Qu'est-ce donc qu'une Barbe-Bleue de frère comme celui-là?
Célestin!... N'est-ce pas Célestin que vous appelez ce garçon? --
Emmanuel fit avec impatience un geste affirmatif. -- Eh bien!
Célestin, dites à ma belle fiancée que je suis à ses pieds, à ses
genoux, et que je demande ses ordres pour l'attendre ou l'aller
trouver. Tenez, voilà pour vos frais d'ambassade. -- Il lui donna
une bourse. -- Et vous, comte, j'espère que vous aurez assez de
confiance en moi pour permettre le tête-à-tête.
-- Mais c'est d'un ridicule achevé!
-- Point! répondit Lectoure, c'est au contraire parfaitement
convenable. Je ne suis pas une tête couronnée, moi, pour épouser
une femme sur un portrait et par procuration. Je désire la voir en
personne. Allons, Emmanuel, continua le baron en poussant son ami
vers une porte latérale afin qu'il ne rencontrât point sa soeur.
Voyons, de vous à moi, est-ce qu'il y a... difformité?
-- Eh! non, pardieu! répondit le jeune comte; au contraire, elle
est jolie comme un ange!
-- Eh bien! alors, dit le baron, qu'est-ce que cela signifie?
Voyons!... encore... faut-il que j'appelle mes gardes?
-- Non; mais, sur ma parole! j'ai peur que cette petite sotte, qui
n'a aucune idée du monde, ne vienne détruire tout ce que nous
avons arrêté.
-- Oh! si ce n'est que cela, répondit Lectoure en ouvrant la
porte, rassurez-vous. J'aime trop le frère pour ne point passer
quelque caprice... quelque bizarrerie à la soeur, et je vous donne
ma foi de gentilhomme qu'à moins que le diable ne s'en mêle, --
et, pour le moment, je l'espère, il est occupé dans une autre
partie du monde, mademoiselle Marguerite d'Auray sera dans trois
jours madame la baronne de Lectoure, et que, dans un mois, vous
aurez votre régiment.
Cette promesse parut rassurer quelque peu Emmanuel qui se laissa
mettre à la porte sans faire plus de difficultés. Lectoure courut
aussitôt à une glace pour réparer les légères traces de désordre
qu'avaient apportées dans sa toilette les cahots des trois
dernières lieues. Il venait à peine de faire reprendre à ses
cheveux et à ses habits le tour et le pli convenables, lorsque la
porte se rouvrit, et que Célestin annonça:
-- Mademoiselle Marguerite d'Auray!
Le baron se retourna et aperçut sa fiancée tremblante et pâle sur
le seuil de la porte. Quelque espoir que lui eussent donné les
promesses d'Emmanuel, il lui était resté au fond du coeur certains
doutes, sinon sur la beauté, du moins sur la tournure et les
manières de celle qui allait devenir sa femme. Son étonnement fut
donc merveilleux lorsqu'il vit apparaître cette frêle et gracieuse
création, à qui la critique la plus sévère de la forme n'aurait pu
reprocher qu'un peu de pâleur. Les mariages comme celui qu'allait
contracter Lectoure n'étaient point rares dans un temps où les
questions de rang et les convenances de fortune décidaient en
général des alliances entre maisons nobles; mais ce qui devait se
présenter à peine une fois sur mille, c'était, dans la position du
baron, de trouver au fond d'une province, riche d'une fortune
immense, une femme qu'au premier aspect il pouvait juger digne,
par son maintien, son élégance et sa beauté, de figurer au milieu
des cercles les plus brillants de la cour. Il s'avança donc vers
elle, non plus avec cette supériorité d'un courtisan sur une
provinciale, mais avec toute l'aisance respectueuse qui formait le
cachet de la bonne compagnie de cette époque de transition.
