cette armoire, et qui constatent ta naissance, t'appartiennent de
droit?
-- Je le sais.
-- Si je meurs avant lui, si je meurs sans prêtre, à qui confier
ce dépôt? Le vieillard se souleva, et lui montra sous le chevet de
son lit une clef. Tu prendras cette clef: elle ouvre cette
armoire; tu y trouveras une cassette. Tu es homme d'honneur, jure-
moi que tu n'ouvriras cette cassette que lorsque le marquis sera
mort.
-- Je vous le jure! dit Paul en étendant solennellement la main
vers le crucifix cloué au-dessus du chevet.
-- C'est bien, répondit Achard. Maintenant je mourrai tranquille.
-- Vous le pouvez, car le fils vous tient la main dans ce monde,
et le père vous la tend dans le ciel.
-- Crois-tu, enfant, qu'il sera content de ma fidélité?
-- Jamais roi n'a été obéi pendant sa vie comme lui l'aura été
après sa mort.
-- Oui, murmura le vieillard d'une voix sombre, oui, je n'ai été
que trop exact à suivre ses commandements. J'aurais dû ne pas
souffrir ce duel, j'aurais dû me refuser à en être le témoin.
Écoute, Paul: voilà ce que je voulais dire à un prêtre, car c'est
la seule chose qui charge ma conscience; écoute: il y a des
moments de doute où j'ai regardé ce duel solitaire comme un
assassinat. Alors...alors, comprends-tu, Paul? c'est que je ne
serais plus témoin, je serais complice!
-- Mon père, répondit Paul, je ne sais si les lois de la terre
sont toujours d'accord avec les lois du ciel, et si l'honneur
selon les hommes est la vertu selon le Seigneur; je ne sais si
notre Église, ennemie du sang, permet que l'offensé tente de
venger lui-même son injure sur l'offenseur, et si, dans ce cas, le
jugement de Dieu dirige toujours ou la balle du pistolet ou la
pointe de l'épée. Ce sont là des questions qu'on décide, non pas
avec le raisonnement, mais avec la conscience. Eh bien! ma
conscience me dit qu'à ta place j'aurais fait ce que tu as fait.
Si la conscience, qui me trompe, t'a trompé aussi, plus qu'un
prêtre, j'ai, dans cette circonstance, le droit de te pardonner;
et, en mon nom et en celui de mon père, je te pardonne!
-- Merci! merci! s'écria le vieillard en pressant les mains du
jeune homme; merci! car voilà des paroles comme il en faut à l'âme
d'un mourant. Un remords est une chose terrible, vois-tu! un
remords conduit à douter de Dieu. Car, une fois qu'il n'y a plus
de juge, il n'y a plus de jugement.
-- Écoute, dit Paul avec cet accent poétique et solennel qui lui
était particulier; moi aussi j'ai souvent douté de Dieu. Car,
isolé et perdu comme je l'étais dans le monde, sans famille et
sans appui sur la terre, je cherchais un appui dans le Seigneur,
et je demandais à tout ce qui m'entourait une preuve de son
existence. Souvent je m'arrêtais au pied de l'une de ces croix qui
bordent le chemin, et, les yeux fixés sur le Sauveur des hommes,
je demandais en pleurant une certitude de son existence et de sa
mission; je demandais que son oeil s'abaissât vers moi; je
demandais qu'une goutte de sang tombât de sa blessure, ou qu'un
soupir sortît de sa bouche. Le crucifix restait immobile, et je me
relevais le désespoir dans le coeur en disant: «Si je savais où
trouver la tombe de mon père, je l'interrogerais comme Hamlet le
fantôme, et elle me répondrait peut-être!»
-- Pauvre enfant!
