La décoration des édifices religieux et civils présente une variété

infinie d'animaux fantastiques pendant la période du moyen âge. Les

bestiaires des XIIe et XIIIe siècles attribuaient aux animaux réels ou

fabuleux des qualités symboliques dont la tradition s'est longtemps

conservée dans l'esprit des populations, grâce aux innombrables

sculptures et peintures qui couvrent nos anciens monuments; les fabliaux

venaient encore ajouter leur contingent à cette série de représentations

bestiales. Le lion, symbole de la vigilance, de la force et du courage;

l'antula, de la cruauté; l'oiseau caladre, de la pureté; la sirène; le

pélican, symbole de la charité; l'aspic, qui garde les baumes précieux

et résiste au sommeil; la chouette, la guivre, le phénix; le basilic,

personnification du diable; le dragon, auquel on prêtait des vertus si

merveilleuses (voy. les _Mélang. archéol._ des RR. PP. Martin et

Cahier), tous ces animaux se rencontrent dans les chapiteaux des XIIe et

XIIIe siècles, dans les frises, accrochés aux angles des monuments, sur

les couronnements des contre-forts, des balustrades. À Chartres, à

Reims, à Notre-Dame de Paris, à Amiens, à Rouen, à Vézelay, à Auxerre,

dans les monuments de l'ouest ou du centre, ce sont des peuplades

d'animaux bizarres, rendus toujours avec une grande énergie. Au sommet

des deux tours de la façade de la cathédrale de Laon, les sculpteurs du

XIIIe siècle ont placé, dans les pinacles à jour, des animaux d'une

dimension colossale (3). Aux angles des contre-forts du portail de

Notre-Dame de Paris, on voit aussi sculptées d'énormes bêtes, qui, en se

découpant sur le ciel, donnent la vie à ces masses de pierre (4). Les

balustrades de la cathédrale de Reims sont surmontées d'oiseaux

bizarres, drapés, capuchonnés. Dans des édifices plus anciens, au XIIe

siècle, ce sont des frises d'animaux qui s'entrelacent, s'entre-dévorent

(5); des chapiteaux sur lesquels sont figurés des êtres étranges,

quelquefois moitié hommes, moitié bêtes; possédant deux corps pour une

tête, ou deux têtes pour un corps; les églises du Poitou, de la

Saintonge, de la Guyenne, les monuments romans de la Bourgogne et des

bords de la Loire, présentent une quantité prodigieuse de ces animaux,

qui, tout en sortant de la nature, ont cependant une physionomie à eux,

quelque chose de réel qui frappe l'imagination; c'est une histoire

naturelle à part, dont tous les individus pourraient être classés par

espèces. Chaque province possède ses types particuliers, qu'on retrouve

dans les édifices de la même époque; mais ces types ont un caractère

commun de puissance sauvage; ils sont tous empreints d'un sentiment

d'observation de la nature très-remarquable. Les membres de ces

créatures bizarres sont toujours bien attachés, rendus avec vérité;

leurs contours sont simples et rappellent la grâce que l'on ne peut se

lasser d'admirer dans les animaux de la race féline, dans les oiseaux de

proie, chez certains reptiles. Nous donnons ici un de ces animaux,

sculpté sur un des vantaux de porte de la cathédrale du Puy-en-Velay

(6). Ce tigre, ce lion, si l'on veut, est en bois; sa langue, suspendue

sur un axe, se meut au moyen d'un petit contre-poids quand on ouvre les

vantaux de la porte; il était peint en rouge et en vert. Il existe, sur

quelques chapiteaux et corbeaux de l'église Saint-Sernin de Toulouse,

une certaine quantité de ces singuliers quadrupèdes qui semblent

s'accrocher à l'architecture avec une sorte de frénésie; ils sont

sculptés de main de maître (7). Au XIVe siècle, la sculpture, en

devenant plus pauvre, plus maigre, et se bornant presque à l'imitation

de la flore du nord, supprime en grande partie les animaux dans

l'ornementation sculptée ou peinte; mais, pendant le XVe siècle et au

commencement du XVIe, on les voit reparaître, imités alors plus

scrupuleusement sur la nature, et ne remplissant qu'un rôle

très-secondaire par leur dimension. Ce sont des singes, des chiens, des

ours, des lapins, des rats, des renards, des limaçons, des larves, des

lézards, des salamandres; parfois aussi, cependant, des animaux

fantastiques, contournés (8), exagérés dans leurs mouvements; tels sont

ceux que l'on voyait autrefois sculptés sur les accolades de l'hôtel de

La Trémoille, à Paris.

