-- Songez, ma mère, continua Emmanuel, que ce mariage est le seul

moyen de relever notre famille; car je ne dois pas vous cacher une

chose: mon père, malade depuis quinze ans, et depuis quinze ans

éloigné de la cour, a été complètement oublié du vieux roi à sa

mort et du jeune roi à son avènement au trône. Vos soins si

vertueux pour le marquis ne vous ont pas permis de le quitter un

instant depuis l'heure qui l'a privé de la raison; vos vertus,

madame, ont été de celles que Dieu voit et récompense, mais que le

monde ignore; et tandis que vous accomplissez, dans ce vieux

château perdu au fond de la Bretagne, cette mission sainte et

consolatrice que, dans votre sévérité, vous appelez un devoir, vos

anciens amis disparaissent morts ou oublieux; si bien, madame

(cela est dur à dire, lorsque comme nous on compte six cents ans

d'illustration!), que lorsque j'ai reparu à la cour, à peine si

notre nom, le nom de la famille d'Auray, était connu de Leurs

Majestés autrement que comme un souvenir historique.

-- Oui, la mémoire des rois est courte, je le sais, murmura la

marquise; mais presque aussitôt, et comme se reprochant ce

blasphème: j'espère, continua-t-elle, que la bénédiction de Dieu

se répand toujours sur Leurs Majestés et sur la France.

-- Eh! qui pourrait porter atteinte à leur bonheur? répondit

Emmanuel avec cette confiance parfaite dans l'avenir, qui était à

cette époque l'un des caractères distinctifs de cette folle et

insoucieuse noblesse. Louis XVI, jeune et bon, Marie-Antoinette,

jeune et belle, sont aimés tous deux d'un peuple brave et loyal.

Le sort les a placés, Dieu merci hors d'atteinte de toute

infortune.

-- Personne, mon fils, répondit la marquise en secouant la tête,

n'est placé, croyez-moi, au dessus des erreurs et des faiblesses

humaines.

Nul coeur, si maître de lui qu'il se croie, ni si ferme qu'il

soit, n'est à l'abri des passions. Et aucune tête, fut-elle

couronnée, ne peut répondre qu'elle ne blanchisse, même dans une

nuit. Son peuple est brave et loyal, dites-vous? La marquise se

leva, s'avança lentement vers la fenêtre, et étendit d'un geste

solennel la main du côté de l'Océan.

-- Voyez cette mer; elle est calme et paisible, et cependant

demain, cette nuit, dans une heure peut-être, le souffle de

l'ouragan nous apportera les cris de détresse des malheureux

qu'elle engloutira.

Quoique je sois éloignée du monde, d'étranges bruits arrivent

parfois à mon oreille, portés comme par des esprits invisibles et

prophétiques.

N'existe-t-il pas une secte philosophique qui a entraîné dans ses

erreurs quelques hommes de nom? Ne parle-t-on pas d'un monde

entier qui se détache de la mère patrie, et dont les enfants

refusent de reconnaître leur père? N'est-il pas un peuple qui

s'intitule nation?

N'ai-je pas entendu dire que des gens de race avaient traversé

l'Océan pour offrir à des révoltés des épées que leurs ancêtres

avaient l'habitude de ne tirer qu'à la voix de leurs souverains

légitimes; et ne m'a-t-on pas dit encore, ou bien n'est-ce qu'un

rêve de ma solitude, que le roi Louis XVI et la reine Marie-

Antoinette elle-même, oubliant que les souverains sont une famille

de frères, avaient autorisé ces migrations armées et donné des

lettres de marque à je ne sais quel pirate?

-- Tout cela est vrai, dit Emmanuel étonné.

-- Dieu veille donc sur Leurs Majestés le roi et la reine de

France! reprit la marquise en se retirant lentement et en laissant

Emmanuel si stupéfait de ces prévisions douloureuses, qu'il la vit

sortir de l'appartement sans lui adresser une parole pour qu'elle

demeurât, ni sans faire un geste pour la retenir.

