par des bâtiments en relâche, les deux jeunes gens avaient appris
quelques nouvelles de celui qui leur avait si puissamment servi de
protecteur; ils avaient su ses victoires; comment, en les
quittant, il avait été mis à la tête d'une escadrille et avait
détruit les établissements anglais sur les côtes d'Acadie, ce qui
lui avait valu le titre de commodore; comment, dans un engagement
avec le Sérapis et la Comtesse de Scarborough, et après un combat
vergue à vergue qui dura près de quatre heures, il avait forcé les
deux frégates à se rendre, et comment, enfin, en 1781, il avait
reçu, en récompense des services qu'il avait rendus à la cause de
l'indépendance, les remerciements publics du congrès, qui lui
avait voté une médaille d'or, et l'avait choisi pour commander la
frégate l'Amérique, à qui l'on avait donné ce nom comme à la plus
belle, et dont on lui confiait le commandement comme au plus
brave; mais ce splendide vaisseau ayant été offert par le congrès
au roi de France, en remplacement du Magnifique, qui avait été
perdu à Boston, Paul Jones, après avoir été le conduire au Havre,
s'était rendu à bord de la flotte du comte de Vaudreuil, qui
projetait une expédition contre la Jamaïque. Cette dernière
nouvelle avait comblé de joie Lusignan et Marguerite, car cette
entreprise ramenait Paul dans leurs parages, et ils espéraient
enfin revoir leur frère et leur ami; mais la paix, comme nous
l'avons dit, était survenue sur ces entrefaites, et ils n'avaient
plus entendu, depuis cette époque, reparler de l'aventureux marin.
Le soir du jour où nous avons transporté nos lecteurs des côtes
sauvages de la Bretagne aux rivages fertiles de la Guadeloupe, la
jeune famille était, comme nous l'avons dit, rassemblée dans le
jardin même où nous sommes entrés, et dominait le panorama immense
dont la ville couchée à ses pieds formait le premier plan, et
l'Océan semé d'îles le merveilleux lointain. Marguerite s'était
promptement habituée au laisser-aller de la vie créole, et, l'âme
désormais tranquille et heureuse, elle abandonnait son corps,
toujours pâle, frêle et gracieux comme un lis sauvage, au doux
farniente qui fait de l'existence sensuelle des colonies une
espèce de demi-sommeil où les événements semblent des rêves.
Couchée avec sa fille dans un hamac péruvien tressé avec les fils
de soie de l'aloès et brodé de plumes éclatantes fournies par les
oiseaux les plus rares du tropique, balancée d'un mouvement doux
et régulier par son fils, une main dans les mains de Lusignan, et
le regard mollement perdu dans une incommensurable étendue, elle
sentait pénétrer en elle, par l'âme et par les sens, toutes les
félicités que promet le ciel, et toutes les jouissances que peut
accorder la terre. En ce moment, et comme si tout avait dû
concourir à compléter le tableau magique qu'elle venait contempler
chaque soir, et que chaque soir elle trouvait plus merveilleux,
pareil au roi de l'Océan, un navire doubla le cap des Trois-
Pointes, glissant à la surface de la mer sans plus d'efforts
apparents qu'un cygne qui joue sur le miroir d'un lac.
Marguerite l'aperçut la première, et, sans parler, tant chaque
action de la vie est une fatigue sous ce climat brûlant, elle fit
un signe de la tête à Lusignan, qui dirigea ses regards du côté
qu'elle lui indiquait, et suivit des yeux en silence, et comme
elle, la marche rapide et gracieuse du bâtiment.
À mesure qu'il approchait et que les détails fins et élégants de
sa mâture apparaissaient au milieu de cette masse de toiles, qui
semblait d'abord un nuage courant à l'horizon, on commençait de
distinguer, au quartier de son pavillon, fascé d'argent et de
gueules, les étoiles de l'Amérique, qui se détachaient sur leur
champ d'azur en nombre égal à celui des Provinces-Unies. Une même
idée leur vint alors à tous deux à la fois, et leurs regards se
rencontrèrent tout radieux de l'espoir qu'ils allaient peut-être
apprendre quelques nouvelles de Paul.
