«Rien ne met à l'aise le corps et l'âme comme une résolution

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Alexandre Dumas

LE CAPITAINE PAUL

(1838)

Table des matières

Préface

Chapitre I

Chapitre II

Chapitre III

Chapitre IV

Chapitre V

Chapitre VI

Chapitre VII

Chapitre VIII

Chapitre IX

Chapitre X

Chapitre XI

Chapitre XII

Chapitre XIII

Chapitre XIV

Chapitre XV

Chapitre XVI

Chapitre XVII

Chapitre XVIII

Épilogue

Préface

_Habent sua fata libelli._

J'avais déjà écrit cet hémistiche, chers lecteurs, et j'allais

inscrire au-dessous le nom d'Horace, lorsque je me demandai deux

choses: si je me rappelais le commencement du vers et si ce vers

était bien du poète de Venusium.

Chercher dans les cinq ou six mille vers d'Horace, c'était bien

long, et je n'ai pas de temps à perdre.

Cependant, je tenais beaucoup à cet hémistiche, qui s'applique

merveilleusement au livre que vous allez lire.

Que faire?

Écrire à Méry.

Méry, vous le savez, c'est Homère, c'est Eschyle, c'est Virgile,

c'est Horace, c'est l'antiquité incarnée dans un moderne.

Méry sait le grec comme Démosthène, et le latin comme Cicéron.

J'écrivis donc:

«Cher Méry,

«Est-ce bien d'Horace, cet hémistiche:

_«Habent sua fata libelli?_

«Vous rappelez-vous le commencement du vers?

«À vous de coeur.

«Alex. Dumas.»

Je reçus poste pour poste la réponse suivante:

«Mon cher Dumas,

«L'hémistiche _Habent sua fata libelli_ est attribué à Horace,

mais à tort.

«Voici le vers complet:

«_Pro captu lectoris, habent sua fata libelli._

«Il est du grammairien Terentianus Maurus. Le premier hémistiche:

_Pro captu lectoris_, n'est pas de très bonne latinité. Selon le

goût, selon le choix, selon l'esprit du lecteur, les écrits ont

leur destin.

«Je n'aime pas le _pro captu_, qu'on ne trouverait chez aucun bon

classique.

«Tout à vous de coeur, mon bien cher frère.

«Méry.»

Voilà une réponse, j'espère, comme je les aime et comme vous les

aimez, courte et catégorique, où chaque mot dit ce qu'il a à dire

et répond à la question faite.

Le vers n'était donc pas d'Horace.

J'avais donc bien fait de ne pas le signer du nom de l'ami de

Mécène.

Le premier hémistiche était mauvais.

J'avais donc bien fait de l'oublier.

Mais je m'étais rappelé le second, et cela, à propos du _Capitaine

Paul_, dont on préparait une nouvelle édition.

En effet, si un hémistiche a jamais été fait pour un livre, c'est

l'hémistiche de Terentianus Maurus pour le livre qui nous occupe.

Laissez-moi, chers lecteurs, vous raconter, non pas l'histoire de

ce livre -- son histoire est l'histoire de tous les livres -- mais

sa genèse: ce qui lui est arrivé avant qu'il vît le jour; ses

infortunes avant qu'il fût; ses transformations tandis qu'il était

encore dans les limbes de l'existence.

Cela vous rappellera, en petit, bien entendu, les sept

incarnations de Brahma.

Première phase. -- Conception.