Emmanuel resta d'abord sérieux et pensif, couvert qu'il était,

pour ainsi dire, de l'ombre projetée sur lui par le deuil de sa

mère; mais bientôt son caractère insoucieux reprit le dessus, et,

comme pour changer d'idées en changeant d'horizon, il quitta la

fenêtre qui donnait sur la mer et alla s'appuyer à celle qui

s'ouvrait sur la campagne, et de laquelle on découvrait toute la

plaine qui s'étend d'Auray à Vannes. À peine y était-il depuis

quelques minutes qu'il aperçut deux cavaliers qui suivaient la

même route qu'il venait de faire, et paraissaient s'acheminer vers

le château. Il ne put d'abord arrêter aucune opinion sur eux à

cause de la distance. Mais, à mesure qu'ils approchaient, il

distingua un maître et son domestique. Le premier, vêtu à la

manière des jeunes élégants de cette époque, c'est-à-dire d'une

petite redingote verte à brandebourgs d'or, d'une culotte de

tricot blanc et de bottes à revers, coiffé d'un chapeau rond à

large ganse, et portant ses cheveux noués par un flot de rubans,

montait un cheval anglais de la plus grande beauté et du plus

grand prix, qu'il manoeuvrait avec la grâce d'un homme qui a fait

de l'équitation une étude approfondie. Il était suivi, à quelque

distance, par son valet, dont la livrée aristocratique était en

harmonie parfaite avec l'air de seigneurie de celui auquel il

appartenait.

Emmanuel crut un instant, en les voyant se diriger si directement

vers le château, que c'était le baron de Lectoure, qui, ayant

avancé son voyage, venait le surprendre lui-même à son débotté;

mais bientôt il reconnut son erreur, et, quoiqu'il lui semblât que

ce n'était pas la première fois qu'il voyait ce cavalier, il lui

fut impossible de se rappeler en quel lieu et en quelles

circonstances il l'avait rencontré. Tandis qu'il cherchait dans sa

mémoire à quel événement de sa vie se rattachait le souvenir vague

de cet homme, les nouveaux arrivants disparurent derrière l'angle

d'un mur.

Cinq minutes après, Emmanuel entendit les pas de leurs chevaux

dans la cour, et presque aussitôt la porte s'ouvrit, et un

domestique annonça:

Monsieur Paul!

Chapitre V

Le nom, comme l'aspect de celui qu'on annonçait, éveillait à son

tour dans la mémoire d'Emmanuel un souvenir confus auquel il

n'avait pu encore rapporter ni date ni événement, lorsque celui

que précédait le domestique apparut à la porte de l'appartement

opposée à celle par laquelle était sortie la marquise. Quoique le

moment fût inopportun pour une visite, et que le jeune comte,

préoccupé de ses projets d'avenir, eût préféré les mûrir dans sa

tête que les enfermer dans son coeur, il fut forcé, par ces

obligations de convenance si sévères à cette époque entre gens

comme il faut, de recevoir le nouveau venu, dont les manières au

reste annonçaient un homme du monde, avec courtoisie et

distinction. Après les saluts d'usage, Emmanuel fit signe à

l'inconnu de prendre un fauteuil; l'inconnu s'inclina à son tour

et s'assit, puis la conversation s'engagea par un lieu commun de

politesse.

-- Je suis enchanté de vous rencontrer, monsieur le comte, dit le

nouveau venu.

-- Le hasard m'a favorisé, monsieur, dit Emmanuel: une heure plus

tôt vous ne me trouviez pas; j'arrive de Paris.

-- Je le sais, monsieur le comte, car nous venons de faire le même

chemin; je suis parti une heure après vous, et j'ai eu tout le

long de la route de vos nouvelles par les postillons qui avaient

eu l'honneur de vous conduire.

