particulièrement celles élevées sur les bords du Rhin, on avait eu
l'idée d'éclairer les charpentes au-dessus des voûtes en berceau, au
moyen d'une suite d'arcatures à jour formant des galeries basses sous
les corniches (voy. GALERIE). Les voûtes, en berceau des nefs ou en
cul-de-four des absides, laissaient entre leurs reins et le niveau de la
corniche convenablement élevée pour laisser passer les entraits des
charpentes au-dessus de l'extrados, un mur nu qui était d'un aspect
désagréable, et qui de plus était d'une grande pesanteur. (14) Soit la
coupe d'une voûte en berceau plein cintre ou en cul-de-four, les
fenêtres ne pouvaient se cintrer au-dessus de la naissance A des voûtes,
à moins d'admettre des pénétrations, ce qui était hors d'usage; il
restait donc de A en B niveau de la corniche, une élévation de mur
commandée par la pose de la charpente; on perça ce mur en C par une
galerie à jour ou fermée par un mur mince, destinée alors, soit à donner
de l'air sous les combles, soit à former comme un chemin de ronde
allégeant les constructions inférieures. Cette disposition, inspirée par
un calcul de constructeur, devint un motif de décoration dans quelques
monuments religieux de la France. Au XIIe siècle la partie supérieure
des murs de la nef de la cathédrale d'Autun, fermée par une voûte en
berceau ogival renforcée d'arcs-doubleaux, fut décorée par une arcature
aveugle extérieure qui remplit cette surélévation nue des maçonneries,
bien que par le fait elle ne soit d'aucune utilité; elle n'était placée
là que pour occuper les yeux, et comme une tradition des galeries à jour
des édifices romans des bords du Rhin. Cette arcature (15) a cela de
particulier qu'elle est, comme forme, une imitation des galeries ou
chemins de ronde des deux portes antiques existant encore dans cette
ville (portes de Saint-André et d'Arrou). Il faut croire que ce motif
fut très-goûté alors, car il fut répété à satiété dans la cathédrale
d'Autun et dans les églises de Beaune et de Saulieu qui ne sont que des
imitations de cet édifice, ainsi que dans un grand nombre de petites
églises du Mâconnais et de la haute Bourgogne. À l'extérieur des
absides, les arcatures romanes sont prodiguées dans les édifices
religieux du Languedoc, de la Provence, et particulièrement de la
Saintonge, du Poitou et du Berry. On voit encore une belle ceinture
d'arcatures alternativement aveugles ou percées de fenêtres à
l'extérieur du triforium de l'église ronde de Neuvy-Saint-Sépulcre
(Indre), XIe siècle (voy. SAINT-SÉPULCRE). Ce système d'arcatures
encadrant des fenêtres est adopté en auvergne à l'extérieur des absides,
dans les parties supérieures des nefs et des pignons des transsepts; en
voici un exemple tiré du bras de croix nord de l'église Saint-Étienne de
Nevers, élevée au XIe siècle sur le plan des églises auvergnates (16).
Cette arcature présente une disposition qui appartient aux églises de
cette province, c'est ce triangle qui vient remplacer l'arc plein cintre
dans certains cas. L'église de Notre-Dame-du-Port, à Clermont, nous
donne à l'extrémité des bras de croix nord et sud une arcature à peu
près pareille à celle-ci; mais à Saint-Étienne de Nevers ces arcatures
décorent l'intérieur et l'extérieur du pignon du croisillon nord, tandis
qu'à Notre-Dame-du-Port elles n'existent qu'à l'intérieur. Il n'est pas
besoin de dire que les arcatures hautes des nefs ou des absides ne
pouvaient plus trouver leur place du moment que la voûte en arcs-ogives
était adoptée, puisque alors les archivoltes des fenêtres s'élevaient
jusque sous les corniches supérieures; aussi ne les rencontre-t-on plus
dans les monuments des XIIIe, XIVe et XVe siècles, si ce n'est dans la
cathédrale de Reims, où l'on voit apparaître comme un dernier reflet de
la tradition des arcatures romanes supérieures. Ici, ces arcatures
surmontent les corniches et pourraient être considérées comme des
balustrades si leur dimension extraordinaire n'empêchait de les
confondre avec ce membre de l'architecture ogivale. Ce sont plutôt des
claires-voies dont on ne s'explique guère l'utilité. Les chapelles du
choeur de la cathédrale de Reims sont surmontées de rangées de colonnes
isolées portant des arcs et un bandeau. Cette, décoration, qui date du
XIIIe siècle, prend une grande importance par ses dimensions; elle a le
défaut d'être hors d'échelle avec les autres parties de l'édifice, et
rapetisse les chapelles à cause de son analogie avec les formes d'une
balustrade (17). Les couronnements du choeur de cette même cathédrale
étaient également terminés par une arcature aveugle dont il reste une
grande quantité de fragments reposés et restaurés à la fin du XVe
siècle, après l'incendie des combles. Là, cette arcature se comprend
mieux, elle masquait un chéneau; mais l'arcature à jour de la nef,
refaite également au XVe siècle en suivant les formes adoptées à la fin
du XIIIe siècle, n'est plus qu'une imitation de ce parti quant à
l'apparence extérieure seulement, puisqu'elle ne répond à aucun besoin.