-- Alors, j'entrais dans une église, continua Paul, dans une de
ces églises du Nord, tu sais, sombre, religieuse, chrétienne. Et
je me sentais inondé de tristesse, mais la tristesse n'est pas la
foi! Je m'approchais de l'autel, je m'agenouillais devant le
tabernacle où l'on dit que Dieu habite; j'appuyais mon front
contre le marbre des marches; et lorsque j'étais resté prosterné,
perdu dans mon doute pendant des heures, je relevais la tête,
espérant que ce Dieu que je cherchais se manifesterait enfin à moi
par un rayon de sa gloire, ou par un éclair de sa puissance. Mais
l'église restait sombre comme le crucifix était resté immobile, et
je me précipitais sous son portique comme un insensé, en disant:
«Seigneur! Seigneur! si tu existais, tu te révélerais aux hommes.
Tu veux donc que les hommes doutent de toi, puisque tu peux te
révéler à eux, et que tu ne le fais pas.»
-- Prends garde à ce que tu me dis, Paul, s'écria le vieillard;
prends garde que le doute de ton coeur n'atteigne le mien! Tu as
du temps pour croire, toi, tandis que moi... je vais mourir!
-- Attends, père, attends, continua Paul avec une voix douce et un
visage calme, je n'ai pas fini. C'est alors que je me suis dit:
«Le crucifix du chemin, l'église des villes, sont l'oeuvre de
l'homme. Cherchons Dieu dans l'oeuvre de Dieu.» Dès ce moment, mon
père, a commencé cette vie errante qui restera un mystère éternel
entre le ciel, la mer et moi... Elle m'a égaré dans les solitudes
de l'Amérique, car je pensais que plus un monde était nouveau,
plus il avait dû garder empreinte la main de Dieu! Je ne m'étais
pas trompé. Là, souvent, dans ces forêts vierges où le premier
peut-être parmi les hommes j'avais pénétré sans autre abri que le
ciel, sans autre couche que la terre, abîmé dans une seule pensée,
j'ai écouté ces mille bruits divers du monde qui s'endort et de la
nature qui s'éveille.
Longtemps encore je suis resté sans comprendre cette langue
inconnue que forment en se mêlant ensemble le murmure des fleuves,
la vapeur des lacs, le bruissement des forêts et le parfum des
fleurs. Enfin peu à peu se souleva le voile qui couvrait mes yeux,
et le poids qui oppressait mon coeur. Dès lors je commençai à
croire que ces rumeurs du soir et ces bruits du crépuscule
n'étaient qu'un hymne universel par lequel les choses créées
rendaient grâces au Créateur.
-- Mon Dieu! dit le mourant, joignant les mains et levant les yeux
au ciel avec l'expression de la foi; mon Dieu! j'ai crié vers vous
du fond de l'abîme, et vous m'avez entendu dans ma détresse! mon
Dieu, je vous remercie!
-- Alors, continua Paul avec une exaltation croissante, alors j'ai
cherché sur l'Océan ce reste de conviction que me refusait la
terre. La terre, ce n'est que l'espace; l'Océan, c'est
l'immensité. L'Océan, c'est ce qu'il y a de plus grand, de plus
fort et de plus puissant après Dieu! L'Océan, je l'ai entendu
rugir comme un lion irrité, puis, à la voix de son maître, se
coucher comme un chien soumis; je l'ai senti se dresser comme un
Titan qui veut escalader le ciel, puis, sous le fouet de l'orage,
je l'ai entendu se plaindre comme un enfant qui pleure. Je l'ai vu
lancer des vagues au-devant de l'éclair, et essayer d'éteindre la
foudre avec son écume, puis s'aplanir comme un miroir, et
réfléchir jusqu'à la dernière étoile du ciel. Sur la terre,
j'avais reconnu l'existence de Dieu; sur l'Océan, je reconnus son
pouvoir. Dans la solitude, comme Moïse, j'avais entendu la voix du
Seigneur; mais, pendant l'orage, je le vis, comme Ézéchiel, passer
avec la tempête. Dès lors, mon père, dès lors, le doute fut à
jamais chassé loin de moi, et, le soir du premier ouragan, je crus
et je priai.
