vous voyez que nous avons touché juste. Allons, mes enfants,
continua-t-il en s'adressant à l'équipage, hourra pour l'Amérique,
et mort à l'Angleterre!
Un cri général lui répondit, et il n'avait point encore cessé,
qu'on entendit alors battre la charge à bord du Drake, car tel
était le nom du navire en vue; le tambour de l'Indienne lui
répondit aussitôt, et chacun courut à son poste: les canonniers à
leurs pièces, les officiers à leurs batteries, et les matelots
chargés de la manoeuvre à la manoeuvre. Quant au capitaine, il
monta immédiatement sur le capot du gaillard d'arrière, muni de
son porte-voix, symbole du rang suprême, sceptre de la royauté
nautique, que le commandant tient ordinairement en main au moment
du combat et de la tempête.
Cependant les rôles avaient changé: c'était l'Anglais qui montrait
maintenant de l'impatience, et la frégate américaine qui affectait
le calme. À peine les bâtiments furent-ils à portée, qu'une bande
de fumée apparut sur toute la longueur du vaisseau, qu'une
détonation pareille au roulement du tonnerre se fit entendre, et
que les messagers de fer envoyés pour donner la mort aux rebelles
ayant, dans leur impétuosité, mal calculé la distance, vinrent
mourir aux flancs de la frégate. Celle-ci, au reste comme si elle
eût refusé de répondre à une attaque prématurée, continua de
serrer le vent de manière à épargner le plus de chemin possible à
son ennemi.
En ce moment, le capitaine se retourna pour jeter un dernier coup
d'oeil sur son navire, et son regard étonné s'arrêta sur un
nouveau personnage qui venait de choisir cet instant suprême et
terrible pour faire son entrée en scène.
C'était un jeune homme de vingt-deux à vingt-trois ans à peine, à
la figure douce et pâle, à la mise simple, mais élégante, et que
le capitaine ne connaissait pas à son bord; il était appuyé contre
le mât d'artimon, les bras croisés sur la poitrine, regardant avec
une indifférence mélancolique ce bâtiment anglais qui s'approchait
à toutes voiles. Cette tranquillité, dans un tel moment, et chez
un homme qui paraissait étranger au métier des armes, frappa le
capitaine; il se rappela ce prisonnier annoncé par le comte
d'Auray, et amené à son bord pendant la dernière nuit qu'il avait
passée au mouillage de Port-Louis.
-- Qui vous a permis de monter sur le pont, monsieur? lui dit-il
en adoucissant autant que possible le son de sa voix, de sorte
qu'il eût été difficile de juger si ces paroles étaient une
question ou un reproche.
-- Personne, monsieur, répondit le prisonnier d'une voix douce et
triste; mais j'ai espéré qu'en pareille circonstance vous serez
peut-être moins sévère observateur des ordres qui me font votre
prisonnier.
-- Avez-vous oublié qu'il vous est défendu de communiquer avec
l'équipage?
-- Je ne viens pas communiquer avec l'équipage, monsieur; je viens
voir s'il n'y a pas quelque boulet qui veuille bien de moi.
-- Vous pourrez avoir trouvé bientôt ce que vous cherchez,
monsieur, si vous demeurez à cette place. Ainsi, croyez-moi,
restez à fond de cale.
-- Est-ce un avis ou un ordre, capitaine?
-- Je vous laisse libre de le prendre comme vous voudrez.
-- En ce cas, répondit le jeune homme, je vous remercie; je reste.
En ce moment, une nouvelle détonation se fit entendre; mais cette
fois les deux navires s'étaient tellement rapprochés, qu'ils
étaient à trois quarts de portée à peine, et que l'ouragan de fer
tout entier traversa la voilure de l'Indienne. Deux éclats de bois
peu importants tombèrent de la mâture, et l'on entendit les
plaintes et les cris étouffés de quelques hommes. Le capitaine
avait en ce moment les yeux fixés sur son prisonnier; un boulet
passa à deux pieds au-dessus de sa tête, échancrant le mât
d'artimon, auquel il était adossé: mais, malgré cet avertissement
de la mort, il resta dans la même attitude calme et tranquille,
comme s'il n'eût pas senti passer sur son front l'aile de l'ange
exterminateur. Le capitaine se connaissait en courage; cet essai
lui suffit pour juger l'homme qu'il avait devant les yeux.