-- Puis-je savoir, monsieur, répondit Emmanuel avec un accent dans

lequel commençait à percer un certain mécontentement, à quelle

circonstance je dois l'intérêt que vous paraissez prendre à ma

personne?

-- Cet intérêt est naturel entre anciennes connaissances, et peut-

être aurais-je un droit de me plaindre qui ne soit pas réciproque.

En effet, monsieur, je crois vous avoir déjà rencontré quelque

part, cependant mes souvenirs ne me servent que confusément. Soyez

assez bon pour les aider.

-- Si ce que vous me dites est vrai, monsieur le comte, votre

mémoire est effectivement assez fugitive, car, depuis six mois,

c'est la troisième fois que j'ai l'honneur d'échanger mes

compliments contre les vôtres.

-- Dussé-je m'exposer à un nouveau reproche, monsieur, je suis

forcé d'avouer que je reste dans la même indécision à votre égard.

Veuillez donc, je vous prie, préciser les époques par des dates ou

par des événements, et me rappeler dans quelles circonstances

j'eus l'honneur de vous voir pour la première fois.

-- La première fois, monsieur le comte, ce fut sur les grèves de

Port-Louis que j'eus l'honneur de vous rencontrer. Vous désiriez,

sur certaine frégate, des renseignements que je fus assez heureux

de pouvoir vous transmettre. Je crois même que je vous accompagnai

à bord. Cette fois, j'étais en costume d'enseigne de vaisseau de

la marine royale, et vous en uniforme de mousquetaire.

-- En effet, je me le rappelle, monsieur, et je fus même obligé de

quitter le vaisseau sans vous adresser les remerciements que je

vous devais.

-- Vous êtes dans l'erreur, monsieur le comte, ces remerciements,

je les ai reçus à notre seconde entrevue.

-- Où cela?

-- À bord du vaisseau même où je vous avais conduit, dans la

cabine.

Cette fois, je portais l'uniforme de capitaine de bâtiment: habit

bleu, veste et culotte rouge, bas gris, chapeau à trois cornes, et

cheveux roulés. Seulement le capitaine paraissait de trente ans

plus âgé que l'enseigne, et ce n'était pas sans intention que je

m'étais vieilli ainsi, car peut-être n'eussiez-vous pas confié à

un jeune homme un secret de l'importance de celui que vous me

communiquâtes alors.

-- Ce que vous me rappelez là est incroyable, monsieur, et

cependant quelque chose me dit que c'est la vérité. Oui, oui, je

me rappelle que dans l'ombre où vous vous teniez caché, je vis

briller des yeux pareils aux vôtres. Je ne les ai point oubliés.

Mais cette fois, me dites-vous, est l'avant-dernière fois que

j'eus l'honneur de vous voir.

Continuez, monsieur, d'aider mes souvenirs, je vous prie car je ne

me rappelle pas quelle fut la dernière.

-- La dernière, monsieur le comte, ce fut il y a huit jours.

... à Paris... à un assaut chez Saint-Georges, rue Chantereine.

Vous vous rappelez, n'est-ce pas, un gentilhomme anglais; des

cheveux roux dont la poudre dissimulait à peine la couleur

tranchée, un habit rouge, un pantalon collant. J'eus même

l'honneur de faire des armes avec vous, monsieur le comte, et je

fus assez heureux pour vous boutonner trois fois, sans que, de

votre côté, vous ayez eu la chance de me toucher une seule.

Cette fois, je m'appelais Jones.

-- C'est étrange! c'était bien le même regard, mais ce ne pouvait

être le même homme.

-- C'est que Dieu, répondit Paul, a voulu que le regard fût la

seule chose qu'on ne pût déguiser: voilà pourquoi il a mis dans

chaque regard une étincelle de sa flamme. Eh bien! cet aspirant,

ce capitaine, cet Anglais, c'était moi.

-- Et aujourd'hui, monsieur, qu'êtes-vous, s'il vous plaît? car

avec un homme qui sait aussi parfaitement se déguiser, la

question, vous en conviendrez, n'est pas tout à fait inutile.

