-- Oui, madame, répondit Paul avec un accent plein de larmes; oui,

oui, j'ai désiré vous parler; il y a bien longtemps que ce désir

m'est venu pour la première fois et ne m'est plus sorti du coeur.

J'avais des souvenirs d'enfant qui tourmentaient l'homme. Je me

rappelais une femme que j'avais vue jadis se glisser jusqu'à mon

berceau, et que, dans mes rêves juvéniles, je prenais pour l'ange

gardien de mes jeunes années. Depuis cette époque, si vivante

encore quoique si éloignée, plus d'une fois, madame, croyez-moi,

je me suis réveillé en tressaillant, comme si je venais de sentir

à mon front l'impression d'un baiser maternel; puis ne voyant

personne près de moi, je l'appelais, cette femme, croyant qu'elle

s'était éloignée et qu'à ma voix elle reviendrait peut-être. Voilà

vingt ans que je l'appelle ainsi, madame, et voilà la première

fois qu'elle me répond. Serait-il vrai, comme j'en ai souvent

frissonné, que vous eussiez tremblé de me voir? Serait-il vrai,

comme je le crains en ce moment, que vous n'eussiez rien à me

dire?

-- Et si j'avais craint votre retour, dit la marquise d'une voix

sourde, aurais-je eu tort? Vous m'êtes apparu hier seulement,

monsieur, et voilà que le mystère terrible qui, à cette heure, ne

devait être su que de Dieu et de moi, est connu de mes deux

enfants!

-- Est-ce donc ma faute, s'écria Paul, si Dieu s'est chargé de le

leur révéler? Est-ce moi qui ai conduit Marguerite, éplorée et

tremblante, près de son père mourant, dont elle allait demander

l'appui et dont elle a entendu la confession? Est-ce moi qui l'ai

ramenée chez Achard, et n'est-ce pas vous qui l'y avez suivie?

Quant à Emmanuel, le coup que vous avez entendu et cette glace

brisée font foi que j'aimais mieux mourir que de sauver ma vie aux

dépens de votre secret. Non, non, croyez-moi, madame, je suis

l'instrument et non le bras, l'effet et non la volonté. Non,

madame, c'est Dieu qui a tout conduit dans sa providence infinie

pour que vous ayez à vos pieds, comme vous venez de les y voir,

les deux enfants que vous avez écartés si longtemps de vos bras!

-- Mais il en est un troisième, dit la marquise d'une voix où

commençait enfin à percer quelque émotion, et je ne sais ce que je

dois attendre de celui-là...

-- Laissez-lui accomplir un dernier devoir, madame; et, ce devoir

accompli, il demandera vos ordres à genoux.

-- Et quel est ce devoir? répondit la marquise.

-- C'est de rendre à son frère le rang auquel il a droit, à sa

soeur le bonheur qu'elle a perdu, à sa mère la tranquillité

qu'elle implore et qu'elle ne peut trouver.

-- Et cependant, reprit la marquise étonnée, grâce à vous,

monsieur de Maurepas a refusé à monsieur de Lectoure le régiment

qu'il lui demandait pour mon fils.

-- Parce que, dit Paul, tirant le brevet de sa poche et le

déposant sur la table, parce que le roi venait de me l'accorder

pour mon frère.

La marquise y jeta les yeux et vit effectivement le nom

d'Emmanuel.

-- Et cependant, continua-t-elle, vous voulez donner Marguerite à

un homme sans nom, sans fortune... et, qui plus est, proscrit?

-- Vous vous trompez, madame; je veux donner Marguerite à celui

qu'elle aime; je veux donner Marguerite, non pas à Lusignan le

proscrit, mais à monsieur le baron Anatole de Lusignan, gouverneur

pour Sa Majesté de l'île de la Guadeloupe. Voilà sa commission.

La marquise laissa tomber un second regard sur le parchemin, et

vit que, cette fois comme l'autre, Paul lui avait dit la vérité.

-- Oui, j'en conviens, dit-elle, voilà pour l'ambition d'Emmanuel

et le bonheur de Marguerite.

-- Et en même temps pour votre tranquillité, à vous, madame, car

Emmanuel rejoint son régiment, Marguerite suit son époux, et vous

restez seule, hélas! comme vous l'avez désiré tant de fois.

La marquise soupira. N'est-ce point cela, madame, et me serais-je

trompé? continua Paul.

-- Mais, murmura la marquise, comment me dégager avec le baron de

Lectoure?

