Il est fort difficile de savoir aujourd'hui quelles étaient exactement

les fonctions du maître de l'oeuvre au XIIIe siècle. Était-il seulement

chargé de donner les dessins des bâtiments et de diriger les ouvriers,

ou administrait-il, comme de nos jours, l'emploi des fonds? Les

documents que nous possédons et qui peuvent jeter quelque lumière sur ce

point, ne sont pas antérieurs au XIVe siècle, et à cette époque,

l'architecte n'est appelé que comme un homme de l'art que l'on indemnise

de son travail personnel. Celui pour qui l'on bâtit, achète à l'avance

et approvisionne ses matériaux nécessaires, embauche des ouvriers, et

tout le travail se fait suivant le mode connu aujourd'hui sous le nom de

RÉGIE. L'évaluation des ouvrages, l'administration des fonds ne

paraissent pas concerner l'architecte. Le mode d'adjudication n'apparaît

nettement que plus tard, à la fin du XIVe siècle, mais alors

l'architecte perd de son importance; il semble que chaque corps d'état

traite directement en dehors de son action pour l'exécution de chaque

nature de travail; et ces adjudications faites au profit du maître de

métier, qui offre le plus fort rabais à l'extinction des feux, sont de

véritables forfaits.

Voici un curieux document[5] qui indique d'une manière précise quelle

était la fonction de l'architecte au commencement du XIVe siècle. Il

s'agit de la construction de la cathédrale de Gérone; mais les usages de

la Catalogne, à cette époque, ne devaient pas différer des nôtres,

d'ailleurs il est question d'un architecte français.

Le chapitre de la cathédrale de Gérone se décide, en 1312, à remplacer

la vieille église romane par une nouvelle, plus grande et plus digne.

Les travaux ne commencent pas immédiatement, et on nomme les

administrateurs de l'oeuvre (_obreros_), Raymond de Viloric et Arnauld de

Montredon. En 1316 les travaux sont en activité, et on voit apparaître,

en février 1320, sur les registres capitulaires, un architecte désigné

sous le nom de maître Henry de Narbonne. Maître Henri meurt et sa place

est occupée par un autre architecte son compatriote, nommé Jacques de

Favariis; celui-ci s'engage à venir de Narbonne _six fois l'an_, et le

chapitre lui assure un traitement de deux cent cinquante sous par

trimestre (la journée d'une femme était alors d'un denier).» Voici donc

un conseil d'administration qui probablement est chargé de la gestion

des fonds, puis un architecte étranger, appelé, non pour suivre

l'exécution chaque jour, et surveiller les ouvriers, mais seulement pour

rédiger les projets, donner les détails, et veiller de loin en loin à ce

que l'on s'y conforme; pour son travail d'artiste on lui assure, non des

honoraires proportionnels, mais un traitement qui équivaut, par

trimestre, à une somme de quinze cents francs de nos jours. Il est

probable qu'alors le mode d'appointements fixe était en usage lorsqu'on

employait un architecte.

À côté de tous nos grands édifices religieux, il existait toujours une

maison dite _de l'oeuvre_, dans laquelle logeaient l'architecte et les

maîtres ouvriers qui, de père en fils, étaient chargés de la

continuation des ouvrages. L'oeuvre de Notre-Dame à Strasbourg a conservé

cette tradition jusqu'à nos jours, et l'on peut voir encore dans une des

salles de la maîtrise, une partie des dessins sur vélin qui ont servi à

l'exécution du portail de la cathédrale, de la tour, de la flèche, du

porche nord, de la chaire, du buffet d'orgues, etc. Il est de ces

dessins qui remontent aux dernières années du XIIIe siècle, quelques-uns

sont des projets qui n'ont pas été exécutés, tandis que d'autres sont

évidemment des détails préparés pour tracer les épures en grand sur

l'aire. Parmi ceux-ci on remarque les plans des différents étages de la

tour et de la flèche superposés. Ces dessins datent du XIVe siècle, et

il faut dire qu'ils sont exécutés avec une connaissance du trait, avec

une précision et une entente des projections, qui donnent une haute idée

de la science de l'architecte qui les a tracés (voy. ÉPURE, TRAIT).