-- Pardon, mademoiselle, lui dit-il en lui offrant, pour la
conduire à un fauteuil, une main qu'elle n'accepta pas, c'était à
moi à solliciter la faveur que vous m'accordez, et la seule
crainte d'être indiscret, croyez-le bien, me donne le tort
apparent de m'être laissé prévenir.
-- Je vous sais gré de cette délicatesse, monsieur le baron,
répondit d'une voix tremblante Marguerite faisant un mouvement en
arrière et restant debout, elle m'enhardit encore dans la
confiance que, sans vous avoir vu, sans vous connaître, j'ai mise
dans votre honneur et votre loyauté.
-- Quelque but que se soit proposé cette confiance, elle m'honore,
mademoiselle, et je tâcherai de m'en rendre digne; mais qu'avez-
vous donc? mon Dieu!...
-- Rien, monsieur, rien, répondit Marguerite en tâchant de
comprimer son émotion; mais c'est que... ce que j'ai à vous
dire... pardon... mais... je ne suis pas maîtresse...
Elle chancela; le baron s'élança vers elle et voulut la soutenir;
mais à peine l'eut-il touchée, qu'une rougeur ardente passa comme
une flamme sur les joues de la jeune fille, et qu'avec un
sentiment qui pouvait appartenir aussi bien à la pudeur qu'à la
répugnance, elle se dégagea de ses bras. Lectoure lui avait pris
la main, et il la conduisit à un fauteuil contre lequel elle
s'appuya, ne voulant point s'y asseoir.
-- Bon Dieu! dit le baron retenant toujours la main dont il
s'était emparé; mais c'est donc une chose bien difficile à dire
que celle qui vous amène? ou bien, sans m'en douter, mon titre de
fiancé me donnerait-il déjà l'air imposant d'un mari?
Marguerite fit un nouveau mouvement pour dégager sa main de celle
de Lectoure, ce qui força celui-ci d'y porter les yeux.
-- Comment! s'écria-t-il, ce n'est point assez d'une figure
adorable, d'une taille de fée! des mains charmantes!... des mains
royales! mais c'est vouloir que j'en meure!
-- J'espère, monsieur le baron, dit Marguerite faisant un dernier
effort en retirant sa main, que les paroles que vous m'adressez
sont des paroles de pure galanterie.
-- Non, sur mon âme! répondit Lectoure, c'est la vérité tout
entière.
-- Eh bien! j'espère, monsieur, qu'alors même, ce dont je doute,
que vous penseriez ce que vous croyez devoir me dire, ce ne
seraient point de pareils motifs qui vous feraient attacher un
plus grand prix à l'union projetée entre nous.
-- Mais si fait! je vous jure.
-- Et cependant, continua Marguerite en reprenant haleine, tant sa
poitrine était oppressée, cependant monsieur, vous regardez le
mariage comme une chose... sérieuse.
-- C'est selon, répondit en souriant Lectoure; si j'épousais une
douairière, par exemple...
-- Enfin, répondit Marguerite avec un accent plus résolu, pardon,
monsieur, si je me suis trompée, mais j'ai pensé que parfois
d'avance vous vous étiez fait, peut-être sur l'alliance proposée
entre nous, des idées de réciprocité de sentiments.
-- Jamais! interrompit Lectoure qui semblait mettre autant de soin
à éviter une explication franche et désirée que Marguerite mettait
d'insistance à la provoquer; jamais! non, depuis que je vous ai
vue surtout, je n'ai point espéré être digne de votre amour; et,
cependant, mon nom, ma position sociale, à défaut d'influence sur
votre coeur, peuvent me donner des droits à votre main.
-- Mais comment, monsieur, dit Marguerite avec crainte, comment
séparez-vous donc l'un de l'autre?
-- Comme font les trois quarts de ceux qui se marient,
mademoiselle, répondit Lectoure avec un laisser-aller qui eût
arrêté à l'instant la confidence sur les lèvres d'une femme moins
candide que Marguerite. On épouse, l'homme pour avoir une femme,
la femme pour avoir un mari; c'est une position, un arrangement
social. Que voulez-vous, mademoiselle, que le sentiment et l'amour
aient à faire dans tout cela?