-- C'est bien, monsieur, lui dit-il, demeurez où vous êtes, et
quand nous en viendrons à l'abordage, si vous êtes las de rester
les bras croisés, prenez quelque sabre ou quelque hache, et
donnez-nous un coup de main. Pardonnez-moi maintenant de ne plus
m'occuper de vous; mais j'ai autre chose à faire. Feu! messieurs,
continua le capitaine, hélant avec son porte-voix à travers
l'écoutille de la batterie. Feu!
-- Feu! canonniers! répondit comme un écho celui à qui l'ordre
était adressé.
Au même instant, l'Indienne s'ébranla depuis sa quille jusqu'à ses
mâts de cacatoès: une détonation effroyable se fit entendre, un
nuage de fumée s'étendit comme un voile à tribord, et se dispersa
sous le vent. Le capitaine, debout sur son banc de quart,
attendait avec impatience qu'il eût disparu pour juger de l'effet
que la bordée avait produit à bord du vaisseau ennemi. Lorsque ses
regards purent plonger à travers la vapeur, il s'aperçut que le
grand mât de hune était tombé, encombrant de toiles l'arrière du
Drake, et que toute la voilure du grand mât était criblée. Alors,
mettant son porte-voix à sa bouche:
-- Bien, enfants! cria-t-il. Maintenant, masquons tout vivement!
Ils sont trop occupés à se débarrasser de leurs toiles pour nous
enfiler avec leur bordée: Feu qui peut!... et cette fois passez-
leur le rasoir près de la figure!
Les matelots s'empressèrent d'exécuter cet ordre; le navire tourna
sa poupe avec grâce, et commença d'exécuter la manoeuvre et
l'acheva, comme l'avait prévu le capitaine, sans empêchement de la
part de son ennemi. Puis, la frégate frémit de nouveau comme un
volcan, et, comme un volcan, vomit à la fois sa flamme et sa
fumée.
Cette fois les canonniers avaient pris l'ordre du capitaine à la
lettre, et la bordée tout entière avait porté en belle et dans les
bas mâts. Les haubans, les étais et les drisses étaient coupés.
Les deux mâts étaient encore debout; mais de tous côtés flottaient
autour d'eux des haillons de voiles. Il parait qu'il était survenu
au navire quelque avarie plus considérable qu'on ne pouvait en
juger à cette distance, car la bordée se fit attendre un instant,
et, au lieu de prendre l'Indienne de l'avant en arrière, elle la
prit en biais. Elle n'en fut que plus terrible; elle avait porté
tout entière dans le flanc et sur le pont, et frappé à la fois le
navire et l'équipage; mais par un hasard qui semblait tenir de la
magie, elle avait épargné les trois mats. Quelques cordages
seulement étaient coupés, accident peu important et qui permettait
au bâtiment de rester maître de sa manoeuvre. Un coup d'oeil
suffit à Paul pour lui apprendre qu'il n'avait perdu que des
hommes, et que la destruction avait frappé plus de chair que de
bois. Il en bondit de joie. Il porta de nouveau le porte-voix à sa
bouche.
-- La barre à bâbord! cria-t-il, et abordons-le par la hanche de
bâbord. À l'abordage, les gens de l'abordage! Une dernière bordée
pour le raser comme un ponton, puis nous l'escaladerons comme une
forteresse.
La frégate ennemie, au premier mouvement que fit l'Indienne,
comprit la manoeuvre, et voulut la neutraliser par un mouvement
pareil; mais, au moment où elle tenta de l'exécuter, un craquement
terrible se fit entendre à son bord, et le grand mât, à moitié
coupé par la dernière décharge de l'Indienne, trembla un instant
comme un arbre déraciné, et tomba sur l'avant, couvrant le pont de
sa grande voile et de ses agrès. Le capitaine Paul comprit alors
ce qui avait retardé la bordée du brick.
-- Maintenant il est à vous comme si on vous le donnait pour rien,
enfants, cria-t-il, et vous n'avez qu'à le prendre. Une dernière
décharge à portée du pistolet, et à l'abordage!