-- Je crois en Dieu tout-puissant, créateur du ciel et de la
terre, dit le vieillard d'une voix ardente de foi; et il continua
ainsi le Symbole des apôtres jusqu'à sa dernière ligne. Paul
l'écouta en silence et les yeux au ciel; puis, lorsque le mourant
eut fini:
-- Ce n'est point ainsi qu'un prêtre t'eût parlé, père, dit-il en
secouant la tête; car, moi, je t'ai parlé en marin et avec une
voix plus habituée à prononcer des paroles de mort que de
consolation. Pardonne-moi, père, pardonne-moi.
-- Tu m'as fait prier et croire comme toi, répondit le vieillard;
dis-moi, qu'aurait donc fait de plus un prêtre? Ce que tu m'as dit
est simple et grand: laisse-moi penser à ce que tu m'as dit.
-- Écoute! dit Paul en tressaillant.
-- Quoi?
-- N'as-tu pas entendu?...
-- Non.
-- Il m'a semblé qu'une voix en détresse... m'appelait... Entends-
tu? entends-tu?... C'est la voix de Marguerite...
-- Va au-devant d'elle, lui dit le vieillard, j'ai besoin d'être
seul.
Chapitre XV
Paul s'élança dans la chambre voisine, et, comme il y mettait le
pied, il entendit son nom répété une troisième fois tout auprès de
l'entrée.
Courant alors à la porte, il l'ouvrit avec empressement, et, sur
le seuil, il trouva Marguerite, à qui la force avait manqué pour
aller plus loin, et qui était tombée à genoux.
-- À moi! à moi! cria-t-elle avec l'expression de la plus profonde
terreur en apercevant Paul, et en se traînant vers lui.
Paul s'élança vers Marguerite et la prit dans ses bras; elle était
pâle et glacée. Il l'emporta dans la première chambre, la déposa
sur un fauteuil, retourna fermer la porte, qui était restée
ouverte; puis revenant près d'elle:
-- Que craignez-vous? lui dit-il; qui vous poursuit, et comment
venez-vous à cette heure?
-- Oh! s'écria Marguerite, à toute heure du jour et de la nuit,
j'aurais fui tant que la terre aurait pu me porter! J'aurais fui
jusqu'à ce que je trouvasse un coeur pour y pleurer, un bras pour
me défendre! J'aurais fui!... Paul! Paul! mon père est mort.
-- Pauvre enfant! dit Paul en serrant la jeune fille dans ses
bras. Pauvre enfant! qui s'échappe d'une maison mortuaire pour
retomber dans une autre! qui laisse la mort au château et qui la
retrouve dans la chaumière!
-- Oui, oui, dit Marguerite, se levant, frémissante encore de
terreur et se pressant contre Paul. La mort là-bas! la mort ici!
Mais là-bas on meurt dans le désespoir, tandis qu'ici... ici l'on
meurt tranquille. O Paul! Paul! oh! si vous aviez vu ce que j'ai
vu!
-- Dites-moi cela.
-- Vous savez, continua la jeune fille, quelle influence terrible
ont eue sur mon père votre voix et votre présence?
-- Je le sais.
-- On l'a emporté évanoui et sans parole dans son appartement.
-- C'était à votre mère que je parlais, dit Paul; c'est lui qui a
entendu: ce n'est point ma faute.
-- Eh bien! vous comprenez, Paul, puisque vous avez dû tout
entendre du cabinet où vous étiez. Mon père, mon pauvre père
m'avait reconnue; et moi, le voyant ainsi, je n'ai pu résister à
mon inquiétude; et, au risque d'irriter ma mère, je suis montée
pour le voir une fois encore. La porte était fermée; je frappai
doucement: il était revenu à lui, car j'entendis sa voix affaiblie
demandant qui était là.
-- Et votre mère? demanda Paul.
-- Ma mère? dit Marguerite; elle était absente et l'avait enfermé
en sortant, comme elle aurait fait d'un enfant. Mais lorsqu'il eut
reconnu ma voix, lorsque je lui eus répondu que j'étais
Marguerite, que j'étais sa fille, il me dit de prendre un escalier
dérobé, qui, par un cabinet, montait dans sa chambre. Une minute
après, j'étais à genoux devant son lit, et il me donnait sa
bénédiction; car il m'a donné sa bénédiction avant de mourir, sa
bénédiction paternelle, qui, je l'espère, appellera celle de Dieu.