Les représentations des fabliaux deviennent plus fréquentes, et, quoique

fort peu décentes parfois, se retrouvent dans des chapiteaux, des

frises, des boiseries, des stalles, des jubés. La satire remplace les

traditions et les croyances populaires. Les artistes abusent de ces

détails, en couvrent leurs édifices sans motif ni raison, jusqu'au

moment où la Renaissance vient balayer tous ces jeux d'esprit usés, pour

y substituer ses propres égarements.

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Illustration: Fig. 4.]

[Illustration: Fig. 5.]

[Illustration: Fig. 6 et 7.]

[Illustration: Fig. 8.]

ANNELÉE (Colonne). (Voy. BAGUE.)

APOCALYPSE, s. f. Le livre de l'_Apocalypse_ de saint Jean ne se prête

guère à la sculpture; mais, en revanche, il ouvre un large champ à la

peinture; aussi ces visions divines, ces prophéties obscures n'ont-elles

été rendues en entier, dans le moyen âge, que dans des peintures murales

ou des vitraux. Les roses des grandes églises, par leur dimension et la

multiplicité de leurs compartiments, permettaient aux peintres-verriers

de développer cet immense sujet. Nous citerons la rose occidentale de

l'église de Mantes, dont les vitraux, qui datent du commencement du

XIIIe siècle, reproduisent, avec une énergie remarquable, les visions de

saint Jean. La rose de la Sainte-Chapelle du Palais, exécutée à la fin

du XVe siècle, présente les mêmes sujets, rendus avec une excessive

finesse. Parmi les peintures murales, devenues fort rares aujourd'hui en

France, nous, mentionnerons celles du porche de l'église de Saint-Savin

en Poitou, qui donnent quelques-unes des visions de l'_Apocalypse_. Ces

peintures datent du commencement du XIIe siècle.

APOTRES, s. m. Dans le canon de la messe, les douze apôtres sont

désignés dans l'ordre suivant: Pierre, Paul, André, Jacques, Jean,

Thomas, Jacques, Philippe, Barthélemy, Matthieu, Simon et Taddée.

