Chapitre I

Vers la fin d'une belle soirée du mois d'octobre de l'année 1779,

les curieux de la petite ville de Port-Louis étaient rassemblés

sur la pointe de terre qui fait pendant à celle où, sur l'autre

rive du golfe, est bâti Lorient. L'objet qui attirait leur

attention et servait de texte à leurs discours était une noble et

belle frégate de 32 canons, à l'ancre depuis huit jours, non pas

dans le port, mais dans une petite anse de la rade, et qu'on avait

trouvée là un matin, comme une fleur de l'Océan éclose pendant la

nuit. Cette frégate, qui paraissait tenir la mer pour la première

fois, tant elle semblait coquette et élégante, était entrée dans

le golfe sous le pavillon français dont le vent déployait les

plis, et dont les trois fleurs de lis d'or brillaient aux derniers

rayons du soleil couchant. Ce qui paraissait surtout exciter la

curiosité des amateurs de ce spectacle, si fréquent et cependant

toujours si nouveau dans un port de mer, c'était le doute où

chacun était du pays où avait été construit ce merveilleux navire,

qui, dépouillé de toutes ses voiles serrées autour des vergues,

dessinait sur l'occident lumineux la silhouette gracieuse de sa

carène, et l'élégante finesse de ses agrès. Les uns croyaient bien

y reconnaître la mâture élevée et hardie de la marine américaine;

mais la perfection des détails qui distinguait le reste de sa

construction contrastait visiblement avec la rudesse barbare de

ces enfants rebelles de l'Angleterre.

D'autres, trompés par le pavillon qu'elle avait arboré,

cherchaient dans quel port de France elle avait été lancée; mais

bientôt tout amour-propre national cédait à l'évidence, car on

demandait en vain à sa poupe cette lourde galerie garnie de

sculptures et d'ornements, qui formait la parure obligée de toute

fille de l'Océan ou de la Méditerranée née sur les chantiers de

Brest ou de Toulon; d'autres encore, sachant que le pavillon

n'était souvent qu'un masque destiné à cacher le véritable visage,

soutenaient que les tours et les lions d'Espagne eussent été plus

à leur place à l'arrière du bâtiment que les trois fleurs de lis

de France; mais à ceux-ci on répondait en demandant si les flancs

minces et élancés de la frégate ressemblaient à la taille rebondie

des galions espagnols. Enfin il y en avait qui eussent juré que

cette charmante fée des eaux avait pris naissance dans les

brouillards de la Hollande, si la hauteur et la finesse de ses

mâtereaux n'avaient point, par leur dangereuse hardiesse, donné un

démenti aux prudentes constructions, de ces anciens balayeurs des

mers. Au reste, depuis le matin (et, comme nous l'avons dit, il y

avait de cela huit jours) où cette gracieuse vision était apparue

sur les côtes de la Bretagne, aucun indice n'avait pu fixer

l'opinion, que nous retrouvons encore flottante au moment où nous

ouvrons les premières pages de cette histoire, attendu que pas un

homme de l'équipage n'était venu à terre sous quelque prétexte que

ce fût. On pouvait même ignorer, à la rigueur, s'il existait un

équipage, car, si l'on n'eût aperçu la sentinelle et l'officier de

garde, dont la tête dépassait parfois les bordages du navire, on

eût pu le croire inhabité. Il paraît néanmoins que ce bâtiment,

tout inconnu qu'il était demeuré, n'avait aucune intention

hostile; son arrivée n'avait point paru inquiéter les autorités de

Lorient, et il avait été se placer sous le feu d'un petit fort que

la déclaration de guerre entre l'Angleterre et la France avait

fait remettre en état, et qui étendait en dehors de ses murailles,

et au-dessus de la tête même des curieux, le cou allongé d'une

batterie de gros calibre.

Cependant, au milieu de la foule de ces oisifs, un jeune homme se

distinguait par l'inquiet empressement de ses questions.