Les tours centrales des églises, élevées sur le milieu de la croisée,
sont souvent décorées à l'intérieur ou à l'extérieur, pendant les
époques romanes ou de transition, d'arcatures aveugles, surtout dans la
Normandie, l'Auvergne, la Saintonge et l'Angoumois, où ce mode de
tapisser les nus des murs dans les parties supérieures des édifices
paraît avoir été particulièrement adopté. Les souches des tours
centrales des cathédrales de Coutances à l'intérieur, de Rouen à
l'intérieur et à l'extérieur, de Bayeux à l'extérieur, des églises de
Saint-Étienne de Caen à l'intérieur, de Notre-Dame-du-Port et d'Issoire
à l'extérieur, de la plupart des églises de la Charente, etc., sont
munies d'arcatures (voy. TOUR, CLOCHER). Nous voyons aussi les arcatures
employées comme décoration dans les étages supérieurs des clochers
plantés sur les façades des églises romanes et du commencement du XIIIe
siècle, au-dessus des portails, sous les roses. Les trois derniers
étages du clocher nord de la cathédrale de Sens, dit _tour de Plomb_,
sont entourés d'arcatures aveugles formant galerie à jour seulement dans
les milieux du second étage. Nous donnons ici (18) le dessin de
l'arcature trilobée supérieure de ce clocher. On remarquera que les
colonnettes accouplées de cette arcature sont supportées par des figures
marchant sur des lions; ces sortes de cariatides se rencontrent dans
quelques édifices de la Champagne et d'une partie de la Bourgogne (voy.
SUPPORT).
[Illustration: Fig. 15.]
[Illustration: Fig. 16.]
[Illustration: Fig. 17.]
[Illustration: Fig. 18.]
ARCATURES ORNEMENT. Il nous reste à parler des arcatures qui se
rencontrent si fréquemment disposées dans les soubassements des
ébrasements des portails des églises, et qui sont bien réellement alors
une simple décoration. Les arcatures dont nous avons précédemment parlé
sont _bâties_, font presque toujours partie de la construction, leurs
arcs sont composés de claveaux, et forment, ainsi que nous l'avons fait
ressortir plus haut, comme autant d'arcs de décharge portés sur des
colonnes monolythes; tandis que les arcatures de socles sont la plupart
du temps évidées dans des blocs de pierre. Telles sont les arcatures
placées au-dessous des statues aujourd'hui détruites des portails de la
cathédrale de Sées (19), qui datent des premières années du XIIIe
siècle; celles du portail nord de la cathédrale de Troyes qui, bien
qu'un peu postérieures, présentent une disposition analogue; celles du
portail sud de la cathédrale d'Amiens avec des arcs entrelacés (20)
posées de 1220 à 1225; celles si finement sculptées et d'un goût si pur
qui tapissent les parements des soubassements de la porte centrale de la
cathédrale de Paris, et entre lesquelles sont représentés les Vertus et
Vices (21), 1220 environ; celles qui sont disposées dans une place
pareille à la place Sainte-Anne, de la même façade, et entre lesquelles
sont gravées en creux des fleurs de lis simulant une tenture; celles
enfin de la porte de la Vierge (22), toujours de la cathédrale de Paris,
traitées avec un soin et une grandeur de style peu ordinaires. Cette
dernière arcature peut être donnée comme un des modèles les plus
complets de ce genre de décoration, et nous ne connaissons rien qui
puisse lui être comparé. Elle est enrichie de sculptures de la plus
grande beauté, et qui ont le mérite d'être parfaitement disposées pour
la place qu'elles occupent. Les personnages ou animaux ronde bosse qui
remplissent les écoinçons entre les arcs, formaient comme des supports
sous les grandes figures adossées à des colonnes, autrefois debout sur
ce soubassement, et rappelaient le martyre des saints ou les
personnifiaient. La forte saillie de ces figures s'échappant entre les
petites archivoltes, était en rapport avec la grandeur et le haut relief
des statues, tandis que toute la sculpture placée sous les arcs et dans