Toutefois, dans l'_Iconographie chrétienne française_ du XIe au XVIe

siècle, cet ordre n'est pas toujours exactement suivi: Matthias, élu

apôtre à la place de Judas Iscariote (_Actes des apôtres_, chap. 1er),

remplace souvent Taddée; quelquefois Jacques le Mineur et Simon cèdent

la place aux deux évangélistes Luc et Marc; Paul ne peut trouver place

parmi les douze apôtres qu'en excluant l'un de ceux choisis par

Jésus-Christ lui-même, tel que Jude, par exemple. Il est donc fort

difficile de désigner les douze apôtres par leurs noms dans la statuaire

des XIe, XIIe et XIIIe siècles; plus tard les apôtres, portant les

instruments de leur martyre ou divers attributs qui les font distinguer,

on peut les désigner nominativement. Cependant, dès le XIIIe siècle,

dans la statuaire de nos cathédrales, quelques apôtres, sinon tous, sont

déjà désignés par les objets qu'ils tiennent entre leurs mains. Saint

Pierre porte généralement deux clefs, saint Paul une épée, saint André

une croix en sautoir, saint Jean quelquefois un calice, saint Thomas une

équerre, saint Jacques une aumônière garnie de coquilles et une épée ou

un livre, saint Philippe une croix latine, saint Barthélemy un coutelas,

saint Matthieu un livre ouvert. Ce n'est guère qu'à la fin du XIe siècle

ou au commencement du XIIe, que la figure de saint Pierre est

représentée tenant les clefs. Nous citerons le grand tympan de l'église

de Vézelay, qui date de cette époque, et dans lequel on voit saint

Pierre deux fois représenté tenant deux grandes clefs, à la porte du

paradis, et près du Christ. À la cathédrale de Chartres, portail

méridional, la plupart des apôtres tiennent des règles; à la cathédrale

d'Amiens, portail occidental, XIIIe siècle, les instruments de leur

martyre ou les attributs désignés ci-dessus. Quelquefois Paul, les

évangélistes, Pierre, Jacques et Jude, tiennent des livres fermés, comme

à la cathédrale de Reims; à Amiens, on voit une statue de saint Pierre

tenant une seule clef et une croix latine en souvenir de son martyre.

Les apôtres sont fréquemment supportés par de petites figures

représentant les personnages qui les ont persécutés, ou qui rappellent

des traits principaux de leur vie. C'est surtout pendant les XIVe et XVe

siècles que les apôtres sont représentés avec les attributs qui aident à

les faire reconnaître, bien que ce ne soit pas là une règle absolue. Au

portail méridional de la cathédrale d'Amiens, le linteau de la porte est

rempli par les statues demi-nature des douze apôtres. Là ils sont

représentés dissertant entre eux: quelques-uns tiennent des livres,

d'autres des rouleaux déployés (1 et 1 bis). Ce beau bas-relief, que

nous donnons en deux parties, bien qu'il se trouve sculpté sur un

linteau et divisé seulement par le dais qui couronne la sainte Vierge,

est de la dernière moitié du XIIIe siècle. À l'intérieur de la clôture

du choeur de la cathédrale d'Alby (commencement du XVIe siècle), les

douze apôtres sont représentés en pierre peinte; chacun d'eux tient à la

main une banderole sur laquelle est écrit l'un des articles du _Credo_.

Guillaume Durand, au XIIIe siècle (dans le _Rationale div. offic._), dit

que les apôtres, avant de se séparer pour aller convertir les nations,

composèrent le _Credo_, et que chacun d'eux apporta une des douze

propositions du symbole (voy. les notes de M. Didron, du _Manuel

d'iconographie chrétienne_, p. 299 et suiv.). On trouve souvent, dans

les édifices religieux du XIe au XVIe siècle, les légendes séparées de

quelques-uns des apôtres; on les rencontre dans les bas-reliefs et

vitraux représentant l'histoire de la sainte Vierge, comme à la

cathédrale de Paris, à la belle porte de gauche de la façade et dans la

rue du Cloître. À Semur en Auxois, dans le tympan de la porte

septentrionale (XIIIe siècle), est représentée la légende de saint

Thomas, sculptée avec une rare finesse. Cette légende, ainsi que celle

de saint Pierre, se retrouve fréquemment dans les vitraux de cette

époque. En France, à partir du XIIe siècle, les types adoptés pour

représenter chacun des douze apôtres sont conservés sans trop

d'altérations jusqu'au XVe siècle. Ainsi, saint Pierre est toujours

représenté avec la barbe et les cheveux crépus, le front bas, la face

large, les épaules hautes, la taille petite; saint Paul chauve, une

mèche de cheveux sur le front, le crâne haut, les traits fins, la barbe

longue et soyeuse, le corps délicat, les mains fines et longues; saint

Jean imberbe, jeune, les cheveux bouclés, la physionomie douce; au XVe

et surtout au XVIe siècle, saint Pierre, lorsqu'il est seul, est souvent

vêtu en pape, la tiare sur la tête et les clefs à la main.

Parmi les plus belles statues d'apôtres, nous ne devons pas omettre

celles qui sont adossées aux piles intérieures de la Sainte-Chapelle

(XIIIe siècle), et qui portent toutes une des croix de consécration (2).