-- Oui, dit Paul, Dieu le pardonnera, sois tranquille. Pleure sur
ton père, mon enfant, mais ne pleure plus sur toi, car tu es
sauvée!
-- Vous n'avez rien entendu encore, Paul! s'écria Marguerite;
écoutez! écoutez!
-- Parle.
-- Voilà qu'en ce moment, comme j'étais agenouillée, comme je
baisais sa main, en ce moment j'entendis les pas de ma mère; elle
montait l'escalier; je reconnus sa voix, et mon père la reconnut
aussi, car il m'embrassa une dernière fois, et me fit signe de
fuir. J'obéis, mais j'avais la tête si perdue, si troublée, que je
me trompai de porte, et qu'au lieu de prendre l'escalier par
lequel j'étais venue, je me jetai dans un cabinet sans issue. Je
tâtai de tous les côtés, je vis que j'étais enfermée. En ce
moment, la porte de la chambre s'ouvrait: je m'arrêtai, retenant
mon haleine; ma mère entra avec le prêtre. Je vous le dis, Paul,
elle était plus pâle que celui qui allait mourir.
-- Mon Dieu! mon Dieu! murmura Paul.
-- Le prêtre s'assit au chevet du lit, continua Marguerite se
pressant toujours plus effrayée contre Paul. Ma mère se tint
debout au pied. Comprenez-vous? J'étais là, moi, en face de ce
spectacle funèbre! ne pouvant fuir! Une fille forcée d'entendre la
confession de son père! n'est-ce pas affreux? dites. Je tombai à
genoux, fermant les yeux pour ne pas voir, priant pour ne pas
entendre; et cependant, malgré moi, oh! bien malgré moi, Paul, je
vous le jure! je vis... et j'entendis... et ce que je vis et
entendis ne sortira jamais de ma mémoire. Je vis mon père,
retrouvant dans ses souvenirs une force fiévreuse, se soulever sur
son lit, la pâleur de la mort empreinte sur son visage. Je
l'entendis!... je l'entendis prononcer les mots de duel,
d'adultère et d'assassinat!... et à chacun de ces mots, je vis ma
mère plus pâle, toujours plus pâle, et je l'entendis, haussant la
voix pour couvrir la voix du mourant, et disant au prêtre: «Ne le
croyez pas! ne le croyez pas, mon père!... il ment! ou plutôt...
c'est un fou, c'est un insensé! ne le croyez pas! Paul, c'était un
spectacle horrible, sacrilège, impie!... Une sueur froide me passa
sur le front, et je m'évanouis.»
-- Justice du ciel! s'écria Paul.
-- Je ne sais combien de temps je restai sans connaissance.
Lorsque je revins à moi, la chambre était silencieuse comme une
tombe. Ma mère et le prêtre avaient disparu, et deux cierges
brûlaient près de mon père. J'ouvris la porte, Je jetai les yeux
sur le lit, et il me sembla, sous le drap qui le recouvrait tout
entier, voir se dessiner la forme raidie d'un cadavre. Je devinai
que tout était fini! Je restai immobile, partagée entre la crainte
funèbre que me causait cette vue, et le désir pieux de soulever le
drap et de baiser une fois encore, avant qu'on le scellât dans le
cercueil, le front vénérable de mon père. Enfin, la crainte
l'emporta; une terreur glaçante, invincible, mortelle, me poussa
hors de l'appartement; je descendis l'escalier, je ne sais
comment, sans en toucher une marche, je crois; je traversai des
chambres, des galeries, et enfin je sentis à la fraîcheur de l'air
que j'étais dehors. Je courais comme une folle. Je me rappelai que
vous m'aviez dit que vous seriez ici. Un instinct, dites-moi
lequel, car je ne le connais pas moi-même, me poussait de ce côté.