les entre-colonnements n'est plus qu'une sorte de tapisserie dont le peu
de relief ne détruit pas la grande unité de ce beau soubassement. On
peut voir, bien que la gravure ne donne qu'une faible idée de cette
décoration, comme la saillie des bas-reliefs se perd avec le fond à
mesure qu'ils se rapprochent du sol. Les ornements entre les colonnes ne
sont plus même que des gravures en creux, non point sèches comme un
simple trait, mais présentant des parties larges et grasses évidées en
coquille. La construction de ce soubassement est en harmonie parfaite
avec l'ornementation. Les fonds tiennent à la bâtisse. Les colonnettes
jumelles monolythes, rendues très-résistantes par l'espèce de cloison
ornée qui les relie, portent les arcs pris dans un même morceau de
pierre avec leurs tympans et leurs écoinçons. Chaque compartiment de
l'ornementation est sculpté dans une hauteur d'assise. Malheureusement
la main des iconoclastes de 1792 a passé par là, et la plupart des
figures placées dans les écoinçons ont été mutilées. Quant aux petits
bas-reliefs rangés sous les tympans, ils ont servi de but aux pierres
des enfants pendant fort longtemps. Ces bas-reliefs peuvent aller de
pair avec ce que la sculpture antique a produit de plus beau.
On voit peu à peu les arcatures _ornements_ s'amaigrir vers la fin du
XIIIe siècle; elles perdent leur caractère particulier pour se confondre
avec les arcatures de soubassement dont nous avons donné des exemples.
Les profils s'aplatissent sur les fonds, les colonnettes se subdivisent
en faisceaux et tiennent aux assises de la construction, les vides
prennent de l'importance et dévorent les parties moulurées. Cependant il
est quelques-unes de ces arcatures qui conservent encore un certain
caractère de fermeté; celles qui tapissent les ébrasements de deux des
portes de la façade de la cathédrale de Bourges, rappellent un peu la
belle arcature de Notre-Dame de Paris que nous venons de donner, mais
appauvrie. Quelquefois les vides des fonds, comme dans l'arcature de la
porte centrale de l'église de Semur en Auxois, sont remplis de semis, de
rosaces, de quadrillés à peine saillants qui produisent un bel effet et
conviennent parfaitement à un soubassement. Nous citerons encore les
charmantes arcatures de la porte de droite de la façade de l'ancienne
cathédrale d'Auxerre (fin du XIIIe siècle), et dans lesquelles on voit,
représentée en figures ronde bosse, l'histoire de David et de Bethsabée;
celles de la porte de droite de la façade de la cathédrale de Sens (XIVe
siècle), décorées de petits pignons au-dessus des arcs, et de figures
dans les entre-colonnements. Ces décorations disparaissent au XVe
siècle, et les soubassements des portails ne sont plus occupés que par
ces pénétrations de bases aussi difficiles à comprendre qu'elles sont
d'un aspect monotone (voy. PÉNÉTRATION).
Les petites arcatures jouent un grand rôle dans les tombeaux, les
parements d'autels, les retables (voy. ces mots); généralement les
socles des tombes qui portent les statues couchées des morts, sont
entourés d'arcatures dans lesquelles sont représentés des pleureurs, des
religieux, ou même les apôtres. Au commencement du XIIIe siècle
cependant les arcatures sont le plus souvent vides et faites en pierre
ou en marbre blanc se détachant sur un fond de marbre noir; telles
étaient les arcatures des tombes refaites par le roi saint Louis à
Saint-Denis, et dont il reste des fragments (23). Plus tard ces
arcatures deviennent plus riches, sont surmontées de pignons à jour,
finement sculptées dans la pierre, le marbre ou l'albâtre; elles
encadrent des statuettes, quelquefois aussi des écus aux armes du mort;
elles sont accoladées au XVe siècle, et forment des niches renfoncées
entre des colonnettes imitées des ordres antiques au XVIe (voy.