Aussitôt Lusignan ordonna à un nègre d'aller chercher une longue-
vue; mais déjà, avant qu'il fût revenu, une pensée plus douce
encore avait fait battre le coeur des deux jeunes gens: il
semblait à Lusignan et à Marguerite reconnaître pour une ancienne
amie la frégate qui s'approchait. Cependant, à quiconque n'en a
pas l'habitude, il est si difficile de distinguer à une certaine
distance les signes qui parlent à l'oeil du marin, qu'ils
n'osaient croire encore à cette espérance, qui tenait plus du
pressentiment instinctif que de la réalité positive; enfin, le
nègre revint porteur de l'instrument désiré; Lusignan porta la
longue-vue à ses yeux et jeta un cri de joie en la passant à
Marguerite: il avait reconnu à la proue la sculpture de Guillaume
Coustou, et c'était l'Indienne qui s'avançait à pleines voiles
vers la Basse-Terre.
Lusignan enleva Marguerite de son hamac et la déposa à terre, car
leur premier mouvement à tous deux avait été de courir vers le
port; mais alors l'idée leur vint que l'Indienne, que depuis près
de cinq ans Paul avait quittée, lorsqu'un grade plus élevé lui
avait donné droit au commandement d'un vaisseau plus fort, pouvait
bien être montée par un autre capitaine, et ils s'arrêtèrent le
coeur palpitant et les jambes tremblantes. Pendant ce temps le
jeune Hector avait ramassé la longue-vue, et la portant à son oeil
comme il avait vu faire tour à tour à ses parents: «Père, dit-il,
regarde donc, il y a sur le pont un officier couvert d'une
redingote noire brodée d'or, pareille à celle du portrait de mon
bon ami Paul. Et Lusignan prit vivement la lunette des mains de
l'enfant, regarda quelques secondes, et la passa de nouveau à
Marguerite, qui, au bout d'un instant, la laissa tomber; puis tous
deux se jetèrent dans les bras l'un de l'autre: ils avaient
reconnu le jeune capitaine qui, pour revenir près de ses amis,
avait pris le costume que nous avons dit lui être le plus
habituel. En ce moment, le vaisseau passa devant le fort qu'il
salua de trois coups de canon, et aussitôt le fort répondit au
salut par un nombre égal de coups.
Dès l'instant où Lusignan et Marguerite avaient acquis la
certitude que c'était bien leur frère et leur ami qui montait
l'Indienne, ils étaient descendus vers la rade, suivis du jeune
Hector, et laissant dans le hamac la petite Blanche. Mais, de son
côté, le capitaine les avait reconnus, de sorte qu'en même temps
qu'ils quittaient le jardin, il avait fait mettre la yole à la
mer, et que, grâce aux efforts redoublés de dix vigoureux rameurs,
il avait franchi rapidement l'espace qui s'étendait du mouillage à
la terre, et s'élançait sur la jetée au moment où ses amis
arrivaient sur le port. De pareilles sensations sont sans paroles
et ne se traduisent que par des larmes. Aussi l'expression de leur
joie ressemblait-elle à la douleur. Et tous pleuraient; jusqu'à
l'enfant qui pleurait de les voir pleurer.
Après avoir donné quelques ordres relatifs au service du bâtiment,
le jeune commodore prit lentement avec ses amis le chemin qu'ils
avaient parcouru si vite pour venir à lui: l'expédition de
monsieur Vaudreuil ayant manqué, il était revenu à Philadelphie,
et la paix ayant été signée, ainsi que nous l'avons dit, avec
l'Angleterre, le congrès, comme un souvenir de reconnaissance, lui
avait fait don du premier vaisseau qu'il avait monté comme
capitaine.
À ce récit, Lusignan et Marguerite eurent un instant de joie
immense, car ils espérèrent que leur frère venait pour toujours
demeurer avec eux; mais le caractère du jeune marin était trop
aventureux et trop avide d'émotions pour s'astreindre à cette vie
décolorée et uniforme des habitants de la terre. Il annonça donc à
ses amis qu'il n'avait que huit jours à leur donner, après
lesquels il irait chercher dans une autre partie du monde une vie
qui continuât celle qu'il avait menée jusqu'alors.