Ces figures sont exécutées en liais, du plus admirable travail, et

couvertes d'ornements peints et dorés imitant de riches étoffes

rehaussées par des bordures semées de pierreries. Cet usage de placer

les apôtres contre les piliers des églises et des choeurs

particulièrement, était fréquent; nous citerons comme l'un des exemples

les plus remarquables le choeur de l'ancienne cathédrale de Carcassonne

du commencement du XIVe siècle. Les apôtres se plaçaient aussi sur les

devants d'autels, sur les retables en pierre, en bois ou en métal. Sur

les piliers des cloîtres, comme à Saint-Trophyme d'Arles, autour des

chapiteaux de l'époque romane, sur les jubés, en gravure; dans les

bordures des tombes, pendant les XIVe, XVe et XVIe siècles (3).

À la cathédrale de Paris, comme à Chartres, comme à Amiens, les douze

apôtres se trouvent rangés dans les ébrasements des portes principales,

des deux côtés du Christ _homme_, qui occupe le trumeau du centre; plus

anciennement, dans les bas-reliefs des XIe et XIIe siècles, comme à

Vézelay, ils sont assis dans le tympan, de chaque côté du Christ

triomphant. À Vézelay, ils sont au nombre de dix seulement, disposés en

deux groupes; des rayons partent des mains du Christ, et se dirigent

vers les têtes nimbées des dix apôtres; la plupart d'entre eux tiennent

des livres ouverts (4).

Au portail royal de Chartres, le tympan de gauche représente

l'Ascension; les apôtres sont assis sur le linteau inférieur, tous ayant

la tête tournée vers Notre-Seigneur, enlevé sur des nuées; quatre anges

descendent du ciel vers les apôtres et occupent le deuxième linteau.

Dans toutes les sculptures ou peintures du XIe au XVIe siècle, les

apôtres sont toujours nu-pieds, quelle que soit d'ailleurs la richesse

de leurs costumes; ils ne sont représentés coiffés que vers la fin du

XVe siècle. L'exemple que nous avons donné plus haut, tiré du portail

méridional d'Amiens (XIIIe siècle), et dans lequel on remarque un de ces

apôtres, saint Jacques, la tête couverte d'un chapeau, est peut-être

unique. Quant au costume, il se compose invariablement de la robe longue

ou tunique non fendue à manches, de la ceinture, et du manteau rond,

avec ou sans agrafes. Ce n'est guère qu'à la fin du XVe siècle que la

tradition du costume se perd, et que l'on voit des apôtres couverts

parfois de vêtements dont les formes rappellent ceux des docteurs de

cette époque.

[Illustration: Fig. 1 et 1 bis.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Illustration: Fig. 4.]

APPAREIL, s. m. C'est le nom que l'on donne à l'assemblage des pierres

de taille qui sont employées dans la construction d'un édifice.

L'appareil varie suivant la nature des matériaux, suivant leur place;

l'appareil a donc une grande importance dans la construction, c'est lui

qui souvent commande la forme que l'on donne à telle ou telle partie de

l'architecture, puisqu'il n'est que le judicieux emploi de la matière

mise en oeuvre, en raison de sa nature physique, de sa résistance, de sa

contexture, de ses dimensions et des ressources dont on dispose.

