grands centres religieux cessent de posséder exclusivement le domaine
des arts. Saint Bernard devait lui-même contribuer à hâter
l'accomplissement de cette révolution: abbé de Clairvaux, il appartenait
à la règle austère de Cîteaux; plusieurs fois en chaire, et notamment
dans cette église de Vézelay, qui dépendait de Cluny, il s'était élevé
avec la passion d'une conviction ardente contre le luxe que l'on
déployait dans les églises, contre ces «figures bizarres et
monstrueuses» qui, à ses yeux, n'avaient rien de chrétien, et que l'on
prodiguait sur les chapiteaux, sur les frises, et jusque dans le
sanctuaire du Seigneur. Les monastères qui s'érigeaient sous son
inspiration, empreints d'une sévérité de style peu commune alors,
dépouillés d'ornements et de bas-reliefs, contrastaient avec l'excessive
richesse des abbayes soumises à la règle de Cluny. L'influence de ces
constructions austères, desséchait tout ce qui s'élevait autour d'elles
(voy. ARCHITECTURE MONASTIQUE). Cette déviation de l'architecture
religieuse apporta pendant le cours du XIIe siècle une sorte
d'indécision dans l'art qui ralentit et comprima l'élan des _écoles_
monastiques. Le génie des populations gallo-romaines était contraire à
la réforme que saint Bernard voulait établir; aussi n'en tint-il compte;
et cette réforme qui arrêta un instant l'essor donné à l'architecture au
milieu des grands établissements religieux, ne fit que lui ouvrir le
chemin dans une voie nouvelle, et qui allait appartenir dorénavant aux
corporations laïques. Dès la fin du XIIe siècle l'architecture
religieuse, monastique ou civile, appelait à son aide toutes les
ressources de la sculpture et de la peinture, et les établissements
fondés par saint Bernard restaient comme des témoins isolés de la
protestation d'un seul homme contre les goûts de la nation.
Dans l'organisation des corporations laïques de métiers, les communes ne
faisaient que suivre l'exemple donné par les établissements religieux.
Les grandes abbayes, et même les prieurés, avaient depuis le VIIIe
siècle établi autour de leurs cloîtres et dans l'enceinte de leurs
domaines des ateliers de corroyeurs, de charpentiers, menuisiers,
ferronniers, cimenteurs, d'orfévres, de sculpteurs, de peintres, de
copistes, etc. (voy. ARCHITECTURE MONASTIQUE). Ces ateliers, quoiqu'ils
fussent composés indistinctement de clercs et de laïques, étaient soumis
à une discipline, et le travail était méthodique; c'était par
l'apprentissage que se perpétuait l'enseignement; chaque établissement
religieux représentait ainsi en petit un véritable État, renfermant dans
son sein tous ses moyens d'existence, ses chefs, ses propriétaires
cultivateurs, son industrie, et ne dépendant par le fait que de son
propre gouvernement, sous la suprématie du souverain pontife. Cet
exemple profitait aux communes qui avaient soif d'ordre et
d'indépendance en même temps. En changeant de centre, les arts et les
métiers ne changèrent pas brusquement de direction; et si des ateliers
se formaient en dehors de l'enceinte des monastères, ils étaient
organisés d'après les mêmes principes, l'esprit séculier seulement y
apportait un nouvel élément, très-actif, il est vrai, mais procédant de
la même manière, par l'association, et une sorte de solidarité.