-- Pardon, je m'explique peut-être mal, continua Marguerite se
faisant violence à elle-même afin de cacher aux yeux de l'homme de
qui dépendait son avenir l'impression douloureuse que lui
faisaient ses paroles; mais il faut attribuer mon hésitation,
monsieur, à la timidité d'une jeune fille forcée par des
circonstances impérieuses à parler d'un pareil sujet.
-- Point! répondit Lectoure en s'inclinant et en donnant à sa voix
un accent qui touchait à la raillerie; au contraire, mademoiselle,
vous parlez comme Clarisse Harlowe, et c'est clair comme le jour.
Dieu m'a fait l'esprit assez subtil pour que, croyez-moi, je
comprenne à merveille même ce que l'on ne me dit qu'à demi-mot.
-- Comment, monsieur, s'écria Marguerite, vous comprenez ce que
j'ai voulu vous dire et vous me laissez continuer! Comment, si, en
descendant au fond de mon coeur, si, en interrogeant mes
sentiments, j'y voyais l'impossibilité d'aimer... jamais... celui
que l'on me présente pour mari...
-- Eh bien! mais, répondit Lectoure avec le même accent, il ne
faudrait pas le lui dire.
-- Et pourquoi cela, monsieur?
-- Parce que... mais... parce que... parce que ce serait trop
naïf.
-- Et si cet aveu, je ne le faisais point par naïveté, monsieur;
si je le faisais par délicatesse? Si j'ajoutais... et que la honte
de cet aveu retombe sur ceux qui me forcent à le faire! si
j'ajoutais, monsieur, que... j'ai aimé... que j'aime encore!
-- Oh! quelque petit cousin, n'est-ce pas? dit négligemment
Lectoure croisant une jambe sur l'autre et jouant avec son jabot.
C'est une race maudite, ma parole d'honneur! que ces petits
cousins. Mais heureusement on sait ce que c'est que de pareils
attachements, et il n'y a pas une pensionnaire qui, à la fin des
vacances, ne rentre au couvent avec une passion dans le coeur.
-- Malheureusement pour moi, répondit Marguerite d'une voix aussi
triste et aussi grave que celle de son interlocuteur était
railleuse et légère, malheureusement je ne suis plus une
pensionnaire, monsieur, et, quoique jeune encore, j'ai depuis
longtemps passé l'âge des jeux puérils et des attachements
enfantins. Lorsque je parle, à l'homme qui me fait l'honneur de
solliciter ma main et de m'offrir son nom, de mon amour pour un
autre, il doit penser que je lui parle d'un amour grave, profond,
éternel! d'un de ces amours enfin qui laissent leur trace dans le
coeur et creusent leur passage dans la vie.
-- Diable! fit Lectoure comme s'il commençait à donner plus
d'importance à la révélation; mais c'est de la bergerie, cela!
Voyons. Est-ce un jeune homme que l'on puisse recevoir.
-- Oh! monsieur, s'écria Marguerite se reprenant à l'espoir que
semblaient lui donner ces paroles; oh! croyez moi bien, c'est
l'être le meilleur, l'âme la plus dévouée!
-- Mais je ne vous demande pas cela, et je ne parle pas des
qualités du coeur. Il les a toutes, c'est convenu. Je vous demande
s'il est de noblesse, s'il est de race, si une femme comme il faut
peut l'avouer enfin, et cela sans faire tort à son mari.
-- Son père, qu'il a perdu encore jeune, et qui était un ami
d'enfance de mon père, était conseiller à la cour de Rennes.
-- Noblesse de robe! murmura Lectoure en laissant tomber la lèvre
inférieure en signe de mépris. J'aimerais mieux autre chose. Est-
il chevalier de Malte, au moins?
-- Il se destinait aux armes.
