j'ai cru que votre soeur, oubliant les serments faits, la faute
commise, et jusqu'à l'enfant qu'elle avait mis au jour, secondait
votre ambition de son parjure. Alors je pensai que c'était un
baptême de larmes assez amer d'entrer dans le monde sans nom et
sans famille, pour ne pas du moins y entrer sans fortune. Et je
vous avais demandé, il est vrai, cette somme en échange de ces
lettres. Mais aujourd'hui la position est changée, monsieur. J'ai
vu votre soeur se jeter à vos genoux, je l'ai entendue vous
supplier de ne point la forcer à ce mariage infâme; et ni prières,
ni supplications, ni larmes n'ont eu de pouvoir sur votre coeur.
C'est donc aujourd'hui à moi, qui tiens votre honneur et celui de
votre famille entre mes mains, c'est donc à moi de sauver la mère
du désespoir, comme je voulais sauver l'enfant de la misère. Ces
lettres, monsieur, vous seront remises lorsque, sur cette table,
au lieu du contrat de mariage de votre soeur avec le baron de
Lectoure, nous signerons celui de mademoiselle Marguerite d'Auray
avec monsieur Anatole de Lusignan.
-- Jamais, monsieur, jamais.
-- Vous ne les aurez cependant qu'à cette condition, comte.
-- Oh! peut-être y a-t-il bien quelque moyen de vous forcer à les
rendre.
-- Je n'en connais pas, répondit froidement Paul.
-- Voulez-vous me rendre ces lettres, monsieur?
-- Comte, dit Paul regardant Emmanuel avec une expression de
physionomie inexplicable pour le jeune homme, comte, écoutez-moi.
-- Voulez-vous me rendre ces lettres, monsieur!
-- Comte...
-- Oui, ou non!
-- Deux mots...
-- Oui, ou non!
-- Non, dit froidement Paul.
-- Eh bien! monsieur, vous avez votre épée au côté, comme moi la
mienne; nous sommes gentilshommes tous deux, ou je veux bien
croire que vous l'êtes. Sortons, monsieur, sortons; que l'un de
nous deux rentre seul, et que celui-là, libre et fort de la mort
de l'autre, fasse alors ce qu'il voudra.
-- Je regrette de ne pouvoir accepter l'offre, monsieur le comte.
-- Comment! vous avez sur le corps cet uniforme, au cou cette
croix, au côté cette épée, et vous refusez un duel!
-- Oui, Emmanuel, je le refuse.
-- Et pourquoi cela?
-- Parce que je ne puis me battre avec vous, comte. Croyez ce que
je vous dis.
-- Vous ne pouvez vous battre avec moi?
-- Sur l'honneur!
-- Vous ne pouvez vous battre avec moi, dites-vous?
En ce moment un éclat de rire se fit entendre derrière les deux
jeunes gens; Paul et Emmanuel se retournèrent, Lectoure était
derrière eux.
-- Mais, continua Paul en étendant la main vers le baron, je puis
me battre avec monsieur, qui est un misérable et un infâme!
Une rougeur brûlante passa sur le visage de Lectoure comme le
reflet d'une flamme. Il fit un mouvement pour marcher à Paul, puis
il s'arrêta.
-- C'est bien, monsieur, lui dit-il, envoyez votre témoin à
Emmanuel; ils arrangeront toute l'affaire.
-- Vous comprenez que ce n'est entre nous que partie remise, dit
Emmanuel.
-- Silence! répondit Paul, on annonce votre mère.
-- Oui, silence, et à demain! Lectoure, ajouta Emmanuel, allons au
devant de ma mère.
Paul regarda en silence s'éloigner ces deux jeunes gens, puis il
rentra dans le cabinet qu'il connaissait déjà pour s'y être
enfermé une première fois.
Chapitre XIII
Au moment où le capitaine Paul entrait dans le cabinet, la
marquise se présentait à la porte du salon, suivie du notaire et
des différentes personnes invitées à la signature du contrat.
