IV

Le soleil était levé depuis deux heures quand Bagrianof arriva à la

ville. Il se fit conduire aussitôt chez les autorités. Le

général-gouverneur, prévenu de son arrivée, le reçut froidement.

--Vos paysans ont voulu vous tuer cette nuit, dites-vous? De quoi se

plaignent ils? car je suppose que ce n'est pas sans motif qu'il en sont

venus à cette extrémité.

--Ils ne veulent pas payer leur redevance, ni la dette qu'ils ont

contractée envers moi lors des semailles, et le moyen leur a paru bon

pour s'acquitter.

--La récolte a-t-elle été meilleure chez vous que chez les propriétaires

voisins?

--Non, Votre Excellence, dit Bagrianof en se mordant les lèvres.

--Vous êtes le maître, après tout, reprit le gouverneur; ce ne sont pas

mes affaires. Et vous dites qu'ils vous ont laissé la vie sauve?

--Comme Votre Excellence peut en juger elle-même.

--A quelles conditions?

--Les conditions importent peu; toute promesse arrachée par la force et

sous le coup de la menace est nulle de plein droit.

--Parfaitement, dit le gouverneur avec un signe affirmatif. Et sans

doute la première de ces conditions peu importantes a été le secret, et

naturellement vous êtes venu les dénoncer?

--Cela vous étonne, Excellence? dit Bagrianof, du ton de persiflage qui

lui était familier. Il sentait la colère bouillonner en lui sous le

regard méprisant de cet homme de bien.

--Non, monsieur Bagrianof, cela ne m'étonne pas. Alors vous voulez une

enquête!

--Ma simple déposition doit suffire, je pense?

--Pas absolument; mais si vous avez des preuves..

Le visage de Bagrianof se rembrunit. Lui, noble, être appelé à fournir

des preuves! être confronté avec ses paysans!..

--Faites-les interroger. Excellence, cela suffira, je suppose; mais en

attendant, je désire qu'on me donne la force armée pour me garder contre

ces forcenés.

--C'est trop juste.. Vous savez qu'il y va des verges et de la Sibérie

pour ces malheureux,--ces misérables veux-je dire?

--Je l'espère, fit Bagrianof.

--C'est bien, monsieur, il sera fait droit à votre requête. Votre

village sera occupé par les troupes ce soir même.

--Je remercie Votre Excellence, dit Bagrianof en se dirigeant vers la

porte.

Il avait la main sur le bouton lorsque le général-gouverneur, d'un

brusque mouvement de colère, fit tomber un livre placé sur le coin de

son bureau. Bagrianof, dit le gouverneur, que vos paysans, pendant

qu'ils y étaient, ont eu grand tort de ne pas vous tuer tout à fait?

--Ce n'est pas mon humble avis, répondit le seigneur. Je suis le

serviteur dévoué de Votre Excellence.

Le général-gouverneur marcha quelque temps de long en large dans son

cabinet, en proie à cette rage particulière aux honnêtes gens qui voient

échapper un coquin. Enfin, ne découvrant pas d'issue à la situation, il

s'arrêta froissa quelques papiers avec colère et écrivit l'ordre

d'occuper militairement le village de Bagrianovka.

--Il n'y a guère de scélérats de cette espèce, murmura-t-il en signant

le papier avec un geste de rage; mais si peu qu'il y en ait, ils

déshonorent notre pays, à nos yeux comme à ceux de l'étranger. Si encore

il l'avaient tué! ne put-il s'empêcher d'ajouter avec regret.

Bagrianof se fit conduire au meilleur hôtel de la ville. C'était une

large maison construite en brique, blanchie à la chaux au dehors comme

au dedans; les blattes marron circulaient activement sur le plancher

soigneusement lavé; une vague odeur nauséabonde s'exhalait des Canapés de

crin, roussis par l'usage; les garçons d'hôtel en chemises rouges

couraient çà et là avec des essuie-mains très-sales sur le bras, portant

des plateaux couverts de tasses de thé, en équilibre sur trois doigts, à

ta hauteur de leurs oreilles.

A l'entrée de Bagrianof, un mouvement de curiosité se produisit parmi

les consommateurs; des tables les plus reculées, on tendit le cou pour

apercevoir le terrible seigneur à la barbe blanche, dont les nourrices

évoquaient l'image comme celle de croquemitaine, pour effrayer les

enfants.

Plus flatté que blessé de cette curiosité, Bagrianof porta la main au

bord de son chapeau.

--Bonjour, messieurs, dit-il.

Un bonjour timide lui répondit. Si personne n'était empressé de frayer

avec lui, chacun craignait de s'attirer son inimitié.

Un garçon s'empressa de passer un essuie-main sur une table devenue

vacante comme par enchantement, et Bagrianof s'assit en prenant ses

aises. Le silence continuait à régner dans la salle; l'hôte s'approchait

obséquieux, et salua jusqu'à terre.

--Que faut-il à Votre Seigneurie? dit-il d'une voix douce.

--Ma Seigneurie veut à dîner; ce que tu as de meilleur, et vite surtout!