Ces huit jours passèrent comme un songe, et quelques instances que
fissent Lusignan et Marguerite, Paul ne voulut pas même leur
accorder vingt-quatre heures de plus: c'était toujours le même
homme, ardent, entier, absolu, transformant en devoir les
résolutions prises, et sévère pour lui-même encore plus que pour
les autres.
L'heure de se quitter arriva; Marguerite et Lusignan voulaient
accompagner le jeune commodore jusque sur son bâtiment; mais Paul
ne voulut pas prolonger la douleur de ces adieux.
Parvenu à la jetée, il les embrassa une dernière fois, puis
s'élança dans la barque, qui s'éloigna aussitôt, rapide comme une
flèche. Marguerite et Lusignan la suivirent des yeux jusqu'à ce
qu'elle eût disparu à tribord de la frégate, et ils remontèrent
tristement, afin de la voir partir, sur le plateau d'où ils
l'avaient vue arriver.
Au moment où ils y parvinrent, cette activité intelligente qui
précède le moment du départ régnait à bord de la frégate. Les
matelots, assemblés au cabestan, commençaient à virer le câble,
et, grâce à la limpidité de l'air, leur cri sonore et enjoué
parvenait jusqu'aux deux jeunes gens. Le bâtiment arrivait
lentement sur son ancre; bientôt on vit la double dent de fer
sortir de l'eau, puis les voiles tombèrent successivement des
vergues, depuis celles de perroquet jusqu'aux plus basses; le
navire, comme doué d'un sentiment instinctif et animé, tourna sa
proue vers la sortie du port, et commençant à se mouvoir, fendit
l'eau d'un mouvement aussi facile que s'il glissait à sa surface.
Alors, comme si désormais la frégate pouvait être abandonnée à sa
propre volonté, on vit le jeune commodore monter sur le gaillard
d'arrière et tourner toute son attention, devenue inutile à la
manoeuvre, vers la terre qu'il quittait. Lusignan tira aussitôt
son mouchoir et fit un signal auquel Paul répondit; puis,
lorsqu'il ne leur fut plus possible de se voir a l'oeil nu, chacun
d'eux eut recours à la lunette, et, grâce à cet ingénieux
instrument, ils retardèrent d'une heure encore cette séparation,
que des deux côtés chacun pressentait sentimentalement devoir être
éternelle. Enfin le navire diminua graduellement à l'horizon en
même temps que la nuit descendait du ciel: alors Lusignan fit
apporter un amas de branches sur le plateau, et ordonna d'y mettre
le feu, afin que les regards de Paul, dont la frégate commençait à
se perdre dans l'obscurité, pussent continuer de se fixer sur ce
phare jusqu'à ce qu'il eût doublé le cap des Trois-Pointes. Depuis
une heure déjà, Marguerite et Lusignan avaient complètement perdu
de vue le navire, qui, grâce à leur foyer entretenu clair et
brillant, pouvait les apercevoir encore, lorsqu'une flamme
pareille à un éclair sillonna l'horizon; quelques secondes après,
le bruit d'un coup de canon parvint à leurs oreilles, pareil au
grondement sourd et prolongé du tonnerre; puis tout rentra dans la
nuit et dans le silence. Lusignan et Marguerite avaient reçu le
dernier adieu de Paul.
Maintenant, quoique le drame intime que nous avions pris
l'engagement de raconter soit réellement terminé ici, quelques uns
de nos lecteurs auront peut-être pris assez d'intérêt au jeune
aventurier dont nous avons fait le héros de cette histoire, pour
désirer de le suivre dans la seconde partie de sa carrière; à
ceux-là nous allons, en les remerciant de l'attention qu'ils nous
accordent, dérouler purement et simplement les faits que des
recherches minutieuses sont parvenues à porter à notre
connaissance.
