mélancolie indéfinissable, nous autres marins, qui n'avons d'autre
famille que nos matelots, d'autre patrie que l'Océan, d'autre
spectacle que la tempête, et d'autre distraction que le combat, il
faut bien que nous nous attachions à quelque chose. N'ayant pas de
maîtresse réelle, car qui voudrait nous aimer, nous autres
goélands à l'aile toujours ouverte? il faut que nous nous fassions
un amour imaginaire. L'un s'éprend pour quelque île bien fraîche
et ombreuse, et chaque fois qu'il l'aperçoit de loin, sortant de
l'Océan, pareille à une corbeille de fleurs, son coeur devient
joyeux comme celui d'un oiseau qui revoit son nid. L'autre a une
étoile chérie entre les étoiles, et pendant ces belles et longues
nuits de l'Atlantique, chaque fois qu'il passe sous l'équateur, il
lui semble qu'elle se rapproche de lui et qu'elle le salue d'une
lueur plus vive et d'une flamme plus ardente. Il y en a enfin, et
c'est le plus grand nombre, qui s'attachent à leur frégate comme à
une fille bien-aimée, qui gémissent à chaque membre que le vent
lui brise, à chaque blessure que le boulet lui creuse, et qui,
lorsqu'elle est frappée au coeur par la tempête ou par la
bataille, aiment mieux mourir avec elle que de se sauver sans
elle, et donnent à la terre un saint exemple de fidélité en
s'engloutissant avec l'objet de leur amour dans les abîmes les
plus profonds de l'Océan. Eh bien! le capitaine Paul est un de
ceux-là: voilà tout; et il a donné à sa frégate la corbeille de
noces qu'il destinait à sa fiancée. Ah! ah! les voilà qui s'éveillent.
-- Ohé! les gens de la barque, cria-t-on du bâtiment, que voulez
vous?
-- Monter à bord de la frégate, répondit Emmanuel. jetez donc une
corde, une amarre, ce que vous voudrez, afin qu'on puisse
s'accrocher à quelque chose.
-- Tournez à tribord, et vous trouverez l'escalier.
Les rameurs obéirent aussitôt à cette injonction, et, quelques
secondes après, les deux jeunes gens se trouvaient effectivement
près la coupée qui conduisait sur le pont. L'officier de garde
vint les recevoir à l'embelle avec un empressement qui parut de
bon augure à l'Emmanuel.
-- Monsieur, dit l'enseigne s'adressant au jeune homme, qui,
revêtu du même uniforme que lui, semblait occuper le même grade,
voici mon ami, le comte... À propos, j'ai oublié de vous demander
votre nom...
-- Le comte Emmanuel d'Auray.
-- Je disais donc que voilà mon ami, le comte Emmanuel d'Auray,
qui désire vivement parler au capitaine Paul. Est-il à bord?
-- Il vient d'arriver à l'instant, répondit l'officier.
-- En ce cas, je descends près de lui pour le prévenir de votre
visite, mon cher comte. En attendant, voilà monsieur Walter qui se
fera un plaisir de vous faire visiter l'intérieur de la frégate.
C'est un spectacle curieux pour un officier de terre, d'autant
plus que je doute que vous trouviez beaucoup de vaisseaux tenus
comme celui-ci. N'est-ce pas l'heure du souper?
-- Oui, monsieur.
-- Eh bien! cela n'en sera que plus curieux.
-- Mais, répondit l'officier hésitant, c'est que je suis de garde.
-- Bah! vous trouverez bien parmi vos camarades quelqu'un qui
veille un instant à votre place. Je tâcherai que le capitaine ne
vous fasse pas faire trop longtemps antichambre. À vous revoir,
comte. Je vais vous recommander de manière à ce que vous receviez
un bon accueil.
À ces mots, le jeune enseigne disparut par l'escalier du
commandant, tandis que l'officier resté près d'Emmanuel pour lui
servir de guide le conduisit dans la batterie. Comme l'avait
présumé le compagnon de route du comte, l'équipage était en train
de souper.
C'était la première fois que le jeune comte voyait ce spectacle,
et, quelque désir qu'il eût de parler promptement au capitaine, il
lui parut si curieux, qu'il ne put s'empêcher d'y prêter toute son
attention.