-- Aujourd'hui, monsieur le comte, vous le voyez, je n'ai aucun

motif de me cacher: aussi je viens à vous avec le costume simple

et négligé que portent les jeunes seigneurs lorsqu'ils se visitent

entre eux, en voisin de campagne. Aujourd'hui je suis ce qu'il

vous plaira de reconnaître en moi: Français, Anglais, Espagnol,

Américain même.

Dans lequel de ces idiomes vous plaît-il que nous continuions

l'entretien?

-- Quoique quelques-unes de ces langues me soient aussi familières

qu'à vous, monsieur, je préfère la langue française: c'est la

langue des explications brèves et concises.

-- Soit, monsieur le comte, répondit Paul avec une expression

profonde de mélancolie; le français est aussi la langue que je

préfère; j'ai vu le jour sur la terre de France, car le soleil de

France est le premier qui ait réjoui mes yeux; et quoique bien

souvent j'aie vu des terres plus fertiles et un soleil plus

brillant, il n'y a jamais eu pour moi qu'une terre et qu'un

soleil: c'est le soleil et la terre de France!

-- Votre enthousiasme national, interrompit Emmanuel avec ironie,

vous fait oublier, monsieur, le sujet auquel je dois l'honneur de

votre visite.

-- Vous avez raison, monsieur le comte, et j'y reviens. Il y a six

mois donc que, vous promenant sur la grève de Port-Louis, vous

vîtes dans le havre extérieur une frégate à la carène étroite, aux

mâtereaux élancés, et vous vous dites: -- Il faut que le capitaine

de ce bâtiment ait des motifs à lui seul connus pour porter tant

de toile et si peu de bois. De là naquit dans votre esprit l'idée

que j'étais un flibustier, un pirate, un corsaire, que sais-je?

-- M'étais-je donc trompé?

-- Je crois vous avoir exprimé déjà mon admiration, monsieur,

répondit Paul avec un léger accent de raillerie, pour la

perspicacité avec laquelle vous pénétrez du premier coup d'oeil au

fond des hommes et des choses.

-- Trêve de compliments, monsieur, venons au fait.

-- Dans cette persuasion, vous vous fîtes donc conduire à bord par

certain enseigne, et vous trouvâtes dans la cabine d'un certain

capitaine.

Vous étiez porteur d'une lettre du ministre de la marine qui

ordonnait à tout officier au long cours, requis par vous, et dont

le bâtiment sous pavillon français serait en partance pour le

golfe du Mexique, de conduire à Cayenne le nommé Lusignan,

coupable de crime d'État.

-- C'est vrai.

-- J'obéis à cet ordre, car j'ignorais alors que ce grand coupable

que l'on déportait n'avait commis d'autre crime que d'avoir été

l'amant de votre soeur.

-- Monsieur! s'écria Emmanuel en se levant tout debout.

-- Voilà de beaux pistolets, comte, continua négligemment Paul en

jouant avec les armes qu'en descendant de voiture le comte d'Auray

avait jetées sur la table.

-- Et qui sont tout chargés, monsieur, répondit Emmanuel avec un

accent auquel il n'y avait pas à se méprendre.

-- Portent-ils justes? continua Paul avec une indifférence

affectée.

-- C'est une chose dont vous êtes le maître de vous assurer,

monsieur, répondit Emmanuel, si vous voulez faire avec moi un tour

dans le parc.

-- Il est inutile de sortir pour cela, monsieur le comte, dit Paul

sans paraître comprendre la proposition d'Emmanuel dans le sens

provocateur qu'il avait voulu lui donner. Voici un but tout placé

et à une portée convenable.

À ces mots le capitaine arma le pistolet et le dirigea par la

fenêtre ouverte vers la cime d'un petit arbre. Un chardonneret se

balançait sur la branche la plus élevée, faisant entendre son

chant joyeux et perçant; le coup partit, et le pauvre oiseau,

coupé en deux, tomba au pied de l'arbre. Paul reposa froidement le

pistolet sur la table.