Sans que l'on pût deviner pour quelle cause, on voyait facilement

qu'il prenait un intérêt direct à ce bâtiment mystérieux. Comme à

son habit élégant on avait reconnu l'uniforme des mousquetaires,

et que ces gardes de la royauté quittaient rarement la capitale,

il avait d'abord été pour la foule une distraction à sa curiosité,

mais bientôt on avait retrouvé dans celui qu'on croyait un

étranger le jeune comte d'Auray, dernier rejeton d'une des plus

vieilles maisons de la Bretagne. Le château habité par sa famille

s'élevait sur les bords du golfe de Morbihan, à six ou sept lieues

de Port-Louis. Cette famille se composait du marquis d'Auray,

pauvre vieillard insensé qui, depuis vingt ans, n'avait point été

aperçu hors des limites de son domaine; de la marquise d'Auray,

femme dont la rigidité de moeurs et l'antiquité de la noblesse

pouvaient seules faire excuser la hautaine aristocratie; de la

jeune Marguerite, douce enfant de dix-sept à dix-huit ans, frêle

et pâle comme la fleur dont elle portait le nom, et du comte

Emmanuel, que nous venons d'introduire sur la scène, et autour

duquel la foule s'était rassemblée, dominée qu'elle est toujours

par un beau nom, un brillant uniforme, et des manières noblement

insolentes.

Toutefois, quelque envie qu'eussent ceux auxquels il s'adressait

de satisfaire à ses questions, ils ne pouvaient lui répondre que

d'une manière vague et indécise, puisqu'ils ne savaient sur la

frégate que ce que leurs conjectures échangées avaient pu leur en

apprendre à eux-mêmes. Le comte Emmanuel était donc prêt à se

retirer, lorsqu'il vit s'approcher de la jetée une barque conduite

par six rameurs; elle amenait directement vers les groupes

dispersés sur la grève un nouveau personnage qui, dans un moment

où la curiosité était si vivement excitée, ne pouvait manquer

d'attirer sur lui l'attention.

C'était un jeune homme qui paraissait âgé de vingt à vingt deux

ans à peine, et qui était revêtu de l'uniforme d'aspirant de la

marine royale.

Il était assis ou plutôt couché sur une peau d'ours, la main

appuyée sur le gouvernail de la petite barque, tandis que le

pilote, qui, grâce au caprice de son chef, se trouvait n'avoir

rien à faire, était assis à l'avant du canot. Du moment où

l'embarcation avait été aperçue, chacun s'était retourné de son

côté, comme si elle apportait un dernier espoir d'obtenir les

renseignements tant désirés. Ce fut donc au milieu d'une partie de

la population de Port-Louis que la barque, poussée parle dernier

effort de ses rameurs, vint s'engraver à huit ou dix pieds de la

plage, le peu de fond qu'il y avait en cet endroit ne lui

permettant pas d'avancer plus loin. Aussitôt, deux des matelots

quittèrent leurs rames, qu'ils rangèrent au fond de la barque, et

descendirent dans la mer, qui leur monta jusqu'aux genoux. Alors

le jeune enseigne se souleva nonchalamment, s'approcha de l'avant,

et se laissa enlever entre leurs bras et déposer sur la plage,

afin que pas une goutte d'eau ne vînt tacher son élégant uniforme.

Arrivé là, il ordonna à la barque de doubler la pointe de terre

qui s'avançait encore de trois ou quatre cents pas dans l'Océan,

et de l'attendre de l'autre côté de la batterie.

Quant à lui, il s'arrêta un instant sur le rivage pour réparer le

désordre qu'avait apporté dans sa coiffure le mode de transport

qu'il avait été forcé d'adopter pour y parvenir, puis il s'avança,

en fredonnant une chanson française, vers la porte du petit fort,

qu'il franchit, après avoir légèrement rendu à la sentinelle le

salut militaire qu'elle lui avait fait comme à son supérieur.