-- Le marquis est mort, madame. N'est-ce point une cause

suffisante à l'ajournement d'un mariage, que la mort d'un mari et

d'un père?...

La marquise, pour toute réponse, s'assit dans le fauteuil, prit

une plume et du papier, écrivit quelques lignes, plia la lettre,

et mettant sur l'adresse le nom du baron de Lectoure, elle sonna

un domestique.

Après quelques secondes d'attente, pendant lesquelles Paul et elle

gardèrent le silence, un domestique parut.

-- Remettez, dans deux heures, cette lettre au baron de Lectoure,

dit elle.

Le domestique prit la lettre et sortit.

-- Maintenant, continua la marquise en regardant Paul, maintenant,

monsieur, que vous avez rendu justice aux innocents, faites grâce

à la coupable. Vous avez des papiers qui constatent votre

naissance; vous êtes l'aîné; selon la loi du moins, vous avez

droit au nom et à la fortune d'Emmanuel et de Marguerite. Que

voulez-vous en échange de ces papiers?

Paul les tira de sa poche et les tint au-dessus de la flamme du

foyer.

-- Permettez-moi de vous appeler une seule fois ma mère, et

appelez moi une seule fois votre fils.

-- Est-il possible! s'écria la marquise en se levant.

-- Vous parlez de rang, de nom, de fortune! continua Paul en

secouant la tête avec une expression de profonde mélancolie; eh!

qu'ai-je besoin de tout cela? Je me suis fait un rang auquel peu

d'hommes de mon âge sont montés; j'ai acquis un nom qui est la

bénédiction d'un peuple et la terreur d'un autre: j'amasserais, si

je le voulais, une fortune à léguer à un roi. Que me font donc

votre nom, votre rang, votre fortune, à moi, si vous n'avez pas

autre chose à m'offrir, si vous ne me donnez pas ce qui m'a manqué

toujours et partout, ce que je ne puis me créer, ce que Dieu

m'avait accordé, ce que le malheur m'a repris... ce que vous seule

pouvez me rendre... une mère!

-- Mon fils! s'écria la marquise, vaincue à cet accent et à ces

larmes; mon fils!... mon fils!... mon fils!

-- Ah! s'écria Paul laissant tomber les papiers dans la flamme,

qui les anéantit aussitôt; ah! le voilà donc enfin sorti de votre

coeur, ce cri que j'attendais, que je demandais, que j'implorais!

Merci, mon Dieu, merci!

La marquise était retombée assise, et Paul était à genoux devant

elle, la tête cachée dans sa poitrine. Enfin la marquise lui

releva le front.

-- Regarde-moi, lui dit-elle. Depuis vingt ans, voilà les

premières larmes qui coulent de mes yeux! Donne-moi ta main. Elle

la posa sur sa poitrine. Depuis vingt ans voilà le premier

sentiment de joie qui fait battre mon coeur!... Viens dans mes

bras!... Depuis vingt ans voilà la première caresse que je donne

et que je reçois!... Ces vingt ans, c'est mon expiation sans

doute, puisque voilà que Dieu me donne, puisque voilà qu'il me

rend les larmes, la joie, les caresses!... Merci, mon Dieu!...

merci, mon fils!...

-- Ma mère! dit Paul.

-- Et je tremblais de le voir! je tremblais en le revoyant! Je ne

savais pas, moi... j'ignorais quels sentiments dormaient dans mon

propre coeur! Oh! je te bénis! Je te bénis!...

En ce moment la cloche de la chapelle se fit entendre. La marquise

tressaillit. L'heure des funérailles était arrivée. Le corps du

noble marquis d'Auray, et celui du pauvre Achard allaient être

rendus ensemble à la terre. La marquise se leva.

-- Cette heure doit être consacrée à la prière, dit-elle. Je me

retire.

-- Je pars demain, ma mère, lui dit Paul. Ne vous reverrai-je

pas?...

-- Oh! si! si! s'écria la marquise. Oh! je veux te revoir!

-- Eh bien! ma mère, je serai ce soir à l'entrée du parc.

Il est un endroit qui m'est sacré, et auquel j'ai une dernière

visite à rendre: je vous y attendrai. C'est là, ma mère, que nous

devons nous dire adieu!

-- J'irai, dit la marquise.

-- Tenez, dit Paul, tenez, ma mère, prenez ce brevet et cette

commission; l'un est pour Emmanuel, l'autre est pour le mari de

Marguerite. Que le bonheur de vos enfants leur vienne de vous!