-- Vous aviez raison, monsieur le comte, lui dit-il, ce sont de

bonnes armes, et je vous conseille de ne pas vous en défaire.

-- Vous venez de m'en donner une étrange preuve, monsieur,

répondit Emmanuel, et je suis forcé d'avouer que vous avez la main

sûre.

-- Que voulez-vous, comte, reprit Paul avec cet accent

mélancolique qui lui était particulier, pendant ces longs jours de

calme, lorsque aucun souffle de vent ne passe sur ce miroir de

Dieu qu'on appelle l'Océan, nous autres marins, nous sommes forcés

de chercher des distractions qui viennent au-devant de vous sur la

terre.

Alors nous exerçons notre adresse sur les goélands qui se bercent

mollement au sommet d'une vague; sur les margats qui se

précipitent du ciel pour saisir à la surface de l'eau les poissons

imprudents qui y montent, et sur les hirondelles fatiguées d'un

long voyage qui se posent au sommet de nos vergues. Voilà,

monsieur le comte, comment nous arrivons à une certaine force dans

des exercices qui paraissent d'abord si étrangers à notre

profession.

-- Continuez, monsieur, et si la chose est possible, revenons à

notre sujet.

-- C'était un bon et brave jeune homme que ce Lusignan! Il me

raconta son histoire; comment, fils d'un ancien ami de votre père,

mort sans fortune, il avait été adopté par lui un an ou deux avant

l'accident inconnu qui le priva de sa raison; comment, élevé avec

vous, il vous inspira, dès les premières années, à vous la haine,

à votre soeur l'affection. Il me dit cette longue adolescence

développée dans la même solitude, et comment lui et votre soeur ne

s'apercevaient de leur isolement au milieu du monde que lorsqu'ils

n'étaient point ensemble! Il me raconta tous les détails de leurs

amours juvéniles, et comment, un jour, Marguerite lui dit les

paroles de la jeune fille de Vérone: «Je serai à toi ou à la

tombe.» -- Et elle n'a que trop bien tenu parole!

-- Oui, n'est-ce pas? Et vous appelez cela de la honte et du

déshonneur, vous autres gens vertueux, quand une pauvre enfant,

perdue par son innocence même, cède à l'âge, à l'entraînement, à

l'amour! Votre mère, que des devoirs éloignaient de sa fille et

rapprochaient de son mari (car je sais les vertus de votre mère,

monsieur, comme je sais les faiblesses de votre soeur; c'est une

femme sévère, plus sévère que ne devait l'être une créature

humaine qui n'a sur les autres que l'avantage de n'avoir jamais

failli), votre mère, dis-je, entendit une nuit des cris mal

étouffés; elle entra dans la chambre de votre soeur, marcha, pâle

et muette, vers son lit, arracha froidement de ses bras un enfant

qui venait de naître, et sortit avec lui, sans adresser un

reproche à sa fille, mais seulement plus pâle et plus muette

encore que lorsqu'elle était entrée. Quant à la pauvre Marguerite,

elle ne poussa pas une plainte, elle ne jeta pas un cri: elle

s'était évanouie en apercevant sa mère. Est-ce cela, monsieur le

comte? suis-je bien informé, et cette terrible histoire est-elle

exacte?

-- Aucun détail ne vous est inconnu, je dois l'avouer, murmura

Emmanuel atterré.

-- C'est que ces détails, répondit Paul en ouvrant un

portefeuille, sont tous consignés dans ces lettres de votre soeur,

qu'au moment de prendre la place que vous lui avez faite par votre

crédit au milieu des voleurs et des assassins, Lusignan m'a

remises afin que je les rapportasse à celle qui les avait écrites.

-- Donnez-les moi donc, monsieur! s'écria Emmanuel en étendant la

main vers le portefeuille, et elles seront fidèlement rendues à

celle qui a eu l'imprudence...