Quoique rien ne soit plus naturel dans un port de mer que de voir

un officier de marine traverser une rade et entrer dans un

bastion, la préoccupation des esprits était telle, qu'il n'y eut

peut-être pas un des personnages composant cette foule éparse sur

la côte qui ne se figurât que la visite que recevait le commandant

du fort ne fût relative au vaisseau inconnu qui faisait l'objet de

toutes les conjectures. Lorsque le jeune enseigne reparut sur la

porte, se trouva-t-il presque enfermé dans un cercle et pressé,

qu'il manifesta un instant l'intention de recourir à la baguette

qu'il tenait à la main pour se le faire ouvrir; cependant, après

l'avoir fait siffler deux ou trois fois avec une affectation

parfaitement impertinente, il parut tout à coup changer de

résolution, et, apercevant le comte Emmanuel, dont l'air distingué

et l'uniforme élégant contrastaient avec l'apparence et la mise

vulgaire de ceux qui l'entouraient, il marcha à sa rencontre au

moment où, de son côté, celui-ci faisait un pas pour s'approcher

de lui.

Les deux officiers ne firent qu'échanger un coup d'oeil rapide,

mais ce coup d'oeil suffit pour qu'ils reconnussent à des signes

indubitables qu'ils étaient gens de condition et de race. En

conséquence, ils se saluèrent aussitôt avec l'aisance gracieuse et

la politesse familière qui caractérisaient les jeunes seigneurs de

cette époque.

-- Pardieu! mon cher compatriote, s'écria le jeune enseigne, car

je pense que, comme moi, vous êtes Français, quoique je vous

rencontre sur une terre hyperboréenne, et dans des régions, sinon

sauvages, du moins passablement barbares, pourriez-vous me dire ce

que je porte en moi de si extraordinaire pour que je fasse

révolution en ce pays, ou bien un officier de marine est-il une

chose si rare et si curieuse à Lorient, que sa seule présence y

excite à ce point la curiosité des naturels de la Basse-Bretagne?

Ce faisant, vous me rendrez, je vous l'avoue, un service que, de

mon côté, je serai enchanté de reconnaître, si jamais pareille

occasion se présentait pour moi de vous être utile.

-- Et cela sera d'autant plus facile, répondit le comte Emmanuel,

que cette curiosité n'a rien qui soit désobligeant pour votre

uniforme, ni hostile à votre personne; et la preuve en est, mon

cher confrère (car je vois à vos épaulettes que nous occupons à

peu près le même grade dans les armées de Sa Majesté), que je

partage avec ces honnêtes Bretons la curiosité que vous leur

reprochez, quoique j'aie des motifs probablement plus positifs que

les leurs pour désirer la solution du problème qu'ils poursuivent

en ce moment.

-- Eh bien! reprit le marin, si je puis vous aider en quelque

chose dans la recherche que vous avez entreprise, je mets mon

algèbre a votre disposition; seulement nous sommes assez mal ici

pour nous livrer à des démonstrations mathématiques. Vous

plairait-il de nous écarter quelque peu de ces braves gens, qui ne

peuvent servir qu'à brouiller nos calculs?

Parfaitement, répondit le mousquetaire; d'autant plus, si je ne

m'abuse, qu'en marchant de ce côté je vous rapproche de votre

barque et de vos matelots.

-- Oh! qu'à cela ne tienne; si cette route n'était pas celle qui

vous convient, nous en prendrions quelque autre. J'ai le temps, et

mes hommes sont encore moins pressés que moi. Ainsi, virons de

bord, si tel est votre bon plaisir.

-- Non pas, s'il vous plaît; allons de l'avant, au contraire; plus

nous serons près du rivage, mieux nous causerons de l'affaire dont

je veux vous entretenir. Marchons donc sur cette langue de terre

tant que nous y trouverons un endroit où mettre le pied.