Un menu succulent fut bientôt arrêté.

--Et des confitures, ajouta Bagrianof. J'aime les confitures.

L'hôte disparut comme une ombre chinoise.

Un marchand de drap, gros bonnet de la ville, se décida à entamer la

conversation.

--Vous voilà donc en ville, Votre Seigneurie, dit-il, non sans s'étonner

de sa propre hardiesse.

--Comme tu le vois, répondit Bagrianof, en s'allongeant sur deux

chaises.

--Permettez-nous de nous informer si c'est pour votre plaisir ou pour

vos affaires, continua le marchand, prenant courage.

--Pour l'un et pour l'autre, répondit Bagrianof d'un air agréable; mais

je ne t'achèterai rien aujourd'hui, André Procofitch.

--Oh! ce n'est pas l'intérêt qui me fait parler... Alors Votre

Seigneurie ne fera pas d'emplettes?

Le plateau du dîner dispensa Bagrianof d'une réponse. Il se mit à manger

avec un véritable plaisir. Les émotions de la veille et cette froide

journée d'octobre lui avait ouvert l'appétit. Il dîna copieusement,

arrosa son repas d'une bouteille de vin de Bordeaux,--il aimait les vins

de France,--se fit faire une tasse de café, puis recula jusqu'à la

muraille sur sa chaise qu'il fit pivoter. De là, il jeta sur

l'assistance un regard moqueur.

--Et maintenant, mes pigeons chéris, dit-il, vous voudriez bien savoir

pourquoi je suis venu à la ville?

--Certainement, Votre Seigneurie, fit un gros marchand joufflu qui se

trouvait près de lui.

--Eh bien, mes frères bien aimés, je vais satisfaire votre curiosité. Je

suis venu parce que mes paysans--quelle racaille!--ont voulu

m'assassiner cette nuit.

Un murmure d'étonnement plus que d'horreur parcourut le groupe.

--Ils ont voulu m'assassiner, continua Bagrianof excité par le vin qu'il

venait de boire: mais je leur ai promis tout ce qu'ils ont voulu, et ils

m'ont laisser aller, les imbéciles! Dis donc aussi que ce sont des

imbéciles, toi, fit-il en poussant rudement le marchand joufflu, qui se

trouvait à portée de son bras.

Le groupe recula tout entier, comme un automate. On ne riait plus.

Bagrianof fronça légèrement le sourcil et scruta les visages qui le

regardaient; puis, se rappelant qu'il n'était plus sur ses terres, il

reprit son attitude aisée, adossé au mur et se balançant sur sa chaise.

--Oui, reprit-il, ils m'ont laissé aller, et je suis arrivé chez le

général-gouverneur; il n'est pas aimable, votre général-gouverneur;

c'est une vieille bûche. Mais ça n'empêche pas que demain le village

sera occupé par les troupes, et les bons chrétiens qui ont voulu

m'envoyer en paradis iront en Sibérie, après qu'on leur aura

convenablement frotté le dos. Voilà ce qui m'a fait dire que j'étais

venu pour mon plaisir, aussi bien que pour mes affaires.

Le silence continuait glacial; sensiblement le cercle vide s'était

agrandi autour de Bagrianof.

--Eh! garçon, cria-t-il, fais-moi un peu de musique. J'aime la musique

après dîner.

Un garçon de service se glissa près du grand orgue de Barbarie qui

occupe invariablement le fond de la salle d'honneur dans toute auberge

russe, et mit en mouvement la lourde manivelle.

--Plus vite, cria Bagrianof. J'aime la musique de danse. N'ai-je pas

raison, vous autres? Il se tourna pour obtenir un signe d'assentiment,

mais la salle était vide. Le garçon qui l'avait servi à table, debout

devant lui, le regardait d'un air craintif, son essuie-mains sur le

bras.

--Appelle ton maître, dit Bagrianof, d'une voix tonnante.

Le maître parut, l'échine ployée, pressentant quelque malheur.

--Pourquoi sont-ils partis? dit posément le seigneur.

--Les affaires, mon bienfaiteur. C'est Aujourd'hui jour de marché.

--Tu mens, dit Bagrianof, sans se troubler. Ce n'est ni jour de marché

ni jour de foire. Vous avez peur de moi, parce que je vais faire

écorcher le dos des paysans qui ont voulu me tuer. Je n'ai qu'un regret,

c'est que vous ne soyez pas tous à moi, pour pouvoir vous expédier tous

en Sibérie. Vite ta note, et qu'on attelle. J'aime encore mieux les

loups de nos forêts que les moutons bêlants comme toi et tes pareils.

Malgré les instances de l'hôte, Bagrianof partit sur-le-champ; mais il

ménagea ses chevaux, car il ne se souciait pas d'arriver trop tôt. Les

premières lueurs de l'aube lui montrèrent les casques des soldats en

piquet à l'entrée du village. Il se frotta doucement les mains, et, en

rentrant, se fit faire du thé par sa femme qui n'osa pas lui adresser de

question.

L'expiation de Saveli · 第 7 / 27 题