salon où s'était passée la scène du contrat; et là, à la lueur
mourante des bougies, les deux coudes appuyés sur la table, la
tête posée sur ses mains, les yeux fixés sur le papier où Lectoure
avait déjà signé son nom et le marquis écrit la moitié du sien,
elle avait passé le reste de la nuit à mûrir une résolution
nouvelle; elle avait ainsi vu venir le jour sans avoir pensé à
prendre le moindre repos, tant cette âme de bronze soutenait le
corps où elle était enfermée. Cette résolution était d'éloigner au
plus vite Emmanuel et Marguerite du château d'Auray, car c'était à
ses enfants surtout qu'elle voulait cacher ce qui allait
probablement se passer entre Paul et elle.
À sept heures, entendant le bruit que faisait le lieutenant Walter
en se retirant, elle étendit la main, prit une clochette, et
sonna. Un domestique se présenta à la porte avec la livrée de la
veille; on voyait que lui non plus il ne s'était point couché.
-- Prévenez mademoiselle d'Auray que sa mère l'attend au salon,
dit la marquise.
Le valet obéit, et la marquise reprit, morne et immobile, sa
première attitude. Un instant après elle entendit un léger bruit
derrière elle et se retourna. C'était Marguerite. La jeune fille,
avec plus de respect qu'elle ne l'avait jamais fait peut-être,
étendit la main vers sa mère, afin que celle-ci lui donnât la
sienne à baiser. Mais la marquise resta sans mouvement, comme si
elle n'eût pas compris l'intention de sa fille. Marguerite laissa
retomber sa main et attendit en silence. Elle aussi portait le
même vêtement que la veille. Le sommeil avait passé sur le monde,
oubliant le château d'Auray et ses hôtes.
-- Approchez, dit la marquise. Marguerite fit un pas.
-- Pourquoi, continua la marquise, êtes-vous ainsi pâle et
tremblante?
-- Madame! murmura Marguerite.
-- Parlez! dit la marquise.
-- La mort de mon père, si prompte, si inattendue! balbutia
Marguerite. Enfin j'ai beaucoup souffert cette nuit!
-- Oui, oui, dit la marquise d'une voix sourde et en fixant sur
Marguerite des regards qui n'étaient pas dénués de tout intérêt;
oui, le jeune arbre plie et s'effeuille sous le vent. Il n'y a que
le vieux chêne qui résiste à toutes les tempêtes. Moi aussi,
Marguerite, j'ai souffert! moi aussi, j'ai eu une nuit terrible!
Et cependant vous me voyez calme et ferme.
-- Dieu vous a fait une âme forte et sévère, madame, dit
Marguerite; mais il ne faut pas demander la même force et la même
sévérité aux âmes des autres. Vous les briseriez.
-- Aussi, dit la marquise, laissant retomber sa main sur la table,
je ne demande à la vôtre que l'obéissance. Marguerite, le marquis
est mort; Emmanuel est maintenant le chef de la famille; vous
allez à l'instant même partir pour Rennes avec Emmanuel.
-- Moi! s'écria Marguerite! moi, partir pour Rennes! Et
pourquoi?...
-- Parce que, répondit la marquise, la chapelle du château est
trop étroite pour contenir à la fois les fiançailles de la fille
et les funérailles du père.
-- La mère, dit Marguerite avec un accent indéfinissable, ce
serait une piété, ce me semble, que de mettre plus d'intervalle
entre deux cérémonies aussi opposées.
-- La véritable piété, reprit la marquise, c'est d'accomplir les
dernières volontés des morts. Jetez les yeux sur ce contrat, et
voyez-y les premières lettres du nom de votre père.
-- Oh! je vous le demande, madame, mon père, lorsqu'il a tracé ces
lettres que la mort est venue interrompre, mon père avait-il bien
toute sa raison, toute sa volonté?
-- Je l'ignore, mademoiselle, répondit la marquise avec ce ton
impératif et glacé qui lui avait jusqu'alors soumis tout ce qui
l'entourait; je l'ignore; ce que je sais, c'est que l'influence
qui le faisait agir lui survit; ce que je sais, c'est que les
parents, tant qu'ils existent, représentent Dieu sur la terre. Or,
Dieu m'a ordonné de terribles choses, et j'ai obéi. Faites comme
moi, mademoiselle, obéissez!
