-- C'est cela, dit la marquise en se levant; et ainsi la chaîne de

mes craintes se prolongera jusqu'à ma mort! et le dernier anneau

en sera pour l'éternité scellé à mon cercueil! Il y a dans le

monde un homme, un seul peut-être, qui est inébranlable comme un

rocher; et il faut que Dieu le place sur ma route, non seulement

comme un remords, mais encore comme une vengeance! Et il faut

qu'un orage me pousse sur lui jusqu'à ce que je me brise!... Tu

tiens mon secret entre tes mains, vieillard; c'est bien! fais-en

ce que tu voudras! tu es le maître, et moi je suis l'esclave!

Adieu!

À ces mots, la marquise sortit et reprit le chemin du château.

Chapitre VIII

-- Oui, dit le vieillard en regardant s'éloigner la marquise; oui,

je sais que vous avez un coeur de bronze, madame; insensible à

toute espèce de crainte, hormis celle que Dieu vous a mise dans

l'âme pour remplacer le remords. Mais celle-là suffit, n'est-ce

pas? et c'est acheter bien cher une réputation de vertu que la

payer le prix que vous la vend votre éternelle terreur! Il est

vrai que celle de la marquise d'Auray est si bien établie que, si

la vérité sortait de terre ou descendait du ciel, elle serait

traitée de calomnie! Enfin, Dieu veut ce qu'il veut, et ce qu'il

fait est écrit longtemps d'avance dans sa sagesse.

-- Bien pensé, dit une voix jeune et sonore, répondant à la maxime

religieuse que la résignation du vieillard venait de laisser

échapper.

Sur ma parole, mon père, vous parlez comme l'Ecclésiaste!

Achard se retourna et aperçut Paul, qui était arrivé comme la

marquise s'éloignait, si préoccupée de la scène que nous venons de

raconter, qu'elle n'avait pas aperçu le jeune capitaine.

Celui-ci s'approchait à son tour voyant le vieillard seul,

lorsqu'il entendit les derniers mots auxquels il répondit avec sa

bonne humeur habituelle.

Achard, étonné de cette apparition inattendue, le regarda comme

pour le prier de répéter.

-- Je dis, continua Paul, qu'il y a plus de grandeur dans la

résignation qui plie que dans la philosophie qui doute. C'est une

maxime de nos quakers que, pour mon bonheur éternel, j'aurais

voulu avoir moins souvent à la bouche et plus souvent dans le

coeur.

-- Pardon, monsieur, dit le vieillard en voyant notre aventurier

qui le regardait, immobile, un pied posé sur le seuil de sa porte;

mais puis je savoir qui vous êtes?

-- Pour le moment, répondit Paul, donnant comme d'habitude l'essor

à sa poétique et insoucieuse gaieté, je suis un enfant de la

république de Platon, ayant le genre humain pour frère, le monde

pour patrie, et ne possédant sur la terre que la place que je m'y

suis faite moi-même.

-- Et que cherchez-vous? continua le vieillard, souriant malgré

lui à cet air de joyeuse humeur répandu sur tout le visage du

jeune homme.

-- Je cherche, répondit Paul, à trois lieues de Lorient, à cinq

cents pas du château d'Auray, une maisonnette qui ressemble

diablement à celle-ci, et dans laquelle je dois trouver un

vieillard qui pourrait bien être vous.

-- Et comment se nomme ce vieillard?

-- Louis Achard.

-- C'est moi-même.

-- Alors que la bénédiction du ciel descende sur vos cheveux

blancs! dit Paul d'une voix qui, changeant aussitôt d'accent, prit

celui du sentiment et du respect; car voici une lettre que je

crois de mon père, et qui dit que vous êtes un honnête homme.

-- Cette lettre ne renferme-t-elle rien? s'écria le vieillard les

yeux étincelants, et faisant un pas pour se rapprocher du jeune

capitaine.

-- Si fait, répondit celui-ci l'ouvrant et en tirant un sequin de

Venise brisé par le milieu; quelque chose comme la moitié d'une

pièce d'or dont j'ai un morceau et dont vous devez avoir l'autre.

Achard tendit machinalement la main en regardant le jeune homme.

-- Oui, oui, dit le vieillard, et à chaque parole ses yeux se

mouillaient de plus en plus de larmes; oui, c'est bien cela, et

plus encore, c'est la ressemblance extraordinaire... Il ouvrit ses

bras. Enfant... ô mon Dieu! mon Dieu!

