surtout comme une justification pour moi, et non comme un reproche
contre les autres. Si ma mère (Dieu me garde de l'accuser, car de
saints devoirs l'éloignaient de nous), si ma mère, dis-je, avait
été pour moi ce que sont toutes les mères, je lui eusse
constamment ouvert mon coeur comme un livre. Aux premiers mots
qu'y eût tracés une main étrangère elle m'eût prévenue du danger,
et je l'eusse fui. Si j'avais été élevée au milieu du monde, au
lieu d'avoir grandi comme une pauvre fleur sauvage à l'ombre de ce
vieux château, j'aurais connu dès mon enfance ce rang et cette
position que vous me rappelez aujourd'hui, et je ne me serais
probablement pas écartée des convenances qu'ils prescrivent et des
devoirs qu'ils imposent. Enfin si, jetée au milieu de ces femmes
du monde à l'esprit enjoué, au coeur frivole, que je vous ai
souvent entendu vanter, mais que je ne connais pas, j'avais commis
les mêmes fautes que j'ai commises par amour, oui, je le
comprends, j'aurais pu oublier le passé, semer à sa surface de
nouveaux souvenirs, comme on plante des fleurs sur une tombe;
puis, oubliant la place où elles étaient nées, me faire avec ces
fleurs un bouquet de bal et une couronne de fiancée. Mais
malheureusement il n'en est point ainsi, Emmanuel. On m'a dit de
prendre garde lorsqu'il n'était plus temps d'éviter le danger; on
m'a rappelé mon rang et ma position lorsque j'en étais déjà
déchue, et l'on vient demander à mon coeur de se tourner vers les
joies de l'avenir lorsqu'il est abîmé dans les larmes du passé.
-- Et la conclusion de tout ceci? dit amèrement Emmanuel.
-- La conclusion, dit Marguerite, c'est toi seul, Emmanuel, qui
peux la faire, sinon heureuse, du moins loyale. Je n'ai point de
recours en mon père, hélas! je ne sais pas même s'il reconnaîtrait
sa fille. Je n'ai pas d'espérance en ma mère: son seul regard me
glace, sa seule parole me tue. Il n'y avait donc que toi que je
pusse venir trouver, et à qui je pusse dire: -- Mon frère, tu es
le chef de la maison, c'est à toi maintenant que chacun de nous
répond de son honneur. J'ai failli par ignorance, et j'ai été
punie de ma faute comme d'un crime; n'est-ce pas assez?
-- Après, après? murmura Emmanuel avec impatience; voyons, que
demandes-tu?
-- Je demande, mon frère, puisque toute union a été jugée
impossible avec celui-là à qui seule je pouvais m'unir, je demande
qu'on mesure le supplice à mes forces. Ma mère (Dieu lui
pardonne!) m'a enlevé mon enfant comme si jamais elle n'avait été
mère! et mon enfant sera élevé loin de moi dans l'oubli et
l'obscurité. Toi, Emmanuel, tu t'es chargé du père, comme ma mère
s'était chargée de l'enfant, et tu as été plus cruel pour lui
qu'il n'appartenait, je ne dirai pas à un homme de l'être envers
un homme, mais à un juge envers un coupable.
Quant à moi, voilà que, tous deux réunis, vous voulez m'imposer un
martyre plus douloureux encore que celui qui conduit au ciel. Eh
bien! Je demande, Emmanuel, au nom de notre enfance écoulée dans
le même berceau, de notre jeunesse abritée sous le même toit, au
nom du titre de frère et de soeur que la nature nous a donné et
que nous portons, je demande qu'un couvent s'ouvre pour moi et se
referme sur moi; et dans ce couvent, Emmanuel, je te le jure,
chaque jour, agenouillée devant Dieu, le front contre la pierre,
courbée sous ma faute, je demanderai au Seigneur, pour toute
récompense de mes larmes, pour mon père la raison, pour ma mère le
bonheur, et pour toi, Emmanuel, les honneurs, la gloire, la
fortune. Je te le jure, voilà ce que je ferai.
