XIII

Lorsque le jour se leva sur les débris encore fumants de la maison de

Bagrianof, la veuve chancelante, soutenue par le prêtre, s'approcha de

ce qui avait été sa demeure.

--Il est là, dit-elle en montrant le côté gauche de la ruine, où,

quelques heures auparavant, blanchissaient dans la nuit les fenêtres de

Bagrianof. Il faut le retirer, il est peut-être vivant.

Elle se tut, étouffant un soupir.

--Si mon mari existe encore, continua-t-elle, on parviendra sûrement à

le sauver; s'il est mort, il faut lui rendre les derniers devoirs.

Le prêtre se taisait. Si Bagrianof vivait, en effet, quelles terribles

représailles, car il ne doutait pas de la cause de l'incendie; dans le

fond de sa conscience, il avait déjà nommé les coupables.

--Appelez le _staroste_, je vous prie, père Vladimir, dit la veuve avec

calme: il faut des hommes tout de suite.

Cette femme, molle et faible dans la vie conjugale, presque hébétée par

les mauvais traitements, avait tout à coup pris une autorité

surprenante. Etait-ce l'espérance ou la crainte qui la rendait si

dissemblable à elle-même? Quelques femmes curieuses, quelques hommes

inquiets, se montraient à l'entrée de la cour. La veuve s'approcha aussi

près que la chaleur le lui permit, interrogeant du regard le lieu où

devait être son époux. Le pas du staroste derrière elle la tira de sa

contemplation.

--La corvée tout de suite, dit-elle, toute la corvée, sans excepter un

seul homme, entends-tu? Qu'on prenne des haches, des pioches, des pics,

tout ce que vous voudrez, et qu'on déblaye le cabinet du seigneur.

Quelques paysans étaient approchés derrière leur staroste, ils

s'entre-regardèrent avec effroi:

--Et si Bagrianof n'était pas mort?

--A quoi bon, notre mère? dit le plus hardi. L'incendie, c'est la

volonté de Dieu qui se montre. Il a ordonné de vous sauver, et vous

voilà en vie avec la demoiselle, Dieu merci! mais on voit bien que ce

n'était pas sa volonté de sauver le maître, puisque...

--Nous ne sommes pas juges de la volonté de Dieu, fit madame Bagrianof

avec une hauteur qui la surprit elle-même: je suis la maîtresse en

attendant, et j'ordonne qu'on commence à déblayer tout de suite.

Un murmure de mécontentement parcourut le groupe.

--Ca brûle encore... il y a du danger... nous n'irons pas!...

Le sourd grondement de révolte grossissait avec la foule, qui augmentait

très-rapidement. Madame Bagrianof perdit tout son courage, et tendit

vers les paysans ses mains suppliantes.

--Mes frères, mes amis, dit-elle, je sais qu'il a été pour vous un

maître dur et inhumain. Mais, voyez-vous, c'est mon mari, c'est mon

époux; j'ai juré de lui être fidèle par delà la mort.

Elle fondit en larmes. Le devoir dominait en elle le sentiment même de

la conservation personnelle. Le murmure continuait.

--Imbéciles! cria une voix tonnante derrière la foule. Imbéciles! J'y

vais, moi, si vous avez peur!

Iérémeï fendit la foule, son bâton d'une main, sa hache,--toujours la

même,--de l'autre. Quand il fut près de madame Bagrianof, il ôta son

bonnet fourré.

--Vous êtes une digne femme, vous, maîtresse, dit-il, et nous sommes

prêts à vous servir: ces imbéciles ont peur des défunts,--il cligna de

l'oeil à l'assemblée,--je n'ai pas peur! seulement, maîtresse, il ne

faut pas vous attendre à retrouve: le seigneur vivant. Enfin nous vous

le rapporterons tel qu'il sera. De l'eau, vous autres! Est-ce que vous

croyez que nous allons nous brûler la plante des pieds? Allons, vite, de

la neige, en attendant mieux!

Payant d'exemple, Iérémeï entama avec sa hache, le long de la clôture, à

vingt mètres de là, la neige à moitié fondue et transformée en glace.

Aussitôt les pelles et les baquets arrivèrent de tous côtés.

Le prêtre voulait emmener chez lui madame Bagrianof pendant qu'on ferait

les recherches; elle s'y refusa obstinément Tremblante de froid,

claquant des dents, malgré ses fourrures, elle s'assit sur une chaise de

bois qu'on lui apporta des communs, et suivit de l'oeil le travail des

paysans.

Tout le village s'était mis à l'oeuvre et travaillait avec une ardeur

fiévreuse: quelques mots, dits tout bas par Iérémeï à l'oreille des plus

récalcitrants, avaient fait merveille. Les seaux de neige et d'eau

arrivaient avec une telle abondance, que si Bagrianof n'eût pas été

mort il eût été asphyxié par ce déluge glacé.

Après deux heures de travail, on arriva à marcher sans danger sur le

soubassement de pierre, du côté du cabinet; une demi-heure de plus amena

quelques fragments de meubles; puis un grand silence se fit, et les

travailleurs s'arrêtèrent. Les caves voûtées avaient empêché le plancher

de s'effondrer; au milieu d'un tas de débris informes, quelques os

carbonisés, avec quelques lambeaux de chair calcinée, représentaient le

maître.

--Eh bien? s'écria madame Bagrianof.

--Que Dieu lui donne le repos éternel! dirent les paysans en se

découvrant.

--C'est bien, enfants, je vous remercie, dit la veuve en inclinant la

tête.

Elle ramena son châle sur ses yeux et se laissa docilement conduire chez

le prêtre. A son entrée, sa fille vint se jeter dans ses bras.

--Je n'ai plus que toi, lui dit la veuve en la serrant sur son coeur.

Béni soit Dieu qui nous a gardées l'une à l'autre!

Un exprès dépêché en toute hâte à la ville rapporta, le soir même, un

cercueil garni de velours rouge, pour les restes de Bagrianof. Le

service funèbre fut aussi pompeux que si rien ne s'était passé

d'insolite; la veuve s'excusa seulement de ne pouvoir faire servir le

repas funéraire, faute d'asile. La mort de son mari lui avait fait

autant d'amis dévoués qu'il y avait de propriétaires à dix lieues à la

ronde Chacun voulait l'emmener aussi loin possible pendant l'enquête qui

allait suivre. Elle choisit parmi toutes ces offres celle du maréchal de

la noblesse du district. Sa femme et lui habitaient à soixante verstes

de là, un domaine magnifique où grandissaient autour d'eux les enfants

de leurs petits-enfants.

Au moment où les malheureuses montaient en voiture, Iérémeï leur apporta

un coffre en acier trouvé dans les décombres et qui contenait les bijoux

de madame Bagrianof. Elle voulut remercier le vieillard, mais il s'en

allait déjà vers la maison à longues enjambées.

Un paysan l'avait rejoint.

--Tu avais bien besoin de leur rendre ça, dit-il; comme si nous n'en

avions pas plus besoin qu'elles!

--Nous sommes des assassins, nous autres, grommela Iérémeï, mais nous ne

sommes pas des voleurs!

Et il tourna le dos au paysan ébahi.

L'enquête eut lieu selon toutes les règles, et naturellement ne prouva

rien.

L'expiation de Saveli · 第 17 / 27 题