Quelque solennelle que fût la circonstance, la marquise n'avait
pas cru devoir renoncer à ses habits de deuil, et, vêtue de noir
comme d'habitude, elle précédait de quelques instants le marquis,
qu'aucun de ceux qui se trouvaient là, même son fils, n'avait vu
depuis des années. Telle était la puissance des traditions de
l'étiquette, que la marquise n'avait point voulu que l'on signât
le contrat de sa fille sans que le chef de la famille, tout
insensé qu'il était, présidât à cette cérémonie. Quelque peu
disposé que fût Lectoure à se laisser intimider, la marquise
produisit sur lui son effet habituel, et la voyant entrer si grave
et si digne, il s'inclina avec un sentiment de profond respect.
-- Je suis reconnaissante, messieurs, dit la marquise en saluant
ceux qui l'accompagnaient, de l'honneur que vous voulez bien me
faire en assistant aux fiançailles de mademoiselle Marguerite
d'Auray avec monsieur le baron de Lectoure. Aussi ai-je désiré que
le marquis, tout souffrant qu'il est, assistât à cette réunion et
vous remerciât, du moins par sa présence, s'il ne peut le faire
par ses paroles. Vous connaissez sa situation, vous ne vous
étonnerez donc point si quelques mots sans suite...
-- Oui, madame, interrompit Lectoure, nous savons le malheur qui
l'a frappé, et nous admirons la femme dévouée qui, depuis vingt
ans, supporte la moitié de ce malheur.
-- Vous le voyez, madame, dit Emmanuel en s'approchant à son tour
et en baisant la main de sa mère, tout le monde est à genoux
devant votre piété conjugale.
-- Où est Marguerite? murmura la marquise à demi-voix.
-- Elle était là il n'y a qu'un instant, répondit Emmanuel.
-- Faites-la prévenir, continua la marquise sur le même ton.
-- Le marquis d'Auray! annonça alors le domestique.
Chacun s'écarta de manière à démasquer la porte, et tous les yeux
se tournèrent du côté où ce nouveau personnage devait apparaître.
Cette curiosité ne tarda point à être satisfaite; le marquis
s'avança presque aussitôt, soutenu par deux domestiques.
C'était un vieillard dont la figure, malgré les traces de
souffrances qui l'avaient sillonnée, conservait encore l'aspect de
noblesse et de dignité qui en avait fait un des hommes les plus
distingués de la cour. Ses grands yeux caves et fiévreux se
promenaient sur toute l'assemblée avec une expression étrange
d'étonnement. Il avait son costume de maître de camp, portait
l'ordre du Saint-Esprit au cou, et celui de Saint-Louis à la
boutonnière. Il s'avança lentement, sans prononcer une parole. Les
deux valets le conduisirent, au milieu d'un profond silence, vers
un fauteuil sur lequel il s'assit; après quoi ils se retirèrent.
La marquise se plaça à sa droite. Le notaire tira le contrat du
portefeuille et le lut à haute voix. Le marquis et la marquise
reconnaissaient cinq cent mille francs à Lectoure, et
constituaient en dot la même somme à Marguerite.
Pendant toute cette lecture, la marquise, malgré son apparente
impassibilité, avait donné quelques marques d'inquiétude.
Enfin, comme le notaire reposait le contrat sur la table, Emmanuel
rentra et se rapprocha de sa mère:
-- Et Marguerite? dit la marquise.
-- Elle me suit, répondit Emmanuel.
-- Madame! murmura Marguerite entrouvrant la porte et en joignant
les mains.
La marquise fit semblant de ne pas l'entendre, et montrant du
doigt la plume:
-- À vous, monsieur le baron, dit-elle.
Lectoure s'approcha de la table, prit la plume et signa.
-- Madame! dit une seconde fois Marguerite d'une voix suppliante
et en faisant un pas vers sa mère.
-- Passez la plume à votre fiancée, monsieur de Lectoure, dit la
marquise.
