Depuis la mort de sa fille, Iérémeï, de tout temps peu communicatif,
était devenu de plus en plus insociable; il maigrissait tous les jours
et semblait se dessécher. Un beau matin d'hiver, on le trouva mort sur
son poêle dans sa cabane. Cette mort n'étonna personne: on l'enterra, et
tout fut dit.
Le grand carême tirait à sa fin, lorsque parmi ceux qui venaient se
confesser pour les Pâques, le prêtre vit un jour s'approcher Savéli.
L'année précédente, à pareille époque, il était absent, ce qui avait
tourné la difficulté; mais un vrai Russe ne peut manquer deux années de
suite à ses devoirs de chrétien. Le jeune homme se présentait d'un air
d'assurance; cependant ses mains s'agitaient nerveusement à son côté et
trahissaient plus d'émotion que son visage n'en laissait paraître. Sans
affectation, le prêtre le garda pour la fin.
Quand ils furent seuls dans l'église, Vladimir Alexiévitch se leva de
son fauteuil, alla tirer le verrou de la porte et revint s'asseoir. La
nuit tombait; les lampes des images et quelques cierges allumés par les
fidèles éclairaient faiblement l'église:
--Agenouille-toi, dit le prêtre à Savéli.--Celui-ci obéit--Commence! dit
le confesseur, sérieux et absorbé.
Savéli déroula le chapelet de ses peccadilles; le prêtre l'écoutait sans
l'interroger. Le jeune homme se tut.
--Après?... fit le ministre du Seigneur.
--Après?... balbutia Savéli, après?... Rien.
--Rien? s'écria le confesseur.--Et, se levant, il étendit sa main droite
vers le jeune homme comme pour te foudroyer.--Et le meurtre?
--Vous savez?... fit Savéli, dont l'oeil lança un éclair de colère
aussitôt étouffé.
--Dieu sait tout! répondit le prêtre en se rasseyant. Raconte ton crime,
dis tout, de peur que le Dieu des vengeances ne te frappe au pied de son
autel que tu profanes! Couvert de sang, tu te présentes ici et tu oses
mentir devant ton juge! Tremble! Dieu a foudroyé, devant l'arche sainte,
des coupables moins criminels que toî!
Savéli, à genoux, fondit tout à coup en larmes.
--Eh bien! oui, c'est vrai, j'ai tué le maître... Mais, vous savez, s'il
l'avait mérité!
--Je suis le Dieu de la vengeance,--la vengeance n'appartient qu'à moi
seul;--tu ne tueras point.
Ces trois phrases tombèrent sur la tête du coupable comme trois coups de
hache; puis un silence suivit, interrompu par les sanglots du pénitent.
--J'ai tué, dit-il enfin, c'est vrai: que Dieu me le pardonne, il
m'avait pris ma Fédotia, je n'ai pas pu le supporter. Ma Fédotia,
c'était ma fiancée, je l'aimais depuis longtemps, elle était toute
jeune, elle était belle, nous aurions été heureux ensemble... alors je
l'ai tué,--non pas moi seul, mais...
--Ne parle pas des péchés des autres!
--Je l'ai tué..., et nous l'avons brûlé pour qu'on ne s'aperçût pas du
meurtre. Pardonnez-moi, Seigneur gémit Savéli prosterné frappant la
terre de son front.
--Te repens-tu, au moins? dit le prêtre toujours sévère.
Savéli releva la tête, regarda le confesseur et hésita.
--Te repens-tu? répéta celui-ci.
--Non, dit-il, si la même chose pouvait arriver deux fois, je
recommencerais.
Le prêtre se leva:--Maudit! fit-il d'une voix profonde, tu mets au défi
la miséricorde divine! Repens-toi sur l'heure, ou crains la colère du
ciel! Il est là, celui que tu as tué, là!.,.--le prêtre indiquait du
doigt la dalle du caveau où reposaient les Bagrianof,--ne crains-tu pas
qu'il ne se lève et ne vienne t'accuser devant Dieu?
Savéli, frissonnant, recommença à frapper la terre du front.
--Pardonnez-moi, Seigneur, s'écria-t-il en multipliant les signes de
croix, pardonnez-moi mes péchés, et recevez-moi dans votre miséricorde.
Le prêtre vit qu'il ne fallait pas trop exiger. Savéli s'efforçait de se
repentir, c'était assez. Le temps et l'âge, mieux que tout le reste,
apporteraient la contrition ù cette âme insoumise, si jamais elle devait
la connaître. Il donna l'absolution à Savéli, qui le remercia avec
effusion, et sortit de l'église avec lui. La nuit était venue; la petite
lampe du tabernacle brûlait seule dans l'église. Savéli, après avoir
souhaité le bonsoir au prêtre, se retourna et regarda cette lumière qui
filtrait à travers les fenêtres grillées, Bagrianof était bien enfermé
dans la tombe, il n'en sortirait pas pour l'accuser... Et si pourtant il
allait se lever et venir à lui, riant encore de son rire sardonique...
--Je le tuerais! grommela le pécheur insoumis. Il fit le signe de la
croix et rentra chez lui.
Aux premiers beaux jours, il réunit tout son avoir et se remit au
colportage. Chaque année, il revenait deux fois, et se reposait au
village pendant quelques semaines. A l'un de ses retours, il se maria.