-- Madame, dit Marguerite, toujours debout, mais immobile cette
fois, et avec quelque chose de cet accent arrêté si terrible chez
sa mère, et que celle-ci lui avait transmis avec son sang; madame,
il y a trois jours que, les larmes dans les yeux, le désespoir
dans le coeur, je me traîne sur mes genoux, des pieds d'Emmanuel à
ceux de cet homme, et des pieds de cet homme à ceux de mon père.
Aucun n'a voulu ou n'a pu m'entendre, car l'ambition ardente ou la
folie acharnée était là, couvrant ma voix. Enfin me voilà arrivée
en face de vous, ma mère. Vous êtes la dernière que je puisse
implorer, mais aussi vous êtes celle qui devez le mieux
m'entendre. Écoutez donc bien ce que je vais vous dire. Si je
n'avais à sacrifier à votre volonté que mon bonheur, je le
sacrifierais; que mon amour, je le sacrifierais encore; mais j'ai
à vous sacrifier... mon fils. Vous êtes mère; et moi aussi,
madame!
-- Mère!... mère!... murmura la marquise; mère... par une faute!
-- Enfin je le suis, madame; et le sentiment de la maternité n'a
pas besoin d'être sanctifié pour être saint. Eh bien! madame,
dites-moi, -- car mieux que moi vous devez savoir ces choses, --
dites-moi: si ceux qui nous ont donné le jour ont reçu de Dieu une
voix qui parle à notre coeur, ceux qui sont nés de nous n'ont-ils
pas une voix pareille? et quand ces deux voix se contredisent, à
laquelle des deux faut-il obéir?
-- Vous n'entendrez jamais la voix de votre enfant, répondit la
marquise, car vous ne le reverrez jamais.
-- Je ne reverrai jamais mon fils!... s'écria Marguerite; et qui
peut en répondre, madame?
-- Lui-même ignorera qui il est.
-- Et s'il le sait un jour!... dit Marguerite, vaincue dans son
respect de fille par la dureté de sa mère; et s'il revient alors
me demander compte de sa naissance!... Cela peut arriver, madame!
Elle prit la plume.
-- Et dans cette alternative, dites, faut-il que je signe?
-- Signez, dit la marquise.
-- Mais, continua Marguerite en posant sa main crispée et
tremblante sur le contrat, si mon mari apprend un jour l'existence
de cet enfant! s'il demande raison à mon amant de la tache faite à
son nom et à son honneur!... si, dans un duel acharné, solitaire
et sans témoins... dans un duel à mort, il tuait cet amant, et
que, tourmenté par sa conscience, poursuivi par une voix qui
sortirait de la tombe, mon mari perdît la raison!
-- Taisez-vous! dit la marquise épouvantée, mais sans savoir
encore si le hasard ou quelque révélation inconnue dictait les
paroles de sa fille; taisez-vous!
-- Vous voulez donc, continua Marguerite, qui en avait trop dit
pour s'arrêter, vous voulez donc que, pour conserver pur et sans
tache mon nom et celui de mes autres enfants, je m'enferme avec un
insensé! Vous voulez donc que j'écarte de moi et de lui tout être
vivant! que je me fasse un coeur de fer pour ne plus sentir! des
yeux de bronze pour ne plus pleurer! Vous voulez donc que Je me
couvre de deuil comme une veuve, avant que mon mari soit mort!...
Vous voulez donc que mes cheveux blanchissent vingt ans avant
l'âge!
-- Taisez-vous! taisez-vous!... interrompit la marquise d'une voix
où l'on sentait que la menace commençait de céder à la crainte;
taisez vous!
-- Vous voulez donc, reprit Marguerite emportée par l'amertume de
sa douleur, vous voulez donc, pour que ce terrible secret meure
avec ceux qui le gardent, que j'écarte de leur lit funéraire les
médecins et les prêtres!... Vous voulez donc enfin que j'aille
d'agonie en agonie pour fermer moi-même, non pas les yeux, mais la
bouche des moribonds!...
-- Taisez-vous! dit la marquise en se tordant les bras; au nom du
ciel, taisez-vous!
-- Eh bien! continua Marguerite, dites-moi donc encore de signer,
ma mère, et tout cela sera. Et alors la malédiction du Seigneur
sera accomplie: «Et les fautes des pères retomberont sur leurs
enfants jusqu'à la troisième et à la quatrième génération!»
-- O mon Dieu! mon Dieu! s'écria la marquise éclatant en sanglots,
suis-je assez abaissée! suis-je assez punie!
-- Pardon, pardon, madame, dit Marguerite rendue à elle-même par
les premières larmes de sa mère, en tombant à genoux; pardon!
pardon!
