Dans la retraite où elle avait trouvé la sympathie, madame Bagrianof
sentait son coeur s'ouvrir à la joie. Ces visages souriants, cette union
de la famille, si douce, quand elle est sincère, que rien sur terre n'en
égale la douceur, les bonnes paroles et les attentions délicates dont
elle avait été sevrée depuis sa jeunesse, tout lui faisait un bien
semblable à celui que reçoit d'une douce rosée une terre longtemps aride
et desséchée.
La petite fille, heureuse au milieu des autres enfants, grandissait et
se développait à miracle.
Un jour, après avoir longuement regardé les jouet roses et les yeux
brillants de l'enfant, qui naissait véritablement à la vie dans cette
atmosphère de bienveillante douceur, madame Bagrianof sentit mûre dans
son coeur une bonne pensée, qui avait germé depuis longtemps. Elle alla
trouver le maréchal, et lui demanda tout à coup si elle ne pourrait pas
donner la liberté à ses paysans.
Le maréchal la regarda stupéfait. Dans ce temps-là, on n'affranchissait
guère les serfs: le gouvernement avait beau donner l'exemple, peu de
gens sacrifiaient ainsi la corvée et la redevance personnelle qui
faisaient le plus clair de leur revenu.
--Vous leur avez déjà fait remise de leur dette, ma chère amie, dit-il
doucement: c'était très bien... Je vous ferai observer que vous n'êtes
pas riche.
--Je le sais, répondit la veuve; mais, voyez-vous, c'est pour la vie de
ma fille; mes autres enfants sont morts tout jeunes. Je croyais bien que
cette petite mourrait comme les autres, et j'ai été bien étonnée de la
voir grandir comme si elle n'eût pat été une Bagrianof. Pendant le temps
où tous les jours je croyais la perdre, j'ai fait un voeu; je pensais
que les enfants mouraient à cause des péchés du père, et j'ai promis
que, si celle-ci vivait, je m'efforcerais de racheter les erreurs de mon
mari. Comment pourrai-je mieux faire que de donner la liberté à ceux
qu'il a tant fait souffrir?
--Très-bien, mais vous-même, si vous leur faites grâce de leur redevance
personnelle, et si vous leur donnez la terre en les affranchissant, vous
n'aurez pas grand'chose; et d'ailleurs votre fille est mineure, vous ne
pouvez disposer de sa part sans la permission de la tutelle.
--Je le sais, répondit la veuve; cependant je peux donner ma septième
part, celle qui me revient comme veuve,--et je la donne de bon coeur.
Pensez que j'ai promis, que c'est grâce à ce voeu que ma fille a vécu!
Si je ne l'accomplissais pas, sûrement Dieu me reprendrait ma fille pour
me punir... et si je perdais ma fille...
La voix de la mère s'éteignit dans les larmes.
--Eh bien, que voulez-vous de moi? Je suis prêt à vous satisfaire, dit
le maréchal, touché de cette superstition maternelle.
--Je n'ai jamais rien compris aux affaires, arrangez tout pour le mieux:
qu'il nous reste de quoi vivre, et que les paysans de Bagrianovka aient
la liberté. Je ne peux pas affranchir ceux des autres villages,
ajouta-t-elle avec un soupir, puisque tout ne m'appartient pas, et puis
ils ont moins souffert que ceux de chez nous, qui étaient sous la
main...
La veuve frissonna et ferma les yeux au souvenir des horreurs dont elle
avait été le témoin forcé.
--Ne pensez plus à tout cela. Je ferai de mon mieux, puisque vous êtes
bien décidée. Donnez-moi vos pouvoirs, et on ne vous dérangera pas.
Le maréchal vint à bout de terminer cette affaire à la satisfaction
générale. Un jour d'été, il se dirigea vers madame Bagrianof, qui
travaillait à l'aiguille sur un banc du jardin, en regardant sa fille
s'ébattre sur le gazon. La veuve aperçut de loin le papier qu'il
agitait; elle voulut se lever et courir à sa rencontre; ses jambes
refusèrent de la porter. Elle appela son enfant auprès d'elle, et, toute
palpitante, attendit la grande nouvelle.
--Je vous félicite, madame, dit le maréchal tout essoufflé: vos paysans
sont libres, par votre volonté. Vous avez fait une grande chose.
--Que Dieu soit béni, dit-elle, à présent je dormirai tranquille. C'est
pour toi que j'avais promis, c'est pour que tu vives longtemps. Que le
Seigneur m'exauce!...
Et les larmes de la mère tombèrent abondantes et légères sur la tête
inclinée de l'enfant.
Lorsque la nouvelle arriva à Bagrianovka, la surprise fut si grande que
personne ne songea d'abord à se réjouir. Après tant d'années d'un joug
implacable, voilà que ces hommes,' tenus la veille dans des menottes de
fer, se trouvaient libres d'aller et de venir, de se marier, de planter
leur verger, d'exercer un commerce; c'était trop à la fois, et ils
n'osaient pas croire à leur bonheur; puis peu à peu, la lumière se fit
dans leurs esprits. Le prêtre leur avait lu, au milieu d'une
indifférence glaciale, l'acte qui les affranchissait; bientôt il les vit
venir à la cure, les uns après les autres, pour s'informer de leurs
droits ou de leurs devoirs. Au bout de six semaines ils étaient
parfaitement en possession des uns, et à peu près résolus à ne pas tenir
compte des autres. Aussi ingrats,--pas plus,--que le commun des hommes,
ils oubliaient le bienfait pour ne voir que les conditions dont il était
accompagné.--Si ma cabane brûle, c'est moi qui devrai la rebâtir?
pensaient quelques-uns en faisant la grimace.--Mais après tout, ces
conditions étaient douces, et ils finirent par se soumettre sans trop de
murmures.