L'Indienne obéit comme un cheval dressé, et s'avança sans
opposition vers son ennemi, dont la seule ressource était
désormais un combat corps à corps, car ne pouvant plus manoeuvrer,
ses canons lui devenaient inutiles. Le Drake se trouva donc à la
merci de son adversaire, qui, en se tenant à distance, aurait pu
le cribler jusqu'à ce qu'il s'enfonçât dans la mer, mais qui,
dédaignant ce genre de victoire, lui envoya une dernière bordée à
cinquante pas.
Puis, avant d'en avoir vu l'effet, se laissant aller sur lui, la
frégate engagea ses vergues dans les vergues de son ennemi, et
jeta ses grappins. Aussitôt les hunes et les passavants de
l'indienne s'enflammèrent comme un if aux jours de fête, les
grenades brûlantes tombèrent à bord du Drake, rapides et
redoublées comme une grêle. Partout au bruit du canon succéda le
pétillement de la fusillade, et au milieu de ce bruit infernal une
voix se fit entendre comme celle d'un être surnaturel:
-- Courage, enfants! courage! amarrez le beaupré aux sabords de
son gaillard d'arrière. Bien! liez-les l'un à l'autre, comme le
condamné à la potence! Feu! maintenant aux caronades réservées à
l'avant!
Tous ses ordres furent exécutés ainsi que par magie: les deux
navires furent garrottés l'un à l'autre comme par des liens de
fer: les deux pièces placées sur l'avant, et qui n'avaient pas
encore tiré, grondèrent à leur tour, balayant le pont ennemi de
toute une volée de mitraille; puis un dernier cri se fit entendre,
poussé d'une voix terrible:
À l'abordage!!!
Et, joignant l'exemple au précepte, le capitaine de l'Indienne
jeta son porte-voix, devenu désormais inutile, couvrit sa tête de
son casque, en agrafa les gourmettes sous son cou, mit entre ses
dents le sabre recourbé qu'il portait à sa ceinture, et s'élança
sur le beaupré pour sauter de là sur l'arrière du bâtiment ennemi.
Cependant, quoique le mouvement qu'il avait fait eût suivi l'ordre
qu'il avait donné avec la même rapidité que la foudre suit
l'éclair, il ne toucha que le second le pont du vaisseau anglais;
le premier qui y était arrivé, c'était le jeune prisonnier du mât
d'artimon, qui avait jeté son habit, et qui, armé seulement d'un
hachot, se présentait avant tous les autres à la mort ou à la
victoire.
-- Vous ignorez la discipline de mon bord, monsieur, lui dit Paul
en riant, c'est moi qui dois toucher le premier tout vaisseau que
j'aborde.
Je vous pardonne pour cette fois, mais n'y revenez plus.
Au même instant, par le beaupré, par les bastingages, par le bout
des vergues, par les grappins, par toutes les manoeuvres qui
pouvaient leur servir de conducteurs, les marins de l'Indienne
tombèrent sur le pont comme des fruits mûrs tombent d'un arbre que
le vent secoue.
Alors les Anglais, qui s'étaient retirés sur l'avant, démasquèrent
une caronade qu'ils avaient eu le temps de retourner. Une trombe
de flammes et de fer passa au travers des assaillants. Le quart de
l'équipage de l'Indienne se coucha mutilé sur le pont ennemi, au
milieu des cris et des malédictions... Mais plus haut que les
plaintes et les blasphèmes, une voix retentit:
-- Tout ce qui vit encore, en avant!
Alors il y eut une scène de confusion terrible, un combat corps à
corps, un duel général: aux bordées des canons, aux pétillements
des espingoles, à l'explosion des grenades, avait succédé l'arme
blanche, plus silencieuse et plus sûre, chez les marins surtout
qui se sont réservé à eux seuls, pour cette lutte cet héritage des
géants proscrits depuis des siècles de nos champs de bataille.