-- Oui, et l'on dira de par le monde que j'avais une soeur que
j'ai sacrifiée à ma fortune, et dont j'ai hérité pendant qu'elle
vivait encore! Allons donc! tu es folle!
-- Écoute, Emmanuel, dit Marguerite s'appuyant au dossier de la
chaise qui se trouvait près d'elle.
-- Eh bien? répondit Emmanuel.
-- Lorsque tu as donné une parole, tu la tiens, n'est-ce pas?
-- Je suis gentilhomme.
-- Eh bien! regarde ce bracelet...
-- Je le vois à merveille; après?
-- Il est fermé par une clef; la clef qui l'ouvre est à une bague,
et cette bague, je l'ai donnée avec ma parole que je ne me
croirais dégagée de ma promesse que lorsqu'elle me serait
rapportée et remise.
-- Et celui qui en a la clef?
Grâce à toi et à ma mère, Emmanuel, il est trop loin d'ici pour
que nous la lui fassions redemander: il est à Cayenne.
-- Je ne te donne pas deux mois de mariage, répondit Emmanuel avec
un sourire d'ironie, pour que ce bracelet te gêne au point que tu
sois la première à vouloir t'en débarrasser.
-- Je croyais t'avoir dit qu'il était scellé à mon bras.
-- Tu sais ce qu'on fait quand on a perdu une clef et qu'on ne
peut rentrer chez soi? on envoie chercher le serrurier.
-- Eh bien! pour moi, Emmanuel, répondit Marguerite en élevant la
voix et en étendant le bras avec un geste ferme et solennel, ce
sera le bourreau qu'on enverra chercher, car on coupera cette main
avant que je ne la donne à un autre.
-- Silence! silence! dit Emmanuel en se levant, et en regardant
avec inquiétude vers la porte du cabinet.
-- Et maintenant tout est dit, ajouta Marguerite. Je n'avais
d'espoir qu'en toi, Emmanuel, car, quoique tu ne comprennes aucun
sentiment profond, tu n'es pas méchant. Je suis venue en larmes, -
- regarde si je mens! -- te dire: -- Mon frère, ce mariage c'est
le malheur, c'est le désespoir de ma vie; j'aime mieux le couvent,
j'aime mieux la misère, j'aime mieux la mort! Et tu ne m'as pas
écoutée, ou, si tu m'as écoutée, tu ne m'as pas comprise. Eh bien!
je m'adresserai à cet homme, je ferai un appel à son honneur, à sa
délicatesse. Si cela ne suffit pas, je lui raconterai tout: mon
amour pour un autre, ma faiblesse, ma faute, mon crime; je lui
dirai que j'ai un enfant, car quoique l'on me l'ait enlevé,
quoique je ne l'aie pas revu, quoique j'ignore où il est, mon
enfant existe. Un enfant ne meurt pas ainsi sans que sa mort
retentisse au coeur de sa mère. Enfin je lui dirai, s'il le faut,
je lui dirai que j'en aime un autre, que je ne puis l'aimer, lui,
et que je ne l'aimerai jamais.
-- Eh bien! dis-lui tout cela, s'écria Emmanuel, impatient de tant
d'insistance, et le soir nous signerons le contrat; et le
lendemain tu seras baronne de Lectoure.
-- Et alors, répondit Marguerite, alors je serai véritablement la
femme la plus malheureuse qu'il y ait au monde, car j'aurai un
frère pour lequel je n'aurai plus d'amour, et un mari pour lequel
je n'aurai plus d'estime! Adieu, Emmanuel; crois-moi, ce contrat
n'est pas encore signé!