À l'époque où nous sommes arrivés, c'est-à-dire au mois de mai
1784, l'Europe tout entière était à peu près retombée dans cet
état de torpeur que les hommes imprévoyants prennent pour la
tranquillité, et que les esprits plus profonds regardent comme ce
repos morne et momentané qui précède la tempête. L'Amérique, par
son affranchissement, avait préparé la France à sa révolution:
rois et peuples, défiants les uns des autres, se tenaient de
chaque côté sur leurs gardes, invoquant ceux-ci le fait et ceux-là
le droit. Un seul point de l'Europe semblait vivant et agité au
milieu de ce sommeil général: c'était la Russie, que le czar
Pierre avait portée au rang des États civilisés, et que Catherine
II commençait à inscrire au nombre des puissances européennes.
Pierre III, devenu odieux aux Russes par un caractère sans
noblesse, par des vues politiques sans portée, et surtout par son
idolâtrie pour les moeurs et la discipline prussiennes, avait été
déposé sans opposition et étranglé sans lutte. Catherine s'était
donc trouvée, à l'âge de trente-deux ans, maîtresse d'un empire
qui couvre de sa superficie la septième partie du globe; son
premier soin avait été de s'imposer par sa puissance même comme
médiatrice entre les peuples voisins qu'elle voulait faire relever
d'elle. Ainsi elle avait forcé les Courlandais à chasser leur
nouveau duc, Charles de Saxe, et à rappeler Biren; elle avait
envoyé ses ambassadeurs et ses armées pour faire couronner à
Varsovie, sous le nom de Stanislas-Auguste, son ancien amant
Poniatowski; elle s'était alliée avec l'Angleterre; elle avait
associé à sa politique les cours de Berlin et de Vienne; et
cependant ces grands projets de politique étrangère ne lui
faisaient pas oublier l'administration intérieure, et dans les
intervalles de ses amours si souvent renouvelées, elle trouvait le
temps de récompenser l'industrie, d'encourager l'agriculture, de
réformer la législation, de créer une marine, d'envoyer Pallas
dans des provinces dont on ignorait jusqu'aux productions,
Blumager dans l'archipel du Nord, et Billings dans l'océan
Oriental; enfin, jalouse de la réputation littéraire de son frère
le roi de Prusse, elle écrivait, de la même main qui signait
l'érection d'une nouvelle ville, la sentence de mort du jeune
Ivan, ou le partage de la Pologne, la Réfutation du voyage en
Sibérie, par l'abbé Chappe, un roman le Czarovich Chlore; des
pièces de théâtre, parmi lesquelles une traduction en français
d'Oleg, drame de Derschawin; de sorte que Voltaire l'appelait la
Sémiramis du Nord, et que le roi de Prusse la plaçait, dans ses
lettres, entre Lycurgue et Solon.
On devine l'effet que produisit au milieu de cette cour
voluptueuse et chevaleresque l'arrivée d'un homme comme notre
marin. La réputation de courage qui l'avait rendu la terreur des
ennemis de la France et de l'Amérique, l'avait précédé près de
Catherine, et, en échange du don qu'il lui fit de sa frégate, il
reçut le grade de contre-amiral. Alors, le pavillon de la Russie,
après avoir fait le tour de la moitié du vieux monde, apparut dans
les mers de la Grèce, et, sur les ruines de Lacédémone et du
Parthénon, celui qui venait d'accomplir l'affranchissement de
l'Amérique rêva le rétablissement des républiques de Sparte et
d'Athènes.