Une impression généralement éprouvée par tous les admirateurs du

_Pilote_, l'un des plus magnifiques romans de Cooper -- impression

que nous avons profondément ressentie nous-même -- c'est le regret

de perdre aussi complètement de vue, le livre une fois terminé,

l'homme étrange que l'on a suivi avec tant d'intérêt à travers le

détroit de Devils-Gripp et les corridors de l'abbaye de Sainte-

Ruth. Il y a dans la physionomie, dans la parole et dans les

actions de ce personnage, indiqué une première fois sous le nom de

John, et une seconde fois sous celui de Paul, une mélancolie si

profonde, une amertume si douloureuse, un mépris de la vie si

grand, que chacun a désiré connaître les causes qui ont amené ce

brave et généreux coeur au désenchantement et au doute. Quant à

nous, plus d'une fois nous l'avouons, il nous était passé par

l'esprit ce désir, au moins indiscret, d'écrire à Cooper pour lui

demander, sur le commencement de la carrière et la fin de la vie

de cet aventureux marin, les renseignements que je cherchais en

vain dans son livre. Je pensais qu'une pareille demande serait

facilement excusée par celui auquel elle s'adresserait; car elle

portait avec elle la louange la plus sincère et la plus complète

de son oeuvre. Mais, je fus retenu par l'idée que l'auteur ne

connaissait peut-être, de la vie dont il nous avait donné un

épisode, que la partie qui avait été éclairée par le soleil de

l'indépendance américaine. En effet le météore brillant, mais

éphémère, avait passé des nuages de sa naissance à l'obscurité de

sa mort, de sorte qu'il était tout à fait possible que, éloigné

des lieux où son héros vit le jour et des pays où il ferma les

yeux, l'historien poète, qui peut-être l'avait choisi à cause de

ce mystère même, pour lui faire jouer un rôle dans ses annales,

n'en eût connu que ce qu'il nous en avait transmis. Alors je

résolus de me procurer par moi-même les détails que j'avais tant

désiré qu'un autre me donnât. Je fouillai les archives de la

marine; elles ne m'offrirent qu'une copie de lettres de marque à

lui données par Louis XVI. J'interrogeai les annales de la

Convention: je n'y trouvai que l'arrêté pris à l'époque de sa

mort. Je questionnai les contemporains; à cette époque -- c'était

vers 1829 -- il en restait encore: ils me dirent qu'il était

enterré au Père-Lachaise. Et, de ces premières tentatives, voilà

tout ce que je retirai.

Alors, comme je viens d'avoir recours à Méry, j'eus recours à

Nodier; Nodier, cet autre ami d'un autre temps, à la mémoire

duquel j'ai voué un culte, et que j'évoque chaque fois que mon

coeur, aux amis du présent, a besoin d'adjoindre un ami du passé.

J'eus recours à Nodier, ma bibliothèque vivante. Nodier recueillit

un instant ses souvenirs; puis me parla d'un petit livre in-18

écrit par Paul John lui-même et contenant des mémoires sur sa vie,

avec cette épigraphe: _Munera sunt laudi_. Je me mis aussitôt en

quête de la précieuse publication; mais j'eus beau interroger les

bouquinistes, fouiller les bibliothèques, battre les quais, mettre

en réquisition Guillemot et Techener, je ne trouvai rien qu'un

libelle infâme, intitulé Paul John, ou Prophéties sur l'Amérique,

l'Angleterre, la France, l'Espagne et la Hollande, libelle que je

jetai de dégoût à la quatrième page admirant combien les poisons

se conservent si longtemps et si parfaitement, de sorte qu'on les

trouve toujours là où l'on cherche en vain une nourriture saine et

savoureuse.

Je renonçai donc à toute espérance de ce côté.

Quelque temps après, entre la représentation de _Christine_ et

celle d'_Antony_, je fis un voyage à Nantes; de Nantes, je gagnai

les côtes; je visitai Brest, Quimper et Lorient.

Pourquoi allais-je à Lorient? -- Admirez la puissance d'une idée

fixe! Mon pauvre ami Vatout, qui n'avait pour moi qu'un défaut,

celui de vouloir me protéger malgré moi, fait un roman là-dessus.

-- Pourquoi allais-je à Lorient? Parce que j'avais lu, dans une

biographie de Paul John, que le célèbre marin était venu trois

fois dans ce port. Cette circonstance m'avait frappé. J'avais pris

les dates, je n'eus qu'à ouvrir mon portefeuille. J'allai

consulter les archives maritimes, et je trouvai, en effet, la

trace des stations qu'avaient faites, à différentes époques, dans

la rade, les frégates _le Ranger_ et _l'Indienne_, l'une de dix-

huit et l'autre de trente-deux canons. Quant aux motifs qui les

avaient amenées, soit ignorance, soit oubli, le secrétaire qui

tenait les registres avait négligé de les consigner. J'allais me

retirer sans autre renseignement, lorsque je m'avisai d'interroger

un vieil employé et de lui demander si, traditionnellement, on

avait conservé dans le pays quelque souvenir du capitaine de ces

deux bâtiments. Alors le vieillard me répondit qu'en 1784, étant

encore enfant, il avait vu Paul John au Havre, où il était alors,

lui qui me parlait, employé à la Santé de la ville.

Quant à Paul John, il était, à cette époque, commodore à bord de

la flotte du comte de Vaudreuil.

La réputation de bravoure dont jouissait alors ce marin, et la

singularité de ses manières, l'avaient impressionné au point que,

de retour en Bretagne, il avait une fois prononcé son nom devant

son père, concierge du château d'Auray. Le vieillard avait

tressailli, et lui avait fait signe de se taire. Le jeune homme

avait obéi tout en faisant ses réserves.