-- Oui, pardon, répondit la marquise marchant à Marguerite;
demande pardon, fille dénaturée, qui a pris le fouet des mains de
la vengeance éternelle, et qui en a frappé ta mère au visage!
-- Grâce! grâce! s'écria Marguerite; je ne savais pas ce que je
disais, ma mère! Vous m'aviez fait perdre la raison! J'étais
folle!...
-- O mon Dieu! mon Dieu! dit la marquise levant ses deux mains au-
dessus de la tête de sa fille; vous avez entendu les paroles qui
sont sorties de la bouche de mon enfant; je n'ose pas espérer que
votre miséricorde ira jusqu'à les oublier, mon Dieu! mais au
moment de la punir, souvenez-vous que je ne la maudis pas!
Alors elle s'avança vers la porte; sa fille essaya de la retenir,
mais la marquise se retourna vers elle avec une expression de
visage si terrible, que, sans qu'elle eût besoin de le lui
ordonner, Marguerite lâcha le bord de la robe de sa mère, et resta
les bras étendus vers elle, haletante et sans voix, jusqu'à ce que
la marquise fût sortie; puis, aussitôt qu'elle eût cessé de la
voir, elle se renversa en arrière avec un cri si douloureux, qu'on
eût cru que cette âme qui avait tant souffert venait enfin de se
briser.
Chapitre XVII
Nos lecteurs s'étonneront peut-être qu'après la manière outrageuse
dont Paul avait, la veille, provoqué le baron de Lectoure, la
rencontre n'eût pas été fixée au matin même; mais le lieutenant
Walter, qui s'était chargé de régler les conditions du duel avec
le comte d'Auray, avait, comme nous l'avons dit, reçu de son chef
l'ordre de faire toutes les concessions, excepté une seule: Paul
ne voulait se battre qu'à la fin de la journée.
C'est que le jeune capitaine avait compris que, jusqu'au moment où
il aurait dénoué ce drame étrange, dans lequel, mêlé d'abord comme
étranger, il se trouvait enfin posé comme chef de famille, sa vie
ne lui appartenait pas, et qu'il n'avait pas le droit de la
risquer. Au reste, comme on le voit, le terme qu'il s'était
accordé à lui-même n'était pas long, et Lectoure, qui ignorait
dans quel but son adversaire s'était réservé ce délai, l'avait
accepté sans trop se plaindre.
Paul avait donc résolu de mettre à profit les instants. En
conséquence, aussitôt qu'il crut l'heure convenable pour se
présenter chez la marquise, il s'achemina vers le château.
Les événements de la veille et du jour même avaient répandu un si
grand trouble dans la noble demeure, qu'il y entra sans trouver un
domestique pour l'annoncer; il pénétra néanmoins dans les
appartements, suivit le chemin qu'il avait déjà fait deux fois,
et, en arrivant à la porte du salon, trouva sur le plancher
Marguerite évanouie.
En voyant le contrat froissé sur la table et sa soeur sans
connaissance, Paul devina facilement qu'une dernière scène, plus
terrible, venait de se passer entre la mère et la fille. Il alla à
sa soeur, la prit entre ses bras, et entr'ouvrit la fenêtre pour
lui donner de l'air. L'état de Marguerite était plutôt une simple
prostration de forces qu'un évanouissement réel. Aussi, dès
qu'elle se sentit secourue avec une attention qui ne laissait pas
de doute sur les sentiments de celui qui venait à son aide, elle
rouvrit les yeux et reconnut son frère, cette providence vivante
que Dieu lui avait envoyée pour la soutenir chaque fois qu'elle
s'était sentie près de succomber.
Marguerite lui raconta comment sa mère avait voulu la forcer de
signer ce contrat, afin de l'éloigner d'elle avec son frère; et
comment, vaincue par la douleur et emportée par la situation, elle
lui avait laissé voir qu'elle savait tout. Paul comprit ce qui
devait, à cette heure, se passer dans le coeur de la marquise,
qui, après vingt ans de silence, d'isolement et d'angoisses,
voyait, sans qu'elle pût deviner de quelle manière la chose
s'était faite, son secret révélé à l'une des deux personnes à qui
elle avait le plus d'intérêt à le cacher.