Le jeune marin, sans répondre, continua de s'avancer en homme à

qui la direction qu'on lui imprime est parfaitement indifférente,

et les deux jeunes gens, qui venaient de se rencontrer pour la

première fois, marchèrent appuyés sur le bras l'un de l'autre,

comme deux amis d'enfance, vers la pointe du cap qui, pareil au

fer d'une lance, se prolonge de deux ou trois cents pas dans la

mer. Arrivé à son extrémité, le comte Emmanuel s'arrêta, et

étendant la main dans la direction du navire:

-- Savez-vous ce que c'est que ce bâtiment? demanda-t-il à son

compagnon.

Le jeune marin jeta un coup d'oeil rapide et scrutateur sur le

mousquetaire; puis, reportant son regard vers le vaisseau:

-- Mais, répondit-il négligemment, c'est une jolie frégate de

trente-deux canons, portée sur son ancre de touée, avec toutes ses

voiles averguées, afin d'être prête à partir au premier signal.

-- Pardon, répondit Emmanuel en souriant, mais ce n'est pas cela

que je vous demande. Peu m'importe le nombre des canons qu'elle

porte, et sur quelle ancre elle chasse: n'est-ce pas comme cela

que vous dites? -- Le marin sourit à son tour. -- Mais, continua

Emmanuel, ce que je désire savoir, c'est la véritable nation à

laquelle elle appartient, le lieu pour lequel elle est en

partance, et le nom de son capitaine.

-- Quant à sa nation, répondit le marin, elle a pris soin de nous

en instruire elle-même, ou ce serait une infâme menteuse. Ne

voyez-vous pas le pavillon qui flotte à sa corne? c'est le

pavillon sans tache, un peu usé pour avoir trop servi: voilà tout.

Quant à sa destination, c'est, ainsi que vous l'a dit, lorsque

vous le lui avez demandé, le commandant de la place, le Mexique. -

- Emmanuel regarda avec étonnement le jeune enseigne. -- Enfin,

quant à son capitaine, cela est plus difficile à dire. Il y en a

qui jureraient que c'est un jeune homme de mon âge ou du vôtre;

car je crois que nous nous suivions de près dans le berceau,

quoique la profession que nous exerçons tous deux puisse mettre un

grand intervalle entre nos tombes. Il y en a d'autres qui

prétendent qu'il est de l'âge de mon oncle, le comte d'Estaing,

qui, comme vous le savez sans doute, vient d'être nommé amiral, et

qui, dans ce moment, prête main-forte aux rebelles d'Amérique,

comme quelques-uns les appellent encore en France. Enfin, quant à

son nom, c'est autre chose: on dit qu'il ne le sait pas lui-même,

et, en attendant qu'un heureux événement le lui fasse connaître,

il s'appelle Paul.

-- Paul?

-- Oui, le capitaine Paul.

-- Paul de quoi?

-- Paul de la Providence, du Ranger, de l'Alliance, selon le

bâtiment qu'il monte. N'y a-t-il pas aussi en France quelques-uns

de nos jeunes seigneurs qui, trouvant leur nom de famille trop

écourté, l'allongent avec un nom de terre, et surmontent le tout

d'un casque de chevalier ou d'un tortil de baron, si bien que leur

cachet et leur carrosse ont un air de vieille maison qui fait

plaisir à voir? Eh bien! il en est ainsi de lui. Pour le moment,

il s'appelle, je crois, Paul de l'Indienne: et il en est fier; car

si j'en juge par mes sympathies de marin, je crois qu'il ne

changerait pas sa frégate contre la plus belle terre qui s'étende

du port de Brest aux bouches du Rhône.

-- Mais enfin, reprit Emmanuel, après avoir réfléchi un instant au

singulier mélange d'ironie et de naïveté qui perçait tour à tour

dans les réponses de son interlocuteur, quel est le caractère de

cet homme?

-- Son caractère? oh! mais, mon cher... baron... comte...

marquis?

-- Comte, répondit Emmanuel en s'inclinant.