Il me semblait que j'étais poursuivie par des ombres, par des
fantômes. Au détour d'une allée... étais-je insensée?... Je crois
voir ma mère...tout en noir... marchant sans bruit comme un
spectre. Oh! alors, alors... la terreur me donna des ailes. Je
courus d'abord sans suivre de chemin; puis les forces me
manquèrent, et c'est alors que vous avez entendu mes cris. Je fis
encore quelques pas, et je tombai près de cette porte; si elle ne
s'était pas ouverte, oh! oui, j'expirais sur la place, car j'étais
tellement troublée, qu'il me semblait toujours... Silence! murmura
tout à coup Marguerite; silence!... entendez-vous?
-- Oui, dit Paul soufflant la lampe; oui, oui, des pas!...
Je les entends comme vous.
-- Regardez... regardez!... continua Marguerite s'enveloppant dans
les rideaux de la fenêtre, et y cachant Paul avec elle,
regardez!... je ne m'étais pas trompée. C'était elle.
En effet, en ce moment la porte de la maison s'ouvrit, et la
marquise, vêtue de noir, pâle comme une ombre, entra lentement,
tira la porte derrière elle, la ferma à la clef; et, sans voir
Paul ni Marguerite, traversa la première chambre, et entra dans la
seconde, où était couché le vieillard. Elle s'avança alors vers le
lit d'Achard comme elle s'était avancée vers le lit du marquis.
Seulement, cette fois, elle n'avait pas de prêtre avec elle.
-- Qui va là? dit Achard, ouvrant un des rideaux de son lit.
-- Moi! répondit la marquise en tirant l'autre.
-- Vous, madame! s'écria le vieux serviteur avec effroi. Que venez
vous faire au lit d'un mourant?
-- Je viens lui proposer un marché.
-- Pour prendre son âme, n'est-ce pas?
-- Pour la sauver, au contraire. Achard, tu n'as plus besoin que
d'une chose en ce monde, continua la marquise en se baissant sur
le lit du moribond, c'est d'un prêtre.
-- Vous m'avez refusé celui du château.
-- Dans cinq minutes, dit la marquise, il sera ici, si tu le
veux!...
-- Faites-le donc venir alors, répondit le vieillard; mais,
croyez-moi, ne perdez pas de temps...hâtez-vous!...
-- Mais... si je te donne la paix du ciel, reprit la marquise, me
donneras-tu la paix de la terre, toi?
-- Que puis-je pour vous? murmura le mourant, fermant les yeux
pour ne pas voir cette femme dont le regard le glaçait.
-- Tu as besoin d'un prêtre pour mourir...tu sais ce dont j'ai
besoin pour vivre...
-- Vous voulez me fermer le ciel par un parjure!
-- Je veux te l'ouvrir par un pardon.
-- Ce pardon... je l'ai reçu...
-- Et de qui?...
-- De celui qui seul peut-être avait le droit de me le donner.
-- Morlaix est-il descendu du ciel? demanda la marquise
-- Non, répondit le vieillard; mais avez-vous oublié, madame,
qu'il avait laissé un fils sur la terre?
-- Tu l'as donc aussi vu, toi? s'écria la marquise.
-- Oui, répondit Achard.
-- Et tu lui as tout dit...
-- Tout!
-- Et les papiers qui constatent sa naissance? demanda la marquise
avec anxiété.
-- Le marquis n'était pas mort. Les papiers sont là.
-- Achard, s'écria la marquise tombant à genoux devant le lit,
Achard, tu auras pitié de moi!
-- Vous à genoux devant moi, madame!
-- Oui, vieillard, dit la marquise suppliante, oui, je suis à
genoux devant toi, et je te prie, et je t'implore, car tu tiens
entre tes mains l'honneur d'une des plus vieilles familles de
France, ma vie passée, ma vie à venir!... Ces papiers, c'est mon
coeur, c'est mon âme, c'est plus que tout cela, c'est mon nom! le
nom de mes aïeux, le nom de mes enfants; et tu sais ce que j'ai
souffert pour garder ce nom sans tache! Crois-tu que je n'avais
pas au coeur, comme les autres femmes, des sentiments d'amante,
d'épouse et de mère! Eh bien! je les ai étouffés tous les uns
après les autres, et la lutte a été longue. J'ai vingt ans de
moins que toi, vieillard; je suis pleine de vie, et tu vas mourir.