-- Eh bien! alors, on lui aura un régiment pour lui faire une
position. Voilà qui est arrangé. C'est bien. Écoutez. Il laissera
passer six mois pour les convenances, obtiendra un congé, ce qui
ne sera pas difficile, puisque nous n'avons pas de guerre, se fera
présenter chez vous par un ami commun, et tout sera dit.
-- Je ne vous comprends pas, monsieur, répondit Marguerite en
regardant le baron avec l'expression d'un profond étonnement.
-- C'est pourtant limpide ce que je vous dis, reprit celui-ci avec
quelque impatience. Vous avez des engagements de votre côté, j'en
ai du mien, cela ne doit pas empêcher de s'accomplir une union
convenable sous tous les rapports; et une fois accomplie, eh bien!
mais il me semble qu'il faut la rendre tolérable. Comprenez-vous,
enfin?
-- Oh! pardon, pardon, monsieur! s'écria Marguerite en reculant
devant ces paroles comme si elles eussent eu une main pour la
repousser. J'ai été bien imprudente, bien coupable peut-être;
mais, telle que j'étais enfin, je ne croyais pas encore mériter
une pareille injure! Oh!... monsieur... le rouge de la honte me
brûle le visage, plus encore pour vous que pour moi. Oui, je
comprends. Un amour apparent et un amour caché! le visage du vice
et le masque de la vertu! Et c'est à moi, à moi la fille de la
marquise d'Auray, que l'on propose ce marché honteux, avilissant,
infâme! Oh! continua-t-elle en se laissant tomber dans un
fauteuil, et en se cachant le visage entre ses mains, il faut donc
que je sois une créature bien malheureuse, bien méprisable et bien
perdue! Oh! mon Dieu! mon Dieu!
-- Emmanuel! Emmanuel! dit le baron ouvrant la porte derrière
laquelle il se doutait qu'était resté le frère de Marguerite. Eh!
venez donc, mon cher, votre soeur a des spasmes! il faut faire
attention à ces choses, ou elles deviennent chroniques!... Madame
de Meulan en est morte!... Tenez, comte, voilà mon flacon, faites-
le lui respirer, quant à moi, je descends dans le parc. Si vous
n'avez rien a faire, venez m'y joindre, et donnez-moi, je vous
prie des nouvelles de votre soeur.
À ces mots, le baron de Lectoure sortit avec une aisance
miraculeuse, laissant Marguerite et Emmanuel en face l'un de
l'autre.
Chapitre XII
Le même jour où avait lieu l'entrevue de Marguerite et de
Lectoure, entrevue dont nous avons raconté les détails et qui eut
un résultat tout contraire à celui qu'avait espéré la jeune fille,
ce jour-là même, à quatre heures, la cloche du dîner rappela le
baron au château.
Emmanuel faisait les honneurs de la table, car la marquise était
restée auprès de son mari, et Marguerite avait demandé la
permission de ne pas descendre. Les autres convives étaient le
notaire, les parents et les témoins. Le repas fut triste, malgré
l'imperturbable entrain de Lectoure; mais il était visible que,
par cette joyeuse humeur, si active qu'elle ressemblait à une
fièvre, il avait l'intention de s'étourdir lui-même. De temps en
temps, en effet, cette âcre gaîté tombait tout à coup comme
s'éteint une lampe à laquelle l'huile fait défaut; puis elle
jaillissait de nouveau, jetant des lueurs plus vives, comme fait
la flamme lorsqu'elle dévore son dernier aliment. À sept heures on
se leva pour passer dans le salon.