Entre chaque pièce de canon et dans l'intervalle réservé à la
manoeuvre, une table et des bancs étaient, non pas dressés sur
leurs pieds, mais suspendus au plafond par les cordages. Sur
chacun de ces bancs, quatre hommes étaient assis, et prenaient
leur part d'un morceau de boeuf qui se défendait de son mieux,
mais qui avait affaire à des gaillards qui ne paraissaient pas
disposés à se laisser rebuter par sa résistance. À chaque table,
il y avait deux bidons de vin, c'est-à-dire une demi-bouteille par
homme. Quant au pain, il paraissait non pas être distribué à la
ration, mais livré à volonté. Au reste, le plus profond silence
régnait parmi l'équipage, qui n'était guère composé que de cent
quatre-vingts à deux cents hommes.
Quoique pas un des officiants n'ouvrît la bouche pour autre chose
que pour manger, Emmanuel s'aperçut avec étonnement de la variété
de leur origine, que l'on reconnaissait facilement aux types
généraux et caractéristiques de chaque physionomie. Son cicérone
remarqua sa surprise, et répondant à sa pensée avant qu'il l'eût
manifestée:
-- Oui, oui, lui dit-il avec un accent américain qu'Emmanuel avait
déjà reconnu, et qui prouvait que celui qui lui parlait était né
de l'autre côté de l'Atlantique; oui, nous avons ici un assez joli
échantillon de tous les peuples du monde, et si tout à coup
quelque bon déluge enlevait les enfants de Noé, comme autrefois
les fils d'Adam, on trouverait dans notre arche de la graine de
chaque nation.
Voyez-vous ces trois compagnons qui troquent avec leurs voisins
une portion de rosbif contre une gousse d'ail? ce sont des enfants
de la Galice, que nous avons recueillis au cap Ortégal, et qui ne
se battraient pas sans avoir fait leur prière à saint Jacques,
mais qui, une fois leur prière faite, se feront couper en morceaux
comme des martyrs plutôt que de reculer d'un pas. Les deux autres
qui polissent leurs tables aux dépens de leurs manches, ce sont de
braves Hollandais qui en sont encore à se plaindre du tort qu'a
fait à leur commerce la découverte du cap de Bonne-Espérance. Vous
le voyez, ils ont l'air, au premier coup d'oeil, de véritables
pots à bière. Eh bien! ces gaillards-là, au moment où ils
entendront le branle-bas, deviendront lestes comme des Basques.
Approchez d'eux, et ils vous parleront de leurs ancêtres, ne
pouvant plus vous parler d'eux-mêmes; ils vous diront qu'ils
descendent de ces fameux balayeurs des mers qui, lorsqu'ils
allaient au combat, hissaient un balai au lieu de pavillon; mais
ils se garderont bien d'ajouter qu'un beau jour les Anglais leur
ont pris leur balai et qu'ils en ont fait des verges. Cette table
toute entière, qui chuchote tout bas ne pouvant parler tout haut,
est composée de Français. À la place d'honneur est le chef élu par
eux-mêmes. Parisien de naissance, cosmopolite par goût, maître de
bâton, maître d'armes et maître de danse; toujours content et
joyeux, il manoeuvre en chantant, il se bat en chantant, il mourra
en chantant, à moins qu'une cravate de chanvre ne lui étouffe la
voix dans le gosier, ce qui pourra bien lui arriver un jour, s'il
a le malheur de tomber entre les mains de John Bull. Tournez les
yeux par ici maintenant, et voyez toute cette file de têtes
osseuses et carrées: ce sont des types étrangers pour vous, n'est-
ce pas? mais que tout Américain, né entre la mer d'Hudson et le
golfe du Mexique, reconnaîtra à l'instant pour des ours du lac
Érié ou des phoques de la Nouvelle-Écosse. Il y en a trois ou
quatre qui sont borgnes; cela tient à leur manière de se battre
entre eux: ils enroulent les cheveux de leur adversaire avec
l'index et le médium, et lui font sauter l'oeil avec le pouce. Il
y en a de très adroits à cet exercice et qui ne manquent jamais
leur coup. Aussi, lorsqu'on arrive à l'abordage, ils manquent
rarement de jeter leur pique et leur coutelas, de se prendre au
corps avec le premier Anglais qu'ils rencontrent, et de le
désoeiller avec une promptitude et une habileté qui font plaisir à
voir. Vous conviendrez que je ne vous mentais pas, et que la
collection est complète.
-- Mais, répondit Emmanuel, qui avait écouté cette longue
énumération avec un certain intérêt, comment fait votre capitaine
pour se faire entendre de tous ces hommes réunis de tant de points
différents?