Eh bien! regarde mes cheveux: ils sont plus blancs que les tiens!
-- Que dit-elle? murmura Marguerite, qui s'était approchée de
manière à ce que son regard pût plonger d'une chambre dans
l'autre. Oh! mon Dieu!
-- Écoute, écoute, enfant, répondit Paul; c'est le Seigneur qui
permet que tout soit révélé de cette manière!...
-- Oui, oui, murmura Achard s'affaiblissant; oui, vous avez douté
de la bonté de Dieu; vous avez oublié qu'il avait pardonné à la
femme adultère.
-- Oui, mais lorsqu'ils rencontrèrent le Christ, les hommes
allaient la lapider en attendant!... Les hommes qui, depuis vingt
générations, se sont habitués à respecter mon nom et à honorer ma
famille, et qui, s'ils apprenaient ce qui, Dieu merci! leur a été
caché jusqu'à présent, n'auraient plus pour lui que du mépris et
de la honte! Oh! oui... Dieu... j'ai tant souffert qu'il me
pardonnera; mais les hommes... les hommes sont implacables, ils ne
pardonnent pas, eux! D'ailleurs, suis-je seule exposée à leurs
injures? Aux deux côtés de ma croix n'ai-je pas mes deux enfants,
dont l'autre est l'aîné!... L'autre, c'est mon enfant, je le sais
bien, comme Emmanuel, comme Marguerite; mais ai-je le droit de le
leur donner pour frère?... Oublies-tu qu'aux yeux de la loi, il
est le fils du marquis d'Auray? oublies-tu qu'il est le premier-
né, le chef de la famille? oublies-tu que, pour que tout lui
appartienne, titre et fortune, il n'a qu'à invoquer cette loi? Et
alors, que reste-t-il à Emmanuel? une croix de Malte! Que reste-t-
il à Marguerite? un couvent!
-- Oh! oui, oui, dit Marguerite à demi-voix et tendant les bras
vers la marquise; oui, un couvent où je puisse prier pour vous, ma
mère.
-- Silence! silence! lui dit Paul.
-- Oh! vous ne le connaissez pas, madame, murmure le mourant d'une
voix qui allait s'affaiblissant toujours.
-- Non, mais je connais l'humanité, répondit la marquise. Il peut
retrouver un nom, lui qui n'a pas de nom; une fortune, lui qui n'a
pas de fortune; et tu crois qu'il renoncera à cette fortune et à
son nom?
-- Si vous le lui demandez.
-- Et de quel droit le lui demanderais-je? continua la marquise.
De quel droit le prierais-je de m'épargner, d'épargner Emmanuel,
d'épargner Marguerite? Il dira: «Je ne vous connais pas, madame,
je ne vous ai jamais vue! Vous êtes ma mère, voilà tout ce que je
sais.»
-- En son nom, balbutia Achard, dont la mort commençait à glacer
la langue, en son nom, madame, je m'engage... je jure... Oh! mon
Dieu! mon Dieu!
La marquise se souleva, suivant sur le visage du moribond les
progrès de l'agonie.
-- Tu t'engages!... tu jures!... dit-elle. Est-il là pour ratifier
l'engagement, lui? Tu t'engages!... tu jures!... Ah! et sur ta
parole tu veux que je joue les années qu'il me reste à vivre
contre les minutes qui te restent à mourir! Je t'ai prié, je t'ai
imploré; une dernière fois je prie et j'implore: rends-moi ces
papiers!
-- Ces papiers sont à lui.
-- Il me les faut, te dis-je! continua la marquise prenant de la
force à mesure que le mourant s'affaiblissait.