Le baron fit le tour de la table et s'approcha de Marguerite.
-- Madame! dit une troisième fois celle-ci avec un accent de voix
si plein de larmes, qu'il retentit jusqu'au fond de tous les
coeurs, et que le marquis lui-même leva la tête.
-- Signez, dit la marquise en indiquant du doigt le contrat de
mariage.
-- Oh! mon père! mon père! s'écria Marguerite en se jetant aux
pieds du marquis.
-- Que faites-vous? dit la marquise s'appuyant sur le bras du
fauteuil de son mari et se penchant devant lui. Êtes-vous folle,
mademoiselle?
-- Mon père! mon père! dit Marguerite entourant le marquis de ses
bras; mon père, prenez pitié de moi!... mon père, sauvez votre
fille!
-- Marguerite! murmura la marquise avec un accent terrible de
menace.
-- Madame, répondit celle-ci, je ne puis m'adresser à vous.
Laissez-moi donc implorer mon père. À moins, continua-t-elle en
montrant le notaire avec un geste ferme et décidé, que vous
n'aimiez mieux que j'invoque la loi!
-- Allons, dit la marquise en se relevant et avec un accent
d'amère ironie, c'est une scène de famille, et ces sortes de
choses, fort attendrissantes pour les grands-parents sont en
général assez fastidieuses aux étrangers. Messieurs, vous
trouverez des rafraîchissements dans les chambres voisines. Mon
fils, faites les honneurs. Monsieur le baron, pardonnez...
Emmanuel et Lectoure s'inclinèrent en silence et se retirèrent,
suivis de toute l'assemblée. La marquise demeura immobile jusqu'à
ce que le dernier assistant fût éloigné, puis elle alla fermer les
portes, et revenant près du marquis que Marguerite tenait toujours
embrassé:
-- Maintenant, dit-elle, qu'il n'y a plus ici que ceux qui ont le
droit de vous donner des ordres, signez ou sortez, mademoiselle!
-- Par pitié, madame, par pitié! dit Marguerite, n'exigez pas de
moi cette infamie!
-- Ne m'avez-vous pas entendu? dit la marquise donnant à sa voix
un accent impératif auquel il semblait impossible que l'on pût
résister, et faut-il que je le répète? Signez ou sortez!
-- Oh! mon père! mon père! s'écria Marguerite; grâce pour moi!
grâce! Non, non, il ne sera pas dit que, depuis dix ans que je
n'ai vu mon père, on m'arrachera de ses bras au moment où je le
revois! et cela sans qu'il m'ait reconnue, sans qu'il m'ait
embrassée! Mon père!... c'est moi... c'est votre fille!...
-- Qu'est-ce que cette voix qui m'implore? murmura le marquis.
Qu'est-ce que cette enfant qui m'appelle son père?
-- Cette voix, dit la marquise saisissant le bras de sa fille,
c'est une voix qui s'élève contre les droits de la nature! Cette
enfant, c'est une fille rebelle!
-- Mon père, s'écria Marguerite, regardez-moi!... sauvez-moi!...
défendez-moi!... je suis Marguerite!
-- Marguerite?... Marguerite?... balbutia le marquis; j'ai eu
autrefois un enfant de ce nom.
-- C'est moi!... c'est moi!... reprit Marguerite; c'est moi qui
suis votre enfant! c'est moi qui suis votre fille!
-- Il n'y a d'enfants que ceux qui obéissent! dit la marquise.
Obéissez, et vous aurez le droit de dire que vous êtes notre
fille.
-- Oh! à vous, mon père!... Oui, à vous, je suis prête à obéir.
Mais vous ne l'ordonnez pas, vous!... Vous ne voulez pas que je
sois malheureuse!... malheureuse à désespérer!... malheureuse à
mourir!
-- Viens! viens! dit le marquis, la retenant et la pressant à son
tour dans ses bras. Oh! c'est une sensation inconnue et délicieuse
que celle que j'éprouve! Et maintenant... attends!... attends!...