Pendant le XVe siècle cette place élevée qu'occupaient les architectes

des XIIIe et XIVe siècles, s'abaisse peu à peu; aussi les constructions

perdent-elles ce grand caractère d'unité qu'elles avaient conservé

pendant les belles époques. On s'aperçoit que chaque corps de métier

travaille de son côté en dehors d'une direction générale. Ce fait est

frappant dans les actes nombreux qui nous restent de la fin du XVe

siècle; les évêques, les chapitres, les seigneurs, lorsqu'ils veulent

faire bâtir, appellent des maîtres maçons, charpentiers, sculpteurs,

tailleurs d'images, serruriers, plombiers, etc., et chacun fait son

devis et son marché de son côté; de l'architecte, il n'en est pas

question, chaque corps d'état exécute son propre projet. Aussi les

monuments de cette époque présentent-ils des défauts de proportion,

d'harmonie, qui ont avec raison fait repousser ces amas confus de

constructions par les architectes de la renaissance. On comprend

parfaitement que des hommes de sens et d'ordre comme Philibert Delorme

par exemple, qui pratiquait son art avec dignité, et ne concevait pas

que l'on pût élever, même une bicoque, sans l'unité de direction,

devaient regarder comme barbare la méthode employée à la fin de la

période _gothique_, lorsqu'on voulait élever un édifice. Nous avons

entre les mains quelques devis dressés à la fin du XVe siècle et au

commencement du XVIe où cet esprit d'anarchie se rencontre à chaque

ligne. Le chapitre de Reims, après l'incendie qui, sous le règne de

Louis XI, détruisit toutes les charpentes de la cathédrale et une partie

des maçonneries supérieures, veut réparer le désastre; il fait

comparaître devant lui chaque corps d'état: maçons, charpentiers,

plombiers, serruriers, et il demande à chacun son avis, il adopte

séparément chaque projet (voy. DEVIS). Nous voyons aujourd'hui les

résultats monstrueux de ce désordre. Ces restaurations, mal faites, sans

liaison entre elles, hors de proportion avec les anciennes

constructions, ces oeuvres séparées, apportées les unes à côté des

autres, ont détruit la belle harmonie de cette admirable église, et

compromettent sa durée. En effet le charpentier était préoccupé de

l'idée de faire quelque chef-d'oeuvre, il se souciait peu que sa

charpente fût d'accord avec la maçonnerie sur laquelle il la plantait.

Le plombier venait, qui ménageait l'écoulement des eaux suivant son

projet, sans s'inquiéter si, à la chute du comble, elles trouveraient

leurs pentes naturelles et convenablement ménagées dans les chéneaux de

pierre. Le sculpteur prenait l'habitude de travailler dans son atelier,

puis il attachait son oeuvre à l'édifice comme un tableau à une muraille,

ne comprenant plus qu'une oeuvre d'art, pour être bonne, doit avant tout

être faite pour la place à laquelle on la destine. Il faut dire à la

louange des architectes de la renaissance qu'ils surent relever leur

profession avilie au XVe siècle par la prépondérance des corps de

métiers, ils purent rendre à l'intelligence sa véritable place; mais en

refoulant le travail manuel au second rang ils l'énervèrent, lui

enlevèrent son originalité, cette vigueur native qu'il avait toujours

conservée jusqu'alors dans notre pays.

Pendant les XIIIe et XIVe siècles, les architectes laïques sont sans

cesse appelés au loin pour diriger la construction des églises, des

monastères, des palais. C'est surtout dans le nord de la France que l'on

recrute des artistes pour élever des édifices dans le goût nouveau. Des

écoles laïques d'architecture devaient alors exister dans

l'Ile-de-France, la Normandie, la Picardie, la Champagne, la Bourgogne,

en Belgique, et sur les bords du Rhin. Mais les moyens d'enseignement

n'étaient probablement que l'apprentissage chez les patrons, ce que nous

appelons aujourd'hui les _ateliers_. L'impulsion donnée à la fin du XIIe

siècle et au commencement du XIIIe à l'architecture, fut l'oeuvre de

quelques hommes, car l'architecture à cette époque est empreinte d'un

caractère individuel qui n'exclut pas l'unité. Peu à peu cette

individualité s'efface, on voit que des règles appuyées sur des exemples

adoptés comme types, s'établissent; les caractères sont définis par

provinces; on compose des méthodes, l'art enfin devient, à proprement

parler, classique, et s'avance dans cette voie tracée, avec une

monotonie de formes, quelque chose de prévu dans les combinaisons, qui

devait nécessairement amener chez un peuple doué d'une imagination vive,

avide de nouveauté, les aberrations et les tours de force du XVe siècle.