TOMBEAU). On peut juger par cet aperçu fort restreint de l'importance
des arcatures dans l'architecture du moyen âge, et du nombre infini de
leurs variétés; nous n'avons pu qu'indiquer des types principaux, ceux
qui marquent par leur disposition ingénieuse le goût qui a présidé à
leur exécution, ou leur originalité.
[Illustration: Fig. 19.]
[Illustration: Fig. 20.]
[Illustration: Fig. 21.]
[Illustration: Fig. 22.]
[Illustration: Fig. 23.]
ARCHE (D'ALLIANCE), s. f. Est souvent figurée dans les vitraux qui
reproduisent les scènes de l'Ancien Testament. On lui donne généralement
la forme d'une châsse. Devant le trumeau de la porte de gauche de la
façade de Notre-Dame de Paris, était posée, avant 1793, une grande
statue de la sainte Vierge, tenant l'enfant Jésus, et les pieds sur le
serpent à tête de femme, enroulé autour de l'arbre de science; au-dessus
de cette statue de la sainte Vierge, remplacée aujourd'hui par une
figure du XVe siècle, deux anges supportent un dais couronné par l'Arche
d'alliance (1), les prophètes sont assis des deux côtés sur le linteau;
dans le tympan on voit deux grands bas-reliefs représentant la mort de
la sainte Vierge et son couronnement. L'Arche d'alliance occupe donc là
une place symbolique, elle est comme le lien entre l'Ancien et le
Nouveau Testament. Quelquefois l'Arche d'alliance affecte la forme d'une
armoire à deux battants supportée ou gardée par des lions; d'une table
d'autel avec reliquaire. Les sculpteurs ou les peintres du moyen âge ne
paraissent pas avoir donné à l'Arche d'alliance de l'ancienne loi une
forme particulière; ils se bornaient, dans leurs bas-reliefs ou leurs
peintures, à figurer les objets qu'ils avaient continuellement sous les
yeux, les meubles par exemple, qu'il était d'usage de placer aux côtés
des autels, et où l'on renfermait les reliquaires, les chartes, et tous
objets précieux ou titres qui constituaient le trésor d'une église (voy.
CHÂSSE, ARMOIRE).
[Illustration: Fig. 1.]
ARCHE DE NOÉ. Est représentée dans les bas-reliefs ou les vitraux sous
la forme d'un navire surmonté d'une maison avec toit et fenêtres.
Souvent les personnages composant la famille de Noé montrent la tête à
ces fenêtres, et la colombe s'élance dans les airs, délivrée par le
patriarche.
ARCHE DE PONT, voy. PONT.
ARCHITECTE, s. m. Il ne semble pas que ce nom ait été donné avant le
XVIe siècle aux artistes chargés de la direction des constructions de
bâtiments. L'architecture tenait sa place parmi les arts libéraux (voy.