Aussi, prenant en pitié le supplice de sa mère, il résolut de le
faire cesser au plus tôt, en hâtant l'entrevue qu'il était venu
chercher, et qui devait l'éclairer sur les intentions de ce fils
dont elle avait tout fait pour neutraliser le retour. Marguerite,
de son côté, avait son pardon à obtenir; elle se chargea donc
d'aller prévenir sa mère que le jeune capitaine attendait ses
ordres.
Paul était resté seul, adossé contre la haute cheminée au-dessus
de laquelle était sculpté le blason de sa famille, et commençait à
se perdre dans les pensées que faisaient naître en lui les
événements successifs et pressés qui venaient de le faire
l'arbitre souverain de toute cette maison, lorsque la porte
latérale s'ouvrit tout à coup, et que Emmanuel parut, une boîte de
pistolets à la main. Paul tourna les yeux de son côté, et
apercevant le jeune homme, il le salua de la tête avec cette
expression douce et fraternelle qui reflétait sur son visage la
douce sérénité de son âme. Emmanuel, au contraire, tout en
répondant à ce salut comme l'exigeaient les convenances, laissa à
l'instant même lire sur sa figure le sentiment hostile
qu'éveillait en lui la présence de l'homme qu'il regardait comme
un ennemi personnel et acharné.
-- J'allais à votre recherche, monsieur, dit Emmanuel, posant les
pistolets sur la table, et s'arrêtant à quelque distance de Paul;
et cela, cependant, continua-t-il, sans trop savoir où vous
trouver: car, ainsi que les mauvais génies de nos traditions
populaires, vous semblez avoir reçu le don d'être partout et de
n'être nulle part.
Enfin, un domestique m'a assuré vous avoir vu entrer au château.
Je vous remercie de m'avoir épargné la peine que j'avais résolu de
prendre, en venant, cette fois encore, au devant de moi.
-- Je suis heureux, répondit Paul, que mon désir, dans ce cas,
quoique probablement inspiré par des causes différentes, ait été
en harmonie avec le vôtre. Me voilà, que voulez-vous de moi?
-- Ne le devinez-vous pas, monsieur? répondit Emmanuel avec une
émotion croissante. En ce cas, et permettez-moi de m'en étonner,
vous connaissez bien mal les devoirs d'un gentilhomme et d'un
officier, et c'est une nouvelle insulte que vous me faites!
-- Croyez-moi, Emmanuel, reprit Paul d'une vois calme...
-- Hier, je m'appelais le comte, aujourd'hui je m'appelle le
marquis d'Auray, interrompit Emmanuel avec un mouvement méprisant
et hautain; ne l'oubliez pas, je vous prie, monsieur!
Un sourire presque imperceptible passa sur les lèvres de Paul.
-- Je disais donc, continua Emmanuel, que vous connaissiez bien
peu les sentiments d'un gentilhomme, si vous aviez pu croire que
je permettais qu'un autre que moi vidât pour moi la querelle que
vous êtes venu me chercher. Oui, monsieur, car c'est vous qui êtes
venu vous jeter sur ma route, et non pas moi qui suis allé vous
trouver.
-- Monsieur le marquis d'Auray, dit en souriant Paul, oublie sa
visite à bord de l'Indienne.
-- Trêve d'arguties, monsieur! et venons au fait. Hier, je ne sais
par quel sentiment étrange et inexplicable, lorsque je vous ai
offert, je dirai non pas ce que tout gentilhomme, ce que tout
officier, mais simplement ce que tout homme de coeur accepte à
l'instant sans balancer, vous avez refusé, monsieur, et, déplaçant
la provocation, vous êtes allé chercher derrière moi un
adversaire, non pas précisément étranger à la querelle, mais que
le bon goût défendait d'y mêler.
-- Croyez qu'en cela, monsieur, répondit Paul avec le même calme
et la même liberté d'esprit qu'il avait fait paraître jusqu'alors,
j'obéissais à des exigences qui ne me laissaient pas le choix de
l'adversaire. Un duel m'était offert par vous, que je ne pouvais
pas accepter avec vous, mais qui me devenait indifférent avec tout
autre; j'ai trop l'habitude des rencontres, monsieur, et de
rencontres bien autrement terribles et mortelles, pour qu'une
pareille affaire soit à mes yeux autre chose qu'un des accidents
habituels de mes aventureuses journées. Seulement, rappelez-vous
que ce n'est pas moi qui ai cherché ce duel; que c'est vous qui
êtes venu me l'offrir, et que, ne pouvant pas, je vous le répète,
me battre avec vous, j'ai pris monsieur de Lectoure, comme
j'aurais pris monsieur de Nozay ou monsieur de Lajarry, parce
qu'il se trouvait là, sous ma main, à ma portée, et que, s'il me
fallait absolument tuer quelqu'un, j'aimais mieux tuer un fat
inutile et insolent, qu'un brave et honnête gentilhomme campagnard
qui se croirait déshonoré s'il rêvait qu'il accomplit en songe le
marché infâme que le baron de Lectoure vous propose en réalité.
