La nuit arriva, froide et désolée: un vent féroce faisait craquer les
arbres et tomber les branches desséchées. De gros nuages passaient avec
rapidité sur le mince croissant de la lune. Le village était muet et
comme mort. Il était à peine huit heures, et dans toutes les cabanes les
femmes et les enfants s'étaient couchés, le coeur gros d'avoir pleuré.
Les hommes ne dormaient pas. Réunis sans lumière dans la cabane du
doyen, ils cherchaient une issue et n'en trouvaient point. La vente de
leurs instruments de travail, de leur bétail maigre et fatigué, ne
pouvait être qu'un palliatif. Le printemps reviendrait, et alors comment
cultiver la terre, peut-être plus féconde cette fois, sans l'aide du
cheval et de la charrue? Fallait-il laisser partir leurs filles?.
Plusieurs penchaient pour cette alternative. Chose triste à dire, la
misère détruit tous les sentiments, chez les paysans russes, même celui
de la famille, et laisse à peine subsister les instincts: celui de
l'enfant n'est vraiment fort qu'au coeur de la mère qui l'a porté et
nourri; puis la grande jeune tille, réservée et silencieuse dans l'isba,
n'est presque plus l'enfant qu'on a élevé.
Ilioucha cependant ne pouvait se résigner à cette idée: il aimait ses
filles, n'ayant pas de garçons, ses belles fortes filles qui valaient
chacune un homme au travail. De plus, mal noté chez le seigneur pour ses
velléités d'insubordination, il était si bien sûr d'être le premier et
le plus rudement frappé dans le désastre qui les menaçait.
--Eh bien! non, dit-il après une longue discussion souvent interrompue
par de mornes silences, je ne consentirai jamais à voir vendre mes
filles comme des moutons! Et vous savez bien qu'il nous trompera encore
sur le pris de la vente.. Non, je ne veux pas!
--Mais que veux-tu alors? Notre mort à tous?
--Non, répondit Ilioucha en baissant la voix, sa mort à lui...
Un silence se fit. Il n'était pas un de ces hommes qui n'eût songé cent
fois que la mort le délivrerait de ce joug insolent: pas un n'avait osé
le dire. La parole terrible sembla n'avoir pas été recueillie.
Après avoir attendu un moment, Ilioucha reprit:
--Ce n'est pas difficile: il n'y a que des femmes chez lui; les hommes
couchent tous dans la maison des domestiques. C'est l'affaire d'un
moment.--et nous serons libres.
--Et après? dit une voix sans exprimer d'autre opposition.
Après? Rien! C'est la dame qui hérite, et elle n'est pas méchante.
--Et la justice? et le sang?
--Si on l'étrangle, il n'y aura pas de sang, répondit Ilioucha avec un
calme qui prouvait que toutes les objections avaient été prévues dans
son esprit. Ce sera un accident, un coup de sang.
--Il dort seul? dit une voix.
On ne savait qui parlait, dans ces ténèbres épaisses.
--Tout seul, dans son cabinet. La dame et la demoiselle dorment dans une
autre partie de la maison, près des femmes de chambre. Nous n'avons pas
besoin de faire du bruit!
--Et les chiens?
--Nous tuerons deux ou trois poules, et on les leur donnera toutes
chaudes. Ils aiment bien cela, ils ne diront rien.
Le silence se fit de nouveau.
--Nous sommes trop, reprit Ilioucha: cinq suffiront, quatre même, si
vous voulez.
--Il est robuste, fit observer une voix dans un coin; il se défendra.
--Eh bien! soyons cinq Avec un bon bâillon pour commencer, il n'aura
guère le temps de se défendre. Est-ce dit?
Un silence terrible se fit pour la troisième fois.
--Est ce dit? répéta. Ilioucha avec un accent de colère.--On ne répondit
pas.--Vous n'êtes que des femmes! s'écria-t-il, et il cracha à terre en
ligne de mépris.
--C'est dit, répétèrent les quatre ou cinq plus braves, non sans
terreur.
--Alors faisons l'appel! Qui est-ce qui est ici? dit Ilioucha avec une
expression de triomphe dans la voix.
Les paysans se nommèrent tour à tour, tous jusqu'au dernier.