Seul Iérémeï refusa obstinément de se considérer comme libre.
--Je ne veux pas que la dame m'affranchisse! disait-il avec ténacité. On
ne peut pas faire un homme libre malgré lui, je suppose? Eh bien, je ne
suis pas libre; je suis esclave, je mourrai esclave, et ce n'est pas un
papier de plus ou de moins qui y fera quelque chose.
Savéli ne pensait pas de même; il fut enchanté de se savoir
libre,--libre surtout d'aller et de venir. La vie errante du colportage
lui paraissait délicieuse, et le village avait pour lui des souvenirs
encore trop récents. Il se fit délivrer une patente,--à son vrai nom,
cette fois,--pour recommencer à courir les villages.
Madame Bagrianof n'était pas encore retournée à Bagrianovka. L'hiver
allait venir, déjà les grues et les cigognes s'en allaient vers le midi;
le maréchal la vit un jour entrer dans son cabinet.
'--Je viens prendre congé de vous lui dit-elle. Vous nous avez
réchauffées comme deux oiseaux blessés vous nous avez donné
l'hospitalité et l'amour, suivant la loi du Christ, et j'ai passé ici
les meilleurs jours de ma vie; mais il est temps que je vous quitte.
Nous partirons samedi pour Moscou.
--Comment! déjà? s'écria le vieillard; puisque vous voulez nous quitter,
attendez jusqu'au printemps: quelle envie avez-vous d'aller passer
l'hiver dans un endroit inconnu? Restez avec nous!
La veuve secoua tristement la tête.
--Vous êtes trop riche, dit-elle; nous sommes pauvres et nous devons
vivre dans la pauvreté toute notre vie....
--Restez avec nous, et votre petite fille partagera tout avec nos
enfants....
--Cela ne se peut pas répondit madame Bagrianof; elle ne doit pas
prendre des habitudes qu'il lui faudrait perdre en se mariant, la petite
ne s'est que trop accoutumée à votre luxe Plus tard, pour se détacher de
tout cela, elle aurait trop à souffrir, et je ne veux pas qu'elle
souffre, ajouta la mère à voix basse, conjurant un ennemi invisible.
Le vieillard porta respectueusement à tes lèvres la main de madame
Bagrianof et cessa d'insister.
Le dimanche suivant à Bagrianovka, à l'heure de la messe la berline du
maréchal s'arrêta devant l'église, et les paysans stupéfaits en virent
sortir leur maîtresse et sa fille, toutes deux en grand deuil. Le prêtre
vint les recevoir avec la croix, et l'office commença aussitôt.
Pendant tout le service, les paysans, les yeux fixés sur leur maîtresse,
se rappelaient le temps où la figure cruelle du seigneur lui tenait
compagnie. Quelques-uns,--les meilleurs,--eurent un peu de pitié pour
elle et un peu de reconnaissance.
Après l'office, le village se réunit sur la grande place, et le staroste
vint apporter à la maîtresse le pain et le sel, en remerciement du don
conféré. La vue de ce plateau, symbole de richesse et d'hospitalité, fit
jaillir les larmes des yeux de la propriétaire sans asile; elle put à
peine le prendre des mains qui le lui présentaient et le remettre à sa
petite fille. Ce fut en vain qu'elle essaya de parler; du geste, elle
indiqua la ruine qu'on apercevait au bout de l'avenue et cacha son
visage dans son mouchoir.
La vue de cette femme qui pleurait rouvrit ces coeurs fermés: les femmes
les premières, et les hommes ensuite, trouvèrent des paroles de
bénédiction et d'encouragement pour celle qui s'exilait après s'être
dépouillée pour eux. Ces bonne paroles adoucirent l'amertume des
souvenirs dans l'âme torturée de madame Bagrianof.
--Je m'en vais à Moscou, mes enfants, leur dit elle. Vous êtes libres:
aucun maître ne vous fera plus d'injustice. En mémoire de votre
affranchissement, vous prierez parfois pour l'âme de votre défunt
maître,--et pour la vie de cette innocente, ajouta-t-elle en posant la
main sur la tête de sa fille. Où est Savéli? N'est-ce pas lui qui nous a
sauvées?
Savéli s'approcha, non sans répugnance.
--Je t'ai fait venir une petite image de saint Serge, lui dit elle; tu
la conserveras en mémoire de ta belle action, avec ma bénédiction et
celle de l'enfant.
Elle fit le signe de la croix avec la petite image sur la tête de Savéli
incliné. Celui-ci, horriblement pâle, regardait la dame qui lui tendait
l'image.
--Prends donc, lui dit-elle.
Iérémeï ni donna un léger coup de bâton dans les jambes. Savéli
tressaillit, se redressa vivement, saisit l'image, la baisa, baisa la
main de la donatrice, puis se hâta de rentrer chez lui. Iérémeï l'avait
suivi.
--Imbécile, dit le vieillard, tu as failli nous vendre.
Savéli secoua la tête:--C'était plus fort que moi, dit-il. Quand je l'ai
entendue me parler de ma belle action, et me bénir encore, au nom de
l'orpheline....
--Laisse donc, il n'en manque pas, chez nous, d'orphelins, et grâce à
qui?
--Oui, oui, on sait cela, mais tout de même ça m'a donné un coup....
Iérémeï haussa les épaules:
--Si tu devait t'en repentir, il ne fallait pas le faire.
--Je ne m'en repens pas! s'écria Savéli, les yeux étincelants. Je
recommenceras tout de suite; mais l'orpheline.... Enfin, elles s'en
vont, j'en suis bien aise; j'aime mieux ça.
--Amen, dit le vieillard en frappant avec son bâton sur le plancher de
la cabane.