ARTS LIBÉRAUX) et était personnifiée par un homme ou une femme tenant
une équerre ou un compas; mais l'artiste, l'homme de métier était
qualifié de _maître d'oeuvre_, désignation bien autrement positive, du
reste, que celle d'architecte, car par oeuvre on entendait tout ce qui
constituait l'immeuble et le meuble d'un bâtiment, depuis les fondations
jusqu'aux tapisseries, aux flambeaux, aux menus objets mobiliers. Il
n'existe aucune donnée certaine sur le personnel des architectes avant
le XIIIe siècle. Les grands établissements religieux qui renfermaient
dans leur sein jusque vers la fin du XIIe siècle tout ce qu'il y avait
d'hommes lettrés, savants, studieux dans l'Occident, fournissaient
très-probablement les architectes qui dirigeaient non-seulement les
constructions monastiques, mais aussi les constructions civiles et
peut-être même militaires. Les écoles fondées par Charlemagne
s'élevaient à l'abri des églises; c'était là que devaient nécessairement
se réfugier toutes les intelligences vouées à l'étude des sciences et
des arts. La géométrie, le dessin, la sculpture et la peinture ne
pouvaient être enseignés que dans les seuls établissements qui
conservaient encore un peu de calme et de tranquillité au milieu de cet
effroyable chaos de l'époque carlovingienne. Vers la fin du Xe siècle,
au moment où il semblait que la société allait s'éteindre dans la
barbarie, une abbaye se fondait à Cluny, et du sein de cet ordre
religieux, pendant plus d'un siècle, sortaient presque tous les hommes
qui allaient avec une énergie et une patience incomparables arrêter les
progrès de la barbarie, mettre quelque ordre dans ce chaos, fonder des
établissements sur une grande partie de l'Europe occidentale, depuis
l'Espagne jusqu'en Pologne. Il n'est pas douteux que ce centre de
civilisation, qui jeta un si vif éclat pendant les XIe et XIIe siècles,
n'ait eu sur les arts comme sur les lettres et la politique une immense
influence. Il n'est pas douteux que Cluny n'ait fourni à l'Europe
occidentale des architectes comme elle fournissait des clercs
réformateurs, des professeurs pour les écoles, des peintres, des
savants, des médecins, des ambassadeurs, des évêques, des souverains et
des papes; car rayez Cluny du XIe siècle, et l'on ne trouve plus guère
que ténèbres, ignorance grossière, abus monstrueux. Pendant que saint
Hugues et ses successeurs luttaient contre l'esprit de barbarie, et
par-dessus tout maintenaient l'indépendance du pouvoir spirituel avec
une persévérance dont l'histoire des civilisations offre peu d'exemples,
il se faisait dans le tiers état une révolution dont les conséquences
eurent une immense portée. Un grand nombre de villes, les plus
importantes du nord et de l'est de la France, se _conjuraient_ et
s'établissaient en _communes_. Ainsi les restes de la féodalité
carlovingienne étaient sapés de deux côtés, par le pouvoir spirituel
d'une part, et par les insurrections populaires de l'autre. L'esprit
civil apparaît pour la première fois sur la scène avec des idées
d'organisation; il veut se gouverner lui-même, il commence à parler de
droits, de libertés; tout cela est fort grossier, fort incertain; il se
jette tantôt dans les bras du clergé pour lutter contre la noblesse,
tantôt il se ligue avec le suzerain pour écraser ses vassaux. Mais au
milieu de ces luttes, de ces efforts, la cité apprend à se connaître, à
mesurer ses forces, elle n'a pas plutôt détruit qu'elle se presse de
fonder, sans trop savoir ce qu'elle fait ni ce qu'elle veut; mais elle
fonde, elle se fait donner des chartes, des priviléges, elle se façonne
à l'organisation par corporations, elle sent enfin que pour être forts
il faut se tenir unis. Se vendant à tous les pouvoirs, ou les achetant
tour à tour, elle vient peser sur tous, les énerve, et prend sa place au
milieu d'eux. C'est alors que les arts, les sciences et l'industrie
cessent d'être exclusivement renfermés l'enceinte des cloîtres (voy.
ARCHITECTURE). La grande _conjuration_ de la cité se subdivise en
_conjurations_ de citoyens par corps d'état. Chacune de ces corporations
obtient, achète des priviléges; elle garde sa ville, est armée, elle a
ses lois, sa juridiction, ses finances, ses tarifs, son mode
d'enseignement par l'apprentissage; si bien qu'au XIIIe siècle le
pouvoir royal reconnaît l'existence de tous ces corps par les règlements
d'Étienne Boileau.