-- D'abord, le capitaine connaît toutes les langues; puis, dans le
combat ou dans la tempête, quoiqu'il parle alors sa langue
maternelle, il lui donne un tel accent, croyez-moi, que chacun
comprend et obéit.
Mais tenez, voici la cabine de bâbord qui s'ouvre: sans doute il
est prêt à vous recevoir.
En effet, un enfant revêtu de l'uniforme de midshipman s'avança
vers les deux officiers, demanda à Emmanuel si ce n'était pas lui
qui se nommait le comte d'Auray et, sur sa réponse affirmative, il
invita le jeune mousquetaire à le suivre. Aussitôt l'officier qui
venait de remplir d'une manière si consciencieuse le rôle de
cicérone monta reprendre sur le pont le poste qu'il avait quitté
un instant. Quant à Emmanuel, il s'avança vers la porte avec une
émotion mêlée d'inquiétude et de curiosité: il allait donc voir
enfin le capitaine Paul!
C'était un homme qui paraissait avoir de cinquante à cinquante-
cinq ans, et que l'habitude de se tenir dans l'entrepont avait
voûté plutôt que le poids de l'âge. Il portait l'uniforme de la
marine royale dans toute sa stricte sévérité: c'était un habit
bleu de roi, à revers écarlates, avec veste rouge, culotte de la
même couleur, bas gris, jabot et manchettes. Ses cheveux roulés en
boudin et poudrés à blanc étaient attachés, par derrière et à leur
racine, par un ruban dont les bouts retombaient en flottant. Son
chapeau à trois cornes et son épée étaient déposés près de lui sur
une table. Au moment où Emmanuel parut sur le seuil, il était
assis sur l'affût d'un canon, mais en l'apercevant il se leva.
Le jeune comte se sentit intimidé à l'aspect de cet homme: il y
avait dans son oeil un rayon investigateur qui semblait éclairer
jusqu'à l'âme de celui qu'il regardait. Peut-être aussi cette
impression fut-elle d'autant plus puissante, qu'il se présentait
avec une conscience qui lui faisait bien quelque reproche sur
l'acte étrange qu'il accomplissait, et dont il venait pour rendre
le capitaine, sinon complice, du moins exécuteur. Ces deux hommes,
comme s'ils eussent éprouvé une secrète répulsion l'un pour
l'autre, se saluèrent avec politesse, mais avec réserve.
-- C'est à monsieur le comte d'Auray que j'ai l'honneur de parler?
demanda le vieil officier.
-- Et moi, au capitaine Paul, répondit le jeune mousquetaire. Tous
deux s'inclinèrent une seconde fois.
-- Puis-je savoir à quel heureux hasard je dois l'honneur de la
visite que me fait en ce moment l'héritier d'un des plus vieux et
des plus beaux noms de la Bretagne?
Emmanuel s'inclina encore une fois en manière de remerciement;
puis, après une pause d'un instant, comme s'il avait peine à
entamer la conversation:
-- Capitaine, continua-t-il, on m'a dit que votre destination
était pour le golfe du Mexique.
-- Et l'on ne vous a pas trompé, monsieur, je compte faire voile
pour la Nouvelle-Orléans, en relâchant à Cayenne et à la Havane.
-- Cela tombe à merveille, capitaine, et vous n'aurez pas à vous
détourner de votre route, en supposant toutefois que vous vous
chargiez d'exécuter l'ordre dont je suis porteur.
-- Vous avez un ordre à me communiquer, monsieur, et de quelle
part?
-- De la part du ministre de la marine.
-- Un ordre adressé à moi personnellement? répéta le capitaine
avec l'accent du doute.
-- Non pas personnellement à vous, monsieur, mais à tout capitaine
de la marine royale qui fera voile pour l'Amérique du Sud.
-- Et de quoi s'agit-il, monsieur le comte?
-- D'un prisonnier d'État à déporter à Cayenne.
-- Vous avez l'ordre sur vous?
-- Le voici, répondit Emmanuel en le tirant de sa poche et en le
présentant au capitaine.
Celui-ci le prit, et, s'approchant de la fenêtre, afin de profiter
des derniers rayons du jour, il lut tout haut:
«Le ministre de la marine et des colonies ordonne à tout capitaine
ou lieutenant, commandant les bâtiments de l'État, et qui fera
voile pour l'Amérique du Sud ou le golfe du Mexique, de prendre à
son bord et de déposer à Cayenne le nommé Lusignan, condamné à la
déportation perpétuelle. Pendant la traversée, le condamné mangera
dans sa chambre et ne communiquera point avec l'équipage.» --
L'ordre est-il en forme? demanda Emmanuel.