Cependant chaque mode d'architecture a adopté un appareil qui lui

appartient, en se soumettant toutefois à des règles communes. Aussi

l'examen de l'appareil conduit souvent à reconnaître l'âge d'une

construction. Jusqu'au XIIe siècle l'appareil conserve les traditions

transmises par les constructeurs du Bas-Empire. Seulement on ne

disposait alors que de moyens de transport médiocres, les routes étaient

à peine praticables, les engins pour monter les matériaux insuffisants,

les constructions sont élevées en matériaux de petites dimensions,

faciles à monter; les murs, les contre-forts ne présentent que leurs

parements en pierre, les intérieurs sont remplis en blocages (1); les

matériaux mis en oeuvre sont courts, sans queues, et d'une hauteur donnée

par les lits de carrière; mais ces lits ne sont pas toujours observés à

la pose; parfois les assises sont alternées hautes et basses, les hautes

en délit et les basses sur leur lit. Ce mode d'appareil appartient plus

particulièrement au midi de la France. Dans ce cas, les assises basses

pénètrent plus profondément que les assises hautes dans le blocage, et

relient ainsi les parements avec le noyau de la maçonnerie. Les arcs

sont employés dans les petites portées, parce que les linteaux exigent

des pierres d'une forte dimension, et lourdes par conséquent (2). Les

_tapisseries_ sont souvent faites en moellon piqué, tandis que les

pieds-droits des fenêtres, les angles, les contre-forts sont en pierre

appareillée. Ces constructions mixtes en moellon et pierre de taille se

rencontrent fréquemment encore pendant le XIIe siècle dans les bâtisses

élevées avec économie, dans les châteaux forts, les maisons

particulières, les églises des petites localités. La nature des

matériaux influe puissamment sur l'appareil adopté; ainsi dans les

contrées où la pierre de taille est résistante, se débite en grands

échantillons, comme en Bourgogne, dans le Lyonnais, l'appareil est

grand; les assises sont hautes, tandis que dans les provinces où les

matériaux sont tendres, où le débitage de la pierre est par conséquent

facile, comme en Normandie, en Champagne, dans l'Ouest, l'appareil est

petit, serré, les tailleurs de pierre, pour faciliter la pose,

n'hésitent pas à multiplier les joints. Une des qualités essentielles de

l'appareil adopté pendant les XIIe, XIIIe et XIVe siècles, c'est

d'éviter les évidements, les déchets de pierre; ainsi, par exemple, les

retours d'angles sont toujours appareillés _en besace_ (3). Les piles

cantonnées de colonnes sont élevées, pendant les XIe et XIIe siècles,

par assises dont les joints se croisent, mais où les évidements sont

soigneusement évités (4). Plus tard, dans la première moitié du XIIIe

siècle, elles sont souvent formées d'un noyau élevé par assises, et les

colonnes qui les cantonnent sont isolées et composées d'une ou plusieurs

pierres posées en délit (5). Les lits des sommiers des arcs sont

horizontaux jusqu'au point où, se dégageant de leur pénétration commune,

ils se dirigent chacun de leur côté et forment alors une suite de

claveaux extradossés (6). Chaque membre d'architecture est pris dans une

hauteur d'assise, le lit placé toujours au point le plus favorable pour

éviter des évidements et des pertes de pierre; ainsi l'astragale au lieu

de tenir à la colonne, comme dans l'architecture romaine, fait partie du

chapiteau (7). La base conserve tous ses membres pris dans la même

pierre. Le larmier est séparé de la corniche (8). Les lits se trouvent

placés au point de jonction des moulures de socles avec les parements

droits (9). Dans les contrées où les matériaux de différentes natures

offrent des échantillons variés comme couleur, en Auvergne, par exemple,

on a employé le grès jaune ou le calcaire blanc, et la lave grise; de

manière à former des mosaïques sur les parements des constructions; les

églises de Notre-Dame-du-Port à Clermont (10), de Saint-Nectaire, du Puy

en Vélay, d'Issoire, présentent des appareils où les pierres de

différentes couleurs forment des dessins par la façon dont elles sont

assemblées. Pendant les XIe et XIIe siècles on a beaucoup fait usage de

ces appareils produits par des combinaisons géométriques; non-seulement

ces appareils compliqués ont été employés pour décorer des parements

unis, mais aussi dans la construction des arcs, ainsi qu'on peut le voir

dans quelques édifices du Poitou, de la Mayenne et des bords de la

Loire. La porte occidentale de l'église Saint-Étienne de Nevers nous

donne un bel exemple de ces arcs appareillés, avec un soin tout

particulier (11). Au XIIIe siècle ces recherches, qui sentent leur

origine orientale, disparaissent pour faire place à un appareil purement

rationnel, méthodique, résultat des besoins à satisfaire et de la nature

des matériaux; le principe est toujours d'une grande simplicité,

l'exécution pure, franche, apparente; les matériaux n'ont que les

dimensions exigées pour la place qu'ils occupent. Le corps de la

construction est une bâtisse durable, les assises sont posées sur leurs

lits, tandis que tout ce qui est remplissage, décoration, meneaux,

roses, balustrades, galeries, est élevé en matériaux posés en délit,

sorte d'échafaudage de pierre indépendant de l'ossature de l'édifice,

qui peut être détruit ou remplacé sans nuire à sa solidité (voy.