-- Qu'avez-vous? s'écria Paul étendant à son tour les bras pour

soutenir le vieillard qui faiblissait sous le poids de son

émotion.

-- Oh! ne comprenez-vous pas, répondit celui-ci, ne comprenez-vous

pas que vous êtes le portrait vivant de votre père, et que votre

père, je l'aimais à lui donner mon sang, ma vie, comme je le

ferais maintenant pour toi, si tu me les demandais, jeune homme!

-- Alors embrasse-moi, mon vieil ami dit Paul en prenant le

vieillard dans ses bras, car la chaîne des sentiments n'est pas

rompue, crois-moi, entre la tombe du père et le berceau du fils.

Quel qu'ait été mon père, s'il ne faut, pour lui ressembler,

qu'une conscience sans reproche, un courage à toute épreuve et une

mémoire qui se souvienne toujours du bienfait, quoiqu'elle oublie

parfois l'injure, tu l'as dit, je suis son portrait vivant, et

plus encore par l'âme que par le visage.

-- Oui, il avait tout cela, votre père, répondit lentement le

vieillard en scellant dans ses bras l'enfant qui lui revenait, et

en le regardant tendrement à travers ses larmes: oui, il avait la

même fierté dans la voix, la même flamme dans les yeux, la même

noblesse dans le coeur.

Mais pourquoi ne t'ai-je pas revu plus tôt, jeune homme? Il y a eu

dans ma vie des heures bien sombres que tu eusses éclairées par ta

présence.

-- Pourquoi?... parce que cette lettre me disait de venir te

trouver quand j'aurais vingt-cinq ans; et que je les ai eus il n'y

a pas longtemps: il y a une heure.

Le vieillard baissa la tête d'un air pensif et garda un instant le

silence, abîmé dans le souvenir du passé.

-- Déjà, dit-il en relevant enfin la tête, il y a déjà vingt-cinq

ans! et il me semble, mon Dieu! que ce fut hier que vous naquîtes

dans cette maison, que vous ouvrîtes les yeux dans cette chambre!

Et le vieillard étendait la main vers une porte qui donnait dans

un autre appartement.

Paul à son tour parut réfléchir; puis regardant autour de lui pour

renforcer par la vue des objets qui s'offraient à ses yeux les

souvenirs qui se présentaient en foule à sa mémoire.

-- Dans cette chaumière? dans cette chambre? répéta-t-il; et je

les ai habitées jusqu'à l'âge de cinq ans, n'est-ce pas?...

-- Oui, murmura le vieillard comme tremblant de l'arracher aux

sensations qui commençaient à s'emparer de lui.

-- Eh bien! continua Paul en appuyant ses deux mains sur ses yeux

pour concentrer tous ses souvenirs, laisse-moi un instant regarder

à mon tour dans le passé, car je me rappelle une chambre que je

croyais avoir vue en rêve. Si c'est celle-là... Écoute!... Oh!

c'est étrange comme tout me revient.

-- Parle, mon enfant, parle! dit le vieillard.

-- Si c'est celle-là, il doit y avoir à droite... en entrant ...

au fond... un lit... avec des tentures vertes?

-- Oui.

-- Un crucifix au chevet de ce lit?

-- Oui.

-- Une armoire en face, où il y avait des livres... une grande

Bible, entre autres... avec des gravures allemandes?

-- La voilà, dit le vieillard montrant le livre saint ouvert sur

un prie Dieu.

-- Oh! c'est elle! c'est elle! s'écria Paul en appuyant ses lèvres

contre les feuillets.

-- Oh! brave coeur! brave coeur! murmura le vieillard.

Merci, mon Dieu, merci!

-- Puis, dit Paul en se relevant, dans cette chambre, une fenêtre

d'où l'on distinguait la mer, et sur la mer, trois îles?

-- Oui, celles d'Houat, d'Hoedic et de Belle-Isle-en-Mer.

-- C'est donc bien cela! s'écria Paul en s'élançant vers la

chambre; puis, voyant que le vieillard voulait l'y suivre: Non,

non, lui dit-il en l'arrêtant, seul... laisse-moi y entrer seul.

J'ai besoin d'y être seul. Et il entra, refermant la porte

derrière lui.