-- De se plaindre à la seule personne qui l'aimait au monde,

n'est-ce pas? interrompit Paul en retirant à lui les lettres et le

portefeuille.

Imprudente jeune fille, à qui une mère arrache l'enfant de son

coeur et qui a versé des larmes amères dans le sein du père de son

enfant!

Imprudente soeur, qui n'ayant pas trouvé contre cette tyrannie

appui dans son frère, a compromis son noble nom en signant du nom

qu'elle porte des lettres qui, aux regards stupides et prévenus du

monde, peuvent... Comment appelez-vous cela, vous autres?...

déshonorer sa famille, n'est-ce pas?

-- Alors, monsieur, répondit Emmanuel rougissant d'impatience,

puisque vous connaissez si bien la portée terrible de ces papiers,

accomplissez donc la mission dont vous vous êtes chargé en les

remettant soit à moi, soit à ma mère, soit à ma soeur.

-- C'était d'abord mon intention en débarquant à Lorient,

monsieur; mais voilà dix ou douze jours à peu près qu'en entrant

dans une église...

-- Dans une église?

-- Oui, monsieur.

-- Et pourquoi faire?

-- Pour prier.

-- Ah! monsieur le capitaine Paul croit en Dieu!

-- Si je n'y croyais pas, monsieur le comte, qui donc invoquerais-

je pendant la tempête?

-- Et dans cette église, enfin?...

-- Dans cette église, monsieur, j'ai entendu un prêtre annoncer le

prochain mariage de noble demoiselle Marguerite d'Auray avec très

haut et très puissant seigneur le baron de Lectoure. Je m'informai

aussitôt de vous; j'appris que vous étiez à Paris: j'étais forcé

d'y aller moi-même pour rendre compte de ma mission au roi.

-- Au roi!

-- Oui, monsieur, au roi Louis XVI, à Sa Majesté... elle-même...

Je partis, me promettant de revenir aussitôt que vous; je vous

rencontrai chez Saint-Georges; j'appris votre départ prochain,

j'arrangeai le mien sur le vôtre, afin que nous arrivassions ici

en même temps à peu près, et... me voilà devant vous, monsieur,

avec une résolution toute différente de celle que j'avais, il y a

trois semaines, en abordant en Bretagne.

-- Et quelle est cette résolution nouvelle, monsieur? Voyons, car

il faut en finir!

-- Eh bien! j'ai pensé que, puisque tout le monde, et même sa

mère, oubliait le pauvre orphelin, il fallait que je m'en

souvinsse, moi! Dans la position où vous êtes, monsieur, et avec

le désir que vous avez de vous allier au baron de Lectoure

(lequel, dans votre esprit, est le seul qui puisse réaliser vos

projets d'ambition), ces lettres valent bien cent mille francs,

n'est-ce pas? et c'est une bien légère brèche faite aux deux cent

mille livres de rente qui composent votre fortune.

-- Mais qui me prouvera que ces cent mille francs...

-- Vous avez raison, monsieur; aussi est-ce en échange d'un

contrat de rente au nom du jeune Hector de Lusignan que je

remettrai ces lettres.

-- Et ce sera tout, monsieur?

-- Je vous demanderai encore l'abandon de l'enfant, que je ferai

élever, grâce à sa petite fortune, loin de la mère qui l'a oublié,

et loin du père que vous avez fait bannir.

-- C'est bien, monsieur. Si j'avais su que c'était pour une si

faible somme et un si mince intérêt que vous étiez venu, je

n'aurais pas pris une si grande inquiétude. Cependant vous

permettrez que j'en parle à ma mère.

-- Monsieur le comte? dit un domestique ouvrant la porte.

-- Je n'y suis pour personne; laissez-moi, répondit Emmanuel avec

impatience.

-- C'est la soeur de monsieur le comte qui demande à le voir.

-- Qu'elle revienne plus tard.