Parallèlement au grand mouvement d'affranchissement des villes, une
révolution se préparait au sein de la féodalité séculière. En se
précipitant en Orient, à la conquête des lieux saints, elle obéissait à
deux sentiments, le sentiment religieux d'abord, et le besoin de la
nouveauté, de se dérober aux luttes locales incessantes, à la
suzeraineté des seigneurs puissants, peut-être aussi à la monotonie
d'une vie isolée, difficile, besoigneuse même; la plupart des
possesseurs de fiefs laissaient ainsi derrière eux des nuées de
créanciers, engageant leurs biens pour partir en terre sainte, et
comptant sur l'imprévu pour les sortir des difficultés de toute nature
qui s'accumulaient autour d'eux. Il n'est pas besoin de dire que les
rois, le clergé et le peuple des villes trouvaient dans ces émigrations
en masse de la classe noble, des avantages certains; les rois pouvaient
ainsi étendre plus facilement leur pouvoir, les établissements religieux
et les évêques débarrassés, temporairement du moins, de voisins
turbulents, ou les voyant revenir dépouillés de tout, augmentaient les
biens de l'Église, pouvaient songer avec plus de sécurité à les
améliorer, à les faire valoir; le peuple des villes et des bourgs se
faisait octroyer des chartes à prix d'argent en fournissant aux
seigneurs les sommes nécessaires à ces expéditions lointaines, à leur
rachat s'ils étaient prisonniers, ou à leur entretien s'ils revenaient
ruinés, ce qui arrivait fréquemment. Ces transactions faites de gré ou
de force avaient pour résultat d'affaiblir de jour en jour les
distinctions de race vainqueurs et de vaincus, de Francs et de
Gallo-Romains. Elles contribuaient à former une nationalité liée par des
intérêts communs, par des engagements pris de part et d'autre. Le
pouvoir royal abandonnait le rôle de chef d'une caste de conquérants
pour devenir royauté nationale destinée à protéger toutes les classes de
citoyens sans distinction de race ou d'état. Il commençait à agir
directement sur les populations sans intermédiaires non-seulement dans
le domaine royal, mais au milieu des possessions de ses grands vassaux.
«Un seigneur qui octroyait ou vendait une charte de commune se faisait
prêter serment de fidélité par les habitants; de son côté il jurait de
maintenir leurs libertés et franchises; plusieurs gentils-hommes se
rendaient garants de sa foi, s'obligeant à se remettre entre les mains
des habitants si leur seigneur lige violait quelques-uns de leurs
droits, et à rester prisonniers jusqu'à ce qu'il leur eût fait justice.
Le roi intervenait toujours dans ces traités, pour confirmer les
chartes, et pour les garantir. On ne pouvait faire de commune sans son
consentement, et de là toutes les villes de commune furent réputées être
en la seigneurie du roi; il les appelait ses _bonnes villes_, titre
qu'on trouve employé dans les ordonnances, dès l'année 1226. Par la
suite on voulut que leurs officiers reconnussent tenir leurs charges du
roi, non à droit de suzeraineté et comme seigneur, mais à droit de
souveraineté et comme roi[21].»
Cette marche n'a pas la régularité d'un système suivi avec persévérance.
Beaucoup de seigneurs voulaient reprendre par la force ces chartes
vendues dans un moment de détresse, mais l'intervention royale penchait
du côté des communes, car ces institutions ne pouvaient qu'abaisser la
puissance des grands vassaux. La lutte entre le clergé et la noblesse
féodale subsistait toujours, et les seigneurs séculiers établirent
souvent des communes dans la seule vue d'entraver la puissance des
évêques. Tous les pouvoirs de l'État, au XIIe siècle, tendaient donc à
faire renaître cette prépondérance populaire du pays, étouffée pendant
plusieurs siècles. Avec la conscience de sa force, le tiers état
reprenait le sentiment de sa dignité, lui seul d'ailleurs renfermait
encore dans son sein les traditions et certaines pratiques de