-- Parfaitement, monsieur, répondit le capitaine.
-- Et êtes-vous disposé à l'exécuter?
-- Ne suis-je pas aux ordres du ministre de la marine?
-- Alors on peut vous envoyer le prisonnier?
-- Quand on voudra, monsieur. Seulement, que ce soit le plus tôt
possible, car je ne compte pas rester longtemps dans ces parages.
-- Je veillerai à ce qu'on fasse diligence.
-- Était-ce tout ce que vous aviez à me dire?
-- Absolument tout, capitaine, et je n'ai plus à ajouter que des
remerciements.
-- N'ajoutez rien, monsieur. Le ministre ordonne, et j'obéis:
voilà tout; c'est un devoir que je remplis, et non un service que
je rends.
À ces mots, le capitaine et le comte se saluèrent de nouveau, et
se quittèrent plus froidement encore qu'ils ne s'étaient abordés.
Arrivé sur le pont, Emmanuel demanda son compagnon au jeune
officier de garde; mais celui-ci répondit qu'il était retenu à
souper par le capitaine Paul. Seulement, toujours obligeant et
empressé, il mettait son canot à la disposition du comte. En
effet, l'embarcation était au bas de l'escalier de la frégate, et
les matelots, les rames en l'air, attendaient celui qu'ils
devaient reconduire. À peine Emmanuel fut-il descendu, que la
barque s'éloigna avec autant de rapidité qu'elle en avait mis à
venir; mais cette fois elle vogua tristement et en silence, car le
jeune marin n'était plus là pour animer la conversation par les
axiomes de sa poétique philosophie.
La même nuit, le prisonnier fut conduit à bord de l'Indienne, et
le lendemain, lorsque le jour parut, les curieux cherchèrent en
vain sur l'Océan la frégate qui depuis huit jours avait donné
naissance à tant de conjectures, et dont l'arrivée inattendue, la
station sans résultat, et le départ spontané demeurèrent toujours
un mystère inexplicable pour les dignes habitants de Port-Louis.
Chapitre III
Comme les motifs qui avaient amené le capitaine Paul en vue des
côtes de Bretagne n'ont de relation avec notre histoire que par
les événements que nous venons de raconter, nous laisserons nos
lecteurs dans la même incertitude que les habitants de Port-Louis,
et quoique notre vocation et notre sympathie nous attirent
naturellement vers la terre, nous le suivrons deux ou trois jours
encore dans sa course aventureuse sur l'Océan.
Le temps était aussi beau qu'il peut l'être dans les parages
occidentaux vers les premiers jours d'automne. L'Indienne marchait
bravement vent arrière. Les matelots insoucieux se reposaient sur
l'aspect du ciel; et, à l'exception de quelques hommes occupés à
la manoeuvre, tout le reste de l'équipage, dispersé dans les
différentes parties du bâtiment, usait le temps à son caprice,
lorsqu'une voix qui semblait venir du ciel s'écria:
-- Oh! d'en bas, ho!
-- Holà! répondit le contremaître placé à l'avant.
-- Une voile! dit le matelot placé en observation.
-- Une voile! répéta le contre-tire. Monsieur l'officier de quart,
faites prévenir le capitaine.
-- Une voile! une voile! répétèrent tous les matelots dispersés
sur le tillac, car en ce moment une vague, soulevant le bâtiment
qui apparaissait à l'horizon, l'avait rendu visible à l'oeil des
marins, quoique le regard moins exercé d'un passager ou d'un
soldat de terre l'eût certainement pris pour l'aile d'une mouette
étendue sur l'Océan.
-- Une voile! s'écria à son tour un jeune homme de vingt-cinq ans,
s'élançant sur le tillac par l'escalier de la cabine, demandez à
monsieur Arthur ce qu'il en pense.
-- Holà! monsieur Arthur, cria en anglais le lieutenant, se
servant de son porte-voix afin de ne pas se fatiguer inutilement,
le capitaine demande ce que vous semble de cette coquille de noix.
-- Mais, sauf meilleur avis, répondit dans la même langue le jeune
midshipman auquel s'adressait l'interrogation, et qui était monté
en vigie aussitôt qu'un bâtiment avait été signalé, il me semble
que c'est un grand navire qui serre le vent pour se diriger de ce
côté. Ah! ah! le voilà qui laisse tomber sa grande voile.