-- Eh bien! mon cher comte, je disais donc que vous me poussez

vraiment d'abstractions en abstractions, et lorsque j'ai mis à

votre disposition mes connaissances algébriques, ce n'était pas

tout à fait pour nous livrer à la recherche de l'inconnu. Son

caractère? Eh! bon Dieu! mon cher comte, qui peut parler sciemment

du caractère d'un homme, excepté lui-même? et encore... Tenez,

moi, tel que vous me voyez, il y a vingt ans que je laboure,

tantôt avec la quille d'un brick, tantôt avec celle d'une frégate,

la vaste plaine qui s'étend devant nous.

Mes yeux, si je puis m'exprimer ainsi, ont vu l'Océan presque en

même temps que le ciel. Depuis que ma langue a pu souder deux

mots, et mon intelligence coudre deux idées, j'ai interrogé et

étudié les caprices de l'Océan. Eh bien! je ne connais pas encore

son caractère, et cependant quatre vents principaux et trente-deux

aires l'agitent: voilà tout. Comment voulez-vous donc que je juge

l'homme, bouleversé qu'il est par ses mille passions?

-- Aussi ne vous demandais-je pas, mon cher... duc...

marquis... comte?

-- Enseigne, répondit le jeune marin en s'inclinant comme avait

fait Emmanuel.

-- Je disais donc que je ne vous demandais pas, mon cher enseigne,

un cours de philosophie sur les passions du capitaine Paul.

Je voulais seulement m'enquérir auprès de vous de deux choses:

d'abord, si vous le croyez homme d'honneur?

-- Il faut, avant tout, s'entendre sur les mots, mon cher comte.

Qu'entendez-vous bien précisément par honneur?

-- Permettez-moi de vous dire, mon cher enseigne, que la question

est des plus bizarres. L'honneur, mais c'est l'honneur.

-- Voilà justement la chose: un mot sans définition, comme le mot

Dieu. Dieu aussi c'est Dieu, et chacun se fait un Dieu à sa

manière: les Égyptiens l'adoraient sous la forme d'un scarabée, et

les Israélites sous la forme d'un veau d'or. Il en est ainsi de

l'honneur.

Il y a l'honneur de Coriolan, celui du Cid, et celui du comte

Julien. Précisez mieux votre question, si vous voulez que j'y

réponde.

-- Eh bien! je demandais si l'on pouvait se fier à sa parole?

-- Oh! quant à cela, je ne crois pas qu'il y ait jamais manqué.

Ses ennemis, et l'on n'arrive pas où il en est sans en avoir

quelques-uns, ses ennemis mêmes, ai-je dit, n'ont jamais douté

qu'il ne tînt pas jusqu'à la mort le serment qu'il aurait fait.

Ainsi donc, ce point est éclairci, croyez-moi. Sous ce rapport,

c'est un homme d'honneur.

Passons à la seconde question, car, si je ne me trompe, vous

désirez savoir quelque chose encore?

-- Oui, je désirais savoir s'il obéirait fidèlement à un ordre de

Sa Majesté?

-- De quelle Majesté?

-- Vraiment, mon cher enseigne, vous affectez une difficulté de

compréhension qui me paraît infiniment mieux aller à la robe du

sophiste qu'à l'uniforme du marin.

-- Pourquoi cela? Vous m'accusez d'ergotisme, parce qu'avant de

répondre je veux savoir à quoi je réponds? Nous avons huit ou dix

Majestés, à l'heure qu'il est, assises tant bien que mal sur les

différents trônes de l'Europe: nous avons Sa Majesté Catholique,

majesté caduque, qui se laisse arracher, morceaux par morceaux,

l'héritage que lui a légué Charles-Quint; nous avons Sa Majesté

Britannique, majesté entêtée, qui se cramponne à son Amérique

comme Cynégire au vaisseau des Perses, et à qui nous couperons les

deux mains si elle ne la lâche pas; nous avons Sa Majesté Très

Chrétienne, que je vénère et que j'honore...

-- Eh bien! c'est de celle-là que je veux parler, interrompit

Emmanuel. Croyez-vous que le capitaine Paul serait disposé à obéir

à un ordre que je lui porterais de sa part?