l'administration romaine; «des chartes de communes des XIIe et XIIIe
siècles semblent n'être qu'une confirmation de priviléges
subsistants[22].» Quelques villes du midi, sous l'influence d'un régime
féodal moins morcelé et plus libéral par conséquent, telles que
Toulouse, Bordeaux, Périgueux, Marseille, avaient conservé à peu près
intactes leurs institutions municipales; les villes riches et populeuses
de Flandre, dès le Xe siècle, étaient la plupart affranchies. L'esprit
d'ordre est toujours la conséquence du travail et de la richesse acquise
par l'industrie et le commerce. Il est intéressant de voir en face de
l'anarchie du système féodal, ces organisations naissantes des communes,
sortes de petites républiques qui possèdent leurs rouages
administratifs, imparfaits, grossiers d'abord, puis présentant déjà,
pendant le XIIIe siècle, toutes les garanties de véritables
constitutions. Les arts, comme l'industrie et le commerce, se
développaient rapidement dans ces centres de liberté relative, les
corporations de métiers réunissaient dans leur sein tous les gens
capables, et ce qui plus tard devint un monopole gênant était alors un
foyer de lumières. L'influence des établissements monastiques dans les
arts de l'architecture ne pouvait être combattue que par des
corporations de gens de métiers qui présentaient toutes les garanties
d'ordre et de discipline que l'on trouvait dans les monastères, avec le
mobile puissant de l'émulation, et l'esprit séculier de plus. Des
centres comme Cluny, lorsqu'ils envoyaient leurs moines cimenteurs pour
bâtir un prieuré dans un lieu plus ou moins éloigné de l'abbaye mère,
l'expédiaient avec des programmes arrêtés, des recettes admises, des
_poncifs_ (qu'on nous passe le mot), dont ces architectes clercs ne
pouvaient et ne devaient s'écarter. L'architecture soumise ainsi à un
régime théocratique, non-seulement n'admettait pas de dispositions
nouvelles, mais reproduisait à peu près partout les mêmes formes, sans
tenter de progresser. Mais quand, à côté de ces écoles cléricales, il se
fut élevé des corporations laïques, ces dernières, possédées de l'esprit
novateur qui tient à la civilisation moderne, l'emportèrent bientôt même
dans l'esprit du clergé catholique, qui, rendons-lui cette justice, ne
repoussa jamais les progrès de quelque côté qu'ils lui vinssent, surtout
quand ces progrès ne devaient tendre qu'à donner plus de pompe et
d'éclat aux cérémonies du culte. Toutefois l'influence de l'esprit
laïque fut lente à se faire sentir dans les constructions monastiques,
et cela se conçoit, tandis qu'elle apparaît presque subitement dans les
édifices élevés par les évêques, tels que les cathédrales, les évêchés,
dans les châteaux féodaux et les bâtiments municipaux. À cette époque le
haut clergé était trop éclairé, trop en contact avec les puissants du
siècle pour ne pas sentir tout le parti que l'on pouvait tirer du génie
novateur et hardi qui allait diriger les architectes laïques; il s'en
empara avec cette intelligence des choses du temps qui le caractérisait,
et devint son plus puissant promoteur.
Au XIIe siècle le clergé n'avait pas à prendre les armes spirituelles
seulement contre l'esprit de désordre des grands et leurs excès, il se
formait à côté de lui un enseignement rival, ayant la prétention d'être
aussi orthodoxe que le sien, mais voulant que la foi s'appuyât sur le
_rationalisme_. Nous avons dit déjà que les esprits d'élite réfugiés
dans ces grands établissements religieux étudiaient, commentaient et
revoyaient avec soin les manuscrits des auteurs païens, des Pères ou des
philosophes chrétiens rassemblés dans les bibliothèques des couvents, il
est difficile de savoir si les hommes tels que Lanfranc et saint Anselme
pouvaient lire les auteurs grecs, mais il est certain qu'ils
connaissaient les traductions et les commentaires d'Aristote, attribués
à Boëce, et que les opinions de Platon étaient parvenues jusqu'à eux.