-- Oui, oui, dit le jeune homme à qui Walter avait donné le titre
de capitaine, oui, il a d'aussi bons yeux que nous, et il nous a
vus. C'est bien. S'il aime la conversation, il trouvera à qui
parler. D'ailleurs, nos canons doivent étouffer depuis si
longtemps qu'ils ont la bouche fermée!
-- Monsieur, continua le capitaine, prévenez le chef de batterie
que nous avons en vue une voile suspecte, afin qu'il se mette en
mesure.
Eh bien! monsieur Arthur, que pensez-vous de la marche de ce
vaisseau? ajouta-t-il, adoptant à son tour la langue anglaise, et
levant la tête vers les barres du petit perroquet où l'élève était
resté en observation.
-- Mais toute militaire, capitaine, toute militaire. Et quoique
nous n'apercevions pas encore son pavillon, je parierais qu'il a à
bord une bonne commission du roi Georges.
-- Oui, n'est-ce pas? qui ordonne à son maître de courir sus à une
certaine frégate nommée l'Indienne, et qui lui promet, en cas de
prise, le grade de capitaine s'il est lieutenant, et de commodore
s'il est capitaine. Ah! ah! le voilà maintenant qui hisse ses
voiles de perroquet! Décidément le limier nous flaire et veut nous
donner la chasse. Faites mettre la frégate sous les mêmes voiles,
monsieur Walter, et continuons notre chemin sans nous écarter
d'une ligne; nous verrons s'il ose se mettre en travers de notre
route!
L'ordre donné par le capitaine fut répété à l'instant par le
lieutenant, et aussitôt le navire, qui se trouvait seulement sous
ses huniers, déroula, comme un triple nuage, la toile de ses
perroquets, de sorte qu'à son tour, et comme si elle s'animait à
la vue de l'ennemi, la frégate se courba en avant, enfonçant plus
profondément sa proue dans les vagues, et faisant jaillir l'écume
frémissante de chaque côté de sa carène.
Il y eut alors un moment de silence et d'attente dont nous
profiterons pour ramener l'attention de nos lecteurs sur
l'officier à qui le lieutenant avait donné le titre de capitaine.
Cette fois, ce n'était plus le jeune et sceptique enseigne que
nous avons vu guider à bord de la frégate le comte d'Auray, ni le
vieux loup de mer, à la taille courbée et à la voix rude et brève,
qui l'avait reçu dans la cabine: c'était un beau jeune homme de
vingt-quatre à vingt-cinq ans, comme nous l'avons dit, qui, ayant
dépouillé tout déguisement, apparaissait enfin avec sa figure
naturelle, et sous l'uniforme de fantaisie qu'il adoptait une fois
que, lancé sur l'Océan, il ne pouvait plus être reconnu que de la
mer, des tempêtes et de Dieu.
C'était une espèce de redingote de velours noir, avec des
aiguillettes d'or, serrée à la taille par une ceinture turque,
dans laquelle étaient passés des pistolets non pas d'abordage,
mais de duel, sculptés, ciselés et incrustés, comme ces armes de
luxe qui semblent une parure et non une défense. Il portait un
pantalon de casimir blanc, avec de courtes bottes plissées qui lui
montaient au-dessous du genou.
Autour de son cou flottait en cravate desserrée un de ces
mouchoirs des Indes, au tissu transparent, semé le fleurs de
couleur naturelle, et de chaque côté de ses joues brunies par le
soleil et animées par l'espérance retombaient, soulevés par chaque
bouffée de brise, ses longs cheveux qui, dépouillés de poudre,
étaient redevenus d'un noir d'ébène. Près de lui, sur le canon
d'arrière, était posé un petit casque de fer dont les gourmettes
maillées se boutonnaient sous le cou: c'était sa parure de combat,
et la seule arme défensive dont il se couvrît.
Quelques entailles creusées profondément dans l'acier prouvaient
au reste qu'il avait plus d'une fois sauvé la tête qu'il
protégeait de ces blessures terribles que font les sabres
d'abordage dont se servent les marins lorsqu'ils arrivent bord à
bord. Quant au reste de l'équipage, il portait l'uniforme de la
marine française dans toute son exacte et sévère élégance.
Pendant ce temps, le vaisseau, que vingt minutes auparavant avait
signalé la vigie, et qui était apparu d'abord comme un point blanc
à l'horizon, était devenu peu à peu une pyramide de voiles et
d'agrès.