-- Le capitaine Paul, répondit l'enseigne, obéira, comme chaque

capitaine doit le faire, à tout ordre émané du pouvoir qui a droit

de lui commander, à moins que ce ne soit quelque corsaire maudit,

quelque pirate damné, quelque flibustier sans aveu, ce dont je

doute à la vue de la frégate qu'il monte, et à la manière dont

elle me semble tenue. Il a donc dans un tiroir de sa cabine une

commission signée d'une puissance quelconque. Eh bien! si cette

commission porte le nom de Louis et est scellée des trois fleurs

de lis de France, il n'y a aucun doute qu'il n'obéisse à tout

ordre scellé du même sceau et signé du même nom.

-- Alors, voilà tout ce que je voulais savoir, répondit le jeune

mousquetaire, qui commençait à s'impatienter des réponses étranges

de son interlocuteur. Je ne vous ferai donc plus qu'une seule

demande.

-- À vos ordres, monsieur le comte, répondit l'enseigne, pour

celle-là comme je l'ai été pour les autres.

-- Savez-vous un moyen d'aller à bord de ce bâtiment?

-- Voilà, répondit le marin en étendant la main vers sa barque,

que berçait dans une petite anse le flux de la mer?

-- Mais cette barque, c'est la vôtre?

-- Eh bien! je vous conduirai.

-- Vous connaissez donc ce capitaine Paul?

-- Moi? pas le moins du monde! mais, en ma qualité de neveu d'un

amiral, je connais naturellement tout chef de bâtiment, depuis le

contremaître qui dirige le canot qui cherche une aiguade, jusqu'au

vice-amiral qui commande l'escadre qui va au feu. D'ailleurs, nous

autres marins, nous avons certains signes secrets, certaine langue

maçonnique à l'aide de laquelle nous nous reconnaissons pour des

frères, sur quelque point de l'Océan que nous nous rencontrions.

Ainsi donc, acceptez mon offre avec la même franchise que je vous

la fais.

Moi, mes rameurs et ma barque sommes à votre disposition.

-- Eh bien! dit Emmanuel, rendez-moi ce dernier service et...

-- Et vous oublierez l'ennui que je vous ai causé par mes

divagations, n'est-ce pas, interrompit l'enseigne en souriant. Que

voulez-vous, mon cher comte, continua le marin en faisant un signe

de la main qui fut aussitôt compris des rameurs, la solitude de

l'Océan nous a donné, à nous autres enfants de la mer, l'habitude

du monologue.

Pendant le calme, nous appelons le vent, pendant la tempête nous

appelons le calme, et pendant la nuit nous parlons à Dieu.

Emmanuel jeta encore un regard de doute sur son compagnon, qui le

supporta avec cette apparente bonhomie qui s'était étendue sur son

visage chaque fois qu'il était devenu un objet d'investigation

pour le mousquetaire.

Celui-ci s'étonnait de ce mélange de mépris pour les choses

humaines et de poésie pour les oeuvres de Dieu; mais ne voyant, au

bout du compte, dans l'homme étrange qu'il avait devant lui,

qu'une personne disposée à lui rendre, quoique avec des formes

bizarres, le service qu'il réclamait, il accepta l'offre qu'il lui

avait faite. Cinq minutes après, les deux jeunes gens s'avançaient

vers le vaisseau inconnu, de toute la rapidité qu'imprimait à la

barque l'effort combiné de six vigoureux matelots, dont les rames

se relevaient et retombaient avec tant de régularité, que le

mouvement qui les mettait en jeu semblait imprimé par un ressort

mécanique et non par la combinaison des forces humaines.