Croyez-moi, ma mère, c'est à moi que vous avez le plus donné!

La marquise alla s'enfermer dans son oratoire; Paul sortit du

château et s'achemina vers la cabane de pêcheur, où nous l'avons

déjà vu se rendre une fois, et près de laquelle était fixé son

rendez-vous avec Lectoure. Il y trouva Lusignan et Walter.

À l'heure convenue pour la rencontre, Lectoure parut à cheval,

s'orientant de son mieux pour arriver au rendez-vous, car il était

sans guide, le piqueur qui l'accompagnait étant étranger comme lui

aux localités. À sa vue, les jeunes gens sortirent de la cabane.

Le baron les aperçut et piqua droit à eux. Aussitôt qu'il fut à

une distance convenable, il mit pied à terre et jeta la bride de

sa monture au bras de son domestique.

-- Pardon, messieurs, dit-il en s'approchant de ceux qui

l'attendaient, pardon de ce que je vous arrive ainsi seul et comme

un enfant perdu; mais l'heure choisie par monsieur, il s'inclina

devant Paul, qui lui rendit son salut, était justement celle fixée

pour les funérailles du marquis: j'ai donc laissé Emmanuel remplir

ses devoirs de fils, et je suis venu sans témoin, espérant avoir

affaire à un adversaire assez généreux pour me prêter l'un des

siens.

-- Nous sommes à votre dévotion, monsieur le baron, répondit Paul;

voici mes deux seconds. Choisissez, et celui que vous honorerez de

votre choix deviendra à l'instant le votre.

-- Je n'ai aucune préférence, je vous jure, répondit Lectoure;

désignez donc vous-même celui de ces deux messieurs que vous

destinez à me rendre ce service.

-- Walter, dit Paul, passez du côté de monsieur le baron.

Le lieutenant obéit, les deux adversaires se saluèrent une seconde

fois.

-- Maintenant, monsieur, continua Paul, permettez que, devant nos

témoins respectifs, je vous adresse quelques mots, non pas

d'excuses, mais d'explication.

-- Faites, monsieur, dit Lectoure.

-- Lorsque je vous dis les paroles qui nous amènent ici, les

événements qui sont arrivés depuis hier étaient encore cachés dans

l'avenir: cet avenir était incertain, monsieur, et pouvait amener

avec lui le malheur de toute une famille.

Vous aviez pour vous madame d'Auray, Emmanuel, le marquis;

Marguerite n'avait pour elle que moi seul. Toutes les chances

étaient donc pour vous. Voilà pourquoi je m'adressai directement à

vous; car, si je tombais sous vos coups, par des circonstances qui

vous demeureront éternellement inconnues, Marguerite ne pouvait

pas vous épouser; si je vous tuais, la chose se simplifiait

encore, et n'a pas besoin de commentaire.

-- Voilà un exorde on ne peut plus logique, monsieur, répondit le

baron en souriant et en fouettant sa botte avec sa cravache;

passons, s'il vous plaît, au corps du discours.

-- Maintenant, reprit Paul en s'inclinant légèrement en signe

d'adhésion, tout est changé: le marquis est mort, Emmanuel a sa

commission de lieutenant, la marquise renonce à votre alliance,

quelque honorable qu'elle soit, et Marguerite épouse monsieur le

baron Anatole de Lusignan, que, pour cette raison, je ne vous ai

pas donné pour témoin.

-- Ah! ah! fit Lectoure, voilà donc ce que signifiait le billet

qu'un domestique m'a remis au moment où je quittais le château.

J'avais eu la niaiserie de le prendre pour un ajournement! Il

paraît que c'était un congé en bonne forme. C'est bien, monsieur;

j'attends la péroraison.

-- Elle est simple et franche comme l'explication, monsieur. Je ne

vous connais pas, je ne désirais pas vous connaître; le hasard

nous a conduits en face l'un de l'autre avec des intérêts divers,

et nous nous sommes heurtés. Alors, comme je vous l'ai dit,

défiant du destin, je voulais venir quelque peu à son aide.

Aujourd'hui, tout est arrivé à ce point que ma mort ou la vôtre

serait parfaitement inutile et n'ajouterait qu'un peu de sang au

dénouement de ce drame. Franchement, monsieur, croyez-vous que ce

soit la peine de le verser?