À ces mots, Marguerite sortit avec ce désespoir lent et profond à
l'expression duquel il n'y a point a se méprendre. Aussi Emmanuel,
convaincu que c'était, non pas comme il l'avait cru, une victoire
remportée, mais une lutte à soutenir, la regarda-t-il s'éloigner
avec une inquiétude qui n'était pas exempte d'attendrissement. Au
bout d'un instant de silence et d'immobilité, il se retourna, et
aperçut derrière lui le capitaine Paul, qu'il avait complètement
oublié, et qui se tenait debout à la porte du cabinet. Aussitôt,
songeant de quelle nécessité était pour lui dans une telle
circonstance, la possession des papiers qu'était venu lui offrir
le capitaine Paul, il s'assit vivement à une table, prit une plume
et du papier, et se tournant vers lui:
-- Maintenant, monsieur, lui dit-il, nous voilà seuls, et rien
n'empêche plus que nous terminions l'affaire... Dans quels termes
désirez-vous que la promesse soit rédigée? Dictez, je suis prêt à
écrire.
-- C'est inutile, monsieur, répondit froidement le capitaine.
-- Et pourquoi?
-- J'ai changé d'avis.
-- Comment cela? dit Emmanuel en se levant effrayé des
conséquences qu'il entrevoyait dans ces paroles auxquelles il
était loin de s'attendre.
-- Je donnerai, répondit Paul avec le calme de la résolution
prise, les cent mille livres à l'enfant, et je trouverai un mari à
votre soeur.
-- Mais qui êtes-vous donc, s'écria Emmanuel en faisant un pas
vers lui, qui êtes-vous donc, monsieur, pour disposer ainsi d'une
jeune fille qui est ma soeur, et qui ne vous a jamais vu, et qui
ne vous connaît pas?
-- Qui je suis? répondit Paul en souriant. Sur mon honneur, je ne
suis pas plus avancé que vous sur ce point, car ma naissance est
un secret qui ne doit m'être révélé que lorsque j'aurai vingt-cinq
ans.
-- Et vous les aurez?...
-- Ce soir, monsieur. Je me mets à votre disposition à compter de
demain pour tous les renseignements que vous aurez à me demander.
À ces mots, Paul s'inclina.
-- Je vous laisse sortir, monsieur; dit Emmanuel; mais vous
comprenez que c'est à la condition de vous revoir.
-- J'allais vous faire cette condition, monsieur, répondit Paul,
et je vous remercie de m'avoir prévenu.
À ces mots, il salua une seconde fois Emmanuel, et sortit de
l'appartement.
À la porte du château, Paul retrouva son domestique et son cheval,
et reprit la route de Port-Louis. Arrivé hors de la vue du
château, il descendit de sa monture, et s'achemina vers une petite
maison de pécheur bâtie sur la grève. À la porte de cette maison,
assis sur un banc, et revêtu d'un costume de matelot, était un
jeune homme tellement absorbé dans ses pensées, qu'il n'entendit
pas Paul s'approcher de lui. Le capitaine lui posa la main sur
l'épaule; le jeune homme tressaillit, le regarda, et pâlit
affreusement, quoique le visage ouvert et joyeux de Paul indiquât
qu'il était loin d'être porteur d'une mauvaise nouvelle.
-- Eh bien! lui dit Paul, je l'ai vue.
-- Qui cela? murmura le jeune homme.
-- Marguerite, pardieu!
-- Après?
-- Elle est charmante!
-- Je ne te demande pas cela, mon Dieu!
-- Elle t'aime toujours.
-- Oh, mon Dieu!!! s'écria le jeune homme en se jetant dans ses
bras et en éclatant en sanglots.
Chapitre VII
Quoique nos lecteurs doivent comprendre facilement, après ce que
nous venons de leur raconter, ce qui s'était passé pendant les six
mois où nous avons perdu de vue nos héros, quelques détails sont
cependant nécessaires pour l'intelligence parfaite des nouveaux
événements qui vont s'accomplir.
Le soir même du combat que, malgré notre ignorance en marine, nous
avons tenté de mettre sous les yeux de nos lecteurs, Lusignan
avait raconté à Paul l'histoire de sa vie toute entière: elle
était simple et peu accidentée; l'amour en avait été le principal
événement, et, après en avoir fait toute la joie, il en faisait
toute la douleur.