Alors il s'arrêta un instant saisi de ce saint respect qui entoure

les souvenirs d'enfance. La chambre était bien telle qu'il l'avait

décrite, car la religion dévouée du vieux serviteur l'avait

conservée pure de tout changement. Paul, chez qui un regard

étranger eût sans doute arrêté la manifestation des sentiments

qu'il éprouvait, certain d'être seul, s'y abandonna tout entier:

il s'avança lentement et les mains croisées vers le crucifix

d'ivoire, et, se laissant tomber à genoux comme il avait

l'habitude de le faire soir et matin autrefois, il essaya de se

rappeler une de ces naïves prières où l'enfant, sur le seuil de la

vie encore, prie Dieu pour ceux qui lui en ont ouvert les portes.

Que d'événements s'étaient succédés entre ces deux

agenouillements, répétés à vingt ans de distance! Quels horizons

variés et imprévus avaient succédé à ces horizons que caresse d'un

si doux regard le soleil riant de nos jeunes années! Comme le vent

capricieux qui soufflait dans les voiles de son vaisseau l'avait,

en l'éloignant des passions privées, poussé au milieu des passions

politiques!

Et voilà que croyant, insoucieux jeune homme, avoir oublié tout ce

qui existait sur la terre, il se souvenait de tout! voilà que sa

vie, libre et puissante comme l'Océan qui la berçait, allait se

rattacher à des liens inconnus jusqu'alors qui la retiendraient

peut-être en tel ou tel lieu, comme un vaisseau à l'ancre qui

appelle le vent et que le vent appelle, et qui cependant se sent

enchaîné, esclave captif de la veille, à qui la liberté passée

rend plus amère encore sa servitude à venir! Paul s'abîma

longtemps dans ces pensées, puis se releva lentement et alla

s'accouder à la fenêtre. La nuit était calme et belle, la lune

brillait au ciel et argentait le sommet des vagues. Les trois îles

apparaissaient à l'horizon, bleuâtres comme des vapeurs flottant

sur l'Océan.

Il se rappela combien de fois, dans sa jeunesse, il s'était appuyé

à la même place, regardant le même spectacle, suivant des yeux

quelque barque à la voile blanche, qui glissait silencieusement

sur la mer, comme l'aile d'un oiseau de nuit. Alors son coeur se

gonfla de souvenirs doux et tendres; il laissa tomber sa tête sur

sa poitrine, et des larmes muettes coulèrent le long de ses joues.

En ce moment il sentit qu'on lui prenait la main: c'était le

vieillard; il voulut cacher son émotion; mais, se repentant

aussitôt de ne pas oser être homme, il se retourna de son côté, et

lui montra franchement son visage tout mouillé de larmes.

-- Tu pleures, enfant! dit le vieillard.

-- Oui, je pleure, répondit Paul, et pourquoi le cacherais-je?

oui, regarde-moi. J'ai cependant vu de terribles choses dans ma

vie! J'ai vu l'ouragan faire tourbillonner mon vaisseau au sommet

des vagues et au fond des abîmes, et j'ai senti qu'il ne pesait

pas plus à l'aile de la tempête qu'une feuille sèche à la brise du

soir! J'ai vu les hommes tomber autour de moi comme les épis mûrs

sous la faucille du moissonneur. J'ai entendu les cris de détresse

et de mort de ceux dont la veille j'avais partagé le repas! Pour

aller recevoir leur dernier soupir, j'ai marché à travers une

grêle de boulets et de balles, sur un plancher où je glissais à

chaque pas dans le sang! Eh bien! mon âme est restée calme; mes

yeux ne se sont pas mouillés. Mais cette chambre, vois-tu, cette

chambre dont j'avais si saintement gardé le souvenir, cette

chambre où j'ai reçu les premières caresses d'un père que je ne

reverrai plus, et les derniers baisers d'une mère qui ne voudra

peut-être plus me revoir; cette chambre, c'est quelque chose de

sacré comme un berceau et comme une tombe. Je ne puis la

reconnaître sans me laisser aller à mes émotions: il faut que je

pleure, ou j'étoufferais!

Le vieillard le serra dans ses bras, Paul posa la tête sur son

épaule, et, pendant un instant, on n'entendit que ses sanglots.

Enfin le vieux serviteur reprit:

-- Oui, tu as raison: cette chambre, c'est à la fois un berceau et

une tombe; car c'est là que tu es né; il étendit le bras, et c'est

là que tu as reçu les derniers adieux de ton père, continua-t-il

en désignant du geste l'angle parallèle de l'appartement.

-- Il est donc mort? dit Paul.

-- Il est mort.

-- Tu me diras comment.

-- Je vous dirai tout!