Il porta la main à son front. Il me semble que je me souviens!
-- Monsieur, s'écria la marquise, dites-lui qu'elle doit obéir,
que Dieu maudit les enfants rebelles; dites-lui cela plutôt que de
l'encourager dans son impiété!
Le marquis releva lentement la tête et fixa ses yeux ardents sur
sa femme; puis d'une voix lente:
-- Prenez garde, madame, lui dit-il, prenez garde! Ne vous ai-je
pas dis que je commençais à me souvenir? Puis laissant retomber
son front sur celui de Marguerite, de manière à ce que ses cheveux
blancs se mêlassent aux cheveux noirs de la jeune fille: Parle!
parle! continua-t-il. Qu'as-tu, mon enfant? dis-moi cela.
-- Oh! je suis bien malheureuse!
-- Tout le monde est donc malheureux ici! s'écria le marquis.
Cheveux noirs et cheveux blancs!... enfant et vieillard!... Oh!
moi aussi, moi aussi... je suis bien malheureux, va!
-- Monsieur, remontez dans votre appartement! il le faut, dit la
marquise.
-- Oui, pour que je me retrouve encore face à face avec vous!
enfermé comme un prisonnier!... C'est bon quand je suis fou,
madame!
-- Oui, oui, mon père, vous avez raison. Il y a bien assez
longtemps que ma mère se dévoue. Il est temps que ce soit votre
fille. Mon père, prenez-moi, je ne vous quitterai ni jour ni nuit.
Vous n'aurez qu'à faire un geste, qu'à dire une parole: je vous
servirai à genoux!...
-- Oh! tu n'aurais pas le courage de le faire!
-- Si, mon père; si! je le ferai. Aussi vrai que je suis votre
fille!
La marquise se tordit les bras d'impatience.
-- Si tu es ma fille, reprit le marquis, pourquoi, depuis dix ans,
ne t'ai-je pas vue?
-- Parce qu'on m'a dit que vous ne vouliez pas me voir, mon père;
parce qu'on m'a dit que vous ne m'aimiez pas.
-- On t'a dit que je ne voulais pas te voir, figure d'ange!
s'écria le marquis lui prenant la tête entre les mains et la
regardant avec amour; on t'a dit cela! on t'a dit qu'un pauvre
damné ne voulait pas du ciel! Eh! qui donc a dit qu'un père ne
voulait pas voir sa fille? qui donc a osé dire à un enfant:
«Enfant, ton père ne t'aime pas!»
-- Moi, dit la marquise en essayant une dernière fois d'arracher
Marguerite des bras de son père.
-- Vous! interrompit le marquis; c'est vous! Mais vous avez donc
reçu la mission fatale de me tromper dans toutes mes affections!
Il faut donc que toutes mes douleurs prennent leur source en vous!
il faut donc que vous brisiez aujourd'hui le coeur du père comme
vous avez brisé il y a vingt ans le coeur de l'époux!
-- Vous délirez, monsieur, dit la marquise, lâchant sa fille et
passant à la droite du marquis. Taisez-vous, taisez-vous!
-- Non, madame, non, je ne délire pas! répondit le marquis;
non!... non!... dites plutôt... dites, et ce sera la vérité, dites
que je suis entre un ange qui veut me rappeler à la raison et un
démon qui veut me rendre à la folie! non! je ne suis plus
insensé!... faut-il que je vous le prouve? Il se souleva en
appuyant les mains sur les bras de son fauteuil. Faut-il que je
vous parle de lettres? d'adultère? de duel?
-- Je vous dis, répondit la marquise en lui saisissant le bras, je
vous dis que vous êtes plus abandonné de Dieu que jamais, lorsque
vous dites de pareilles choses, sans songer aux oreilles qui nous
écoutent!... Baissez les yeux, monsieur; regardez qui est là, et
osez dire que vous n'êtes pas fou!
