II

La récolte de 1842 fut exceptionnellement mauvaise pour les habitants de

Bagrianovka; la terre, dès la fin de l'hiver, se trouva brûlée par un

soleil ardent; une sécheresse de quatre mois consomma la ruine des

pauvres gens. Dans les gouvernements de l'intérieur,--c'est-à-dire en

province,--les communes sagement administrées et les granges

seigneuriales renferment souvent une réserve de blé suffisante pour dix

années; mais les paysans de Bagrianovka n'avaient rien. L'année

précédente ne leur avait pas été favorable, et dès le printemps il leur

avait fallu emprunter au maître le grain des semailles. Septembre était

venu; les maigres avoines se penchaient, légères et vides,--si vides

qu'elles pouvaient tout au plus servir de fourrage aux bestiaux

faméliques;--la récolte du blé avait été nulle; les mauvaises herbes

avaient tout envahi. Les paysans de Bagrianovka se virent, un dimanche

matin, en face de l'obligation de payer leur redevance au seigneur le

jour même; l'hiver menaçait d'être dur, pas un d'entre eux n'était

assuré de pouvoir nourrir sa famille jusqu'au printemps.

Bien avant l'ouverture de l'église, les hommes se trouvèrent rassemblés

devant la porte. Le _starchina_--doyen du village--éleva tristement la

voix:

--Frères, la commune n'a rien, dit-il, et chacun de nous n'a pas même le

nécessaire. Ne faudrait-il pas prier le seigneur de nous remettre notre

dette jusqu'à l'an prochain? Peut-être Dieu aura-t-il pitié de nous, et

nous donnera-t-il une meilleure récolte.

Un morne silence accueillit cette proposition. Les têtes baissées, les

épaules tristement secouées; annonçaient le peu de succès qu'elle avait

auprès des paysans.

--Y a-t-il parmi vous un homme qui puisse répondre pour les autres?

reprit le doyen. S'il en est un qui ait quelque bien, qu'il le mette à

la disposition de ses frères; ceux-ci ne l'oublieront pas.

Les paysans s'entre-regardèrent. Quelques-uns d'entre eux n'étaient pas

absolument dépouillés, mais la méfiance vient vite aux malheureux.

--Ce que tu dis n'est pas raisonnable, doyen, dit enfin l'un des moins

pauvres de la commune: tu sais bien que si l'un de nous montre son blé

ou son argent, on le lui prendra aussitôt, et, alors à quoi cela vous

servira-t-il!

Le silence se fit de nouveau. En ce moment, le prêtre s'approchait de la

porte de l'église. Les hommes s'écartèrent pour lui livrer passage.

--Père, que nous conseillez-vous? dit le _starchina_. Nous ne pouvons

pas payer.

Le prêtre était un homme de vingt-six ans à peine, de haute taille, le

visage ouvert et engageant, avec des yeux bleus, une barbe brune et de

longs cheveux qui le faisaient ressembler au Christ peint sur la porte

du tabernacle. Son visage avait une expression de douceur et de fermeté

virile, propre à inspirer la confiance et le respect. Plein de pitié, il

regarda les paysans. Nouveau parmi eux, il ignorait encore l'étendue de

leur misère et la rage sourde qui couvait dans leurs âmes.

--Demandez, mes enfants, dit-il, et il vous sera donnât Allez implorer

la miséricorde de votre seigneur, et peut-être la compassion

ouvrira-t-elle son coeur à vos prières.

--Il ne cède jamais I murmura un paysan à l'air farouche.

--Il cédera peut-être cette fois, Ilioucha! Ne désespère pas de la

Providence. Si vous le voulez, je dirai pour vous une prière après la

messe.

--Nous ne pouvons pas la payer, répondit un autre paysan.

--Ne vous inquiétez pas du payement, dit le prêtre en souriant. Allons,

mes enfants, la prière repose le coeur, peut-être Dieu ouvrira-t-il à la

miséricorde l'âme de votre seigneur.

Il entra dans l'église avec le sacristain. La foule le suivit lentement.

Le seigneur se faisait attendre. Jamais il n'eût permis qu'on commençât

l'office sans lui. Enfin la cloche retentit à sons égaux et réguliers;

le maître approchait. Il passa le seuil de l'église, ta tête haute,

regardant autour de lui, comptant ses hommes comme des têtes de bétail.

Il arriva jusqu'à la tribune seigneuriale, séparée du reste de l'église

par une balustrade en bois; il y prit place, et le diacre chanta le

premier verset devant la porte close du saint des saints.

La messe terminée, comme Bagrianof s'apprêtait à quitter sa place, il

vit le prêtre en habit; sacerdotaux commencer la prière d'actions de

grâce;. Mécontent de cette innovation, il fronça le sourcil. Qui donc,

dans son église, avait eu l'audace de demander une prière spéciale sans

qu'il en fût prévenu? Cependant il garda le silence; ses yeux erraient

çà et là dans les groupes.

Son bétail priait avec une ferveur extraordinaire. Les têtes et les

épaules, s'inclinant et se redressant, ondulaient dans toute l'église

comme les épis un jour de tempête. Le répons: "Seigneur, ayez pitié de

nous", sortait de toutes les poitrines avec un élan contenu, signe d'une

grande agitation.

