vous étiez né. Je fermai la porte pour que personne n'entrât, et
je m'en allai creuser sa tombe. Je passai toute la journée à ce
pénible devoir; car, d'après le voeu même de votre père, personne
ne devait être mis dans cette terrible confidence. Le soir, je
revins chercher le cadavre. C'est une étrange chose que le coeur
de l'homme, et combien l'espérance que Dieu y met est difficile à
l'abandonner. Je l'avais vu tomber... j'avais senti ses mains se
refroidir... j'avais baisé son visage glacé...je l'avais quitté
pour aller creuser sa tombe, et, cette tombe creusée, ce devoir de
mort accompli, je revenais le coeur bondissant, car il me semblait
qu'en mon absence, quoiqu'il fallût pour cela un miracle de Dieu,
la vie était revenue, et qu'il allait se soulever sur son lit et
me parler. Je rentrai... Hélas! hélas! les temps évangéliques
étaient passés... Lazare resta étendu sur sa couche... mort! mort!
mort!
Et le vieillard resta un instant abattu, sans parole, sans voix;
seulement des larmes coulaient silencieusement sur son visage
ridé.
-- Oui, oui, s'écria Paul éclatant en sanglots de son côté; oui,
n'est-ce pas, et tu accomplis ta sainte mission! Noble coeur!
laisse-moi baiser ces mains qui ont rendu le corps de mon père à
la demeure éternelle. Et tu es demeuré fidèle à la tombe comme tu
l'as été à la vie. Pauvre gardien du sépulcre! tu es resté près de
lui pour que quelques larmes arrosassent l'herbe qui poussait sur
la fosse ignorée. Oh! que ceux qui se croient grands, parce que
leur nom retentit dans la tempête et dans la guerre plus haut que
l'ouragan et la bataille, sont petits près de toi, vieillard au
dévouement silencieux!... Oh! bénis-moi, bénis-moi, s'écria Paul
en tombant à genoux, puisque mon père n'est plus là pour me bénir.
-- Dans mes bras, mon enfant, dans mes bras! dit le vieillard; car
tu t'exagères cette action si simple et si naturelle. Puis, crois-
moi, ce que tu appelles ma piété n'a pas, été sans enseignements
pour moi; j'ai vu combien l'homme tenait peu de place sur la
terre, et combien il était vite perdu dans le monde lorsque le
Seigneur détournait les yeux de lui. Ton père était jeune, plein
d'avenir, de courage; ton père était le dernier descendant d'une
vieille lignée, il portait un noble nom, on eût cru voir d'avance
son chemin tout tracé vers les honneurs, de la terre, il avait
une famille, des amis. Eh bien! ton père disparut tout à coup,
comme si la terre avait manqué sous ses pieds. Je ne sais si
quelque regard en larmes chercha sa trace jusqu'à ce qu'il la
perdît; mais ce que je sais, c'est que depuis vingt et un ans nul
n'est venu sur cette tombe; nul ne sait qu'il est couché à
l'endroit où l'herbe est plus verte et plus touffue. Et cependant,
orgueilleux et insensé qu'il est, l'homme se croit quelque chose!
-- Oh! ma mère n'y est jamais venue?
Le vieillard ne répondit pas.
-- Eh bien! continua Paul, nous serons deux maintenant qui
connaîtrons cette place. Viens me la montrer; car j'y retournerai,
je te jure, toutes les fois que mon vaisseau touchera les côtes de
France.
À ces mots, il entraîna Achard dans la première chambre; mais,
comme ils ouvraient la porte, ils entendirent un léger bruit du
côté du parc: c'était un domestique du château qui venait avec
Marguerite.
Paul rentra précipitamment.
-- C'est ma soeur, dit-il à Achard, c'est ma soeur. Laisse-moi
seul un instant avec elle, j'ai besoin de parler à cette enfant...
J'ai un mot à lui dire qui lui fera passer une nuit heureuse.
Prenons pitié de ceux qui veillent et pleurent.