Une fois sorti des monastères, l'art de l'architecture, comme tous les
autres arts, devient un état. Le _maître de l'oeuvre_ est laïque, il
appartient à un corps, et il commande à des ouvriers qui font tous
partie de corporations; les salaires sont réglés, garantis par les
jurés; les heures de travail, les rapports des chefs avec les
subalternes sont définis. On fait des devis, on passe des marchés, on
impose la responsabilité. Hors du cloître l'émulation s'ajoute à
l'étude, les traditions se transforment et progressent avec une rapidité
prodigieuse, l'art devient plus personnel; il se divise par écoles,
l'artiste apparaît enfin au XIIIe siècle, fait prévaloir son idée, son
goût propre. Il ne faut pas croire que le haut clergé fit obstacle à ce
mouvement, ce serait mal comprendre l'esprit qui dirigeait alors le
corps le plus éclairé de la chrétienté. Tout porte à supposer qu'il
l'encouragea, et il est certain qu'il sut en profiter, et qu'il le
dirigea dans les voies nouvelles. Nous voyons dès le commencement du
XIII siècle un évêque d'Amiens, Ewrard de Fouilloy, charger un
architecte laïque, Robert de Luzarches, de la construction de la grande
cathédrale qu'il voulait élever sous l'invocation de Notre-Dame. Après
Robert de Luzarches, l'oeuvre est continuée par Thomas de Cormont et par
son fils Regnault, ainsi que le constate l'inscription suivante qui se
trouvait incrustée en lettres de cuivre dans le labyrinthe placé au
milieu du pavage de la nef, et enlevé depuis peu sans qu'une voix se
soit élevée contre cet acte sauvage.
MÉMOIRE QUAND L'EUVRE DE L'EGLE
DE CHEENS FU COMENCHIE ET FINE
IL EST ESCRIPT EL MOILON DE LE
MAISON DE DALUS[1].
EN.L'AN.DE.GRACE.MIL.IIC.
ET.XX.FU.LOEUVRE.DE.CHEENS.
PREMIEREMENT.ENCOMENCHIE.
A DONT.YERT.DE.CHESTE.EVESQUIE.
EVRART.EVESQUE.BENIS.
ET.ROY.DE.FRANCE.LOYS[2].
Q.FU.FILZ.PHELIPPE.LE.SAIGE.
CHIL.Q.MAISTRE.YERT.DE.LOEUVRE.
MAISTRE.ROBERT.ESTOIT. NOMES.
.ET.DE.LUZARCHES.SURNOMES.
MAISTRE.THOMAs.FU.APRES.LUY.
DE.CORMONT.ET.APRES.SEN.FILZ.
MAISTRE.REGNAULT.QUI.MESTRE.
FIST.A.CHEST.POINT.CHI.CHESTE.LEITRE.
QUE.L'INCARNACION.VALOIT
XIII.C.ANS.MOINS.XII.EN.FALOIT.
Pierre de Montereau, ou de Montreuil, était chargé par le roi saint
Louis de construire, en 1240, la Sainte-Chapelle du Palais à Paris, et
par les religieux de Saint-Germain des Prés, d'élever la charmante
chapelle de la Vierge, qui couvrait une partie de la rue de l'Abbaye
actuelle. Pierre de Montereau était laïque; on prétend que saint Louis
l'emmena en Égypte avec lui, le fait est douteux; et si Pierre de
Montereau fit le voyage d'outre-mer, il ne s'inspira guère des édifices
arabes qu'il fut à même de visiter, car la Sainte-Chapelle ressemble
aussi peu aux anciens monuments du Caire qu'aux temples de Pestum. Quoi
qu'il en soit, la légende est bonne à noter en ce qu'elle donne la
mesure de l'estime que le roi saint Louis faisait de l'artiste. Pierre
de Montereau fut enterré avec sa femme au milieu du choeur de cette belle
chapelle de Saint-Germain des Prés, qu'il avait élevée avec un soin
particulier et qui passait à juste titre pour un chef-d'oeuvre, si nous
jugeons de l'ensemble par les fragments déposés dans les dépendances de
l'église de Saint-Denis. Cette tombe n'était qu'une dalle gravée; elle
fut brisée et jetée aux gravois lorsque la chapelle qui la contenait fut
démolie.
Libergier construisit à Reims une église, Saint-Nicaise, admirable
monument élevé dans l'espace de trente années par cet architecte; une
belle et fine gravure du XVIIe siècle nous conserve seule l'aspect de la
façade de cette église, la perle de Reims; elle fut vendue et démolie
comme bien national. Toutefois les Rémois, plus scrupuleux que les
Parisiens, en détruisant l'oeuvre de leur compatriote, transportèrent sa
tombe dans la cathédrale de Reims, où chacun peut la voir aujourd'hui;
c'est une pierre gravée. Libergier tient à la main gauche une verge
graduée, dans sa droite un modèle d'église avec deux flèches comme saint
Nicaise; à ses pieds sont gravés un compas et une équerre; deux anges
disposés des deux côtés de sa tête tiennent des encensoirs.