-- C'est bien, monsieur! dit Emmanuel en riant; continuez à vous
poser comme redresseur de torts, à vous constituer le chevalier
des princesses opprimées, et à vous retrancher sous le bouclier
fantastique de vos mystérieuses réponses! Tant que ce don-
quichottisme suranné ne viendra pas se heurter à mes désirs, à mes
intérêts, à mes engagements, je lui laisserai parcourir terre et
mer, aller d'un pôle à l'autre, et je me contenterai de sourire en
le regardant passer; mais dès que cette folie viendra s'attaquer à
moi, comme l'a fait la vôtre, monsieur; dès que, dans l'intérieur
d'une famille dont je suis le chef, je rencontrerai un inconnu qui
ordonne en maître là où moi seul ai le droit de parler haut,
j'irai à lui, comme je viens à vous, si j'ai le bonheur de le
rencontrer seul comme je vous rencontre; et là, certain que nul ne
viendra nous déranger avant la fin d'une explication devenue
nécessaire, je lui dirai: «Vous m'avez, sinon insulté, du moins
blessé, monsieur, en venant chez moi me heurter dans mes intérêts
et mes affections de famille. C'est donc avec moi, et non avec un
autre, que vous devez vous battre, et vous vous battrez!»
-- Vous vous trompez, Emmanuel, répondit Paul; je ne me battrai
pas, du moins avec vous. La chose est impossible.
-- Eh! monsieur, le temps des énigmes est passé! s'écria Emmanuel
avec impatience: nous vivons au milieu d'un monde où à chaque pas
on coudoie une réalité. Laissons donc la poésie et le mystérieux
aux auteurs de romans et de tragédies. Votre présence en ce
château a été marquée par d'assez fatales circonstances pour que
nous n'ayons plus besoin d'ajouter ce qui n'est pas à ce qui est.
Lusignan de retour malgré l'ordre qui le condamne à la
déportation: ma soeur pour la première fois rebelle aux volontés
de sa mère; mon père tué par votre seule présence: voilà les
malheurs qui vous ont accompagné, qui sont revenus de l'autre bout
du monde avec vous, comme un cortège funèbre, et dont vous avez à
me rendre compte! Ainsi, parlez, monsieur: parlez comme un homme à
un homme, en plein jour, face à face, et non pas en fantôme qui
glisse dans l'ombre, échappe à la faveur de la nuit, en laissant
tomber quelque mot de l'autre monde, prophétique et solennel, bon
à effaroucher des nourrices et des enfants! Parlez, monsieur,
parlez! Voyez, voyez, je suis calme. Si vous avez quelque
révélation à me faire, je vous écoute.
-- Le secret que vous me demandez ne m'appartient pas, répondit
Paul, dont le calme contrastait avec l'exaltation d'Emmanuel.
Croyez à ce que je vous dis, et n'insistez pas davantage. Adieu.
À ces mots, Paul fit un mouvement pour se retirer.
-- Oh! s'écria Emmanuel en s'élançant vers la porte et en lui
barrant le passage, vous ne sortirez pas ainsi, monsieur! Je vous
tiens seul à seul, dans cette chambre, où je ne vous ai pas
attiré, mais où vous êtes venu. Faites donc attention à ce que je
vais vous dire. Celui que vous avez insulté, c'est moi! celui à
qui vous devez réparation, c'est moi! celui avec qui vous vous
battrez, c'est...
-- Vous êtes fou, monsieur! répondit Paul; je vous ai déjà dit que
c'était impossible. Laissez-moi donc sortir.
-- Prenez garde! s'écria Emmanuel en étendant la main vers la
boîte et en y prenant les deux pistolets, prenez garde, monsieur!
Après avoir fait tout au monde pour vous forcer d'agir en
gentilhomme, je puis vous traiter en brigand! Vous êtes ici dans
une maison qui vous est étrangère; vous y êtes entré je ne sais ni
pourquoi ni comment; si vous n'êtes pas venu pour y dérober notre
or et nos bijoux, vous y êtes venu pour voler l'obéissance d'une
fille à sa mère, et la promesse sacrée d'un ami à un ami. Dans
l'un ou l'autre cas, vous êtes un ravisseur que je rencontre au
moment où il met la main sur un trésor, trésor d'honneur, le plus
précieux de tous. Tenez, croyez-moi, prenez cette arme... --
Emmanuel jeta un des deux pistolets aux pieds de Paul; -- et
défendez-vous!