-- Songez, dit Achard, que le secret que je viens de vous révéler
est aussi celui de votre mère.
-- Sois tranquille, mon vieil ami, dit-il en poussant Achard dans
la seconde chambre. Sois tranquille, je ne lui parlerai que du
sien.
En ce moment Marguerite entra.
Chapitre X
Marguerite venait, selon son habitude, apporter quelques
provisions au vieillard, et ce ne fut pas sans étonnement qu'elle
vit dans la première pièce, où depuis dix ans elle ne trouvait
jamais qu'Achard, un beau jeune homme qui la regardait d'un oeil
doux et avec un sourire bienveillant. Elle fit signe au domestique
de déposer le panier dans un coin de la chambre; il obéit, puis il
alla attendre sa maîtresse en dehors de la porte. Quant à elle,
s'avançant vers Paul:
«Pardon, monsieur, lui dit-elle; mais je croyais trouver ici mon
vieil ami, Louis Achard... et je venais lui apporter de la part de
ma mère...».
Paul étendit la main vers la seconde chambre, pour indiquer que là
était celui qu'elle cherchait, car il ne put lui répondre, tant il
sentait que l'accent de sa voix trahirait son émotion. La jeune
fille remercia par une inclination de tête presque imperceptible,
et entra.
Paul la suivit des yeux, la main appuyée sur son coeur.
Cette âme vierge où l'amour n'était jamais entré s'ouvrait, dans
sa sainte virginité, aux premières émotions de famille. Isolé
comme il l'avait toujours été, n'ayant pour amis que ces rudes
enfants de l'Océan, tout ce qu'il avait de doux et de tendre en
son coeur, il l'avait tourné vers Dieu, et quoiqu'aux regards d'un
chrétien rigoriste sa religion n'eût peut-être pas paru
parfaitement orthodoxe, il n'en était pas moins vrai que cette
poésie qui débordait dans toutes ses paroles n'était autre chose
qu'une immense et éternelle prière. Il n'était donc pas étonnant
que les premières sensations qui entraient dans son coeur, bien
que toutes fraternelles, fussent désordonnées et bondissantes
comme des émotions d'amour.
-- Oh! murmura-t-il, lorsque la jeune fille eut disparu, pauvre
isolé que je suis, comment ferai-je, lorsque tu vas sortir, pour
ne pas te prendre et te serrer dans mes bras, pour ne pas te dire:
Marguerite, ma soeur, nulle femme ne m'a jamais aimé d'aucun
amour; aime-moi d'amour fraternel! Oh! ma mère! ma mère! En me
privant de vos caresses, vous m'avez privé aussi de celles de cet
ange. Dieu vous rende dans l'éternité le bonheur que vous avez
éloigné de vous... et des autres.
-- Adieu! dit, en rouvrant la porte, Marguerite au vieillard;
adieu; j'ai voulu venir ce soir même, car je ne sais plus
maintenant quand je pourrai vous revoir.
Et elle s'achemina vers la porte, pensive et la tête baissée, sans
voir Paul, sans se souvenir qu'il y avait là un jeune homme
lorsqu'elle était entrée. Le jeune marin la suivait des yeux, les
bras tendus vers elle comme pour l'arrêter, la poitrine oppressée
et les yeux humides. Enfin lorsqu'il lui vit poser la main sur la
clef de la porte:
-- Marguerite! s'écria-t-il.
La jeune fille se retourna étonnée; mais ne comprenant rien à
cette familiarité étrange de la part d'un homme qui lui était
complètement inconnu, elle entr'ouvrit la porte pour sortir.
-- Marguerite! répéta Paul en faisant un pas vers sa soeur;
Marguerite, n'entendez-vous pas que je vous appelle?...
-- Il est vrai que Marguerite est mon nom, monsieur, répondit avec
dignité la jeune fille, mais je ne pouvais penser que ce mot me
fût adressé seul par une personne que je n'ai pas l'honneur de
connaître.