C'est avec des hachots qu'ils se fendent la tête: c'est avec des
coutelas qu'ils s'ouvrent la poitrine; c'est avec des piques aux
larges fers qu'ils se clouent aux débris de leurs mâts. De temps
en temps, au milieu de ce carnage muet, un coup de pistolet se
fait entendre, mais isolé et comme honteux de se mêler à une
pareille boucherie. Celle que nous racontons dura un quart
d'heure, avec une telle confusion, qu'il nous serait impossible de
la décrire: puis, au bout de ce temps, le pavillon de l'Angleterre
s'abaissa, et les marins du Drake se précipitant dans la cale par
les écoutilles de la batterie, il ne resta plus sur le pont que
les vainqueurs, les blessés et les morts, et au milieu d'eux le
capitaine de l'Indienne, entouré de son équipage, le pied sur la
poitrine du commandant ennemi, ayant à sa droite le lieutenant
Walter, et à sa gauche son jeune prisonnier, dont la chemise
teinte de sang annonçait la part qu'il avait prise à la victoire.
-- Maintenant tout est fini, dit Paul en étendant le bras, et
quiconque frappera un coup de plus aura affaire à moi! Puis
tendant la main à son jeune prisonnier: Monsieur, lui dit-il, vous
me raconterez ce soir votre histoire, n'est-ce pas? car il y a
quelque lâche machination cachée là-dessous. On ne déporte à
Cayenne que les infâmes, et vous ne pouvez être un infâme, étant
si brave!
Chapitre IV
Six mois après les événements que nous venons de raconter, et dans
les premiers jours du printemps de 1778, une chaise de poste, dont
les roues et les caisses couvertes de poussière et de boue
attestaient la longue route qu'elle venait de faire, s'acheminait
lentement, quoique attelée de deux vigoureux chevaux, sur la route
de Vannes à Auray.
Le voyageur qu'elle conduisait, et qui était rudement secoué dans
les ornières d'un chemin vicinal, était notre ancienne
connaissance, le jeune comte Emmanuel, que nous avons vu ouvrir la
scène sur la jetée de Port-Louis. Il arrivait de Paris en toute
hâte et regagnait l'ancien château de sa famille, sur laquelle le
moment est venu de donner quelques détails plus précis et plus
circonstanciés.
Le comte Emmanuel d'Auray était d'une des plus anciennes maisons
de la Bretagne. Un de ses aïeux avait suivi saint Louis en Terre-
Sainte, et, depuis ce temps, le nom dont il était le dernier
héritier s'était constamment mêlé, dans ses victoires et dans ses
défaites, à l'histoire de notre monarchie: le marquis d'Auray, son
père, chevalier de Saint-Louis, commandeur de Saint-Michel et
grand-croix de l'ordre du Saint-Esprit, jouissait, à la cour du
roi Louis XV, où il occupait le grade de maître de camp, de la
haute position que lui avaient faite sa naissance, sa fortune et
son mérite personnel. Cette position s'était encore augmentée,
comme influence, de son mariage avec mademoiselle de Sablé, qui ne
lui cédait en rien sous le rapport de la famille et du crédit; de
sorte qu'une brillante carrière était ouverte à l'ambition des
jeunes époux, lorsque après cinq ans de mariage le bruit se
répandit tout à coup à la cour que le marquis d'Auray était devenu
fou pendant un voyage dans ses terres.
On fut longtemps sans croire à cette nouvelle: enfin l'hiver
arriva sans que lui ni sa femme reparussent à Versailles. Un an
encore sa charge resta vacante, car le roi, espérant toujours
qu'il reprendrait sa raison, refusait d'en disposer; mais un
second hiver se passa sans que la marquise même revînt faire sa
cour à la reine. On oublie vite en France; l'absence est une
maladie de langueur à laquelle les plus grands noms succombent
dans un espace plus ou moins long. Le linceul de l'indifférence
s'étendit peu à peu sur cette famille, renfermée dans son vieux
château comme dans une tombe, et dont on n'entendait retentir la
voix ni pour solliciter ni pour se plaindre. Les généalogistes
seulement avaient enregistré la naissance d'un fils et d'une
fille; aucun autre enfant ne naquit de la suite de cette union;
les d'Auray continuèrent donc de figurer de nom parmi la noblesse
de France mais ne s'étant mêlés depuis vingt ans ni aux intrigues
d'alcôve ni aux affaires politiques, n'ayant pris parti ni pour la
Pompadour ni pour la Dubarry, n'ayant marqué ni dans les victoires
du maréchal de Broglie ni dans les défaites du comte de Clermont,
n'ayant plus enfin son écho, ils avaient été personnellement tout
à fait oubliés.