Bagrianof remarqua tout cela et ne dit rien. La prière terminée, quand

le prêtre, après avoir béni la foule avec la croix élevée entre ses deux

mains, s'arrêta au milieu de l'église, présentant le crucifix à

l'adoration de chacun, le seigneur resta un moment immobile. Personne

n'aurait osé s'avancer avant lui; sa femme le regarda étonnée et baissa

les yeux en frissonnant.

Il jouit un instant de son autorité despotique sur cette foule, sur le

prêtre,--qui l'attendait de pied ferme, pâle, mais immobile, impassible

sous l'injure;--puis il s'avança, fit le signe de la croix, baisa le

crucifix, dépêcha un second signe de croix, et, toisant le prêtre d'un

regard ironique:

--Qui donc vous avait commandé les prières aujourd'hui, mon révérend

Père?

--C'est moi, Votre Seigneurie; j'ai pensé que la colère du ciel s'est

déchaînée sur ces pauvres gens, et que la prière les consolerait tout au

moins, même si elle n'arrivait pas jusqu'au trône de l'Eternel.

--Fort bien pensé! répondit Bagrianof toujours souriant; mais je n'aime

pas les nouveautés, ne l'oubliez pas, je vous prie. Venez-vous dîner chez

nous?

Sur cette invitation dédaigneuse, le maître se retira sans attendre ta

réponse. Le prêtre pâlit sous l'insulte, et ses mains serrèrent plus

étroitement la croix. Il la présenta machinalement aux lèvres qui

s'approchaient; c'étaient celles de madame Bagrianof. Pieusement,

obéissant à l'usage, elle baisa la main qui tenait la croix, et une

larme resta sur les doigts crispés du prêtre. Celui-ci regarda la

malheureuse; un sourire plein de bonté éclaira son visage.

Une heure après, la députation du village se présenta devant le perron.

Bagrianof les avait vu s'approcher, et les fit attendre un bon moment,

tête nue, sous la bise qui arrachait les feuilles sèches aux arbres

frissonnants; puis revêtant sa chaude pelisse, la tête couverte d'un

bonnet fourré, il s'avança sur le perron.

Les dix ou douze pauvres diables qui attendaient tous son bon plaisir,

serrés en peloton, s'inclinèrent jusqu'à toucher du front le sol; puis

ils se redressèrent. Le doyen prit la parole.

--Seigneur, dit-il, la récolte a été mauvaise, comme tu le sais. Dieu ne

nous a pas épargnés. Nous avions promis de te rendre le grain que tu

nous as prêté au printemps, et voici que nous ne pouvons pas. Aie pitié

de nous, fais-nous remise de notre dette jusqu'à l'automne prochain;

nous te payerons alors le double de ce que nous te devons, et nous

bénirons ta grande miséricorde jusqu'à la fin de nos jours. Bagrianof

l'écoutait en souriant; il promena son regard sur le groupe, et répondit

posément de sa voix la plus douce:

--Je ne sais pas pourquoi vous me proposez le double de ce que vous me

devez, mes enfants! Ai-je jamais passé pour un homme avare? Ai-je jamais

exigé plus que mon dû? Alors, mes enfant?, continua le maître avec un

sourire de triomphe, payez-moi ce que vous me devez--cela seulement--et

tout ira très-bien.

--Nous ne pouvons pas payer tout de suite, dit faiblement le

_starchina_: tu sais toi-même combien la récolte a été détestable.

--La récolte n'a pas été meilleure pour moi que pour vous, répondit

Bagrianof. J'ai besoin d'argent!

--De l'argent! gémit le _starchina_. Où le prendre?

Un sombre murmure accompagna ce cri désespéré.

--Où? répéta Bagrianof toujours calme: vous demandez où? mais

n'avez-vous pas des vaches et des chevaux? N'avez-vous pas des pelisses

et des instruments de labeur? Cela vaut de l'argent, tout cela, je

pense?

--Mais, notre père...

--Qui est ce qui dit "mais"? répondit le maître; je ne dois rien à

personne: faites comme moi... Ainsi vous ne voulez pas me payer

aujourd'hui; vous n'avez rien apporté?

--Non, maître.

--Soit! je vous donne jusqu'à dimanche prochain. Si alors vous n'avez

pas payé, j'ai un moyen de vous faire de l'argent. On me demande des

gardeuses d'oies, des vachères et des laitières chez mes voisins du

gouvernement d'Olonetz. Vous avez chez vous des filles alertes et

vigoureuses; je les ferai estimer à leur valeur, et je les vendrai. Vous

pourrez ainsi vous libérer sans bourse délier. Adieu, mes enfants,

portez-vous bien.

Il leur tourna le dos et ferma la porte de sa maison.

Le gouvernement d'Olonetz! l'exil dans un désert glacé! la famille

désunie! le foyer profané!... Les paysans s'éloignèrent sans trouver un

mot de réponse.

--Dieu nous a maudits; c'est la fin du monde! dit Ilioucha en rentrant

chez lui.

Il avait cinq filles, dont trois en âge d'être mariées.

L'expiation de Saveli · 第 4 / 27 题