-- Mais je vous connais, moi! s'écria Paul en allant à elle, en
fermant la porte et en la ramenant dans la chambre. Je sais que
vous êtes malheureuse, que vous n'avez pas une âme où verser votre
peine, pas un bras à qui demander un appui.
-- Vous oubliez celui qui est là-haut, répondit Marguerite en
levant d'un même mouvement la tête et la main vers le ciel.
-- Non, non, Marguerite, je n'oublie pas, car je suis envoyé par
lui pour vous offrir ce qui vous manque; pour vous dire, quand
toutes les bouches et tous les coeurs se ferment autour de vous:
Je suis votre ami, moi, votre ami dévoué, éternel!
-- Oh! monsieur, répondit Marguerite, ce sont des mots bien
solennels et bien sacrés que ceux que vous murmurez là! des mots
auxquels, malheureusement, il est difficile que je croie sans
preuve.
-- Et si je vous en donnais une, dit Paul.
-- Impossible! murmura Marguerite.
-- Irrécusable! continua Paul.
-- Oh! alors!... dit Marguerite avec un accent indéfinissable dans
lequel le doute commençait de faire place à l'espoir.
-- Eh bien! alors...
-- Oh! alors! mais non, non!
-- Connaissez-vous cette bague? dit Paul, lui montrant l'anneau
qui ouvrait le bracelet.
-- Clémence de Dieu! s'écria Marguerite, ayez pitié de moi! il est
mort!
-- Il est vivant!
-- Mais il ne m'aime donc plus?
-- Il vous aime!
-- S'il est vivant, s'il m'aime, oh! c'est à en devenir folle...
Qu'est-ce que je disais donc? S'il est vivant, s'il m'aime,
comment cette bague se trouve-t-elle entre vos mains?
-- Il me l'a confiée comme un gage de reconnaissance.
-- Ai-je confié ce bracelet à personne, moi? dit Marguerite
relevant la manche de sa robe, voyez!
-- Oui, mais vous, Marguerite, vous n'êtes pas proscrite,
déshonorée aux yeux du monde, jetée au milieu d'une race perdue!
-- Qu'importe! n'est-il pas innocent? n'est-il pas aimé?
-- Puis il a pensé, continua Paul voulant voir jusqu'où allaient
le dévouement et l'amour de sa soeur, il a pensé qu'il était de sa
délicatesse, séparé à jamais de la société comme il l'est, de vous
offrir, sinon de vous rendre, la liberté de disposer de votre
main...
-- Lorsqu'une femme a fait pour un homme ce que j'ai fait pour
lui, répondit avec fermeté Marguerite, elle n'a, croyez-moi,
d'excuse qu'en l'aimant éternellement, et c'est ce que je ferai.
-- Oh! vous êtes un ange! s'écria Paul.
-- Dites-moi? reprit Marguerite, saisissant à son tour les mains
du jeune homme, et le regardant d'un air suppliant.
-- Quoi?
-- Vous l'avez donc vu?
-- Je suis son ami, son frère...
-- Oh! parlez-moi de lui, alors! s'écria-t-elle, s'abandonnant
toute entière à son amour et oubliant qu'elle voyait pour la
première fois celui à qui elle adressait de pareilles questions.
Que fait-il, qu'espère t-il? le malheureux!
-- Il vous aime, il espère vous revoir.
-- Alors, alors, murmura Marguerite s'éloignant de Paul, il vous a
donc dit?
-- Tout.
-- Oh! s'écria-t-elle en baissant son front sur lequel une rougeur
subite passa, remplaçant, comme le vif reflet d'une flamme, la
pâleur habituelle qui y était empreinte.
Paul s'approcha d'elle et la serra contre son coeur.
-- Vous êtes une sainte fille, lui dit-il.
-- Vous ne me méprisez donc pas, monsieur! murmura Marguerite, se
hasardant à lever les yeux.
-- Marguerite, dit Paul, si j'avais une soeur, je prierais Dieu
qu'elle vous ressemblât.
-- Oh! vous auriez une soeur bien malheureuse! répondit la jeune
fille en s'appuyant sur son bras et fondant en larmes.