-- Dans un instant, ajouta Paul en cherchant de la main une chaise

et en s'asseyant. Maintenant, je n'ai pas la force de t'écouter.

Laisse-moi me remettre. Il appuya son coude sur la croisée, posa

sa tête sur sa main, et jeta de nouveau les yeux sur la mer. La

belle chose qu'une nuit de l'Océan lorsque la lune l'éclaire,

comme elle le fait à cette heure! continua-t-il avec cet accent

doux et mélancolique qui lui était habituel. Cela est calme comme

Dieu; cela est grand comme l'éternité. Je ne crois pas qu'un homme

qui a souvent étudié ce spectacle craigne de mourir. Mon père est

mort avec courage, n'est-ce pas?

-- Oh! certes! répondit Achard avec fierté.

-- Cela devait être ainsi, continua Paul. Je me le rappelle, mon

père, quoique je n'eusse que quatre ans lorsque je le vis pour la

dernière fois.

-- C'était un beau jeune homme comme vous, dit Achard regardant

Paul avec tristesse; et justement de votre âge.

-- Comment l'appelait-on?

-- Le comte de Morlaix.

-- Ainsi, moi aussi, je suis d'une noble et vieille famille! Moi

aussi, j'ai mes armoiries et mon blason, comme tous ces jeunes

seigneurs insolents qui me demandaient mes parchemins quand je

leur montrais mes blessures!

-- Attends, jeune homme, attends! ne te laisse pas prendre ainsi à

l'orgueil car je ne t'ai pas dit encore le nom de celle à qui tu

dois le jour, et tu ignores le terrible secret de ta naissance.

-- Eh bien! soit! Je n'en entendrai pas moins avec respect et

recueillement le nom de ma mère. Comment s'appelait ma mère?

-- La marquise d'Auray, répondit lentement et comme à regret le

vieillard.

-- Que dis-tu là? s'écria Paul en se levant d'un seul bond et en

lui saisissant les mains.

-- La vérité, répondit-il avec tristesse.

-- Alors, Emmanuel est mon frère! Alors, Marguerite est ma soeur!

-- Les connaissez-vous donc déjà? s'écria à son tour le vieux

serviteur étonné.

-- Oh! tu avais bien raison, vieillard, dit le jeune marin en

retombant sur sa chaise. Dieu veut ce qu'il veut, et ce qu'il fait

est écrit longtemps d'avance dans sa sagesse.

Il y eut un moment de silence, et enfin Paul, relevant la tête,

fixa des yeux résolus sur le vieillard, -- Et maintenant, lui dit-

il, je suis prêt à tout entendre.

Tu peux parler.

Chapitre IX

Le vieillard se recueillit un instant, puis il commença.

-- Ils étaient fiancés l'un à l'autre. Je ne sais quelle haine

mortelle divisa tout à coup leurs familles et les sépara. Le comte

de Morlaix, le coeur brisé, ne put rester en France. Il partit

pour Saint-Domingue, où son père possédait une habitation. Je

l'accompagnai, car le marquis de Morlaix avait toute confiance en

moi: j'étais le fils de celle qui l'avait nourri; j'avais reçu la

même éducation que lui; il m'appelait son frère, et moi seul me

souvenais de la distance que la nature avait mise entre nous. Le

marquis se reposa sur moi du soin de veiller sur son fils, car je

l'aimais de tout l'amour d'un père. Nous restâmes deux ans sous le

ciel des tropiques. Pendant deux ans, votre père, perdu dans les

solitudes de cette île magnifique, voyageur sans projet et sans

but; chasseur à la course ardente et infatigable, essaya de guérir

les douleurs de l'âme par les fatigues du corps. Mais, loin de

réussir, on eût dit que son coeur s'allumait encore à ce soleil

ardent.

Enfin, après deux ans de combats et de lutte, son amour insensé

l'emporta: il fallait qu'il la revît ou qu'il mourût. Je cédai;

nous partîmes. Jamais traversée ne fut plus belle et plus

heureuse: la mer et le ciel nous souriaient: c'était à croire aux

présages heureux. Six semaines après notre départ du Port-au-

Prince, nous débarquions au Havre.

Mademoiselle de Sablé était mariée; le marquis d'Auray était à

Versailles, remplissant près du roi Louis XV les devoirs de sa

charge, et sa femme, trop souffrante pour le suivre, était restée

dans ce vieux château d'Auray dont vous voyez d'ici les tourelles.

-- Oui, oui, murmura Paul, je le connais; c'est bien: continuez.