Quand les arts en sont arrivés à ce point, l'exécution l'emporte sur la

conception de l'ensemble, et la main qui façonne finit par étouffer le

génie qui conçoit. À la fin du XVe siècle, les architectes perdus dans

les problèmes de géométrie et les subtilités de la construction,

entourés d'une armée d'exécutants habiles et faisant partie de

corporations puissantes qui, elles aussi, avaient leurs types consacrés,

leur méthode, et une haute opinion de leur mérite, n'étaient plus de

force à diriger ou à résister, ils devaient succomber.

Nous avons donné quelques exemples d'inscriptions ostensiblement tracées

sur les édifices du XIIIe siècle et destinées à perpétuer, non sans un

certain sentiment d'orgueil, le nom des architectes qui les ont élevés.

Quelquefois aussi la sculpture est chargée de représenter le maître de

l'oeuvre. Sur les chapitaux, dans quelques coins des portails, dans les

vitraux, on rencontre l'architecte, le compas ou l'équerre en main, vêtu

toujours du costume laïque, la tête nue ou coiffée souvent d'une manière

de béguin fort en usage alors parmi les différents corps d'état employés

dans les bâtiments. On voit sur l'un des tympans des dossiers des

stalles de la cathédrale de Poitiers qui datent du XIIIe siècle, un

architecte assis devant une tablette et tenant un compas; ce joli

bas-relief a été gravé dans les _Annales archéologiques_. L'une des

clefs de voûte du bas coté sud de l'église de Semur en Auxois représente

un architecte que nous donnons ici (1).

Une des miniatures d'un manuscrit de Matthieu Paris, marqué NÉRON. D. 1

(bibl. Cotonienne), XIIIe siècle, représente Offa, fils de Warmund, roi

des anglais orientaux, faisant bâtir la célèbre abbaye de Saint-Alban à

son retour de Rome. Offa donne des ordres au maître de l'oeuvre qui tient

un grand compas d'appareilleur et une équerre; des ouvriers que le

maître montre du doigt sont occupés aux constructions (2). Ce grand

compas fait supposer que l'architecte traçait ses épures lui-même sur

l'aire; il n'en pouvait être autrement, aussi bien pour gagner du temps

que pour être assuré de l'exactitude du tracé, puisque encore

aujourd'hui il est impossible d'élever une construction en style ogival

si l'on ne dessine ses épures soi-même. N'oublions pas que toutes les

pierres étaient taillées et achevées sur le chantier avant d'être posées

et qu'il fallait par conséquent apporter la plus grande précision et

l'étude la plus complète dans le tracé des épures (voy. APPAREIL, ÉPURE,

TRACÉ).

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Note 1: _Maison de Dalus_. Maison de Dædalus, le

labyrinthe.]

[Note 2: C'est une erreur. En 1220, Philippe Auguste

régnait encore; mais il ne faut pas oublier que cette

inscription fut tracée en 1288.]

[Note 3: Voy. la Notice de M. Didron sur cet architecte

et la gravure de sa tombe. _Annales archéologiques_, t. I,

p. 82 et 117.]

[Note 4: M. Lassus, notre confrère et ami, mettra

bientôt au jour le manuscrit de Villard de Honnecourt; et

par ce que nous en connaissons, il est certain que ce

travail donnera une idée complète des connaissances

théoriques en architecture au XIIIe siècle.]

[Note 5: Extrait du registre intitulé: _Curia del

vicariato de Gerona, liber notularum ab anno 1320 ad 1322_.

folio 48.]

ARCHITECTURE, s. f., art de bâtir. L'architecture se compose de deux

éléments, la théorie et la pratique; la théorie comprend: l'art

proprement dit, les règles inspirées par le goût, issues des traditions,

et la science qui peut se démontrer par des formules invariables,

absolues. La pratique est l'application de la théorie aux besoins; c'est

la pratique qui fait plier l'art et la science à la nature des

matériaux, au climat, aux moeurs d'une époque, aux nécessités du moment.