L'existence libre et aventureuse de Paul, sa position en dehors de
toutes les exigences, son caprice au-dessus de toutes les lois,
ses habitudes de royauté à bord, lui avaient inspiré un sentiment
trop juste du droit naturel pour qu'il suivît à l'égard de
Lusignan l'ordre qui lui avait été donné. D'ailleurs, quoique à
l'ancre sous le pavillon français, Paul, comme nous l'avons vu,
appartenait à la marine américaine, dont il avait adopté la cause
avec enthousiasme. Il continua donc sa croisière dans la Manche,
mais, ne trouvant rien à faire sur l'Océan, il débarqua à White-
Haven, petit port du comté de Cumberland, à la tête d'une
vingtaine d'hommes parmi lesquels était Lusignan, s'empara du
fort, encloua les canons, et ne se remit en mer qu'après avoir
brûlé des vaisseaux marchands qui étaient dans la rade. De là il
avait fait voile pour les côtes d'Écosse, dans le but d'enlever le
comte de Selkirk, et de l'emmener en otage aux États-unis; mais ce
projet avait échoué par une circonstance imprévue, ce seigneur
étant alors à Londres.
Dans cette entreprise comme dans l'autre, Lusignan l'avait secondé
avec le courage que nous lui avons vu déployer dans le combat de
l'Indienne contre le Drake; de sorte que, plus que jamais, Paul
s'était félicité du hasard qui l'avait choisi pour s'opposer à une
injustice.
Mais ce n'était pas le tout que d'avoir sauvé Lusignan de la
déportation: il fallait lui rendre l'honneur; et, pour notre jeune
aventurier, dans lequel nos lecteurs ont sans doute reconnu le
fameux corsaire Paul Jones, c'était chose plus facile que pour
tout autre; car, ayant reçu des lettres de marque du roi Louis XVI
pour courir sus aux Anglais, il devait revenir à Versailles rendre
compte de sa croisière.
Paul choisit le port de Lorient, y vint jeter une seconda fois
l'ancre, afin d'être à portée du château d'Auray. La première
réponse qu'obtinrent les jeunes gens aux questions qu'ils firent
fut la nouvelle du mariage de Marguerite d'Auray et de monsieur de
Lectoure.
Lusignan se crut oublié, et, dans son premier mouvement de
désespoir, il voulait, au risque de tomber aux mains de ses
persécuteurs, revoir encore une fois Marguerite, ne fût-ce que
pour lui reprocher son ingratitude; mais Paul, plus calme et moins
crédule, lui fit donner sa parole de ne point mettre pied à terre
avant qu'il eût reçu de ses nouvelles; puis, s'étant assuré que le
mariage ne pouvait pas avoir lieu avant quinze jours, il partit
pour Paris, et fut reçu par le roi, qui lui donna une épée avec
une poignée d'or, et le décora de l'ordre du Mérite militaire.
Paul avait profité de cette bienveillance pour raconter au roi
Louis XVI l'aventure de Lusignan, et avait obtenu, non seulement
sa grâce, mais encore, en récompense de ses services, le titre de
gouverneur de la Guadeloupe. Tous ces soins ne lui avaient pas
fait perdre de vue Emmanuel. Prévenu du départ de ce dernier, il
était parti de Paris, et ayant fait dire à Lusignan de l'attendre,
il était arrivé à Auray une heure après le jeune comte. Nous avons
vu ensuite comment il avait été détrompé sur le compte de
Marguerite. Comment il avait assisté à la scène où celle-ci avait
inutilement supplié son frère de prendre pitié d'elle, et de ne
pas la forcer d'épouser le baron de Lectoure, et comment enfin, en
sortant du château, il avait rejoint au bord de la mer Lusignan,
qui l'y attendait, prévenu par une lettre qu'il lui avait écrite
la veille.