CONSTRUCTION). Rien ne démontre mieux ce principe que l'étude de

l'appareil d'une de ces grandes roses en pierre qui s'ouvrent sous les

voûtes des nefs et des transepts. Ces roses, comme toutes les fenêtres

à meneaux, ne sont que de véritables châssis de pierre que l'on peut

enlever et remplacer comme on remplace une croisée de bois, sans toucher

à la baie dans laquelle elle est enchâssée. Les divers morceaux qui

composent ces roses ou ces meneaux ne se maintiennent entre eux que par

les coupes des joints et par la feuillure dans laquelle ils viennent

s'encastrer. L'appareil de ces châssis de pierre est disposé de telle

façon que chaque fragment offre une grande solidité en évitant les trop

grands déchets de pierre (12) (voy. MENEAUX, ROSES). Les joints tendent

toujours aux centres des deux courbes intérieures sans tenir compte

souvent des centres des courbes maîtresses (13), afin d'éviter les

épaufrures qui seraient produites par des coupes maigres. Du reste, les

meneaux comme les roses servent de cintres aux arcs qui les recouvrent

ou les entourent, et ces châssis de pierre ne peuvent sortir de leur

plan vertical à cause de la rainure ménagée dans ces arcs (14).

Quelquefois, comme dans les fenêtres des bas côtés de la nef de la

cathédrale d'Amiens par exemple, la rainure destinée à maintenir les

meneaux dans un plan vertical est remplacée par des crochets saillants

ménagés dans quelques-uns des claveaux de l'archivolte (15); ces

crochets intérieurs et extérieurs entre lesquels passe le meneau

remplissent l'office des _pattes à scellement_ de nos châssis de bois.

Un des grands principes qui ont dirigé les constructeurs des XIIIe et

XIVe siècles dans la disposition de leur appareil, ç'a été de laisser à

chaque partie de la construction sa fonction, son élasticité, sa liberté

de mouvement, pour ainsi dire. C'était le moyen d'éviter les

déchirements dans des gigantesques monuments. Lorsque des arcs sont

destinés à présenter une grande résistance à la pression, ils sont

composés de plusieurs rangs de claveaux soigneusement extradossés et

d'une dimension ordinaire (de 0m,30 à 0m,40 environ), sans liaisons

entre eux, de manière à permettre à la construction de tasser, de

_s'asseoir_ sans occasionner des ruptures de voussoirs; ce sont autant

de cercles concentriques indépendants les uns des autres, pouvant se

mouvoir et glisser même les uns sur les autres (16). De même qu'une

réunion de planches de bois cintrées sur leur plat et concentriques,

présente une plus grande résistance à la pression, par suite de leur

élasticité et de la multiplicité des surfaces, qu'une pièce de bois

homogène d'une dimension égale à ce faisceau de planches; de même ces

rangs de claveaux superposés et extradossés sont plus résistants, et

surtout conservent mieux leur courbe lorsqu'il se produit des tassements

ou des mouvements, qu'un seul rang de claveaux dont la flèche serait

égale à celle des rangs de claveaux ensemble. Nous devons ajouter que

les coupes des claveaux des arcs sont toujours normales à la courbe.

Dans les arcs formés de deux portions de cercle, vulgairement désignés

sous le nom d'ogives, toutes les coupes des claveaux tendent aux centres

de chacun des deux arcs (17), de sorte que dans les arcs dits en

_lancettes_ les lits des claveaux présentent des angles très-peu ouverts

avec l'horizon (18). C'est ce qui fait que ces arcs offrent une si

grande résistance à la pression et poussent si peu. L'intersection des

deux arcs est toujours divisée par un joint vertical; il n'y a pas, à

proprement parler, de _clef_; en effet, il ne serait pas logique de

placer une clef à l'intersection de deux arcs qui viennent buter l'un

contre l'autre à leur sommet, et l'ogive n'est pas autre chose.