Cependant le vieux nom des seigneurs d'Auray avait été prononcé
deux fois à la cour, mais sans retentissement aucun: la première,
lorsque le jeune comte Emmanuel avait été reçu, en 1769, au nombre
des pages de Sa Majesté Louis XV; la seconde, lorsqu'il était, en
sortant de pagerie, entré dans les mousquetaires du jeune roi
Louis XVI. Il avait connu un baron de Lectoure, quelque peu parent
de monsieur de Maurepas, qui lui voulait du bien et qui jouissait
d'une assez grande influence sur le ministre. Emmanuel avait été
présenté chez ce vieux courtisan, qui, ayant appris que le comte
d'Auray avait une soeur, laissa tomber un jour quelques mots sur
la possibilité d'une union entre les deux familles. Emmanuel,
jeune, plein d'ambition, ennuyé de se débattre derrière le voile
qui recouvrait son nom, avait vu dans ce mariage un moyen de
reprendre à la cour la position que son père avait occupée sous le
feu roi, et en avait saisi la première ouverture avec
empressement. Monsieur de Lectoure, de son côté, sous prétexte de
resserrer par la fraternité les liens qui l'unissaient déjà au
jeune comte, y avait mis une instance d'autant plus flatteuse pour
Emmanuel, que l'homme qui demandait la main de sa soeur ne l'avait
jamais vue. La marquise d'Auray, de son côté, avait adopté avec
joie cette combinaison qui rouvrait à son fils le chemin de la
faveur, de sorte que le mariage était arrêté, sinon entre les deux
jeunes gens, du moins entre les deux familles, et qu'Emmanuel,
précédant le fiancé de trois ou quatre jours seulement, venait
annoncer à sa mère que tout était terminé selon son désir. Quant à
Marguerite, la future épouse, on s'était contenté de lui faire
part de la résolution prise, sans lui demander son consentement,
et à peu près comme on signifie au coupable le jugement qui le
condamne à mort.
C'était donc bercé des rêves brillants de son élévation future, et
caressant dans son esprit les projets d'ambition les plus élevés,
que le jeune comte Emmanuel rentra au sombre château de sa
famille, dont les tourelles féodales, les murailles noires, les
cours herbeuses formaient un contraste si tranché avec les
espérances dorées qu'il renfermait pour lui. Ce château était à
une lieue et demie de toute habitation. Une de ses façades
dominait cette partie de l'Océan à laquelle ses vagues,
éternellement battues par la tempête, ont fait donner le nom de la
mer Sauvage. L'autre s'étendait sur un parc immense, qui,
abandonné depuis vingt ans aux caprices de sa végétation, était
devenu une véritable forêt. Quant aux appartements, ils étaient
restés continuellement fermés, à l'exception de ceux habités par
la famille; et leur ameublement, renouvelé sous Louis XIV, avait
conservé, grâce aux soins d'un nombreux domestique, un aspect
riche et aristocratique que commençaient à perdre les meubles
modernes, plus élégants, mais aussi moins grandioses, qui
sortaient des ateliers de Boulle, le tapissier breveté de la cour.
Ce fut dans une de ces chambres aux grandes moulures, à la
cheminée sculptée et au plafond à fresque, que le comte Emmanuel
entra en descendant de voiture, si pressé d'apprendre à sa mère
les heureuses nouvelles qu'il apportait, que, sans prendre le
temps de changer d'habits, il jeta sur une table son chapeau, ses
gants, ses pistolets de voyage, et ordonna à un vieux domestique
d'aller prévenir la marquise de son arrivée, et de lui demander sa
volonté pour qu'il se présentât chez elle ou qu'il l'attendit dans
sa chambre; car tel était dans cette vieille famille le respect
des parents, que le fils, après une absence de cinq mois, n'osait
pas se présenter devant sa mère sans consulter auparavant sa
convenance. Quant au marquis d'Auray, à peine ses enfants se
rappelaient l'avoir vu deux ou trois fois, et presque à la
dérobée, car sa folie était, disait-on, de celles que certains
objets irritent, et on les avait toujours éloignés de lui avec le
plus grand soin.
La marquise seule, modèle au reste des vertus conjugales, était
restée auprès de lui, rendant au pauvre insensé, non seulement les
devoirs d'une femme, mais les services d'un domestique. Aussi son
nom était-il révéré dans les villages environnants à l'égal de
celui des saintes à qui leur dévouement sur la terre a conquis une
place dans le ciel.