Enfin, le vieil empire ottoman fut ébranlé jusque dans sa base;
les Turcs, battus, signèrent la paix à Kaïnardji. Catherine retint
pour elle Azof, Tangarok et Kinburn, se fit accorder la libre
navigation de la mer Noire et l'indépendance de la Crimée; alors,
devenue dominatrice de la Tauride, elle désira connaître ses
nouvelles possessions. Paul, rappelé à Saint-Pétersbourg,
l'accompagna dans ce voyage tracé par Potemkin. Sur une route de
près de mille lieues, tous les prestiges d'un triomphe continuel
furent offerts à la conquérante et à sa suite: c'étaient des feux
allumés sur toute la longueur du chemin, des illuminations
éclatant comme par féerie dans toutes les villes, des palais
magnifiques élevés pour un jour au milieu des campagnes désertes,
et disparaissant le lendemain; des villages se groupant comme sous
la baguette d'un enchanteur dans les solitudes où huit jours
auparavant les Tatars paissaient leurs troupeaux; des villes
apparaissaient à l'horizon, dont il n'existait que les murailles
extérieures; partout des hommages, des chants, des danses; une
population pressée sur la route, et, la nuit, courant, pendant que
l'impératrice dormait, s'échelonnait de nouveau sur le chemin que
sa souveraine devait parcourir en se réveillant; un roi et un
empereur marchant à ses côtés, et s'intitulant, non pas ses égaux,
mais ses courtisans; enfin, un arc de triomphe élevé au terme du
voyage, avec cette inscription qui révélait, sinon l'ambition de
Catherine, du moins la politique de Potemkin: C'est ici le chemin
de Byzance.
Alors, la Russie s'affermit dans sa tyrannie comme l'Amérique dans
son indépendance.
Catherine offrit à son amiral des places à rassasier un courtisan,
des honneurs à combler un ambitieux, des terres a consoler un roi
d'avoir perdu un royaume; mais c'était le pont mouvant de son
vaisseau, c'était la mer avec ses combats et ses tempêtes, c'était
l'Océan immense et sans bornes qu'il fallait à notre aventureux et
poétique marin. Il quitta donc la cour brillante de Catherine
comme il avait quitté l'assemblée sévère du congrès, et vint
chercher en France ce qui lui manquait partout ailleurs, c'est-à-
dire une vie d'émotions, des ennemis à combattre, un peuple à
défendre. Paul arriva à Paris au milieu de nos guerres européennes
et de nos luttes civiles, tandis que d'une main nous étouffions
l'étranger, et que de l'autre nous déchirions nos propres
entrailles. Ce roi qu'il avait vu dix ans auparavant chéri,
honoré, puissant, était, à cette heure, captif, méprisé, sans
forces. Tout ce qui était élevé s'abaissait, les grands noms
tombaient comme les hautes têtes. C'était le règne de l'égalité,
et la guillotine était le niveau. Paul s'informa d'Emmanuel; on
lui dit qu'il était proscrit. Il demanda ce qu'était devenue sa
mère, on lui répondit qu'elle était morte. Alors il lui prit un
immense besoin de visiter une fois encore, avant de mourir lui-
même, les lieux où il avait, douze ans auparavant, éprouvé des
émotions si douces et si terribles. Il partit pour la Bretagne,
laissa sa voiture à Vannes, et prit un cheval comme il l'avait
fait le jour où il avait vu pour la première fois Marguerite; mais
ce n'était plus le jeune et enthousiaste marin, aux désirs et aux
espérances sans horizon: c'était l'homme désillusionné de tout,
parce qu'il a tout goûté, miel et absinthe; tout approfondi,
hommes et choses; tout connu, gloire et oubli.
Aussi, ne cherchait-il plus une famille, il venait visiter des
tombeaux.
En arrivant en vue du château, il tourna les yeux vers la maison
d'Achard, et, ne la voyant plus, il tâcha de s'orienter par la
forêt; mais la forêt semblait s'être évanouie par enchantement.
Elle avait été vendue, comme propriété nationale, à vingt-cinq ou
trente fermiers des environs, qui l'avaient défrichée et en
avaient fait une vaste plaine. Le grand chêne avait disparu, et la
charrue avait passé sur la tombe ignorée du comte de Morlaix, dont
l'oeil même de son fils ne pouvait plus reconnaître la place.