Les affaires toujours croissantes lui permettaient désormais d'avoir des
marchandises à domicile et de profiter des occasions pour acquérir à
propos. Il lui fallait une maison bien tenue. Il épousa une fille du
village, blonde et fraîche, un peu sotte,--juste ce qui lui
convenait,--et continua son commerce de colporteur qui accrut d'année en
année sa fortune jusqu'à faire de lui l'un des plus riches du village.
Il eut de nombreux enfants: un seul vécut, c'était son premier-né, un
fils qu'il se mit à adorer, sous une apparence bourrue et sévère.
Au village, tout avait prospéré. Le prêtre, dont la famille
s'accroissait plus vite que les revenus, peinait parfois que jamais
crime n'avait porté bonheur comme celui qui avait délivré Bagrianovka.
Il songeait alors au passé, à la clémence divine, et se disait que
peut-être le meurtre était expié d'avance, tant ces pauvres gens avaient
souffert.
Chassé des environs par la rapacité ou seulement l'incurie des
propriétaires moins soucieux de voir leurs paysans s'enrichir que de
toucher exactement leurs redevances, le commerce se réfugiait dans ces
sortes de petites républiques; là, pourvu qu'il ne portât pas atteinte
aux lois et usages de la Commune, chacun pouvait faire de son temps et
de son argent l'emploi qui lui plaisait. Bientôt à Bagrianovka, on fit
du pain blanc! Une auberge étala son bouquet de sapin. Les femmes se
mirent à tisser de la dentelle. L'aisance relative, devint générale et
les pères, en mourant, purent se dire que leurs enfants seraient plus
heureux qu'eux-mêmes, chose qui ne s'était pas vue depuis Boris
Godounof.
Les années s'écoulèrent. Le fils de Savéli grandissait; un beau jour son
père l'appela:--Ecoute, lui dit-il, tu vas avoir huit ans, tu as assez
couru nu-pieds dans la boue; je veux que tu sois un homme instruit comme
les seigneurs. J'ai de l'argent, Dieu merci, et je porterai la balle dix
ans de plus, s'il le faut, mais tu seras autant qu'un seigneur. Ils
disent, là-bas, dans les villes, que c'est l'instruction qui est la
véritable noblesse; et bien, sois tranquille, tu en auras de la
noblesse! j'ai bien appris à lire n'étant plus jeune, moi; j'avais
trente ans passés! Tu apprendras tout ce qu'on peut apprendre pour de
l'argent. Tu partiras avec moi la semaine prochaine.
--Comment, emmener le petit? s'écria la mère en larmes.
--Tais-toi, femme, dit Savéli avec l'autorité du père de famille. Il
faut que notre fils soit autant qu'un seigneur, et plus si c'est
possible. J'ai dit!
Après un an ou deux de préparation, le petit Philippe Savélitch entra
dans un établissement scolaire de Moscou, et bientôt il devint un des
meilleurs élèves de l'école.
Son père venait souvent le voir. Vêtu de son cafetan de drap, chaussé de
grosses bottes, il arrivait au parloir, faisait venir son fils, et, les
yeux fixés sur le programme de l'année, l'interrogeait sur tout ce qu'il
avait appris, sans lui faire grâce d'un détail.
Il fallait que l'enfant répondit vite et avec assurance. Savéli avait
l'air si convaincu en accomplissant ce devoir paternel, que Philippe
parvint à l'âge d'homme sans se douter que son père ne savait absolument
rien.
Quand Philippe eut terminé ses classes et qu'il eut obtenu la médaille
d'or à la sortie, son père l'emmena à la campagne. Depuis le
commencement de ses études, le jeune homme n'était jamais retourné au
village. Bagrianovka vit arriver un beau garçon de dix-huit ans, tout en
longueur, comme une plante poussée dans une cave, avec un visage
intelligent où deux grands yeux foncés parlaient, trop clairement
peut-être, de longues veilles et détudes assidues.
L'émancipation était venue pour tout le monde, et bien des idées
nouvelles avaient germé dans les cerveaux les plus arides: aussi le
jeune Philippe se trouva-t-il tout de suite à l'aise dans le village et
l'isba paternelle. Les dix années de son séjour à Moscou n'avaient pu
détruire en lui l'instinct rustique, fruit de nombreuses générations. Ce
qu'il avait désiré, pleuré parfois, lorsque, les jours d'été, assis à la
fenêtre de sa chambre étroite, il regardait les étoiles s'allumer au
ciel pâle, pendant que les tilleuls lui envoyaient leur arôme
alanguissant, c'était la large rivière bleue, où la lune laissait
flotter son sillage; c'était le rucher plein d'abeilles au bord du bois;
c'était la grande forêt, avec sa senteur vigoureuse et pénétrante... La
cabane noire où l'on montait par un escalier branlant; les bancs de bois
où il s'étendait pour dormir; la nourriture frugale, la pauvreté
campagnarde, qui ignore le luxe au point de ne pas lui laisser de place
s'il voulait s'introduire en cachette, tout cela lut parut doux et
charmant.
--Mon père a beau vouloir faire de moi un seigneur, se disait-il le soir
en rêvant aux étoiles, je pourrai être un savant, mais je ne serai
jamais qu'un paysan.