-- Peut-être, répondit Paul en souriant.
-- Vous ne savez donc pas?...
-- Dites.
-- Que monsieur de Lectoure doit arriver demain matin?
-- Je le sais.
-- Et que demain on signe le contrat?
-- Je le sais.
-- Eh bien! que voulez-vous donc que j'espère dans une pareille
extrémité? À qui voulez-vous que je m'adresse? Qui voulez-vous que
j'implore?... Mon frère? Dieu sait que je lui pardonne, mais il ne
peut me comprendre. Ma mère?...Oh! monsieur, vous ne connaissez
pas ma mère! C'est une femme d'une réputation intacte, d'une vertu
sévère, d'une volonté inflexible; car n'ayant jamais failli, elle
ne croit pas que l'on puisse faillir; et lorsqu'elle a dit: «Je
veux!» il n'y a plus qu'à courber la tête, à pleurer et à obéir.
Mon père!... Oui..., il faudra, je le sais, que mon père sorte de
la chambre où il est enfermé depuis vingt ans pour signer le
contrat. Mon père! Pour toute autre moins malheureuse et moins
condamnée que moi, ce serait une ressource. Mais vous ignorez
qu'il est insensé, qu'il a perdu la raison, et avec elle tout
sentiment d'amour paternel. Et puis, il y a dix ans que je ne l'ai
vu, mon père; il y a dix que je n'ai pressé ses mains tremblantes,
que je n'ai baisé ses cheveux blancs! Il ne sait plus s'il a une
fille; il ne sait plus s'il a un coeur; il ne me reconnaîtra même
pas! et, me reconnût-il, eût-il pitié de moi, ma mère lui mettra
une plume entre les mains et lui dira: «Signez! Je le veux,» et il
signera, le pauvre et faible vieillard! et sa fille sera
condamnée!
-- Oui, oui, je sais tout cela aussi bien que vous, mon enfant dit
Paul, mais rassurez-vous: ce contrat ne sera point signé.
-- Qui l'empêchera?
-- Moi!
-- Vous?
-- Soyez tranquille, je serai demain à l'assemblée de famille.
-- Qui vous y introduira?
-- J'ai un moyen.
-- Mon frère est violent, emporté! Oh! mon Dieu! mon Dieu!...
prenez garde de me perdre encore davantage en voulant me sauver!
-- Votre frère m'est aussi sacré que vous-même, Marguerite. Ne
craignez rien, et reposez-vous sur moi.
-- Oh! je vous crois, monsieur, et je me repose sur vous, dit
Marguerite, comme accablée par sa longue incrédulité; car, que
vous reviendrait-il de me tromper? quel intérêt auriez-vous à me
trahir?
-- Aucun, vous avez raison; mais passons à autre chose. Que
comptez-vous faire avec le baron de Lectoure?
-- Lui tout dire.
-- Oh! dit Paul en s'inclinant, laissez-moi vous adorer.
-- Monsieur! murmura Marguerite.
-- Comme une soeur! comme une soeur!
-- Oui, vous êtes bon, s'écria Marguerite; je crois que c'est Dieu
qui vous envoie.
-- Croyez, répondit Paul.
-- Donc, demain soir.
-- Ne vous étonnez, ne vous effrayez de rien. Seulement, tâchez de
me faire comprendre par une lettre, par un mot, par un signe, le
résultat de votre entretien avec Lectoure.
-- Je tâcherai.
-- Et maintenant il est tard, le domestique pourrait s'étonner de
la longueur de notre entretien; rentrez au château, et ne parlez
de moi à personne. Adieu.
-- Adieu! dit Marguerite, vous à qui je ne sais quel nom donner.
-- Nommez-moi votre frère!
-- Adieu, mon frère!
-- Oh! ma soeur! ma soeur! s'écria Paul en la serrant
convulsivement entre ses bras, tu es la première qui m'ait fait
entendre une aussi douce parole, Dieu t'en récompensera.