Les deux jeunes gens restèrent ensemble jusqu'au moment où le jour
commença à tomber. Alors Paul, qui, comme il l'avait dit à
Emmanuel, avait une révélation personnelle à entendre, quitta son
ami, et reprit à pied le chemin d'Auray. Cette fois, il n'entra
point au château, et, longeant les murs du parc, il se dirigea
vers une grille qui donnait entrée dans leur enceinte, et qui
s'ouvrait sur un bois appartenant au domaine d'Auray.
Cependant, une heure à peu près avant que Paul quittât la cabane
du pêcheur où il avait retrouvé Lusignan, une autre personne le
précédait vers celui à qui il allait demander la révélation de sa
naissance; cette autre personne, c'était la marquise d'Auray, la
hautaine héritière du nom de Sablé, que nous avons vue apparaître
une seule fois dans ce récit pour y dessiner sa figure pale et
sévère. Elle était vêtue de son même costume noir; seulement elle
avait jeté sur son front un long voile de deuil qui l'enveloppait
des pieds à la tête. Du reste, le but que cherchait, avec
l'hésitation de l'ignorance, notre brave et insoucieux capitaine,
lui était familier, à elle: c'était une espèce de maison de garde
située à quelques pas de l'entrée du parc, et habitée par un
vieillard auprès duquel la marquise d'Auray accomplissait depuis
vingt ans une de ces oeuvres de bienfaisance laborieuse et
continue qui lui avaient valu, dans une partie de la Basse-
Bretagne, la réputation de sainteté rigide dont elle jouissait.
Ces soins à la vieillesse étaient rendus, il est vrai, avec ce
même visage sombre et solennel que nous lui avons vu, et que ne
venaient jamais éclairer les douces émotions de la pitié; mais ils
n'en étaient pas moins rendus, et chacun le savait, avec une
exactitude qui remplaçait l'abandon et le charme de la
bienfaisance par la ponctualité du devoir.
La figure de la marquise d'Auray était plus grave encore que de
coutume, lorsqu'elle traversa lentement le parc de son château
pour se rendre à cette petite garderie qu'habitait, à ce que l'on
disait, un vieux serviteur de sa famille. La porte en était
ouverte comme pour laisser pénétrer dans l'intérieur de la chambre
les derniers rayons du soleil couchant, si doux au mois de mai, et
si réchauffants pour les vieillards. Cependant elle était vide. La
marquise d'Auray entra, regarda autour d'elle, et, comme si elle
eût été certaine que celui qu'elle y venait chercher ne pouvait
tarder longtemps, elle résolut de l'attendre. Elle s'assit, mais
hors de l'atteinte des rayons du soleil, pareille à ces statues
sculptées sur les tombes, et qui ne sont à l'aise qu'à l'ombre
mortuaire de leurs humides caveaux.
Elle était là depuis une demi-heure à peu près, immobile et
plongée dans ses réflexions, lorsqu'elle vit, entre elle et le
jour mourant, apparaître une ombre sur la porte; elle leva
lentement les yeux, et se trouva en face de celui qu'elle
attendait. Tous deux tressaillirent, comme s'ils se rencontraient
par hasard, et comme s'ils n'avaient pas l'habitude de se voir
chaque jour.
-- C'est vous, Achard, dit la marquise rompant le silence la
première.
Je vous attends depuis une demi heure. Où donc étiez-vous?
Si madame la marquise avait voulu faire cinquante pas de plus,
elle m'aurait trouvé sous le grand chêne, à la lisière de la
forêt.
-- Vous savez que je ne vais jamais de ce côté, répondit la
marquise avec un frissonnement visible.
-- Et vous avez tort, madame; il y a quelqu'un au ciel qui a droit
à nos prières communes, et qui s'étonne peut-être de n'entendre
que celles du vieil Achard.