La dernière expression du principe que nous avons émis plus haut se

rencontre dans les édifices du XIVe siècle. L'appareil des membres de la

construction qui portent verticalement diffère essentiellement de

l'appareil des constructions qui buttent ou qui contribuent à la

décoration. L'église de Saint-Urbain de Troyes nous donne un exemple

très-remarquable de l'application de ce principe dans toute sa rigueur

logique. La construction de cette église ne se compose réellement que de

contre-forts et de voûtes; les contre-forts sont élevés par assises

basses posées sur leurs lits; quant aux arcs-boutants, ce ne sont que

des _étais_ de pierre et non point des arcs composés de claveaux; les

intervalles entre les contre-forts ne sont que des claires-voies en

pierre comme de grands châssis posés en rainure entre ces contre-forts;

les chéneaux sont des dalles portant sur la tête des contre-forts et

soulagés dans leur portée par des liens en pierre formant des pignons à

jour, comme seraient des liens de bois sous un poitrail; les décorations

qui ornent les faces de ces contre-forts ne sont que des placages en

pierre de champ posée en délit et reliée au corps de la construction de

distance en distance, par des assises qui font partie de cette

construction. Les murs des bas côtés ne sont que des cloisons percées de

fenêtres carrées à meneaux, éloignées des formerets des voûtes. Les

arêtes (_arcs ogives_) des voûtes des porches se composent de dalles de

champ qui reçoivent sur un _repos_ les triangles de ces voûtes, et,

s'élevant au-dessus d'eux, sont taillées de manière à porter le dallage

de la couverture comme le feraient les arêtiers d'une charpente. Il

semble que l'architecte de ce charmant édifice ait cherché, dans la

disposition de l'appareil de ses constructions, à économiser autant que

faire se peut la pierre de taille. Et cependant cette église porte ses

cinq cents ans sans que sa construction ait notablement souffert, malgré

l'abandon et des restaurations inintelligentes. La manière ingénieuse

avec laquelle l'appareil a été conçu et exécuté a préservé cet édifice

de la ruine, que son excessive légèreté semblait promptement provoquer.

L'étude de l'appareil des monuments du moyen âge ne saurait donc être

recommandée; elle est indispensable lorsqu'on veut les restaurer sans

compromettre leur solidité, elle est utile toujours, car jamais cette

science pratique n'a produit des résultats plus surprenants avec des

moyens plus simples, avec une connaissance plus parfaite des matériaux,

de leur résistance et de leurs qualités.

Dans les édifices du XIe au XVIe siècle, les linteaux ne sont

généralement employés que pour couvrir de petites ouvertures, et sont

alors d'un seul morceau. Dans les édifices civils particulièrement, où

les fenêtres et les portes sont presque toujours carrées, les liteaux

sont hauts, quelquefois taillés en triangle (19) pour mieux résister à

la pression, ou soulagés près de leur portée par des consoles tenant aux

pieds-droits (20). Quand ces linteaux doivent avoir une grande longueur,

comme dans les cheminées dont les manteaux souvent jusqu'à quatre ou

cinq mètres de portée, les linteaux sont appareillés en plates-bandes

(21) à joints simples ou à crossettes (22), ou à tenons (23). Les

constructeurs connaissaient donc alors la plate-bande appareillée, et

s'ils ne l'employaient que dans des cas exceptionnels et lorsqu'ils ne

pouvaient faire autrement, c'est qu'ils avaient reconnu les

inconvénients de ce genre d'appareil. D'ailleurs il existe du côté du

Rhin, là où les grès rouges des Vosges donnent des matériaux très

résistants et tenaces, un grand nombre de plates-bandes appareillées

dans des édifices des XIIe, XIIIe et XIVe siècles. Dans la portion du

château de Coucy, qui date du XVe siècle, on voit encore d'immenses

fenêtres carrées dont les linteaux, qui n'ont pas moins de quatre mètres

de portée, sont appareillés en claveaux, sans aucun ferrement pour les

empêcher de glisser. Mais ce sont là des exceptions; les portions d'arcs

de cercle sont toujours préférées par les appareilleurs anciens (24), du

moment que les portées sont trop grandes pour permettre l'emploi de

linteaux d'un seul morceau.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 1 - (A) · 第 3 / 47 段