La jeune fille, étonnée, se recula; puis, revenant à Paul, elle
lui tendit la main. Paul la serra une dernière fois, et Marguerite
sortit. Alors, le jeune marin revint à la porte de communication
et l'ouvrit.
-- Et maintenant, vieillard, dit-il, conduis-moi à la tombe de mon
père.
Chapitre XI
Le lendemain du jour où Paul avait appris le secret de sa
naissance, les habitants du château d'Auray se réveillèrent
préoccupés plus que jamais des craintes et des espérances que
leurs intérêts divers faisaient naître, car ce jour devait être
pour tous, un jour décisif.
La marquise, que nos lecteurs connaissent maintenant pour une
femme non point perverse et méchante, mais hautaine et inflexible,
y voyait le terme de ses angoisses renouvelées chaque jour, car
c'était surtout aux yeux de ses enfants qu'elle voulait conserver
cette réputation sans tache dont l'usurpation lui coûtait si cher.
Pour elle, Lectoure était non seulement un gendre convenable et
portant un nom digne du sien, mais encore un homme ou plutôt un
bon génie, qui, du même coup, éloignait d'elle sa fille, qu'il
emmenait comme épouse, et son fils, à qui le ministre, grâce à
cette alliance, avait promis de donner un régiment.
Une fois ces deux enfants partis, vienne le premier né, et le
secret révélé n'avait pas d'écho. D'ailleurs, il y avait mille
moyens de lui fermer la bouche.
La fortune de la marquise était immense, et l'or était une de ces
ressources qu'elle croyait en pareil cas d'un effet infaillible.
Elle était donc ardente à cette union de toute la force de sa
crainte: de sorte que, non seulement elle secondait l'empressement
de Lectoure, mais encore elle excitait celui d'Emmanuel. Pour
celui-ci, las de vivre inconnu à Paris ou enterré en Bretagne,
perdu au milieu de cette jeunesse élégante qui formait la maison
du roi, ou relégué dans l'antique château de ses aïeux, en
compagnie des vieux portraits de sa famille, il frappait avec
empressement à cette porte dorée que promettait de lui ouvrir, à
Versailles, son futur beau-frère.
Les chagrins et les larmes de sa soeur l'avaient bien affligé un
instant, car il était ambitieux plus encore par la crainte de
l'ennui qui l'attendait dans son manoir, et par désir de parader à
la tête d'un régiment, et de séduire l'esprit des femmes par la
richesse et le bon goût de son uniforme, que par orgueil et
sécheresse de coeur; mais incapable lui-même d'une passion
sérieuse, malgré les suites fatales que l'amour de sa soeur
avaient eues, il regardait cet amour comme un attachement
d'enfance que le tumulte et les plaisirs du monde effaceraient
bientôt de sa mémoire, et il croyait être certain qu'un an ne se
passerait pas sans qu'elle le remerciât la première d'avoir fait
violence à ces sentiments.
Quant à Marguerite, pauvre victime condamnée si irrévocablement à
être immolée aux craintes de l'une et à l'ambition de l'autre, la
scène de la veille avait laissé dans son esprit un souvenir
profond; elle ne pouvait se rendre compte du sentiment étrange
qu'avait fait naître en elle ce beau jeune homme qui lui avait
transmis les paroles de Lusignan, qui l'avait rassurée sur le sort
du pauvre proscrit, et qui avait fini par la presser sur sa
poitrine en l'appelant sa soeur. Une espérance vague et
instinctive lui murmurait au coeur que cet homme, ainsi qu'il le
lui avait dit, avait reçu de Dieu mission de la protéger; mais,
comme elle ignorait quel lien l'attachait à elle, quel secret le
faisait maître de la volonté de sa mère, quelle influence enfin il
pouvait exercer sur son avenir, elle n'osait s'arrêter à des idées
de bonheur, habituée qu'elle était, depuis six mois, à regarder la
mort comme l'unique terme possible à ses malheurs.