-- Et qui vous dit que je ne prie pas de mon côté? dit la marquise
avec une certaine agitation fébrile. Croyez-vous que les morts
exigent que l'on soit sans cesse agenouillé sur leurs tombes?
-- Non, répondit le vieillard avec un sentiment de profonde
tristesse; non, je ne crois pas les morts si exigeants, madame;
mais je crois que, si quelque chose de nous rit encore sur la
terre, ce quelque chose tressaille au bruit des pas de ceux que
nous avons aimé pendant notre vie.
-- Mais, dit la marquise d'une voix basse et creuse, si cet amour
fut un amour coupable!
-- Si coupable qu'il ait été, madame, répondit le vieillard,
baissant sa voix à l'unisson de celle de la marquise, croyez-vous
que le sang et les pleurs ne l'aient pas expié? Dieu fut alors,
croyez-moi, un juge trop sévère pour n'être pas aujourd'hui un
père indulgent.
-- Oui, Dieu a pardonné peut-être, murmura la marquise, mais si le
monde savait ce que Dieu sait, pardonnerait-il comme Dieu?
-- Le monde! s'écria le vieillard, le monde!... Oui, voilà le
grand mot sorti de votre bouche! Le monde!... c'est à lui, c'est à
ce fantôme que vous avez tout sacrifié, madame: sentiment
d'amante, sentiment d'épouse, sentiment de mère, bonheur
personnel, bonheur d'autrui!...
Le monde! c'est la crainte du monde qui vous a habillée de ce
vêtement de deuil derrière lequel vous avez espéré lui cacher vos
remords! et vous avez eu raison, car vous êtes parvenue à le
tromper, et il a pris vos remords pour des vertus!
La marquise releva la tête avec inquiétude, et écarta les plis de
son voile pour regarder celui qui lui tenait cet étrange discours;
puis, après un instant de silence, n'ayant rien pu démêler sur la
figure calme du vieillard:
-- Vous me parlez, lui dit-elle, avec une amertume qui me ferait
croire que vous avez personnellement quelque chose à me reprocher.
Ai-je manqué à quelques-unes de mes promesses, les gens qui vous
servent par mes ordres n'ont-ils pas pour vous le respect et
l'obéissance que je leur recommande? Vous savez que, s'il en est
ainsi, vous n'avez qu'à dire un mot.
-- Pardonnez-moi, madame, c'est de la tristesse et non de
l'amertume; c'est l'effet de l'isolement et de la vieillesse. Vous
devez savoir, vous, ce que c'est que des peines qu'on ne peut
communiquer! Ce que c'est que des larmes qui ne doivent pas
sortir, et qui retombent, goutte à goutte, sur le coeur! Non, je
n'ai à me plaindre de personne, madame. Depuis que, par un
sentiment dont je vous suis reconnaissant sans chercher à
l'approfondir, vous vous êtes chargée de veiller vous-même à ce
qu'il ne me manquât rien, vous n'avez pas un seul jour oublié
votre promesse, et, comme le vieux prophète, j'ai même parfois vu
venir un ange pour messager!
-- Oui, répondit la marquise, je sais que Marguerite accompagne
souvent le domestique chargé de votre service, et j'ai vu avec
plaisir les soins qu'elle vous rendait et l'amitié qu'elle avait
pour vous.
-- Mais, à mon tour, je n'ai pas manqué non plus à mes promesses,
je l'espère. Depuis vingt ans, j'ai vécu loin des hommes, j'ai
écarté tout être vivant de cette maison, tant je craignais pour
vous le délire de mes veilles et l'indiscrétion de mes nuits.
-- Certes, certes, et le secret heureusement a été bien gardé, dit
la marquise en posant la main sur le bras d'Achard; mais ce n'est
pour moi qu'un motif de plus pour ne point perdre en un jour le
fruit de vingt années plus sombres, plus isolées, plus terribles
encore que les vôtres!