--Jurez-vous de garder le silence et de mourir plutôt que de parler?
--Nous le jurons! répondirent-ils d'une voix contenue.
--Sur le salut de votre âme?
--Sur le salut de notre âme.
--Qui est-ce qui vient avec moi?
--Choisis toi-même, répondit une voix. Nous faisons cette chose pour le
bien de nos familles et du village; ce n'est pas une oeuvre de
vengeance, choisis ceux que tu veux prendre: ils iront avec toi.
Ilioucha nomma quatre paysans vigoureux parmi ceux qu'il savait les plus
menacés et les plus mécontents.
--Attendons encore deux heures, dit-il. Quand la lune descendra du ciel,
ce sera le moment où le seigneur s'endort; nous le surprendrons dans son
premier sommeil. Vous autres, dit-il à ceux qui restaient, allez vous
coucher, et n'ayez l'air de rien savoir. Il faut que demain tout se
passe comme à l'ordinaire.
Vers minuit, Ilioucha, suivi de sa bande, entra résolument dans la cour
en franchissant le fossé. Les chiens grognèrent, mais les poules toutes
chaudes leur firent bientôt accueillir les intrus comme des amis. La
porte de la maison, fermée d'un simple loquet, s'ouvrit discrètement, et
les conjurés, qui connaissaient les êtres, arrivèrent à la porte du
cabinet de Bagrianof, aussi peu défendue que le reste de la maison.
Une lampe brûlait dans le coin devant les images saintes; la lueur qui
filtrait sous la porte arrêta un moment ceux qui allaient jouer leur
vie. Ils écoutèrent... aucun bruit insolite ne frappa leur oreille. La
respiration profonde de Bagrianof endormi, les craquements du plancher
sous leur poids, le cri d'un oiseau dans le lointain; c'était tout. Ils
entrèrent.
Bagrianof fut aussitôt sur son séant. Il voulut crier, mais un bâillon
solide appliqué sur sa bouche étouffa le son, et il retomba garrotté sur
son lit.
Les meurtriers s'arrêtèrent alors et se regardèrent.
Leur ennemi était en leur pouvoir, il ne s'agissait plus que de lui ôter
la vie. Mais ce qui avait paru tout simple en face du péril et de la
lutte devenait horrible en présence de cet homme sans défense.
Bagrianof, immobile, les regardait avec des yeux farouches. Son visage,
à demi-caché par le bâillon, changea soudain d'expression; les doigts de
sa main droite, seuls libres de leurs mouvements, esquissèrent un signe
de croix sur sa poitrine pendant que son regard exprimait la prière.
--Que veut-il? demanda un des paysans.
--Il veut peut-être prier Dieu avant de mourir, répondit un second.
--Ecoute, Seigneur, dit Ilioucha, tu vas mourir, parce que tu es dur et
cruel envers nous, et que tu es sourd à la voix de la miséricorde..
Inconsciemment, cet homme inculte employait un langage élevé, presque
biblique, celui des Ecritures qu'on lit en slavon aux offices de
l'Eglise russe.
--Nous voulons ta mort, continua-t-il, parce qu'elle seule nous
délivrera de toi, mais nous ne voulons pas la perte de ton âme.
Repens-toi, et fais ta prière à Dieu pour qu'il reçoive ton âme
pécheresse dans son royaume céleste.
Bagrianof agita encore ses doigts sur sa poitrine.
--Il ne peut pas même faire le signe de la croix, dit un des conjurés.
Délions-lui la main droite afin qu'il puisse prier.
Ilioucha dégagea aussitôt la main droite de Bagrianof, qui s'en servit
pour indiquer les images et l'Evangile qui était ouvert devant, sur un
pupitre. Cet homme impitoyable, cet insolent seigneur, priait dévotement
matin et soir, et ne se couchait jamais sans avoir lu quelques versets
des Ecritures.
--Tu veux lire? fit un des paysans. Non, prie plutôt, cela vaudra mieux.
Bagrianof, toujours humble et soumis, fit un geste de dénégation et
tendit de nouveau la main vers le livre. Sur le même pupitre était une
croix.
--C'est la croix que tu veux?