-- Quant à moi, reprit le vieillard, pendant notre voyage, un de

mes oncles, ancien serviteur de la maison d'Auray, était mort et

m'avait laissé cette petite maison et les terres qui en font

partie.

J'en pris possession. Quant à votre père, il m'avait quitté à

Vannes en me disant qu'il partait pour Paris, et, depuis un an que

j'habitais cette maison, je ne l'avais pas revu.

Une nuit (il y a aujourd'hui vingt-cinq ans de cette nuit) on

frappa à ma porte; j'allai ouvrir: votre père parut, portant dans

ses bras une femme dont le visage était voilé; il entra dans cette

chambre et la déposa sur ce lit; puis, revenant dans l'autre pièce

où je l'attendais muet et immobile d'étonnement: Louis, me dit-il

en me mettant la main sur l'épaule et en me regardant en homme qui

implore, quoiqu'il sache qu'il a le droit de commander; Louis, tu

peux faire plus que me sauver la vie et l'honneur, tu peux sauver

la vie et l'honneur à celle que j'aime; monte à cheval, cours à la

ville, et dans une heure sois ici avec un médecin. Il me parlait

avec cette voix brève et puissante qui indique qu'il n'y a pas un

instant à perdre: j'obéis. Le jour commençait à paraître lorsque

nous revînmes. Le docteur fut introduit par le comte de Morlaix

dans cette chambre, dont la porte se referma sur eux, ils y

restèrent toute la journée; vers les cinq heures du soir, le

médecin partit, et, la nuit venue, votre père sortit de la chambre

à son tour, emportant de nouveau entre ses bras, et toujours

voilée, cette femme mystérieuse qu'il avait apportée la veille. Je

rentrai derrière eux dans la chambre, et je vous y trouvai; vous

veniez de naître.

-- Et comment sûtes-vous que cette femme était la marquise

d'Auray? interrompit Paul, comme s'il cherchait à douter encore.

-- Oh! répondit le vieillard, d'une manière aussi terrible

qu'inattendue: j'avais offert au comte de Morlaix de vous garder

avec moi; il avait accepté cette offre, et de temps en temps il

venait passer une heure auprès de vous.

-- Seul? demanda Paul avec anxiété.

-- Toujours, répondit Achard. Seulement j'avais la permission de

me promener avec vous dans le parc; alors il arrivait parfois que

la marquise apparaissait au détour de quelque allée, comme si le

hasard l'y eût conduite; elle vous faisait signe d'aller à elle,

et elle vous embrassait comme un enfant étranger que l'on a

plaisir à voir parce qu'il est beau. Quatre ans se passèrent

ainsi; puis, une nuit, on frappa de nouveau à cette porte: c'était

encore votre père. Il était plus calme, mais plus sombre peut-être

que la première fois. «Louis, me dit-il, je me bats demain au

point du jour avec le marquis d'Auray; c'est un duel à mort et qui

n'aura de témoin que toi seul; la chose est convenue. Donne-moi

donc l'hospitalité pour cette nuit et tout ce qu'il me faut pour

écrire.» Il s'assit devant cette table, sur cette chaise où vous

êtes. Paul se leva et continua de s'appuyer sur la chaise sans s'y

asseoir davantage. Il veilla toute la nuit. Au point du jour, il

entra dans ma chambre et me trouva debout. Je ne m'étais point

couché. Quant à vous, pauvre enfant insoucieux encore des passions

et des misères humaines, vous dormiez dans votre berceau.

-- Après, après?

-- Votre père se baissa lentement vers vous, s'appuyant contre le

mur et vous regardant tristement: «Louis, me dit-il d'une voix

sourde, si je suis tué, comme il pourrait arriver malheur à cet

enfant, tu le remettras avec cette lettre à Fild, mon valet de

chambre, qui est chargé de le conduire à Selkirk, en Écosse, et de

l'y laisser entre des mains sûres. À vingt-cinq ans, il

t'apportera l'autre moitié de cette pièce d'or, et te demandera le

secret de sa naissance; tu le lui diras, car peut-être alors sa

mère sera-t-elle seule et isolée.

Quant à ces papiers, qui la constatent, tu ne les lui remettras

qu'après la mort du marquis. Maintenant, tout est convenu;

partons, me dit-il, car il est l'heure.» Alors il s'appuya sur

votre berceau, se pencha vers vous, et, quoique ce fût un homme,

je vous le dis, je vis une larme tomber sur votre joue.