En prenant l'architecture à l'origine d'une civilisation qui succède à

une autre, il faut nécessairement tenir compte des traditions d'une

part, et des besoins nouveaux de l'autre. Nous diviserons donc cet

article en plusieurs parties: la première comprendra une histoire

sommaire des origines de l'architecture du moyen âge en France; la

seconde traitera des développements de l'architecture depuis le XIe

siècle jusqu'au XVIe, des causes qui ont amené son progrès et sa

décadence, des différents styles propres à chaque province; la troisième

comprendra l'architecture religieuse; la quatrième l'architecture

monastique; la cinquième l'architecture civile; la sixième

l'architecture militaire.

ORIGINES DE L'ARCHITECTURE FRANÇAISE. Lorsque les barbares firent

irruption dans les Gaules, le sol était couvert de monuments romains,

les populations indigènes étaient formées de longue main à la vie

romaine. Aussi fallut-il trois siècles de désastres pour faire oublier

les traditions antiques. Au VIe siècle il existait encore au milieu des

villes gallo-romaines un grand nombre d'édifices épargnés par la

dévastation et l'incendie; mais les arts n'avaient plus, quand les

barbares s'établirent définitivement sur le sol, un seul représentant,

personne ne pouvait dire comment avaient été élevés les monuments

romains. Des exemples étaient encore debout, mais comme des énigmes à

deviner pour ces populations neuves. Tout ce qui tient à la vie

journalière, le gouvernement de la cité, la langue, avait encore survécu

au désastre; mais l'art de l'architecture qui demande de l'étude, du

temps, du calme pour se produire, était nécessairement tombé dans

l'oubli. Le peu de fragments d'architecture qui nous restent des VIe et

VIIe siècles ne sont que de pâles reflets de l'art romain, souvent des

débris amoncelés tant bien que mal par des ouvriers inhabiles sachant à

peine poser du moellon et de la brique. Aucun caractère particulier ne

distingue ces bâtisses informes qui donnent plutôt l'idée de la

décadence d'un peuple que de son enfance. En effet, quels éléments d'art

les Francs avaient-ils pu jeter au milieu de la population

gallo-romaine? Nous voyons alors le clergé s'établir dans les basiliques

ou les temples restés debout, les rois habiter les thermes, les ruines

des palais ou des _villæ_ romaines. Si lorsque l'ouragan barbare est

passé, lorsque les nouveaux maîtres du sol commencent à s'établir on

bâtit des églises ou des palais, on reproduit les types romains, mais en

évitant d'attaquer les difficultés de l'art de bâtir. Pour les églises,

la basilique antique sert toujours de modèle; pour les habitations

princières, c'est la _villa_ gallo-romaine que l'on cherche à imiter.

Grégoire de Tours décrit, d'une manière assez vague d'ailleurs,

quelques-uns de ces édifices religieux ou civils.

Il ne faut pas croire cependant que toute idée de luxe fût exclue de

l'architecture; au contraire les édifices, le plus souvent bâtis d'une

façon barbare, se couvrent à l'intérieur de peintures, de marbres, de

mosaïques. Ce même auteur, Grégoire de Tours, en parlant de l'église de

Clermont-Ferrand, bâtie au Ve siècle par saint Numatius, huitième évêque

de ce diocèse, fait une peinture pompeuse de cet édifice. Voici la

traduction de sa description. «Il fit (saint Numatius) bâtir l'église

qui subsiste encore, et qui est la plus ancienne de celles qu'on voit

dans l'intérieur de la ville. Elle a cent cinquante pieds de long,

soixante de large, et cinquante pieds de haut dans l'intérieur de la nef

jusqu'à la charpente; au-devant est une abside de forme ronde, et de

chaque côté s'étendent des ailes d'une élégante structure. L'édifice

entier est disposé en forme de croix; il a quarante-deux fenêtres,

soixante-dix colonnes, et huit portes... Les parois de la nef sont

ornées de plusieurs espèces de marbres ajustés ensemble. L'édifice

entier ayant été achevé dans l'espace de douze ans...[6]» C'est là une

basilique antique avec ses colonnes et ses bas côtés (_ascellæ_), sa

_camera_ que nous croyons devoir traduire par charpente, avec d'autant

plus de raisons que cette église fut complétement détruite par les

flammes lorsque Pépin enleva la ville de Clermont au duc d'Aquitaine

Eudes, à ce point qu'il fallut la rebâtir entièrement. Dans d'autres

passages de son Histoire, Grégoire de Tours parle de certaines

habitations princières dont les portiques sont couverts de charpentes

ornées de vives peintures.