-- Vous pouvez me tuer, monsieur, répondit Paul en s'accoudant de
nouveau contre la cheminée, comme s'il continuait une conversation
ordinaire, quoique je ne pense pas que Dieu permette un si grand
crime; mais vous ne me forcerez pas à me battre avec vous. Je vous
l'ai dit et je vous le répète.
-- Ramassez ce pistolet, monsieur, dit Emmanuel; ramassez-le, je
vous le dis! Vous croyez que la menace que je vous fais est une
menace vaine: détrompez-vous. Depuis trois jours vous avez lassé
ma patience! depuis trois jours vous avez rempli mon coeur de fiel
et de haine! depuis trois jours enfin, je me suis familiarisé avec
toutes les idées qui peuvent me débarrasser de vous: duel ou
meurtre! Ne croyez pas que la crainte du châtiment m'arrête: ce
château est isolé, muet et sourd. La mer est là, et vous ne serez
pas encore dans la tombe, que je serai déjà en Angleterre. Ainsi,
monsieur, une dernière, une suprême fois, ramassez ce pistolet et
défendez-vous!
Paul, sans répondre, haussa les épaules et repoussa le pistolet du
pied.
-- Eh bien! dit Emmanuel, poussé au plus haut degré de
l'exaspération par le sang-froid de son adversaire, puisque tu ne
veux pas te défendre comme un homme, meurs donc comme un chien!
Et il leva le pistolet à la hauteur de la poitrine du capitaine.
Au même instant un cri terrible retentit à la porte: c'était
Marguerite qui revenait et qui, du premier coup d'oeil, avait tout
compris. Elle s'élança sur Emmanuel. En même temps le coup partit;
mais la balle, dérangée par l'action de la jeune fille, passa à
deux ou trois pouces au-dessus de la tête de Paul, et alla briser
derrière lui la glace de la cheminée.
-- Mon frère! s'écria Marguerite en s'élançant d'un seul bond
jusqu'à Paul et le prenant dans ses bras; mon frère! n'es-tu pas
blessé?
-- Ton frère! dit Emmanuel en laissant tomber le pistolet tout
fumant encore. Ton frère?
-- Eh bien! Emmanuel, dit Paul avec le même calme qu'il avait
montré pendant toute cette scène, comprenez-vous maintenant
pourquoi je ne pouvais me battre avec vous?
En ce moment la marquise parut à la porte et s'arrêta sur le
seuil, pâle comme un spectre; puis, regardant autour d'elle avec
une expression infinie de terreur, et voyant que personne n'était
blessé, elle leva silencieusement les yeux au ciel, comme pour lui
demander si sa colère était enfin apaisée. Elle les y laissa
quelque temps fixés dans une action de grâces mentale. Lorsqu'elle
les abaissa, Emmanuel et Marguerite étaient à ses genoux, tenant
chacun une de ses mains et la couvrant de larmes et de baisers.
-- Je vous remercie, mes enfants, dit la marquise après un instant
de silence; maintenant laissez-moi seule avec ce jeune homme.
Marguerite et Emmanuel s'inclinèrent avec l'expression du plus
profond respect, et obéirent à l'ordre de leur mère.
Chapitre XVIII
La marquise ferma la porte derrière eux, fit quelques pas dans la
chambre, et alla, sans regarder Paul, s'appuyer sur le fauteuil
où, la veille, s'était assis le marquis pour signer le contrat. Là
elle resta debout et les yeux baissés vers la terre. Paul eut un
instant le désir d'aller s'agenouiller à son tour devant elle;
mais il y avait sur le visage de cette femme une telle sévérité,
qu'il réprima l'élan de son coeur, et demeura immobile et
attendant. Au bout d'un instant de silence glacé, la marquise prit
la première la parole.
-- Vous avez désiré me voir, monsieur, et je suis venue; vous avez
désiré me parler, j'écoute.
Ces mots sortirent de la bouche de la marquise sans qu'elle fît un
mouvement. Ses lèvres seules tremblèrent plutôt qu'elles ne
s'ouvrirent: on eût dit d'une statue de marbre qui parlait.