Chapitre II

À mesure qu'ils avançaient, les formes gracieuses du bâtiment se

développaient à leurs yeux dans toute l'admirable perfection de

leurs détails, et quoique, faute d'habitude ou de vocation, le

jeune comte d'Auray fût ordinairement peu sensible à la beauté

revêtue de cette forme, il ne pouvait s'empêcher d'admirer

l'élégance de la carène, la finesse et la force des mâts, et la

ténuité des cordages, qui semblaient, sur le ciel encore coloré

des feux du soleil couchant, des fils flexibles et soyeux tressés

par quelque araignée gigantesque. Au reste, la même immobilité

régnait sur le bâtiment, qui paraissait, soit insouciance, soit

mépris, s'inquiéter médiocrement de la visite qu'il allait

recevoir. Un instant le jeune mousquetaire crut apercevoir,

passant par l'ouverture d'un sabord, près de la gueule fermée d'un

canon, l'extrémité d'une lunette braquée de son côté. Mais le

navire, dans ce mouvement lent et demi-circulaire que lui

imprimait la respiration de l'Océan, étant venu à lui présenter sa

proue, ses yeux se fixèrent sur la figure sculptée qui donne

ordinairement son nom au vaisseau qu'elle pare: c'était une de ces

filles de l'Amérique découverte par Christophe Colomb, et conquise

par Fernand Cortez, avec son bonnet de plumes aux mille couleurs,

et son sein nu, orné de colliers de corail. Quant au reste du

corps, il se liait, moitié sirène, moitié serpent, d'une manière

fantastique et par des arabesques bizarres, à la membrure du

vaisseau. Plus la barque s'approchait de la frégate, plus cette

image semblait fixer les regards du comte. C'est qu'en effet

c'était une sculpture, non seulement étrange de forme, mais tout à

fait remarquable d'exécution, et l'on s'apercevait facilement que

c'était, non pas un ouvrier vulgaire, mais un artiste de talent

qui l'avait tirée du bloc de chêne où elle avait dormi pendant des

siècles. De son côté, l'enseigne remarquait, avec une certaine

satisfaction de métier, l'attention croissante que l'officier de

terre était forcé de donner à ce bâtiment. Enfin, voyant que cette

attention était entièrement concentrée sur la figure que nous

venons de décrire, il parut attendre avec une certaine anxiété

l'avis du comte; puis, voyant qu'il tardait à le manifester,

quoiqu'on en fût alors assez proche pour qu'aucune de ses beautés

ne lui échappât, il prit le parti de rompre le premier le silence,

et de questionner à son tour son jeune compagnon:

-- Eh bien! comte, lui dit-il, cachant l'intérêt qu'il prenait à

la réponse sous une apparente gaîté, que dites-vous de ce chef

d'oeuvre?

-- Je dis, répondit Emmanuel, que, relativement aux ouvrages du

même genre que j'ai vus, il mérite véritablement le nom que vous

lui donnez.

-- Oui, dit négligemment l'enseigne, c'est la dernière production

de Guillaume Coustou, qui est mort avant de l'avoir achevée; elle

a été finie par son élève, un nommé Dupré, homme de mérite, qui

meurt de faim, et qui est obligé de tailler le bois à défaut de

marbre, et d'équarrir des proues de vaisseaux quand il devrait

sculpter des statues. Voyez, continua le jeune marin, imprimant au

gouvernail un mouvement qui, au lieu de conduire la barque droit

au vaisseau, la faisait dévier de manière à passer à l'une de ses

extrémités, c'est un véritable collier de corail qu'elle a au cou,

et ce sont de véritables perles qui pendent à ses oreilles. Quant

à ses yeux, chaque prunelle est un diamant qui vaut cent guinées à

l'effigie du roi Guillaume. Il en résulte que le capitaine qui

prendra cette frégate aura, outre l'honneur de l'avoir prise, un

splendide cadeau de noces à faire à sa fiancée.

-- Quel étrange caprice, dit Emmanuel, entraîné lui-même par la

bizarrerie du spectacle qui s'offrait à ses regards, que celui

d'orner son vaisseau comme on ferait d'un être animé, et de jeter

ainsi des sommes considérables aux chances d'un combat et au

hasard d'une tempête!

Le capitaine Paul · 第 2 / 14 段