Les ouvrages de saint Anselme, en étant toujours empreints de cette
pureté et de cette humilité de coeur qui lui sont naturelles, elles
sentent cependant le savant dialecticien et métaphysicien. La
dialectique et la logique étaient passées d'Orient en Occident, et les
méthodes philosophiques des docteurs de Byzance avaient suivi le grand
mouvement intellectuel imprimé par Charlemagne. Les théologiens
occidentaux mettaient en oeuvre, dès le XIe siècle, dans leurs écrits ou
leurs discussions, toutes les ressources de la raison et de la logique
pour arriver à la démonstration et à la preuve des vérités mystérieuses
de la religion[23]. Personne n'ignore l'immense popularité que s'était
acquise Abailard dans l'enseignement pendant le XIIe siècle. Cet esprit
élevé et subtil, croyant, mais penchant vers le _rationalisme_,
façonnait la jeunesse des écoles de Paris à cette argumentation
scolastique, à cette rigueur de raisonnement qui amènent infailliblement
les intelligences qui ne sont pas éclairées d'une foi vive, au doute.
Nous retrouvons cet esprit d'analyse dans toutes les oeuvres d'art du
moyen âge, et dans l'architecture surtout qui dépend autant des sciences
positives que de l'inspiration. Saint Bernard sentit le danger, il
comprit que cette arme du raisonnement mise entre les mains de la
jeunesse, dans des temps si voisins de la barbarie, devait porter un
coup funeste à la foi catholique; aussi n'hésite-t-il pas à comparer
Abailard à Arius, à Pélage et à Nestorius. Abailard, en 1122, se voyait
forcé, au concile de Soissons, de brûler de sa propre main; sans même
avoir été entendu, son _Introduction à la théologie_, dans laquelle il
se proposait de défendre la trinité et l'unité de Dieu contre les
arguments des philosophes, en soumettant le dogme à toutes les
ressources de la dialectique; et en 1140, à la suite des censures du
concile de Sens, il dut se retirer à l'abbaye de Cluny, où les deux
dernières années de sa vie furent consacrées à la pénitence. Cependant,
malgré cette condamnation, l'art de la dialectique, devint de plus en
plus familier aux écrivains les plus orthodoxes, et de cette école de
théologiens scolastiques sortirent, au XIIIe siècle, des hommes tels que
Roger Bacon, Albert le Grand et saint Thomas d'Aquin. Saint Bernard et
Abailard étaient les deux têtes des deux grands principes qui s'étaient
trouvés en présence pendant le cours du XIIe siècle au sein du clergé:
saint Bernard représentait la foi pure, le sens droit; il croyait
fermement à la théocratie comme au seul moyen de sortir de la barbarie,
et il commençait en homme sincère par introduire la réforme parmi ceux
dont il voulait faire les maîtres du monde; l'esprit de saint Paul
résidait en lui. Abailard représentait toutes les ressources de la
scolastique, les subtilités de la logique et l'esprit d'analyse poussé
aux dernières limites. Ce dernier exprimait bien plus, il faut le dire,
les tendances de son époque que saint Bernard; aussi le haut clergé ne
chercha pas à briser l'arme dangereuse d'Abailard, mais à s'en servir;
il prit les formes du savant docteur en conservant l'orthodoxie du
saint. Nous insistons sur ce point parce qu'il indique clairement à
notre sens le mouvement qui s'était produit dans l'étude des arts et des
sciences, et la conduite du haut clergé en face de ce mouvement; il en
comprit l'importance, et il le dirigea au grand profit des arts et de la
civilisation. Tout ce qui surgit à cette époque est irrésistible; les
croisades, la soif du savoir et le besoin d'affranchissement, sont
autant de torrents auxquels il fallait creuser des lits; il semblait que
l'Occident, longtemps plongé dans l'engourdissement, se réveillait plein
de jeunesse et de santé; il se trouvait tout à coup rempli d'une force
expansive et absorbante à la fois. Jamais l'envie d'apprendre n'avait
produit de telles merveilles. Quand Abailard, condamné par un concile,
fugitif, désespérant de la justice humaine, ne trouva plus qu'un coin de