Alors, il prit la porte du parc et s'avança vers le château, plus
sombre et plus triste encore à cette heure qu'il ne l'était
autrefois; il n'y avait plus qu'un vieux concierge, ruine vivante
au milieu de ces ruines mortes. On avait eu d'abord l'intention
d'abattre le manoir comme la forêt: mais la réputation de sainteté
de la marquise, conservée religieusement dans le pays, avait
protégé les vieilles pierres qui, pendant quatre siècles, avait
abrité sa famille. Paul visita les appartements que, depuis trois
ans, l'on n'avait point ouverts et que l'on rouvrit pour lui. Il
parcourut la galerie des portraits; elle était restée telle qu'il
l'avait vue autrefois, mais aucune main pieuse n'avait ajouté à
l'antique collection les portraits du marquis et de la marquise.
Il entra dans la bibliothèque où il s'était caché, retrouva à la
même place un livre qu'il avait ouvert, l'ouvrit et relut les
pages qu'il avait lues; puis, il poussa la porte qui donnait sur
la chambre du contrat, où s'étaient passées les scènes les plus
animées du drame dont il avait été le principal acteur. La table
était à la même place, et la glace au cadre de Venise, qui se
trouvait sur la cheminée, brisée encore par la balle du pistolet
d'Emmanuel. Il alla s'appuyer contre le chambranle de la cheminée,
et demanda des détails sur les dernières années de la marquise.
Ils étaient simples et sévères, comme tout ce que l'on connaissait
d'elle. Restée seule au château ainsi que nous l'avons dit, sa vie
toute entière s'était uniformément écoulée dans trois endroits
différents: son oratoire, le caveau où dormait son mari, et
l'espace abrité par le chêne au pied duquel avait été enterré son
amant. Pendant huit ans encore, après la soirée où Paul avait pour
la dernière fois pris congé d'elle, on l'avait vue errer dans ces
vieux corridors et dans ces sombres allées, pâle et lente comme
une ombre; puis enfin, une maladie de coeur, causée par les
émotions amassées dans sa poitrine, s'était déclarée; elle avait
été s'affaiblissant toujours; enfin, un soir qu'elle ne pouvait
plus marcher, elle s'était fait porter au pied du chêne, sa
promenade favorite, pour voir une fois encore, disait-elle, le
soleil se coucher dans l'Océan, ordonnant qu'on vint la reprendre
dans une demi-heure. À leur retour, ses gens la trouvèrent
évanouie. Ils la transportèrent vers le château; elle revint à
elle dans le trajet, et, au lieu de se faire conduire à sa
chambre, elle ordonna qu'on la descendît dans le caveau de sa
famille. Là, elle eut la force de s'agenouiller encore au tombeau
de son mari et de faire de la main signe qu'on la laissât seule.
Quelque imprudence qu'il y eût de le faire, on obéit, car elle
était habituée à ne jamais répéter deux fois le même ordre.
Cependant, au lieu de sortir, les domestiques restèrent dans un
enfoncement, afin d'être prêts à la secourir. Au bout d'un
instant, ils la virent se coucher sur la pierre devant laquelle
elle priait.
Ils crurent qu'une seconde fois elle était évanouie; ils
accoururent, elle était morte.
Paul se fit conduire dans les caveaux, y entra lentement et la
tête découverte; puis arrivé à la pierre qui couvrait la tombe de
sa mère, il s'agenouilla devant elle. Elle présentait cette seule
inscription, que l'on peut voir encore dans une des chapelles de
l'église de la petite ville d'Auray, où elle a été transportée
depuis, et que la marquise elle même avait, avant de mourir,
laissée à cette intention:
Ci-gît Très haute et très puissante dame Marguerite Blanche de
Sablé, marquise d'Auray, née le 2 août 1729, morte le 2 septembre
1788.
Priez pour elle et pour ses enfants.
Paul leva les yeux au ciel avec une expression infinie de
reconnaissance. Sa mère, qui si longtemps l'avait oublié pendant
sa vie, s'était souvenue de lui dans son inscription funéraire.
Six mois après, la Convention nationale décida en séance
solennelle qu'elle assisterait aux funérailles de Paul Jones,
ancien commodore de la marine américaine, mort à Paris le 7
juillet 1793, et dont l'inhumation devait avoir lieu au cimetière
du Père-Lachaise.
Cette décision avait été prise, dit l'arrêté, pour consacrer en
France la liberté des cultes.