Cependant, quelques questions qu'il fit à son père, celui-ci

refusa toujours d'y répondre. Mais, la marquise d'Auray étant

morte, Emmanuel ayant émigré, Lusignan et Marguerite habitant la

Guadeloupe, le vieillard crut pouvoir révéler un jour à son fils

une histoire étrange et mystérieuse, à laquelle se trouvait mêlé

l'homme sur lequel je lui demandais des détails.

Et cette histoire, il ne l'avait point oubliée, quoique quarante

ans à peu près se fussent écoulés entre le récit que lui en avait

fait son père et celui qu'il me fit à moi.

Cette histoire tomba parole à parole dans le fond de ma pensée, et

y demeura cachée comme cette eau qui tombe goutte à goutte de la

voûte de la grotte et forme peu à peu un bassin dans ses calmes et

silencieuses profondeurs; de temps en temps, mon imagination se

penchait au bord de cette eau mystérieuse et profonde, et je me

disais:

-- Il est cependant l'heure que cette eau jaillisse au dehors et

se répande en cascade ou en ruisseau, en torrent ou en lac, à la

vivifiante ardeur du soleil.

Seulement, sous quelle forme se répandrait-elle?

Sous la forme du drame, ou sous celle du roman?

À cette époque, vers 1831 et 1832, toute production se présentait

à mon esprit sous la forme du drame.

Aussi, à chaque instant, me disais-je:

-- Il faut pourtant que je fasse un drame de Paul John.

Et 1832, 1833, 1834 s'écoulèrent sans que les masses primitives de

ce drame se détachassent assez clairement dans mon esprit, pour

que mon esprit abandonnât ses autres rêves et s'attachât à celui-

là.

Et je me disais:

-- Attendons; il viendra un instant où le fruit sera mûr pour la

vie, et il se détachera lui-même de la branche.

Deuxième phase. -- Création.

C'était vers le mois d'octobre 1835.

Le paysage avait bien changé. Ce n'étaient plus les côtes de

Bretagne aux rudes falaises; ce n'était plus la poupe rugueuse de

l'Europe battue par les flots de la mer sauvage; ce n'étaient plus

les oiseaux gris des tempêtes se jouant à la lueur de l'éclair, au

sifflement du vent, au milieu de l'embrun des vagues se brisant

sur les rochers.

Non, c'était la mer de Sicile, calme comme un miroir; c'était, à

notre droite, Palerme, couchée au pied du monte Pellegrino,

ombragée à sa tête par les orangers de Montreale, à ses pieds par

les palmiers de la Bagheria; c'était, à notre gauche, Alicadi, se

levant du sein -- je ne dirai pas des flots, les flots supposent

un certain mouvement de la mer, et la mer était immobile comme un

lac d'argent fondu; -- c'était Alicadi, se dessinant, pareil à une

pyramide sombre, entre l'azur du ciel et l'azur d'Amphitrite;

c'était enfin, bien loin devant nous, élevant sa tête au-dessus

des îles volcaniques, débris du royaume d'Éole, c'était Stromboli,

secouant au vent du soir son panache de fumée, et dont la base, se

colorant de temps en temps d'une lueur rougeâtre, indiquait qu'au

milieu de l'obscurité cette colonne de fumée reposerait sur une

base de flammes.

Je venais de quitter Palerme, où j'avais passé un des mois les

plus heureux de ma vie. Une barque, à l'arrière de laquelle une

figure, debout, blanche et couronnée de verveine comme la Norma

antique, m'envoyait ses derniers signaux, rayait de son sillage la

nappe brillante, et s'amoindrissait à l'horizon, emportée par ses

quatre rames, qui, de loin, semblaient les pattes d'un gigantesque

scarabée, égratignant, la surface de la mer.

Mes yeux et mon coeur suivaient la barque.

Elle disparut. Je poussai un soupir. Et cependant j'étais loin de

me douter que je ne revoie jamais celle qui venait de me quitter.

J'entendis auprès de moi comme une prière, où étais-je, et qui

faisait cette prière?

J'étais au milieu d'un équipage sicilien, sur le _speronare la

Madonna del piè della Grotta_. Cette prière, c'était l'Ave Maria

que disait le fils du capitaine Arena, enfant de neuf ans, que

notre pilote Nunzio maintenait debout sur le toit de notre cabine.

De là, il parlait à la mer, aux vents, aux nuages, à Dieu!