Les nouveaux maîtres des Gaules s'établirent de préférence au milieu des

terres qu'ils s'étaient partagées; ils trouvaient là une agglomération

de colons et d'esclaves habitués à l'exploitation des terres, une source

de revenus en nature faciles à percevoir, et qui devaient satisfaire

tous les désirs d'un chef germain. D'ailleurs, les villes avaient encore

conservé leur gouvernement municipal respecté en grande partie par les

barbares. Ces restes d'une vieille civilisation ne pouvaient que gêner

les nouveaux venus, si forts et puissants qu'ils fussent. Des

conquérants étrangers n'aiment pas à se trouver en présence d'une

population qui, bien que soumise, leur est supérieure sous le rapport

des moeurs et de la civilisation, c'est au moins une contrainte morale

qui embarrasse des hommes habitués à une vie indépendante et sauvage.

Les exercices violents, la chasse, la guerre; comme délassements, les

orgies, s'accommodent de la vie des champs. Aussi, sous la première

race, les _villæ_ sont-elles les résidences préférées des rois et des

possesseurs du sol. Là vivaient ensemble vainqueurs et vaincus. Ces

habitations se composaient d'une suite de bâtiments destinés à

l'exploitation, disséminés dans la campagne, et ressemblant assez à nos

grands établissements agricoles. Là les rois francs tenaient leur cour,

se livraient au plaisir de la chasse et vivaient des produits du sol

réunis dans d'immenses magasins. Quand ces approvisionnements étaient

consommés ils changeaient de résidence. Le bâtiment d'habitation était

décoré avec une certaine élégance, quoique fort simple comme

construction et distribution. De vastes portiques, des écuries, des

cours spacieuses, quelques grands espaces couverts où l'on convoquait

les synodes des évêques, où les rois francs présidaient ces grandes

assemblées suivies de ces festins traditionnels qui dégénéraient en

orgies, composaient la résidence du chef. «Autour du principal corps de

logis se trouvaient disposés par ordre les logements des officiers du

palais, soit barbares, soit romains d'origine... D'autres maisons de

moindre apparence étaient occupées par un grand nombre de familles qui

exerçaient, hommes et femmes, toutes sortes de métiers, depuis

l'orfévrerie et la fabrique d'armes, jusqu'à l'état de tisserand et de

corroyeur... [7]»

Pendant la période mérovingienne les villes seules étaient fortifiées.