-- Mon Dieu! mon Dieu! ayez pitié de moi! murmura Achard.
-- Nul ne peut venir, reprit la marquise. Cette clef ne te quitte
jamais, m'as-tu dit?...
-- L'arracherez-vous des mains d'un mourant?
-- Non, répondit la marquise, j'attendrai.
-- Laissez-moi mourir en paix! s'écria le moribond arrachant le
crucifix de son chevet, et le levant entre lui et la marquise.
Sortez! sortez! au nom du Christ!...
La marquise tomba à genoux, courbant la tête jusqu'à terre.
Quant au vieillard, il resta un instant dans cette posture
terrible; puis peu à peu ses forces l'abandonnèrent! il retomba
sur le lit, mettant ses bras en croix et appuyant l'image du
Sauveur sur sa poitrine.
La marquise prit le bas des rideaux du lit, et, sans relever la
tête, elle les croisa de manière à ce qu'ils renfermassent
l'agonie du mourant.
-- Horreur! horreur! murmura Marguerite.
-- À genoux et prions! dit Paul.
Alors il y eut un moment solennel et terrible, qui n'était
interrompu que par les derniers râles du moribond; puis ces râles
s'affaiblirent et cessèrent. Tout était fini: le vieillard était
mort.
La marquise releva lentement la tête, écouta quelques minutes avec
anxiété, puis introduisant, sans les ouvrir, la main à travers les
rideaux, après quelques efforts elle la retira tenant la clef.
Elle se leva alors en silence, et, la tête retournée du côté du
lit, marcha vers l'armoire. Mais au moment où elle allait mettre
la clef dans la serrure, Paul, qui suivait tous ses mouvements,
s'élança dans la chambre, et lui saisissant le bras:
-- Donnez-moi cette clef, ma mère! lui dit-il, car le marquis est
mort, et ces papiers m'appartiennent.
-- Justice de Dieu! s'écria la marquise en reculant d'épouvante et
tombant sur un fauteuil; justice de Dieu! c'est mon fils!
-- Bonté du ciel! murmura Marguerite en tombant à genoux dans
l'autre chambre; bonté du ciel! c'est mon frère!
Paul ouvrit l'armoire, et prit la cassette où étaient renfermés
les papiers.
Chapitre XVI
Cependant, au milieu des événements pressés de cette nuit, qui, en
faisant assister Marguerite à deux agonies, l'avaient amenée si
providentiellement à la découverte du secret de sa mère, Paul
n'avait point oublié les paroles mortelles échangées la veille
entre lui et Lectoure. Aussi comme ce jeune gentilhomme n'aurait
pas su sans doute où le retrouver, il jugea que c'était à lui de
lui épargner les ennuis de la recherche, et, vers les six heures
du matin, le lieutenant Walter se présenta au château d'Auray,
venant, de la part de Paul, arrêter les conditions du combat. Il
trouva Emmanuel chez Lectoure.
Ce dernier, en apercevant l'officier, descendit dans le parc, afin
de laisser les jeunes gens tout à fait libres dans leur
discussion.
Walter avait reçu de son chef l'ordre de tout accepter. Le débat
préliminaire fut donc promptement terminé. Les jeunes gens
convinrent que la rencontre aurait lieu le jour même à quatre
heures du soir, sur le bord de la mer, près de la cabane du
pêcheur située entre Port-Louis et le château d'Auray. Quant aux
armes, on apporterait sur le terrain des pistolets et des épées;
on déciderait alors desquels les adversaires devraient se servir:
bien entendu que Lectoure étant l'insulté, le choix lui
appartiendrait.
Quant à la marquise, écrasée comme nous l'avons vu d'abord par
l'apparition inattendue de Paul, elle avait repris bientôt toute
la fermeté de son caractère, et, tirant son voile sur sa figure,
elle était sortie de la chambre mortuaire, et avait traversé la
première pièce, restée sombre, sans lumière. Elle n'y avait donc
pas aperçu Marguerite agenouillée, et muette d'étonnement et de
terreur.