Un instant après, le vieux serviteur rentra, annonçant que madame
la marquise d'Auray préférait descendre elle-même, et priait
monsieur le comte de l'attendre dans l'appartement où il se
trouvait.
Presque aussitôt la porte du fond s'ouvrit, et la mère d'Emmanuel
parut. C'était une femme de quarante à quarante-cinq ans, grande
et pâle, mais encore belle, dont la figure calme, sévère et
triste, avait une singulière expression de hauteur, de puissance
et de commandement. Elle était vêtue du costume des veuves, adopté
en 1760, car depuis l'époque où son mari avait perdu la raison,
elle n'avait pas quitté ses robes de deuil. Ces longs vêtements
noirs donnaient à sa démarche, lente et froide comme celle d'une
ombre, quelque chose de solennel qui répandait sur tout ce qui
entourait cette femme singulière un sentiment de crainte que
l'amour filial lui-même n'avait jamais vaincu chez ses enfants.
Aussi, à son aspect, Emmanuel tressaillit comme à une apparition
inattendue, et se levant aussitôt, il fit trois pas au devant
d'elle, mit respectueusement un genou en terre, et baisa en
s'inclinant la main qu'elle lui présentait.
-- Levez-vous, monsieur, lui dit la marquise, je suis heureuse de
vous revoir.
Et elle prononça ces paroles d'un son de voix aussi peu ému que si
son fils, qui était absent depuis cinq mois, l'eût quittée la
veille seulement. Emmanuel obéit, conduisit sa mère à un grand
fauteuil où elle s'assit, et il resta debout devant elle.
-- J'ai reçu votre lettre, comte, lui dit-elle, et je vous fais
mes compliments sur votre habileté. Vous me paraissez né pour la
diplomatie, plus encore que pour la guerre, et vous devriez prier
le baron de Lectoure de solliciter pour vous une ambassade à la
place d'un régiment.
-- Lectoure est prêt à solliciter tout ce que nous désirerons,
madame, et, qui plus est, il obtiendra tout ce que nous
solliciterons, tant son pouvoir est grand sur monsieur de
Maurepas, et tant il est amoureux de ma soeur.
-- Amoureux d'une femme qu'il n'a pas vue?
-- Lectoure est un gentilhomme de sens, madame, et le portrait que
je lui fais de Marguerite, peut-être aussi les renseignements
qu'il a pris sur notre fortune, lui ont inspiré le désir le plus
vif de devenir votre fils et de m'appeler son frère. Aussi est-ce
lui qui a insisté pour que toutes les cérémonies préliminaires se
fissent en son absence. Vous avez ordonné la publication des bans,
madame?
-- Oui.
-- Après-demain donc nous pourrons signer le contrat?
-- Avec l'aide de Dieu, tout sera prêt.
-- Merci, madame.
-- Mais, dites-moi, continua la marquise en s'appuyant sur le bras
de son fauteuil et se penchant vers Emmanuel, ne vous a-t-il pas
fait des questions sur ce jeune homme contre lequel il a obtenu du
ministre un ordre d'exportation?
-- Aucune, ma mère. Ces services sont de ceux que l'on demande
sans explication et qu'on accorde de confiance; et il est convenu
d'avance, entre gens qui savent vivre, qu'ils seront aussitôt
oubliés que rendus.
-- Donc il ne sait rien?
-- Non, mais sût-il tout...
-- Eh bien?
-- Eh bien, madame, je le crois assez philosophe pour que cette
découverte n'influât en rien sur sa détermination.
-- Je m'en doutais; il est ruiné, répondit la marquise avec une
indicible expression de mépris et comme si elle se parlait à elle
même.
-- Mais cela fût-il, madame, dit avec inquiétude Emmanuel, votre
détermination resterait la même, je l'espère?
-- Ne sommes-nous pas assez riches pour lui refaire une fortune
s'il nous refait une position?
-- Il n'y a donc que ma soeur...
-- Doutez-vous qu'elle obéisse quand j'ordonnerai?
-- Croyez-vous donc qu'elle ait oublié Lusignan?
-- Depuis six mois, du moins, elle n'a pas osé s'en souvenir
devant moi.