Les _villæ_ étaient ouvertes, défendues seulement par des palissades et

des fossés. Sous les rois de la première race la féodalité n'existe pas

encore, les _leudes_ ne sont que de grands propriétaires établis sur le

sol gallo-romain, soumis à une autorité centrale, celle du chef franc,

mais autorité qui s'affaiblit à mesure que le souvenir de la conquête,

de la vie commune des camps se perd. Les nouveaux possesseurs des

terres, éloignés les uns des autres, séparés par des forêts ou des

terres vagues dévastées par les guerres, pouvaient s'étendre à leur

aise, ne rencontraient pas d'attaques étrangères à repousser, et

n'avaient pas besoin de chercher à empiéter sur les propriétés de leurs

voisins. Toutefois, ces hommes habitués à la vie aventureuse, au

pillage, au brigandage le plus effréné, ne pouvaient devenir tout à coup

de tranquilles propriétaires se contentant de leur part de conquête; ils

se ruaient, autant par désoeuvrement que par amour du gain, sur les

établissements religieux, sur les villages ouverts, pour peu qu'il s'y

trouvât quelque chose à prendre. Aussi voit-on peu à peu les monastères,

les agglomérations gallo-romaines quitter les plaines, le cours des

fleuves, pour se réfugier sur les points élevés et s'y fortifier. Le

plat pays est abandonné aux courses des possesseurs du sol qui, ne

trouvant plus devant eux que les fils ou les petits-fils de leurs

compagnons d'armes, les attaquent et pillent leurs _villæ_. C'est alors

qu'elles s'entourent de murailles, de fossés profonds; mais mal placées

pour se défendre, les _villæ_ sont bientôt abandonnées aux colons, et

les chefs francs s'établissent dans des forteresses. Au milieu de cette

effroyable anarchie que les derniers rois mérovingiens étaient hors

d'état de réprimer, les évêques et les établissements religieux

luttaient seuls; les uns par leur patience, la puissance d'un principe

soutenu avec fermeté, leurs exhortations; les autres par l'étude, les

travaux agricoles, et en réunissant derrière leurs murailles les

derniers débris de la civilisation romaine.

Charlemagne surgit au milieu de ce chaos; il parvient par la seule

puissance de son génie organisateur à établir une sorte d'unité

administrative; il reprend le fil brisé de la civilisation antique et

tente de le renouer. Charlemagne voulait faire une _renaissance_. Les

arts modernes allaient profiter de ce suprême effort, non en suivant la

route tracée par ce grand génie, mais en s'appropriant les éléments

nouveaux qu'il avait été chercher en Orient. Charlemagne avait compris

que les lois et la force matérielle sont impuissantes à réformer et à

organiser des populations ignorantes et barbares, si l'on ne commence

par les éclairer. Il avait compris que les arts et les lettres sont un

des moyens les plus efficaces à opposer à la barbarie. Mais en Occident

les instruments lui manquaient, depuis longtemps les dernières lueurs

des arts antiques avaient disparu. L'empire d'Orient, qui n'avait pas

été bouleversé par l'invasion de peuplades sauvages, conservait ses arts

et son industrie. Au VIIIe siècle c'était là qu'il fallait aller

chercher la pratique des arts. D'ailleurs Charlemagne, qui avait eu de

fréquents différends avec les empereurs d'Orient, s'était maintenu en

bonne intelligence avec le kalife Haroun qui lui fit, en 801, cession

des lieux saints. Dès 777 Charlemagne avait fait un traité d'alliance

avec les gouvernements mauresques de Saragosse et d'Huesca. Par ces

alliances il se ménageait les moyens d'aller recueillir les sciences et

les arts là où ils s'étaient développés. Dès cette époque, les Maures

d'Espagne, comme les Arabes de Syrie, étaient fort avancés dans les

sciences mathématiques et dans la pratique de tous les arts, et bien que

Charlemagne passe pour avoir ramené de Rome, en 787, des grammairiens,

des musiciens et des mathématiciens en France, il est vraisemblable

qu'il manda des professeurs de géométrie à ses alliés de Syrie ou

d'Espagne; car nous pouvons juger, par le peu de monuments de Rome qui

datent de cette époque, à quel degré d'ignorance profonde les

constructeurs étaient tombés dans la capitale du monde chrétien.

Mais pour Charlemagne tout devait partir de Rome par tradition, il était

avant tout empereur d'Occident, et il ne devait pas laisser croire que

la lumière pût venir d'ailleurs. Ainsi, à la _renaissance_ romaine qu'il

voulait faire, il mêlait, par la force des choses, des éléments

étrangers qui allaient bientôt faire dévier les arts du chemin sur

lequel il prétendait les replacer. L'empereur pouvait s'emparer des

traditions du gouvernement romain, rendre des ordonnances toutes

romaines, composer une administration copiée sur l'administration

romaine, mais si puissant que l'on soit, on ne décrète pas un art. Pour

enseigner le dessin à ses peintres, les mathématiques à ses architectes,

il lui fallait nécessairement faire venir des professeurs de Byzance, de

Damas, ou de Cordoue; et ces semences exotiques jetées en Occident parmi

des populations qui avaient leur génie propre, devaient produire un art

qui n'était ni l'art romain ni l'art d'Orient, mais qui, partant de ces

deux origines, devait produire un nouveau tronc tellement vivace, qu'il

allait après quelques siècles étendre ses rameaux jusque sur les

contrées d'où il avait tiré son germe.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 1 - (A) · 第 10 / 47 段