Le marquis seul, au milieu des diverses émotions qui palpitaient
autour de lui, était resté dans son impassible et inerte
indifférence, car pour lui le monde avait cessé de marcher depuis
le jour terrible où sa raison s'était perdue; constamment absorbé
dans un seul souvenir, celui de ce duel mortel et sans témoin,
murmurant pour toutes paroles celles qu'avaient prononcées, en lui
faisant grâce, le comte de Morlaix, c'était un vieillard faible
comme un enfant, à qui sa femme commandait d'un geste, et qui
recevait de sa volonté froide et continue toutes les impulsions
auxquelles obéissait, depuis vingt ans, l'instinct végétatif qui
survivait en lui au libre arbitre et à la raison.
Ce jour-là, cependant, une espèce de révolution avait été opérée
dans ses habitudes. Un valet de chambre était entré dans son
appartement, et avait remplacé la marquise dans les soins de sa
toilette; on lui avait fait endosser son uniforme de maître de
camp, on l'avait revêtu des différents ordres dont il était
décoré; puis la marquise, lui mettant une plume à la main, lui
avait ordonné de signer son nom comme par essai, et il avait obéi,
passif et insouciant, sans se douter qu'il étudiait un rôle de
bourreau.
Vers les trois heures du soir, une chaise de poste, dont le
roulement avait retenti bien différemment dans le coeur de trois
personnes qui l'attendaient, était entrée dans la cour du château.
Emmanuel s'était empressé de courir au perron pour recevoir son
futur beau-frère, car c'était lui qui arrivait. Lectoure descendit
légèrement de sa voiture. Il s'était arrêté à la dernière poste
pour faire sa toilette de présentation, de sorte qu'il arrivait
dans toute l'élégance des dernières modes de la cour. Emmanuel
sourit de cette précaution, car il était évident que Lectoure
n'avait voulu perdre aucun des avantages de sa personne en se
présentant dans un costume de voyage. Son habitude des femmes lui
avait appris que presque toujours elles jugent au premier coup
d'oeil, et que rien n'efface l'impression bonne ou mauvaise qu'il
a transmise à leur esprit ou à leur coeur. Au reste, justice sous
ce rapport doit être rendue au baron: son aspect plein de grâce et
d'élégance eût été dangereux pour toute femme dont le coeur n'eût
point été prévenu pour un autre.
-- Permettez, mon cher baron, dit Emmanuel en s'avançant vers lui,
qu'en l'absence momentanée de ces dames, je vous fasse les
honneurs du manoir de mes ancêtres. Voyez, continua-t-il en
s'arrêtant au haut du perron, et en montrant du doigt les
tourelles et les bastions, cela date de Philippe-Auguste comme
architecture, et de Henri IV comme décoration.
-- C'est, sur mon honneur, répondit le baron avec l'accent affecté
qu'avaient adopté les jeunes gens de cette époque, une charmante
forteresse, et qui répand à trois lieues à la ronde une odeur de
baronnie à parfumer un fournisseur. Si jamais, continua-t-il en
entrant dans le vestibule, et de là dans une galerie ornée de
chaque côté des portraits de la famille, il me prenait fantaisie
d'entrer en rébellion contre Sa Majesté Très Chrétienne, je vous
prierais de me prêter ce bijou; et, ajouta-t-il en levant les yeux
vers cette longue file d'ancêtres qui se déroulait devant lui, et
la garnison avec.
-- Trente-trois quartiers! je ne dirai pas en chair et en os,
répondit Emmanuel, car il y a longtemps que tout cela n'est plus
que poussière, mais en peinture, comme vous voyez. Cela commence à
un chevalier Hugues d'Auray, qui accompagna le roi Louis VII à la
croisade; cela passe par ma tante Déborah, que vous voyez en
costume de Judith, et cela vient définitivement aboutir, sans
interruption dans la branche masculine, au dernier membre de cette
illustre famille, votre très humble et très obéissant serviteur,
Emmanuel d'Auray.
-- C'est tout à fait respectable, et l'on ne peut pas plus
authentique.