Il est difficile de se faire une idée de l'aspect étrange que
présentait ce vieux château, dont les vastes appartements étaient
tendus d'étoffes de damas aux dessins gothiques, et garnis de
meubles du temps de Louis XIII; fermés qu'ils avaient été depuis
si longtemps, ils semblaient s'être déshabitués de la vie. Aussi,
malgré le luxe de lumières que les valets avaient déployé, la
lueur faible et tremblante des bougies était insuffisante à ces
chambres immenses dont tous les rentrants restaient sombres, et
dans lesquelles la voix retentissait comme sous les arceaux d'une
cathédrale. Le petit nombre des convives, auxquels devaient se
joindre à peine, dans la soirée, trois ou quatre gentilshommes des
environs, augmentait encore la tristesse qui semblait planer sous
les voûtes blasonnées du vieux manoir.
Au centre de l'un des salons, celui-là même où Emmanuel, au moment
de son arrivée à Paris, avait reçu la veille le capitaine Paul,
une table s'élevait, solennellement préparée, supportant un
portefeuille fermé, qui, aux yeux d'un étranger ignorant ce qui se
préparait, pouvait aussi bien renfermer une sentence de mort qu'un
contrat de mariage. Au milieu de ces aspects tristes et de ces
impressions sombres, de temps en temps un éclat de rire moqueur,
strident, arrivait à un groupe de personnes parlant bas; c'était
Lectoure qui s'amusait aux dépens de quelque honnête campagnard,
sans pitié pour Emmanuel sur qui retombait en quelque sorte une
partie de la raillerie.
Parfois cependant le fiancé regardait avec anxiété d'une extrémité
à l'autre de l'appartement; puis tout à coup un nuage rapide
passait sur son front, car il ne voyait paraître ni son beau-père,
ni la marquise, ni Marguerite. Les deux premiers, comme nous
l'avons dit, n'étaient point descendus au dîner, et son entrevue
d'un instant avec la dernière ne l'avait pas, tout insoucieux
qu'il s'efforçait de paraître, laissé sans inquiétude sur ce qui
se passerait à la signature du contrat qui devait avoir lieu dans
la soirée.
Emmanuel n'était pas non plus exempt de quelques craintes, et il
venait de se décider à monter chez sa soeur, lorsqu'en passant
dans une chambre il croisa Lectoure qui l'appela d'un signe de la
main.
-- Pardieu! vous nous arrivez à merveille, mon cher comte, lui
dit-il tout en ayant l'air de prêter une attention profonde à ce
que lui racontait un brave gentilhomme avec lequel il paraissait
dans les termes d'une parfaite amitié. Voilà monsieur de Nozay qui
me raconte une chose fort curieuse, sur ma parole! Mais savez-
vous, continua-t-il en se retournant vers le narrateur, que c'est
une chasse charmante et tout à fait de bonne compagnie! Moi aussi
j'ai des marais et des étangs; il faudra que je demande à mon
intendant, en arrivant à Paris, où tout cela est situé. Et prenez-
vous beaucoup de canards de cette manière?
-- Immensément! répondit le gentilhomme avec un accent de parfaite
bonhomie qui prouvait que Lectoure pouvait sans inconvénient
soutenir la conversation quelque temps encore sur le même ton.
-- Qu'est-ce donc, dit Emmanuel, que cette chasse miraculeuse?
-- Imaginez-vous, mon cher, reprit Lectoure avec le plus grand
sang froid, que monsieur se met dans l'eau jusqu'au cou.
-- À quelle époque, sans indiscrétion?
-- Mais, répondit le gentilhomme, au mois de décembre ou de
janvier.
-- C'est on ne peut plus pittoresque. Je disais donc que monsieur
se met dans l'eau jusqu'au cou, se coiffe la tête d'un potiron et
se faufile dans les roseaux. Cela le change au point que les
canards ne le reconnaissent aucunement et le laissent approcher à
portée. N'est-ce point cela?
-- Comme d'ici à vous.
-- Bah! vraiment? s'écria Emmanuel.
-- Et monsieur en tue autant qu'il veut, continua Lectoure.
-- Des douzaines! reprit le gentilhomme, enchanté de l'attention
que les deux jeunes gens lui prêtaient.