-- Continuez, murmura Paul d'une voix étouffée.

-- Le rendez-vous était dans une allée même du parc, à cent pas

d'ici.

En arrivant, nous trouvâmes le marquis; il nous attendait depuis

quelques minutes. Auprès de lui, sur un banc, étaient des

pistolets tout chargés: les adversaires se saluèrent sans échanger

une parole. Le marquis montra du doigt les armes; chacun s'empara

de la sienne, et tous deux, car les conditions avaient été réglées

d'avance, ainsi que me l'avait dit votre père, allèrent se placer,

muets et sombres, à trente pas de distance, et commencèrent à

marcher l'un contre l'autre. Oh! ce fut un moment terrible pour

moi, je vous le jure, continua le vieillard aussi ému que s'il

revoyait cette scène, que celui où je vis la distance diminuer

graduellement entre ces deux hommes.

Lorsqu'il n'y eut plus que dix pas d'intervalle, le marquis

s'arrêta et fit feu... Je regardais votre père. Pas un muscle de

son visage ne bougea, de sorte que je crus qu'il était sain et

sauf; il continua de marcher jusqu'au marquis, et, lui appuyant le

canon du pistolet sur le coeur...

-- Il ne le tua pas, j'espère! s'écria Paul en saisissant le bras

du vieillard.

-- Il lui dit: «Vos jours sont à moi, monsieur, et je pourrais les

prendre; mais je veux que vous viviez pour me pardonner comme je

vous pardonne.» À ces mots, il tomba mort: la balle du marquis lui

avait traversé la poitrine.

-- Oh! mon père! mon père! s'écria le jeune marin en se tordant

les bras. Et il vit, cet homme qui a tué mon père! il vit, n'est-

ce pas? il est encore jeune; il a encore la force de lever une

épée ou un pistolet. Nous l'irons trouver... aujourd'hui, tout à

l'heure. Tu lui diras: «C'est son fils, il faut que vous vous

battiez avec lui.» Oh! cet homme... cet homme... Malheur à cet

homme!

-- Dieu s'est chargé de la vengeance, répondit Achard: cet homme

est fou.

-- C'est vrai, murmura Paul; je l'avais oublié.

-- Et dans sa folie, continua Achard, il voit éternellement cette

scène sanglante, et répète dix fois par jour ces paroles suprêmes

qui lui furent adressées par votre père.

-- Ah! voilà donc pourquoi la marquise ne le quitte pas d'une

minute.

-- Et voilà pourquoi, sous prétexte qu'il ne veut pas voir ses

enfants, elle a éloigné de lui Emmanuel et Marguerite.

-- Pauvre soeur! dit Paul avec un accent de tendresse infinie. Et

maintenant elle veut la sacrifier en la mariant malgré elle à ce

misérable Lectoure!

-- Oui, mais ce misérable Lectoure, reprit Achard, emmène

Marguerite à Paris, donne un régiment de dragons à son frère: la

marquise ne craint plus la présence de ses enfants, son secret

reste désormais entre elle et deux vieillards qui, demain, cette

nuit, peuvent mourir... La tombe est muette.

-- Mais, moi, moi!

-- Vous! sait-on si vous existez même! avez-vous donné de vos

nouvelles depuis quinze ans que vous vous êtes échappé de Selkirk!

ne pouvez-vous pas, vous aussi, avoir rencontré sur votre chemin

quelque accident qui vous empêche de vous trouver au rendez-vous

où vous êtes heureusement venu? Certes, elle ne vous a pas

oublié... mais elle espère...

-- Oh! crois-tu que ma mère?...

-- Pardon! c'est vrai, répondit Achard, je ne crois rien; j'ai

tort; oubliez ce que j'ai dit.

-- Oui, oui, parlons de toi, mon ami; parlons de mon père.

-- Ai-je besoin d'ajouter que ses dernières volontés furent

exécutées?

Fild vint vous chercher dans la journée. Vous partîtes.

Vingt et un ans se sont passés depuis cette époque, et, depuis

cette époque, pas un jour ne s'est écoulé sans que j'aie fait des

voeux pour vous revoir au jour dit. Ces voeux sont accomplis,

continua le vieillard. Dieu merci! vous voilà, votre père revit en

vous... Je le revois, je lui parle... je ne pleure plus, je suis

consolé ...

-- Et il était mort?... mort sans souffle, sans vie, sans espoir?

mort sur le coup?

Le capitaine Paul · 第 7 / 14 段