-- Vous avez raison, dit le marquis en retombant sur son fauteuil.
Elle a raison, ta mère, continua-t-il en s'adressant à Marguerite;
c'est moi qui suis un insensé; et il faut croire, non à ce que je
dis, mais à ce qu'elle dit, elle. Ta mère! c'est le dévouement,
c'est la vertu. Aussi, elle n'a ni insomnie, ni remords, ni
délire. Que veut-elle, ta mère?
-- Mon malheur, mon père! s'écria Marguerite; mon malheur éternel!
-- Et comment puis-je l'empêcher, ce malheur, moi? dit avec un
accent déchirant le malheureux vieillard. Comment puis-je
empêcher, moi, pauvre fou, qui crois toujours voir du sang couler
d'une blessure! qui crois toujours entendre une tombe qui parle!
-- Oh! vous pouvez tout! Dites un mot, et je suis sauvée! On veut
me marier. Le marquis renversa la tête en arrière. Écoutez-moi
donc!... On veut me marier à un homme que je n'aime pas!...
comprenez-vous?... à un misérable!... et l'on vous a amené ici...
dans ce fauteuil... devant cette table... vous, vous, mon père...
pour signer ce contrat infâme! là... là... tenez... ce contrat que
voici!
-- Sans me consulter! répondit le marquis en prenant le contrat;
sans me demander si je veux ou si je ne veux pas! Me croit-on
mort? et si l'on me croit mort, me craint-on moins qu'un
spectre?... Ce mariage ferait ton malheur, as-tu dit?
-- Éternel! éternel! s'écria Marguerite.
-- Eh bien! ce mariage ne se fera pas!
-- J'ai engagé votre parole et la mienne, votre nom et le mien,
dit la marquise avec d'autant plus de force qu'elle sentait le
pouvoir lui échapper.
-- Ce mariage ne se fera pas, vous dis-je, répondit le marquis
d'une voix qui couvrait la sienne. C'est une chose trop terrible,
continua-t-il d'un accent sombre et caverneux, qu'un mariage où
une femme n'aime pas son mari! cela rend fou... Moi, la marquise
m'a toujours aimé... aimé fidèlement. Ce qui me rend fou... moi,
c'est autre chose.
Un éclair de joie infernale brilla dans les yeux de la marquise,
car elle vit à l'exaltation des paroles du marquis et à la terreur
peinte dans ses yeux que la folie était près de revenir.
-- Ce contrat? continua le marquis... Et il s'apprêta à le
déchirer. La marquise y porta vivement la main. Marguerite
semblait suspendue par un fil entre le ciel et l'enfer.
-- Ce qui me rend fou, moi, reprit le marquis, c'est une tombe qui
se rouvre! c'est un spectre qui sort de terre! c'est un fantôme
qui vient! qui me parle! qui me dit!...
-- «Vos jours sont à moi!» murmura à l'oreille de son mari la
marquise, répétant les dernières paroles de Morlaix mourant, «je
pourrais les prendre.» -- L'entends-tu! l'entends-tu! s'écria le
marquis, tremblant affreusement et se levant comme pour fuir.
-- Mon père! mon père! revenez à vous! Il n'y a pas de tombe, il
n'y a pas de spectre, il n'y a pas de fantôme. Ces paroles...
c'est la marquise...
-- «Mais je veux que vous viviez,» continua celle-ci, achevant
l'oeuvre qu'elle avait commencée, «pour me pardonner comme je vous
pardonne.» -- Grâce! Morlaix, grâce! cria le marquis retombant sur
son fauteuil, les cheveux dressés de terreur et la sueur de
l'effroi sur le front.
-- Mon père! mon père!
-- Vous voyez que votre père est insensé, dit la marquise
triomphante. Laissez-le!...
-- Oh! dit Marguerite, oh! Dieu fera un miracle, je l'espère. Mon
amour, mes caresses, mes larmes, le rendront à la raison.