-- Cela doit faire grand plaisir à votre femme, si elle aime les
canards, dit Emmanuel.
-- Elle les adore, répondit monsieur de Nozay.
-- J'espère que vous me ferez l'honneur de me présenter à une
personne si intéressante, reprit en s'inclinant Lectoure.
-- Comment donc, monsieur le baron!
-- Je vous jure que, de retour à Versailles, la première chose que
je ferai sera de parler de cette chasse, au petit lever, et je
suis convaincu que Sa Majesté en fera l'essai dans la pièce d'eau
des Suisses.
-- Pardon, cher baron, dit Emmanuel en prenant le bras de Lectoure
et en se penchant à son oreille; mais c'est un voisin de campagne
qu'il était impossible de ne pas recevoir dans une solennité comme
celle-ci.
-- Comment donc! répondit Lectoure en employant la même précaution
pour ne pas être entendu de celui dont il était question; mais
vous auriez eu grand tort de m'en priver. Il entre de droit dans
la dot de ma future épouse, et j'aurais été désolé de ne point
faire sa connaissance.
-- Monsieur de Lajarry! annonça le domestique.
-- Un compagnon de chasse? dit Lectoure.
-- Non, répondit monsieur de Nozay, c'est un voyageur.
-- Ah! ah! fit Lectoure avec un accent qui annonçait que le
nouveau venu n'avait que juste le temps de se mettre en garde. À
peine cette exclamation fut-elle échappée, que le nouveau venu
entra, revêtu d'une polonaise garnie de fourrures.
-- Eh! mon cher Lajarry s'écria Emmanuel en allant au devant de
lui et en lui donnant la main, comme vous voilà garni! Sur mon
honneur! vous avez l'air du czar Pierre.
-- C'est que, répondit Lajarry en frissonnant, quoiqu'il ne fit
pas autrement froid, voyez-vous, mon cher comte, lorsqu'on arrive
de Naples, prrrrrou!
-- Ah! monsieur arrive de Naples! dit Lectoure en se mêlant à la
conversation.
-- En droiture, monsieur.
-- Monsieur est monté sur le Vésuve?
-- Non: je me suis contenté de le regarder de ma fenêtre.
Et puis, continua le gentilhomme voyageur avec un accent de mépris
très humiliant pour le volcan, ce n'est pas ce qu'il y a de plus
curieux à Naples, le Vésuve! Une montagne qui fume! Ma cheminée en
fait autant quand le vent vient de Belle-Isle. Et puis madame
Lajarry avait une peur effroyable des éruptions!
-- Mais vous avez visité la Grotte au Chien? continua Lectoure.
-- Pour quoi faire? reprit Lajarry; pour voir une bête qui a des
vapeurs! donnez des boulettes au premier caniche qui passe, il en
fera autant. Et puis madame Lajarry a la passion des chiens, et
cela lui aurait fait de la peine.
-- J'espère au moins, dit Emmanuel en s'inclinant, qu'un savant
comme vous n'aura pas négligé la Solfatare?
-- Moi? je n'y ai pas mis le pied! Je me figure pardieu bien ce
que c'est que trois ou quatre arpents de soufre, qui ne rapportent
absolument rien que des allumettes! D'ailleurs madame Lajarry ne
peut pas sentir l'odeur du soufre.
-- Comment trouvez-vous celui-là? dit Emmanuel conduisant Lectoure
dans la salle du contrat.
-- Je ne sais si c'est parce que j'ai vu l'autre le premier,
répondit Lectoure, mais je le préfère.
-- Monsieur Paul! annonça tout à coup le domestique.
-- Hein! fit Emmanuel en se retournant.
-- Qu'est-ce? dit Lectoure en se dandinant. Encore un voisin de
campagne!
-- Non; celui-là c'est autre chose! répondit Emmanuel avec
inquiétude. Comment cet homme ose-t-il se présenter ici?
