--Apportez-lui la croix, qu'il la baise, dit Ilioucha. Mais attention:
si tu cries on te tord le cou tout de suite, sans te laisser le temps de
te repentir. Donnez-moi le mouchoir, vous autres.
Ils passèrent le mouchoir avec un noeud coulant au cou de Bagrianof, et
Ilioucha en prit le bout; puis un paysan apporta la croix pendant qu'un
autre ôtait le bâillon.
Bagrianof respira longuement, en fermant les yeux de peur de laisser
éclater sa joie. Cétait un pas énorme que d'avoir recouvré la parole. Il
était désormais à peu près sûr d'avoir la vie sauve.
--Mes ami;, dit-il doucement, je suis très-coupable envers vous et
envers Dieu; mais si vous me laisse le temps de me repentir, je vous
jure de consacrer le reste de ma vie à réparer le mal que je vous ai
fait.
La phrase était longue, mais habile, et il avait eu le temps de la
mûrir.
--Oui, dit Ilioucha dédaigneusement, nous te connaissons: tu parles
doucement aujourd'hui, et demain tu nous enverras en Sibérie.
--Non, je vous le jure! dit Bagrianof en se signant. Je comprends
maintenant le mal dont je suis coupable, puisque j'ai pu vous amener à
commettre le crime horrible du meurtre, si détestable à Dieu. Que le
péché en reste sur moi! Si j'avais été un maître doux et indulgent, vous
n'auriez pas conçu ce projet que jamais l'Eglise ne vous pardonnera, et
qui expose vos âmes à la colère du Tout-Puissant.
--Songe à ton âme plutôt qu'aux nôtres! dit rudement Ilioucha. Nous
avons le temps de nous repentir, et toi, tes minutes sont comptés!
Allons, invoque la grâce de Dieu, et finissons.
--Si vous me laissiez la vie, mes bienfaiteurs, dit Bagrianof de sa voix
la plus persuasive, je vous aurais fait remise de toute votre dette; de
plus, je vous aurais donné tout de suite du b'é pour l'hiver. Ma réserve
est pleine, vous le savez bien, et je vous aurais fait cadeau à chacun
d'un sac de pommes de terre.
--C'est trop peu, dit un des paysans.
--Finissons! répondit Ilioucha en assujettissant le mouchoir dans sa
main.
Le mot du paysan avait fait voir à Bagrianof qu'en promettant beaucoup,
il pouvait se tirer de là. Les conjurés n'étaient pas tous aussi résolus
qu'Ilioucha, et l'idée du meurtre dont il avait évoqué le châtiment
devant eux ébranlait leur conscience timorée.
--Un sac de pommes de terre par homme dans le village, voulais-je dire,
et un demi sac par femme et par enfant. Et puis je vous aurais fait
remise de la redevance pour l'année prochaine.
--Allons, assez! dit impérieusement Ilioucha, qui sentait l'ennemi lui
échapper. C'est fini!
Il tira sur le mouchoir, mais ses compagnons arrêtèrent son bras.
--Si le maître veut faire ce qu'il dit, et encore quelque petite chose,
dirent-ils, ce n'est pas la peine de le tuer.
--Soit, répondit Ilioucha, je sens les verges sur mon dos, et ma
carcasse, si je survis, ira pourrir en Sibérie. Vous l'aurez voulu,
frères! Que votre volonté soit faite. Je ne cherchais que votre bien.
Il alla s'asseoir sur une chaise, le dos tourné.
--Qu'est-ce que tu nous donneras, si nous te laissons la vie sauve? dit
alors un des paysans, pendant que les autres, indécis, regardaient
Ilioucha, qui ne voyait plus rien autour de lui.
--Je vous donnerai le pré qui est au bord de la rivière pour y faire
paître vos bestiaux, dit Bagrianof qui se sentit sauvé.