-- Je serais peut-être de votre avis, monsieur, répondit Lectoure,

si je n'avais pas fait une si longue route. N'ayant pas l'honneur

d'épouser mademoiselle Marguerite d'Auray, je veux au moins avoir

le plaisir de croiser le fer avec vous. Il ne sera pas dit que je

serai venu pour rien en Bretagne. Quand vous voudrez, monsieur,

continua Lectoure, tirant son épée et saluant son adversaire.

-- À vos ordres, monsieur le baron, répondit Paul avec la même

politesse et en l'imitant en tout point.

Les deux jeunes gens firent un pas à la rencontre l'un de l'autre.

Les lames se touchèrent; à la troisième passe, l'arme de Lectoure

sauta à vingt pas de lui.

-- Avant de mettre l'épée à la main, dit Paul au baron, je vous

avais offert une explication; maintenant, monsieur, je serais

heureux que vous voulussiez bien agréer mes excuses.

-- Et cette fois je les accepte, monsieur, répondit Lectoure avec

le même laisser-aller que si rien ne s'était passé. Ramassez mon

épée, Dick. Il prit l'arme des mains de son domestique et la remit

dans le fourreau. Maintenant, messieurs, continua-t-il, si

quelqu'un de vous a des commissions pour Paris, j'y retourne de ce

pas.

-- Dites au roi, monsieur, répondit Paul en s'inclinant et en

remettant à son tour son arme dans le fourreau, que je suis

heureux que l'épée qu'il m'a donnée pour combattre les Anglais

soit restée pure du sang de l'un de mes compatriotes.

À ces mots les deux jeunes gens se saluèrent; Lectoure remonta à

cheval; puis, à cent pas de la plage, il prit directement la route

de Vannes, tandis que son domestique allait chercher au château sa

voiture de voyage.

-- Et maintenant, monsieur Walter, dit Paul, envoyez une barque

dans la crique la plus proche du château d'Auray. Que tout soit

prêt à bord de la frégate pour lever l'ancre cette nuit.

Le lieutenant reprit la route de Port-Louis, et les deux amis

rentrèrent dans la cabane.

Pendant ce temps, Emmanuel et Marguerite avaient accompli le

funèbre devoir auquel les avait conviés la cloche des funérailles.

Le marquis avait été déposé dans le sépulcre armorié de sa

famille, et Achard dans l'humble cimetière qui attenait à la

chapelle.

Puis les deux enfants étaient remontés auprès de leur mère, qui

remit à Emmanuel le brevet tant désiré, et qui accorda à

Marguerite le consentement si inattendu. Alors, pour ne pas

renouveler des émotions d'autant plus poignantes que ceux qui les

éprouvaient les concentraient en eux-mêmes, mère et enfants

s'embrassèrent une dernière fois, et se séparèrent avec la

conviction intime que c'était pour ne plus se revoir.

Le reste de la journée se passa à accomplir les préparatifs du

départ.

Vers le soir, la marquise sortit pour se rendre au rendez-vous que

lui avait donné Paul. En traversant la cour, elle aperçut d'un

côté une voiture tout attelée, et de l'autre le jeune midshipman

Arthur et deux matelots. Son coeur se serra à la vue de ce double

apprêt.

Elle continua sa route et s'enfonça dans le parc, sans céder à

cette émotion, tant cette longue réaction de l'orgueil contre la

nature lui avait donné de force sur elle-même.

Cependant, arrivée à une éclaircie d'où l'on apercevait la maison

d'Achard, elle s'arrêta en sentant ses genoux trembler sous elle,

et s'adossa contre un arbre, en appuyant la main sur son coeur

comme pour en comprimer les battements. C'est que, pareille à ces

âmes que le danger présent n'a pu émouvoir, et qui tremblent au

souvenir du danger passé, elle se rappelait à combien de craintes

et d'émotions elle avait été en proie pendant le cours de ces

vingt années, où chaque jour elle était venue à cette maison,

fermée maintenant pour ne plus se rouvrir. Toutefois, elle eut

bientôt surmonté cette faiblesse, et, reprenant son chemin, elle

gagna la porte du parc.

Là elle s'arrêta de nouveau. Au-dessus de tous les arbres

s'élevait la cime d'un chêne gigantesque dont on apercevait le

feuillage de plusieurs endroits du parc. Bien souvent la marquise

était restée des heures entières les yeux fixes sur son dôme de

verdure; mais jamais elle n'avait osé venir se reposer sous son

ombre. C'était là cependant qu'elle avait promis de joindre Paul,

et que Paul l'attendait. Enfin, elle fit un dernier effort sur

elle-même, et entra dans la forêt.

De loin elle aperçut un homme agenouillé et priant: c'était Paul.