-- Essayez! répondit froidement la marquise, abandonnant à sa
fille le marquis sans volonté, sans voix et presque sans
connaissance.
-- Mon père!... dit Marguerite d'une voix déchirante.
Le marquis resta impassible.
-- Monsieur! dit la marquise d'un ton impératif.
-- Hein!... hein!... fit le marquis frissonnant.
-- Mon père! mon père!... cria Marguerite en se tordant les bras
et se renversant de désespoir; mon père, à moi! à moi!
-- Prenez cette plume et signez, dit la marquise, lui mettant la
plume à la main et la main sur le contrat. Il le faut!... je le
veux!
-- Oh! maintenant je suis perdue!... s'écria Marguerite, écrasée
de la lutte et se sentant sans force pour la soutenir.
Mais au moment où le marquis, vaincu, allait signer; où la
marquise, triomphante, se félicitait de sa victoire; où
Marguerite, désespérée, était près de fuir, un incident inattendu
vint changer tout à coup la face des choses. La porte du cabinet
s'ouvrit, et Paul, qui avait assisté, invisible, à cette scène,
apparut tout à coup.
-- Madame la marquise d'Auray, dit-il, avant que ce contrat ne se
signe, un mot!
-- Qui m'appelle? dit la marquise, essayant de distinguer celui
qui lui parlait dans l'éloignement, et par conséquent dans
l'ombre.
-- Je connais cette voix! s'écria le marquis, tressaillant comme
si un fer rouge l'eût touché.
Paul fit trois pas et entra dans le cercle de lumière que
répandait le lustre.
-- Est-ce un spectre? s'écria à son tour la marquise, frappée de
la ressemblance du jeune homme avec son ancien amant.
-- Je connais ce visage! murmura le marquis, croyant revoir
l'homme qu'il avait tué.
-- Mon Dieu! mon Dieu! protégez-moi! balbutia Marguerite, à genoux
et les bras vers le ciel.
-- Morlaix! Morlaix! dit le marquis, se levant et marchant à Paul.
Morlaix! Morlaix! pardon!... grâce!...
Et il tomba de toute sa hauteur, évanoui, sur le plancher.
-- Mon père! s'écria Marguerite en se précipitant vers lui.
En ce moment un domestique entra tout effaré, et s'adressant à la
marquise:
-- Madame, lui dit-il, Achard fait demander le prêtre et le
médecin du château. Il se meurt!
-- Dites-lui, répondit la marquise, lui montrant le corps que sa
fille était inutilement occupée à rappeler à la vie, dites-lui que
tous deux sont retenus auprès du marquis.
Chapitre XIV
Comme on l'a vu à la fin du chapitre précédent, Dieu, par une de
ces combinaisons étranges de sa providence que les hommes aveugles
attribuent presque toujours au hasard, rappelait à lui en même
temps, pour qu'ils lui rendissent le même compte, le noble marquis
d'Auray et le pauvre Achard. Nous avons vu le premier, frappé à la
vue de Paul, portrait vivant de son père, comme d'un coup de
foudre, tomber sans connaissance aux pieds du jeune homme,
épouvanté lui-même de l'effet terrible qu'il avait produit. Quant
à Achard, les circonstances, qui avaient amené son agonie en même
temps que celle du marquis, ressortaient, quoique différentes, du
même drame et de la même situation. La vue de Paul, sur l'un comme
sur l'autre, avait causé une émotion funeste à celui-ci par
l'excès de la terreur, à celui-là par l'excès de la joie. Pendant
la journée qui avait précédé la signature du contrat, Achard
s'était donc senti plus faible que d'habitude.