L'inscription suivante pourtourne la dalle:
CI.GIT.MAISTRE.HUES.LIBERGIERS.QUI.COMENSA.CESTE.EGLISE.AN.LAN.DE.
LINCARNATION.
M.CC.ET.XX.IX.LE.MARDI.DE.PAQUES.ET.TRESPASSA.LAN.DE.LINCARNATION.
M.CC.LXIII.LE.SAMEDI.APRES.PAQUES.POUR.DEU.PRIEZ.POR.LUI[3].
Libergier porte le costume laïque; nous donnerons ce que nous possédons
de son oeuvre dans le mot ÉGLISE.
Jean de Chelles construisait, en 1257, sous l'épiscopat de Regnault de
Corbeil, les deux pignons du transsept et les premières chapelles au
choeur de Notre-Dame de Paris. La grande inscription sculptée en relief
sur le soubassement du portail sud, par la place qu'elle occupe, et le
soin avec lequel on l'a exécutée, fait ressortir l'importance que l'on
attachait au choix d'un homme capable, et le souvenir que l'on tenait à
conserver de son oeuvre. Voici cette inscription:
ANNO.DOMINI.MCCLVII.MENSE.FEBRUARIO.IDUS.SECUNDO.
HOC.FUIT.INCEPTUM.CHRISTI.GENITRICIS.HONORE.
KALLENSI.LATUOMO.VIVENTE.JOHANNE.MAGISTRO.
En 1277 le célèbre architecte Erwin de Steinbach commençait la
construction du portail de la cathédrale de Strasbourg, et au-dessus de
la _grande porte_ on lisait encore il y a deux siècles cette
inscription:
ANNO.DOMINI.MCCLXXVII.IN.DIE.BEATI
URBANI.HOC.GLORIOSUM.OPUS.INCOHAVIT.
MAGISTER.ERVINUS.DE.STEINBACH.
Erwin meurt en 1318, et son fils continue son oeuvre jusqu'à la grande
plate-forme des tours.
Ce respect pour l'oeuvre de l'homme habile, intelligent, n'est plus dans
nos moeurs, soit; mais n'en tirons point vanité, il ne nous semble pas
que l'oubli et l'ingratitude soient les signes de la civilisation d'un
peuple.
Ces grands architectes des XIIe et XIIIe siècles, nés la plupart dans le
domaine royal et plus particulièrement sortis de l'Ile-de-France, ne
nous sont pas tous connus. Les noms de ceux qui ont bâti les cathédrales
de Chartres et de Reims, de Noyon et de Laon, l'admirable façade de la
cathédrale de Paris ne nous sont pas conservés, mais les recherches
précieuses de quelques archéologues nous font chaque jour découvrir des
renseignements pleins d'intérêt sur ces artistes, sur leurs études, et
leur manière de procéder. Nous verrons paraître prochainement un recueil
de croquis faits par l'un d'eux, Villard de Honnecourt, avec des
observations et annotations sur les monuments de son temps. Villard de
Honnecourt, qui dirigea les constructions du choeur de la cathédrale de
Cambrai, démolie aujourd'hui, et qui fut appelé en Hongrie pour
entreprendre d'importants travaux, était le contemporain et l'ami de
Pierre de Corbie, architecte célèbre du XIIIe siècle, constructeur de
plusieurs églises en Picardie et qui pourrait bien être l'auteur des
chapelles absidales de la cathédrale de Reims. Ces deux artistes
composèrent ensemble une église sur un plan fort original, décrit par
Villard [4].
C'est principalement dans les villes du nord qui s'érigent en communes
au XIIe siècle que l'on voit l'architecture se dégager plus rapidement
des traditions romanes. Le mouvement intellectuel dans ces nouveaux
municipes du nord ne conservait rien du caractère aristocratique de la
municipalité romaine; aussi ne doit-on pas être surpris de la marche
progressive des arts et de l'industrie, dans un espace de temps assez
court, au milieu de ces cités affranchies avec plus ou moins de succès,
et de l'importance que devaient prendre parmi leurs concitoyens les
hommes qui étaient appelés à diriger d'immenses travaux, soit par le
clergé, soit par les seigneurs laïques, soit par les villes elles-mêmes.