terre sur les bords de l'Ardisson, où il pût enseigner librement, sous
le consentement de l'évêque de Troyes, sa solitude fut bientôt peuplée
de disciples. Laissons un instant parler M. Guizot. «À peine ses
disciples eurent-ils appris le lieu de sa retraite, qu'ils accoururent
de tous côtés, et, le long de la rivière, se bâtirent autour de lui de
petites cabanes. Là, couchés sur la paille, vivant de pain grossier et
d'herbes sauvages, mais heureux de retrouver leur maître, avides de
l'entendre, ils se nourrissaient de sa parole, cultivaient ses champs et
pourvoyaient à ses besoins. Des prêtres se mêlaient parmi eux aux
laïques; _et ceux_, dit Héloïse, _qui vivaient des bénéfices
ecclésiastiques et qui, accoutumés à recevoir, non à faire des
offrandes, avaient des mains pour prendre, non pour donner, ceux-là même
se montraient prodigues et presque importuns dans les dons qu'ils
apportaient._ Il fallut bientôt agrandir l'oratoire devenu trop petit
pour le nombre de ceux qui s'y réunissaient. Aux cabanes de roseaux
succédèrent des bâtiments de pierre et de bois, tous construits par le
travail ou aux frais de la colonie philosophique; et Abailard, au milieu
de cette affectueuse et studieuse jeunesse, sans autre soin que celui de
l'instruire et de lui dispenser le savoir et la doctrine, vit s'élever
l'édifice religieux qu'en mémoire des consolations qu'il y avait
trouvées dans son infortune, il dédia au Paraclet ou consolateur[24].»
Jamais la foi, le besoin de mouvement, le désir de racheter des fautes
et des crimes n'avaient produit un élan comme les croisades. Jamais les
efforts d'une nation n'avaient été plus courageux et plus persistants
pour organiser une administration civile, pour constituer une
nationalité, pour conquérir ses premières libertés, que ne le fut cette
explosion des communes. Le haut clergé condamnait l'enseignement
d'Abailard, mais se mettait à son niveau en maintenant l'orthodoxie,
provoquait le mouvement des croisades, et en profitait; ne comprenait
pas d'abord et anathématisait l'esprit des communes, et cependant
trouvait bientôt au sein de ces corporations de bourgeois, les artistes
hardis et actifs, les artisans habiles qui devaient élever et décorer
ses temples, ses monastères, ses hôpitaux et ses palais. Admirable
époque pour les arts, pleine de séve et de jeunesse!
À la fin du XIIe siècle, l'architecture, déjà pratiquée par des artistes
laïques, conserve quelque chose de son origine théocratique; bien que
contenue encore dans les traditions romanes, elle prend un caractère de
soudaineté qui fait pressentir ce qu'elle deviendra cinquante ans plus
tard; elle laisse apparaître parfois des hardiesses étranges, des
tentatives qui bientôt deviendront des règles. Chaque province élève de
vastes édifices qui vont servir de types; et au milieu de ces travaux
partiels, mais qui se développent rapidement, le domaine royal conserve
le premier rang. Dans l'histoire des peuples, la Providence place
toujours les hommes des circonstances; Philippe Auguste régnait alors;
son habileté comme politique, son caractère prudent et hardi à la fois,
élevaient la royauté à un degré de puissance inconnu depuis Charlemagne.
L'un des premiers il avait su occuper sa noblesse à des entreprises
vraiment nationales; la féodalité perdait sous son règne les derniers
vestiges de ses habitudes de conquérant pour faire partie de la nation.
Grand nombre de villes et de simples bourgades recevaient des chartes
octroyées de plein gré; le haut clergé prenait une moins grande part
dans les affaires séculières, et se réformait. Le pays se constituait
enfin, et la royauté de fait, selon l'expression de M. Guizot, était
placée au niveau de la royauté de droit. L'unité gouvernementale
apparaissait, et sous son influence l'architecture se dépouillait de ses
vieilles formes, empruntées de tous côtés, pour se ranger, elle aussi,
sous des lois qui en firent un art national.