Elle s'approcha lentement, et, s'agenouillant à son tour, elle

pria avec lui.

Puis, la prière finie, ils se relevèrent tous deux, et, sans dire

une parole, la marquise passa son bras autour du cou du jeune

homme et appuya sa tête sur son épaule. Au bout de quelques

instants de silence et d'immobilité, le bruit d'une voiture

parvint jusqu'à eux.

La marquise tressaillit et fit signe à Paul d'écouter: c'était

Emmanuel qui rejoignait son régiment. En même temps Paul étendit

la main dans la direction opposée à celle d'où venait le bruit, et

montra à la marquise une barque glissant, légère et silencieuse,

sur la surface de la mer: c'était Marguerite se rendant au

vaisseau.

La marquise écouta le bruit de la voiture tant qu'elle put

l'entendre, et suivit des yeux la barque aussi longtemps qu'elle

put la voir; puis, lorsque l'un se fut éteint dans l'espace,

lorsque l'autre eut disparu dans la nuit, elle se retourna vers

Paul, levant les yeux au ciel et comprenant que l'heure était

venue où celui sur lequel elle s'appuyait devait la quitter à son

tour:

-- Dieu bénisse, dit-elle, comme je le bénis, le fils pieux qui

est resté le dernier auprès de sa mère!

Et, rappelant toutes ses forces, elle embrassa une dernière fois

le jeune homme agenouillé devant elle; puis, s'arrachant de ses

bras, elle reprit seule le chemin du château.

Le lendemain, les habitants de Port-Louis cherchèrent vainement, à

la place où ils l'avaient vue encore la veille, la frégate qui

depuis quinze jours était en station dans le havre extérieur de

Lorient. Comme la première fois, elle avait disparu, sans qu'ils

pussent deviner ni la cause de son arrivée ni le motif de son

départ.

Épilogue

Cinq ans s'étaient écoulés depuis les événements que nous venons

de raconter: l'indépendance des États-unis avait été reconnue.

New-York, la dernière place-forte occupée par les Anglais, venait

d'être évacuée. Le bruit du canon, qui avait retenti à la fois

dans la mer des Indes et dans le golfe du Mexique, cessait de

gronder sur les deux Océans. Washington, dans la séance solennelle

du 28 décembre 1783, avait remis sa commission de général en chef,

et s'était retiré dans son domaine de Montvernon, sans autre

récompense que de recevoir et d'envoyer ses lettres par la poste

sans qu'elles fussent taxées, et la tranquillité dont commençait à

jouir l'Amérique s'étendait aux colonies françaises des Antilles,

qui, ayant pris parti dans la guerre, avaient eu plusieurs fois à

se défendre contre les tentatives hostiles de la Grande-Bretagne.

Parmi ces îles, la Guadeloupe avait été plus particulièrement

menacée, à cause de son importance militaire et commerciale; mais,

grâce à la vigilance de son nouveau gouverneur, les tentatives de

débarquement avaient toujours échoué, et la France n'avait eu à

déplorer dans cette importante possession aucun accident sérieux;

de sorte que, vers le commencement de l'année 1783, l'île, sans

être tout à fait dépouillée d'un reste d'apparence guerrière,

qu'elle conservait encore plutôt par habitude que par nécessité,

était déjà cependant presque tout entière rendue à la culture des

diverses productions qui font sa richesse.

Si nos lecteurs veulent bien, par un dernier effort de

complaisance, nous accompagner au-delà de l'Atlantique et aborder

avec nous dans le port de la Basse-Terre, nous suivrons, au milieu

des fontaines jaillissantes de tous côtés, une des rues qui

montent à la promenade du Champ d'Arbaud; puis après avoir profité

pendant un tiers de sa longueur à peu près de l'ombre fraîche des

tamarins qui la bordent de chaque côté, nous prendrons à gauche un

petit chemin battu conduisant à la porte d'un jardin qui, dans sa

partie la plus élevée, domine toute la ville.

Arrivés là, qu'ils respirent un instant la brise du soir, si douce

par une après-midi du mois de mai, et qu'ils jettent un coup

d'oeil avec nous sur cette nature luxuriante des tropiques.