Toutefois, le soir, il n'en était pas moins sorti pour aller faire
sa prière ordinaire à la tombe de son maître. De là il avait vu,
avec une piété plus profonde que jamais, ce spectacle toujours
nouveau et toujours splendide du soleil qui se couche dans
l'Océan; il avait suivi la dégradation de sa lumière pourprée: et
comme si ce flambeau du monde attirait à lui son âme, il avait
senti s'éteindre ses forces avec le dernier rayon du jour; de
sorte que, quand le domestique du château vint le soir, comme
d'habitude, afin de prendre ses ordres, ne le rencontrant pas dans
sa chambre, il s'était mis à le chercher au dehors; et comme sa
promenade ordinaire était connue, il l'avait bientôt trouvé au
pied du grand chêne, évanoui sur la fosse de son maître, fidèle
jusqu'à la fin à cette religion de la tombe qui avait été le
sentiment exclusif des dernières années de sa vie. Alors le
domestique l'avait pris dans ses bras et l'avait rapporté chez
lui; puis, tout effrayé de cet accident inattendu, il était
accouru réclamer auprès de la marquise les derniers secours du
médecin et du prêtre, que celle-ci avait refusés, sous le prétexte
qu'à cette heure ils étaient aussi nécessaires au marquis qu'au
vieux serviteur, et que la hiérarchie des rangs, puissante
jusqu'en face de la mort, donnait à son époux le privilège d'en
user le premier.
Mais cette nouvelle, annoncée à la marquise dans ce moment de
paroxysme suprême où les différents intérêts et les différentes
passions jetaient les acteurs de ce drame intime dont nous nous
sommes fait l'historien, cette nouvelle avait été entendue de
Paul.
Jugeant impossible la signature du contrat dans l'état où était le
marquis, il n'avait pris que le temps de rappeler une seconde fois
à Marguerite qu'elle le retrouverait chez Achard, si elle avait
besoin de lui: après quoi il s'était élancé dans le parc, et
s'orientant au milieu de ses allées et de ses massifs avec cette
habileté du marin qui lit tout chemin au ciel, il avait retrouvé
la maison et était entré tout haletant dans la chambre du
vieillard au moment où celui-ci commençait à reprendre ses sens,
et s'était jeté dans ses bras. Alors la joie avait rendu quelque
force au vieux serviteur, sûr au moins de mourir sur le coeur d'un
ami.
-- Oh! c'est toi! c'est toi! s'écria le vieillard, je n'espérais
pas te revoir.
-- Et tu as pu penser que j'apprendrais ton état, s'écria Paul, et
que je n'accourrais pas à l'instant!
-- Mais je ne savais où te chercher, moi; où te faire dire que je
voulais te voir une dernière fois avant de mourir.
-- J'étais au château, père; j'ai tout appris et je suis accouru.
-- Et comment étais-tu au château? dit le vieillard étonné.
Paul lui raconta tout.
-- Providence de Dieu! murmura Achard lorsque Paul eut terminé son
récit, que tes décrets sont cachés et inévitables! Toi qui au bout
de vingt années ramènes le jeune homme au berceau de l'enfant, et
qui tues l'assassin du père par le seul aspect du fils!
-- Oui, oui, cela s'est passé ainsi, répondit Paul; et c'est cette
même Providence qui me conduit à toi pour que je te sauve. Car, je
le sais, ils t'ont refusé le médecin et le prêtre.
-- Nous aurions dû cependant partager, en bonne justice, répondit
Achard. Le marquis, puisqu'il craint la mort, n'avait qu'à garder
le médecin, et à moi, qui suis las de la vie, m'envoyer le prêtre.
-- Je puis monter à cheval, s'écria Paul, et avant une heure ...
-- Dans une heure il sera trop tard, dit le mourant d'une voix
affaiblie. Un prêtre!... un prêtre seul!... Je ne demandais qu'un
prêtre.
-- Père, répondit Paul, je ne puis le remplacer, je le sais, dans
ses fonctions sacrées; mais nous parlerons de Dieu ensemble, de sa
grandeur, de sa bonté.
-- Oui, mais terminons d'abord avec les choses de la terre, pour
ne plus penser qu'à celles du ciel. Tu dis que, comme moi, le
marquis se meurt?
-- Je l'ai laissé agonisant.