-- Ah! ah! roturier, hein? vilain, n'est-ce pas? mais riche? Non?
Poète?... musicien?... peintre?... Eh bien! mais je vous assure,
Emmanuel, que l'on commence à recevoir cette espèce. La
philosophie maudite a tout confondu. Que voulez-vous, mon cher, il
faut en prendre bravement son parti. On est arrivé là. Un artiste
s'assied près d'un grand seigneur, le coudoie, le salue du coin du
chapeau, reste sur son siège quand il se lève; ils parlent
ensemble des choses de la cour, ils ricanent, ils plaisantent, ils
chamaillent. C'est un mauvais goût de très bon ton.
-- Vous vous trompez, Lectoure, répondit Emmanuel; ce n'est ni un
poète, ni un peintre, ni un musicien, c'est un homme à qui je dois
parler seul. Écartez donc Nozay, tandis que j'écarterai Lajarry.
À ces mots, les deux jeunes gens prirent chacun le bras d'un des
deux campagnards, et s'éloignèrent en parlant chasse et voyages.
À peine les portes latérales s'étaient-elles refermées derrière
eux, que Paul parut à celle du milieu.
Il entra dans cette chambre qu'il connaissait déjà, et dont chaque
angle cachait une porte, l'une donnant dans une bibliothèque et
l'autre dans le cabinet où il avait attendu, lors de sa première
visite, le résultat de la conférence entre Marguerite et Emmanuel.
Puis, s'approchant de la table, il resta un instant debout,
regardant alternativement ces deux portes, comme s'il se fût
attendu à voir ouvrir l'une ou l'autre. Son espérance ne fut pas
trompée.
Au bout d'un instant, celle de la bibliothèque s'entr'ouvrit, et
il aperçut dans l'ombre une forme blanche. Il s'élança vers elle.
-- Est-ce vous, Marguerite? lui dit-il.
-- Oui, répondit une voix tremblante.
-- Eh bien?
-- Je lui ai tout dit.
-- Et?
-- Et dans dix minutes on signe le contrat -- Je m'en doutais:
c'est un misérable!
-- Que faire? s'écria la jeune fille.
-- Du courage, Marguerite!
-- Du courage? Oh! je n'en ai plus.
-- Voilà qui vous en rendra, lui dit Paul en lui remettant un
billet.
-- Que contient cette lettre?
-- Le nom du village où vous attend votre fils et le nom de la
femme chez qui on l'a caché.
-- Mon fils!... Oh! vous êtes donc un ange! s'écria Marguerite,
essayant de baiser la main qui lui tendait le papier.
-- Silence! on vient, dit Paul. Quelque chose qu'il arrive, vous
me retrouverez chez Achard.
Marguerite referma vivement la porte sans lui répondre, car elle
avait reconnu le bruit des pas de son frère. Paul se retourna et
marcha à sa rencontre; les deux jeunes gens se joignirent près de
la table.
-- Je vous attendais à une autre heure, monsieur, et devant moins
nombreuse compagnie, dit Emmanuel, rompant le premier le silence.
-- Mais nous sommes seuls, ce me semble, répondit Paul en jetant
les yeux autour de lui.
-- Oui, mais c'est ici que l'on signe le contrat, et dans un
instant le salon sera plein.
-- On dit bien des choses en un instant, monsieur le comte!
-- Vous avez raison, répondit Emmanuel; mais il faut rencontrer un
homme qui n'ait pas besoin de plus d'un instant pour les
comprendre.
-- J'écoute, dit Paul.
-- Vous m'avez parlé de lettres, continua Emmanuel se rapprochant
encore de son interlocuteur et baissant la voix.
-- C'est vrai, répondit Paul avec le même calme.
-- Vous avez fixé un prix à ces lettres?
-- C'est encore vrai.
-- Eh bien! si vous êtes homme d'honneur, pour cette somme
renfermée dans ce portefeuille, vous devez être prêt à me les
rendre.