-- C'est à l'instant même qu'elle désire...

-- Ne vous gênez pas pour moi, interrompit Paul.

-- Mais ma soeur ne peut vous voir, monsieur. Vous comprenez qu'il

est important que ma soeur ne vous voie pas.

-- À merveille! mais comme il est important aussi que je ne quitte

pas ce château sans avoir terminé l'affaire qui m'y amène,

permettez que j'entre dans ce cabinet.

-- Parfaitement, monsieur, dit Emmanuel ouvrant lui-même la porte.

Mais hâtez-vous, je vous prie.

Paul entra dans le cabinet. Emmanuel referma vivement la porte sur

lui, et à peine la porte était-elle refermée, que Marguerite

parut.

Chapitre VI

Marguerite d'Auray, dont nos lecteurs ont appris l'histoire en

assistant à la conversation du capitaine et du comte Emmanuel,

était une de ces beautés frêles et pâles qui portent empreint sur

toute leur personne le cachet aristocratique de leur naissance. Au

premier coup d'oeil on devinait tout ce qu'il y avait de race dans

la souplesse moelleuse de sa taille, dans la blancheur mate de sa

peau, et dans le modelé de ses mains effilées, aux ongles roses;

et transparent. Il était évident que ses pieds, si petits que tous

deux eussent tenu dans la trace d'un pas de femme ordinaire,

n'avaient jamais marché que sur les tapis d'un salon ou sur la

pelouse fleurie d'un parc. Il y avait dans sa démarche, si

gracieuse qu'elle fût, quelque chose de hautain et de fier qui

rappelait le portrait de famille; enfin l'on sentait que son âme,

capable de tous les sacrifices inspirés, pouvait devenir rebelle à

toutes les tyrannies imposées; que le dévouement était dans son

coeur une vertu instinctive, tandis que l'obéissance n'était dans

son esprit qu'un devoir d'éducation: de sorte que le vent d'orage

qui soufflait sur elle la courbait comme un lis et non comme un

roseau.

Cependant, lorsqu'elle parut à la porte, ses traits offraient

l'expression d'un découragement si complet, ses joues avaient

conservé la trace de larmes si brûlantes, tout son corps pliait

sous le poids d'un malheur si désespéré, qu'Emmanuel comprit

qu'elle avait dû rassembler toutes ses forces pour conserver

l'apparence du calme. En l'apercevant elle fit un effort sur elle-

même, et une réaction visible s'opéra: ce fut donc avec une

certaine fermeté nerveuse qu'elle s'approcha du fauteuil où il

était assis. Puis, voyant que la figure de son frère conservait

l'expression d'impatience qu'elle avait prise lorsqu'il avait été

interrompu, elle s'arrêta, et ces deux enfants de la même mère, à

qui la société n'avait pas encore fait des droits pareils, se

regardèrent comme des étrangers, l'un avec les yeux de l'ambition,

l'autre avec ceux de la crainte. Peu à peu, toutefois, Marguerite

reprit courage.

-- Enfin vous voilà, Emmanuel, lui dit-elle; j'attendais votre

retour comme l'aveugle attend la lumière. Et, cependant, à la

manière dont vous accueillez votre soeur, il est facile de voir

qu'elle a eu tort de compter sur vous.

-- Si ma soeur est redevenue ce qu'elle aurait toujours dû être,

répondit Emmanuel, c'est-à-dire fille soumise et respectueuse,

elle aura, pendant mon absence, compris ce qu'exigeaient d'elle

son rang et sa position; elle aura oublié les événements passés

comme des choses qui ne devaient pas arriver, et que, par

conséquent, elle ne doit pas se rappeler, et elle se sera préparée

au nouvel avenir qui s'ouvre devant elle. Si c'est ainsi qu'elle

se présente à moi, mes bras lui sont ouverts, et ma soeur est

toujours ma soeur.

Le capitaine Paul · 第 5 / 14 段