Philippe Auguste avait ajouté au domaine royal la Normandie, l'Artois,
le Vermandois, le Maine, la Touraine, l'Anjou et le Poitou, c'est-à-dire
les provinces les plus riches de France, et celles qui renfermaient les
populations les plus actives et les plus industrieuses. La prépondérance
monarchique avait absorbé peu à peu dans les provinces, et
particulièrement dans l'Ile-de-France, l'influence de la féodalité
séculière et des grands établissements religieux. À l'ombre de ce
pouvoir naissant, les villes mieux protégées dans leurs libertés,
avaient organisé leur administration avec plus de sécurité et de force;
quelques-unes même, comme Paris, n'avaient pas eu besoin, pour
développer leur industrie, de s'ériger en communes, elles vivaient
immédiatement sous la protection du pouvoir royal, et cela leur
suffisait. Or, on n'a pas tenu assez compte, il nous semble, de cette
influence du pouvoir monarchique sur les arts en France. Il semble que
François Ier ait été le premier roi qui ait pesé sur les arts, tandis
que dès la fin du XIIe siècle nous voyons l'architecture, et les arts
qui en dépendent, se développer avec une incroyable vigueur dans le
domaine royal, et avant tout dans l'Ile-de-France, c'est-à-dire dans la
partie de ce domaine qui, après le démembrement féodal de la fin du Xe
siècle, était restée l'apanage des rois. De Philippe Auguste à Louis
XIV, l'esprit général de la monarchie présente un caractère frappant;
c'est quelque chose d'impartial et de grand, de contenu et de logique
dans la direction des affaires, qui distingue cette monarchie entre
toutes dans l'histoire des peuples de l'Europe occidentale. La monarchie
française est peut-être, à partir du XIIe siècle, la seule qui ait été
réellement nationale, qui se soit identifiée à l'esprit de la
population, et c'est ce qui a fait sa force et sa puissance croissantes
malgré ses fautes et ses revers. Dans ses rapports avec la cour de Rome,
avec ses grands vassaux, avec la nation elle-même, elle apporte toujours
(nous ne parlons, bien entendu, que de l'ensemble de sa conduite) une
modération ferme et un esprit éclairé, qui sont le partage des hommes de
goût, pour nous servir d'une expression moderne. Ce tempérament dans la
manière de voir les choses et dans la conduite des affaires se retrouve
dans les arts jusqu'à Louis XIV. L'architecture, cette vivante
expression de l'esprit d'un peuple, est empreinte dès la fin du XIIIe
siècle, dans le domaine royal, de la vraie grandeur qui évite
l'exagération; elle est toujours contenue même dans ses écarts, et aux
époques de décadence, dans les limites du goût, sobre et riche à la
fois, claire et logique, elle se plie à toutes les exigences sans jamais
abandonner le style. C'est un art appartenant à des gens instruits, qui
savent ne dire et faire que ce qu'il faut pour être compris. N'oublions
pas que pendant les XIIe et XIIIe siècles, les écoles de Paris,
l'université, étaient fréquentées par tous les hommes qui, non-seulement
en France, mais en Europe, voulaient connaître la vraie science.
L'enseignement des arts devait être au niveau de l'enseignement des
lettres, de ce qu'on appelait la physique, c'est-à-dire les sciences, et
de la théologie; l'Allemagne, l'Italie et la Provence, particulièrement,
envoyaient leurs docteurs se perfectionner à Paris. Nous avons vu que
les grands établissements religieux, dès la fin du XIe siècle,
envoyaient leurs moines bâtir des monastères en Angleterre, en Italie,
et jusqu'au fond de l'Allemagne. À la fin du XIIe siècle les
corporations laïques du domaine royal commençaient à prendre la
direction des arts sur toutes les provinces de France.