-- Oui; mais comme je ne me sens pas assez patriarche, reprit
Emmanuel en passant devant le baron afin de lui montrer le chemin
de sa chambre, pour perdre ma vie dans cette formidable société,
j'espère, baron, que vous avez pensé à m'en tirer?
-- Sans doute, mon cher comte, répondit Lectoure en le suivant, je
voulais même vous apporter votre commission, comme mon cadeau de
noces. Je savais une lieutenance vacante aux dragons de la reine,
et j'allais hier chez monsieur de Maurepas la solliciter pour
vous, lorsque j'appris que la chose était accordée à la requête de
je ne sais quel amiral mystérieux, une espèce de corsaire, de
pirate, d'être fantastique, que la reine a mis à la mode en lui
donnant sa main à baiser, et que le roi a pris en affection parce
qu'il a battu les Anglais, je ne sais où... De sorte que, pour cet
exploit, Sa Majesté l'a décoré de l'ordre du Mérite militaire, et
lui a donné une épée avec une garde en or, comme il aurait pu
faire à quelqu'un de noblesse. Bref, c'est partie perdue de ce
côté; mais, soyez tranquille, nous nous tournerons d'un autre.
-- Très bien, répondit Emmanuel. Peu m'importe l'arme; ce que je
veux, c'est un grade qui aille à mon nom, une position qui cadre
avec notre fortune.
-- Parfaitement; vous les aurez.
-- Et comment, dit Emmanuel changeant la conversation, comment
vous êtes-vous tiré des mille engagements que vous deviez avoir?
-- Mais, dit le baron avec un accent de laisser-aller qui
n'appartenait qu'à cette classe privilégiée, et en s'étendant sur
une chaise longue, car il était enfin arrivé à l'appartement qui
lui était destiné; mais, en racontant franchement la chose: j'ai
annoncé, au jeu de la reine, que je me mariais.
-- Ah! bon Dieu! mais c'est de l'héroïsme! surtout si vous avez
avoué que vous preniez une femme au fond de la Basse-Bretagne.
-- Je l'ai avoué.
-- Et alors, dit Emmanuel on souriant, la compassion a fait place
à la colère?
-- Dame! vous comprenez, mon cher comte, dit Lectoure passant une
jambe sur l'autre, et la balançant d'un mouvement régulier comme
celui d'un pendule, nos femmes de la cour croient que le soleil se
lève à Paris et se couche à Versailles. Tout le reste de la
France, c'est pour elles de la Laponie, du Groënland, de la
Nouvelle-Zembie! De sorte qu'on s'attend, vous l'avez dit, mon
cher comte, à me voir ramener, de mon voyage au pôle, quelque
chose d'inconnu, avec des mains terribles et des pieds
formidables! Heureusement que l'on se trompe, ajouta-t-il avec un
accent moitié craintif, moitié interrogateur, n'est-ce pas,
Emmanuel? et vous m'avez dit, au contraire, que votre soeur...
-- Vous la verrez, répondit Emmanuel.
-- Ce sera un grand désappointement pour cette pauvre madame de
Chaulne. Enfin... il faudra bien qu'elle s'en console...
-- Qu'est-ce?
Cette interrogation était motivée par la présence du valet de
chambre d'Emmanuel, qui venait d'ouvrir la porte, et se tenait
debout sur le seuil, attendant, en domestique de bonne maison, que
son maître lui adressât la parole.
-- Qu'est-ce? répéta Emmanuel.
-- Mademoiselle Marguerite d'Auray fait demander à monsieur le
baron de Lectoure l'honneur d'un entretien particulier.
-- À moi? dit Lectoure en se soulevant; mais avec le plus grand
plaisir!
-- Mais, non! c'est une erreur! s'écria Emmanuel. vous vous
trompez, Célestin!
-- J'ai l'honneur d'assurer à monsieur le comte, répondit le valet
de chambre en insistant, que je m'acquitte exactement et
fidèlement de l'ordre qui m'a été donné.
-- Impossible! dit Emmanuel inquiet au plus haut degré de la
démarche hasardée de sa soeur. Baron, si vous m'en croyez, envoyez
promener cette petite folle.