-- Oui, je comprends: vous avez tressailli plus d'une fois en
songeant tout à coup qu'il y avait, de par le monde, un homme qui
viendrait peut-être un jour me demander ce secret, et qu'à cet
homme je n'avais le droit de rien taire. Ah! vous frissonnez à
cette seule idée, n'est-ce pas? Rassurez-vous. Cet homme s'est
sauvé, enfant encore, du collège où nous le faisions élever en
Écosse, et depuis dix ans nul n'en a entendu parler. Enfant voué à
l'obscurité, il a été au-devant de son destin; il est perdu
maintenant par le vaste monde, sans que personne sache où il est:
perdu, pauvre unité sans nom, parmi ces millions d'hommes qui
naissent, souffrent et meurent sur la surface du globe. Il aura
perdu la lettre de son père, il aura égaré le signe à l'aide
duquel je dois le reconnaître; ou mieux encore, peut-être
n'existe-t-il plus!
-- Vous êtes cruel, Achard, répondit la marquise, de dire une
pareille chose à une mère! Vous ne connaissez pas tout ce que le
coeur d'une femme renferme en lui de secrets bizarres et de
contradictions étranges! Car, enfin, ne puis-je donc être
tranquille si mon enfant n'est mort? Voyons, mon vieil ami, ce
secret qu'il a ignoré vingt-cinq ans devient-il, à vingt cinq ans,
si nécessaire à son existence qu'il ne puisse vivre si ce secret
ne lui est révélé? Croyez-moi, Achard, pour lui-même, mieux vaut
qu'il ignore comme il l'a fait jusque aujourd'hui. Jusque
aujourd'hui, je suis sûre qu'il a été heureux. Vieillard, ne
change pas son existence; ne lui mets pas au coeur des pensées qui
peuvent le pousser à une action mauvaise, Non, dis-lui, au lieu de
ce que tu as à lui dire, dis-lui que sa mère est allée rejoindre
son père au ciel, et plût à Dieu que cela fût! mais qu'en mourant
(car je veux le voir, quoique tu en dises; je veux, ne fût-ce
qu'une fois, le presser contre mon coeur), qu'en mourant, ai-je
dit, sa mère l'a légué à son amie la marquise d'Auray, dans
laquelle il retrouvera une seconde mère.
-- Je vous comprends, madame, dit Achard en souriant. Ce n'est pas
la première fois que vous ouvrez cette voie où vous voulez
m'égarer. Seulement, aujourd'hui, madame, vous abordez plus
franchement la question, et, si vous l'osiez, n'est-ce pas, ou si
vous me connaissiez moins, vous m'offririez quelque récompense
pour me déterminer à trahir les dernières volontés de celui qui
dort si près de nous?
La marquise fit un mouvement pour l'interrompre.
-- Écoutez, madame, reprit le vieillard en étendant la main, et
que la chose reste dans votre esprit comme irrévocable et sainte.
Aussi fidèle que j'ai été aux promesses faites à madame la
comtesse d'Auray, aussi fidèle serai-je à celles faites au comte
de Morlaix. Le jour où son fils, où votre fils viendra me
présenter le gage de reconnaissance et réclamer son secret, je le
lui dirai, madame. Quant aux papiers qui le constatent, vous savez
qu'ils ne doivent lui être remis qu'après la mort du marquis
d'Auray. Le secret est là. Le vieillard montra son coeur. Nul
pouvoir humain n'a pu le forcer d'en sortir avant le temps, nul
pouvoir humain ne pourra l'empêcher d'en sortir, le temps venu.
Les papiers sont là, dans cette armoire dont la clé ne me quitte
jamais, et il n'y a qu'un vol ou un assassinat qui me les puisse
enlever.
-- Mais, dit la marquise en se soulevant à demi, appuyée sur les
bras de son fauteuil, vous pouvez mourir avant mon mari,
vieillard; car, s'il est plus malade vous, vous êtes plus âgé que
lui, et alors que deviendront ces papiers?
-- Le prêtre qui m'assistera à mes derniers moments les recevra
sous le sceau de la confession.