Tous les yeux étaient fixés sur lui, et quoique aucun ordre n'eût
été donné, chacun avait fait ses dispositions individuelles comme
si le combat eût été décidé. Il régnait donc à bord de l'Indienne
ce silence solennel et profond qui, sur un vaisseau de guerre,
précède toujours les premiers ordres décisifs donnés par le
capitaine. Enfin, lorsque le navire eut grandi encore pendant
quelques minutes, la carène à son tour sembla sortir de l'eau
comme avaient fait successivement ses voiles. On put voir alors
que c'était un navire un peu plus fort de tonnage que l'Indienne,
et portant trente-six canons. Au reste, ainsi que la frégate, il
naviguait sans pavillon à sa corne, de sorte que, comme les hommes
étaient cachés derrière les bastingages, il était impossible de
reconnaître, à moins que ce ne fût a des signes particuliers, à
quelle nation il appartenait. Ces deux observations furent faites
presque en même temps par le capitaine, quoiqu'il ne parût frappé
que de la dernière.
-- Il paraît, dit-il, s'adressant au lieutenant, que nous allons
avoir une scène de bal masqué. Faites monter quelques pavillons,
Arthur, et montrons à notre inconnu que l'Indienne est une
coquette qui a plusieurs déguisements à son service. Et vous,
monsieur Walter, ordonnez qu'on prépare les armes, car nous ne
pouvons guère, dans ces parages, nous attendre à rencontrer autre
chose que des ennemis.
Les deux ordres n'eurent d'autres réponses que leur exécution
même.
Au bout d'un instant, le jeune midshipman tira des rayons placés
sur le gaillard d'arrière une douzaine de pavillons différents, et
le lieutenant Walter ayant ouvert les caisses d'armes, fit faire
des dépôts de piques, de haches et de coutelas en divers endroits
du pont; puis il revint occuper sa place près du capitaine. Chaque
homme reprit alors son poste, par instinct plutôt que par devoir,
car le branle-bas n'avait point encore battu: de sorte que le
désordre apparent qui avait un instant régné à bord cessa peu à
peu, et la frégate redevint silencieuse et attentive.
Cependant, tout en suivant leur ligne convergente, les deux
bâtiments continuaient de s'approcher l'un de l'autre. Lorsqu'ils
furent à trois portées de canon à peu près:
-- Monsieur Walter, dit le capitaine, je crois qu'il serait temps
de commencer à intriguer notre amie. Montrons-lui le pavillon
d'Écosse.
Le lieutenant fit un signe au chef de timonerie, et la nappe rouge
cantonnée d'azur se leva comme une flamme à la poupe de
l'Indienne; mais aucun signe n'indiqua à bord du vaisseau inconnu
qu'il prît le moindre intérêt à cette manoeuvre.
-- Oui, oui, murmura le capitaine, les trois léopards d'Angleterre
ont si bien limé les dents et rogné les ongles du lion d'Écosse,
qu'ils ne font pas attention à lui, le croyant apprivoisé parce
qu'il est sans défense. Montrez-leur un autre emblème, monsieur
Walter, peut-être parviendrons-nous à lui délier la langue.
-- Lequel, capitaine?
-- Prenez sans choisir, le hasard nous servira.
À peine cet ordre avait-il été donné, que le pavillon d'Écosse
s'abaissa, et que celui de Sardaigne prit la place. Le navire
resta muet.
-- Allons, dit le capitaine, il parait que Sa Majesté le roi
Georges est en relations de bonne amitié avec son frère de Chypre
et de Jérusalem. Ne les brouillons pas en poussant plus loin la
plaisanterie.
Monsieur Walter, arborez le pavillon d'Amérique, et assurez-le par
un coup de canon à poudre.
La même manoeuvre qui avait été faite se renouvela: l'étendard
d'azur au canton de gueules et à croix d'argent retomba sur le
pont, et les étoiles des Provinces -- Unies montèrent lentement
vers le ciel, assurées par un coup de canon à poudre.
Ce que le capitaine avait prévu arriva: à ce symbole de rébellion,
qui s'élevait insolemment dans les airs, le navire inconnu trahit
son incognito en arborant le pavillon de la Grande-Bretagne. Au
même moment, un nuage de fumée apparut au flanc du navire
royaliste, et avant que la détonation se fît entendre, un boulet
de canon, ricochant de vague en vague, était venu mourir à cent
pas à peu près de l'Indienne.