Ce pré était le plus beau pâturage des environs, l'envie du district
entier. Inondé chaque année par les crues, il produisait un fourrage
abondant qui rapportait à lui seul un millier de roubles argent. Les
paysans, vaincus, se regardèrent.
--Tu promets aujourd'hui, et demain tu renieras tes promesses, dit le
plus décidé. Sur quoi promettras-tu?
--Sur le salut de mon âme!
--Cela ne suffit pas, dit le paysan. On pèche, puis on se repent, et le
Seigneur est miséricordieux. Jure sur autre chose.
--Sur la croix! dit Bagrianof, les yeux brillants de joie.
On apporta la croix.
--Jure de nous faire grâce de la redevance pour les deux années écoulées
et pour l'année prochaine.
--Je le jure, dit Bagrianof.
--Répète tout! firent les paysans pleins de méfiance.
Bagrianof répéta la phrase tout entière.
--Et de nous donner le blé et les pommes de terre, comme tu les as
promises.
--Le blé et les pommes de terre, comme j'ai promis, répéta fidèlement le
seigneur. Je le jure.
--Et le pré au bord de la rivière, tel qu'il est?
--Tel qu'il est, avec les meules de foin dessus, répéta Bagrianof, je le
jure. Et quoi encore?
--De ne jamais révéler à âme qui vive ce qui s'est passé cette nuit, dit
Ilioucha en se levant brusquement,--d'être désormais indulgent envers
tes paysans, chaste avec nos filles, honnête dans les comptes de corvée,
jure tout cela!
--Je jure de ne jamais rien dire de ce qui s'est passé ici, répéta
Bagrianof; je jure d'être indulgent avec vous, réservé avec vos filles
et honnêtes dans les comptes.
--Jure-le sur ton âme immortelle, et sur ton salut, et sur la croix où
le Sauveur est mort pour nous tous, pour nous comme pour toi! répéta cet
égalitaire inconscient.
--Je le jure sur mon âme, au péril de la damnation éternelle, et sur le
corps du Christ mort pour nous.
Les paysans firent le signe de la croix et baisèrent le crucifix.
Bagrianof les imita.
--Maintenant, mes petits pigeons, déliez-moi, dit-il avec aisance.
On le délia. Il se leva, étira son grand corps et fit quelques pas. Son
oeil plein de malice sardonique rencontra le regard sombre d'Ilioucha.
Celui-ci chercha vainement une arme autour de lui.
--Nous sommes perdus, dit-il à ses compagnons; mais vous l'avez voulu.
Adieu.
Il passa la tête haute devant Bagrianof toujours railleur.
--N'oublie pas que tu as juré! dirent les paysans, soudain saisis d'une
vague terreur.
--Soyez sans crainte, mes amis, dit le seigneur en les reconduisant
jusqu'au seuil de la porte. Demain, au jour, nous lignerons l'acte de
cession de mon pré à la commune. Bonne nuit.
Les paysans s'en allèrent l'oreille basse derrière Ilioucha, qui
marchait d'un pas égal, la tête haute, comme un homme à qui tout est
désormais indifférent.
Lorsqu'ils eurent disparu au tournant du chemin, Bagrianof ouvrit sans
bruit la porte de sa maison et se rendit à l'écurie. Il réveilla son
cocher et lui parla avec une douceur inusitée.
--Attelle deux bons chevaux, lui dit-il, entoure de foin les roues du
drochki et les sabots de tes bêtes; j'ai affaire en ville, et je n'ai
pas besoin qu'on sache que je suis parti.
Une demi-heure après, l'équipage roulait discrètement sur le chemin
sablé. Le village et la maison, confondus en une masse noire, se
perdaient dans l'obscurité sous le ciel tourmenté par la tempête. Au
moment où ils atteignirent la grand'route du chef lieu du gouvernement,
Bagrianof s'accota commodément dans l'équipage en riant sans bruit.
--Les imbéciles! dit-il à demi-voix.