Adossés comme nous le sommes aux montagnes boisées et volcaniques

qui séparent la partie de l'ouest en deux versants, et parmi

lesquelles s'élèvent, couronnés de leur panache de fumée et

d'étincelles, les deux pitons calcinés de la Soufrière, nous avons

à nos pieds, abritée par les mornes de Bellevue, de Mont-Désir, de

Beau-Soleil, de l'Espérance et de Saint-Charles, la ville qui

descend gracieusement vers la mer, dont les flots étincelants des

derniers rayons du soleil viennent baigner les murailles; à

l'horizon, l'Océan, vaste et limpide miroir, et à notre droite et

à notre gauche les plantations les plus belles et les plus riches

de l'île; ce sont des carrés de caféiers, originaires d'Arabie,

aux rameaux noueux et flexibles, garnis de feuilles d'un vert

foncé et luisant, et de forme oblongue, pointue et ondulée,

portant chacune à son aisselle un bouquet de fleurs d'un blanc de

neige; des quinconces de cotonniers, couvrant d'un tapis de

verdure le terrain sec et pierreux qu'ils affectionnent, et parmi

lesquels apparaissent, pareils à des fourmis colossales, les

nègres occupés à réduire à deux ou trois les milliers de jets qui

s'élancent de chaque tige. C'est encore, au contraire, dans les

cantons unis et abrités, et dans les terres grasses et généreuses,

introduit aux Antilles par le juif Benjamin Dacosta, le cacaoyer

au tronc élancé, aux rameaux poreux enveloppés d'une écorce fauve,

et garnis de grandes feuilles oblongues, alternes et lancéolées,

parmi lesquelles quelques-unes, et ce sont les pousses naissantes,

semblent des fleurs d'un rose tendre qui contrastent avec le fruit

long, recourbé et jaunâtre, qui fait plier les branches sous son

poids. Enfin, des champs entiers de la plante découverte à Tabago,

transportée en France pour la première fois par l'ambassadeur de

François II, qui en fit hommage à Catherine de Médicis, d'où lui

vint son nom d'herbe à la reine. Ce qui n'empêcha que, comme toute

chose populaire, elle ne commençât par être excommuniée et

proscrite, en Europe et en Asie, par les deux pouvoirs qui se

partageaient le monde, proscrite par le grand-duc de Moscovie

Michel Fédorowitch, par le sultan turc Amurat IV, par l'empereur

de Perse, et excommuniée par Urbain VIII. Puis de temps en temps,

s'élançant d'un seul jet et dépassant de quarante ou cinquante

pieds tous les végétaux herbacés qui l'entourent, le bananier du

paradis, dont, s'il faut en croire la tradition biblique, les

feuilles ovales, obtuses et longues de sept ou huit pieds, rayées

de nervures transversales, comme des banderoles enrubannées,

servirent à faire le premier vêtement à la première femme. Enfin,

régnant sur le tout, et se découpant, tantôt sur l'azur du ciel,

tantôt sur le vert glauque de l'Océan, selon qu'ils s'élèvent sur

la crête des montagnes ou sur les grèves de la mer, le cocotier et

le palmiste, ces deux géants des Antilles, gracieux et prodigues

comme tout ce qui est fort.

Qu'on se figure donc ces côtes merveilleuses, coupées par

soixante-dix rivières encaissées dans des lits de quatre-vingt

pieds de profondeur; ces montagnes éclairées le jour par le soleil

des tropiques, la nuit par le volcan de la Soufrière; cette

végétation qui ne s'arrête jamais, et dont les feuilles qui

poussent succèdent sans cesse aux feuilles qui tombent; ce sol

enfin si sanitaire et cet air si pur, que, malgré les essais

insensés que l'homme, ce propre ennemi de lui-même, en a fait, des

serpents, transportés de la Martinique et de Sainte-Lucie, n'ont

pu y vivre ni s'y reproduire, et qu'on juge, après les souffrances

éprouvées en Europe, de quel bonheur ont dû jouir, depuis cinq ans

qu'ils habitent ce paradis du monde, Anatole de Lusignan et

Marguerite d'Auray, que nos lecteurs ont vu figurer au premier

rang parmi les personnages du drame que nous venons de dérouler

sous leurs yeux.

C'est qu'à cette vie agitée par les passions, à cette lutte du

droit naturel contre le pouvoir légal, à cette suite de scènes où

toutes les douleurs terrestres, depuis l'enfantement jusqu'à la

mort, étaient venues jouer un rôle, avait succédé une vie sereine

dont chaque jour s'était écoulé calme et tranquille, et dont les

seuls nuages étaient cette vague inquiétude pour les amis éloignés

qui parfois passe dans l'air et vous serre le coeur comme un

pressentiment douloureux.

Le capitaine Paul · 第 13 / 14 段