Cette heure de l'Ave Maria était l'heure poétique de la journée.

Même lorsque rien ne venait ajouter à la mélancolie du crépuscule,

c'était l'heure où nous rêvions sans penser, l'heure où le

souvenir du pays éloigné et des amis absents revenait à la

mémoire, pareils à ces nuages qui simulent tantôt des montagnes,

tantôt des lacs, tantôt des formes humaines, qui glissent

doucement sur un ciel d'azur et qui changent d'aspect, se

composant, se décomposant, et se recomposant vingt fois en un

instant; les heures glissaient alors sans que l'on sentit le

toucher de leurs ailes sans qu'on entendît le bruit de leur vol.

Puis la nuit arrivait, -- si toutefois on peut appeler la nuit

l'absence du jour, -- la nuit arrivait allumant une à une les

étoiles dans l'orient assombri, tandis que l'occident, éteignant

peu à peu le soleil, roulait des flots d'or et passait par toutes

les couleurs du prisme, depuis le pourpre ardent jusqu'au vert

clair. Alors il s'élevait de l'eau comme un harmonieux murmure:

les poissons s'élançaient hors de la mer, pareils à des éclairs

d'argent, le pilote quittait le gouvernail, comme si le gouvernail

n'avait plus besoin d'autre main que celle de Dieu; on hissait le

fils du capitaine sur le toit de la cabine, et l'Ave Maria

commençait à l'instant même où finissait le dernier rayon du jour.

C'était cette scène, chaque jour renouvelée et où, chaque jour,

mon âme s'imprégnait d'une mélancolie nouvelle, que je venais de

voir se reproduire dans des conditions qui la faisaient, pour moi,

plus impressionnante que jamais.

Maintenant, par quel mystère de l'organisme humain, comment, ce

soir-là même, dans le vide laissé au milieu de ma pensée par cette

figure blanche et voilée, par cette Norma fugitive, -- comment,

dans ce vide, retrouvai-je en le sondant, -- au lieu de l'arbre en

fleur déraciné, -- comment retrouvai-je ce fruit qui devait tomber

quand il serait mûr, _le Capitaine Paul_?

Oh! cette fois, son heure était bien venue, je sentis, à la façon

dont le drame s'emparait de ma pensée, qu'il ne lui laisserait

plus de relâche qu'il n'eût vu le jour, et je m'abandonnai à ce

charme amer de la gestation...

Ah! voilà ce que les artistes seuls peuvent dire, c'est tout ce

qu'il y a de charme, lorsque, poète ou peintre, on voit sa pensée

revêtir une forme, et le rêve peu à peu prendre la consistance de

la réalité.

Voyez-vous le soleil qui se lève derrière une chaîne des Alpes ou

des Pyrénées? D'abord, c'est une lueur rose, à peine visible,

s'infiltrant dans l'atmosphère grisâtre du matin, qu'elle colore

d'une imperceptible teinte, et sur laquelle se découpe la

silhouette dentelée et gigantesque des montagnes.

Peu à peu, cette teinte grandit, les sommets les plus élevés se

colorent; vous les voyez, flamboyants, dominer les autres comme

des volcans, puis des rayons s'élancent dans les cieux, pareils à

autant de fusées d'or; les pics inférieurs commencent à participer

à cette lumière, qui monte si rapidement que les anciens

représentaient le soleil apparaissant aux portes de l'Orient, sur

un char traîné par quatre chevaux fougueux; l'océan de flammes

submerge ces sommets qui semblaient vouloir l'arrêter comme une

digue.

Enfin, voici le jour: marée ruisselante, qui s'épanche par

torrents aux flancs de la chaîne sombre, et qui peu à peu pénètre

et illumine jusqu'à la mystérieuse profondeur des vallées où l'on

aurait cru que jamais ne pénétrerait un rayon de lumière.

C'est ainsi que, s'éclaire et se dessine l'oeuvre dans le cerveau

du poète.

Quand j'arrivai à Messine, mon drame du _Capitaine Paul_ était

fait; il ne me restait plus qu'à l'écrire.

Je comptais l'écrire à Naples; car j'étais en retard. La Sicile

m'avait retenu comme une de ces îles magiques dont parle le vieil

Homère.

Que nous fallait-il pour regagner la ville des délices -- la ville

qu'il faut voir avant de mourir? -- Trois jours et un bon vent.

Je donnai l'ordre au capitaine d'appareiller le lendemain matin,

et de mettre le cap droit sur Naples.

Le capitaine consulta le vent, regarda le nord, échangea quelques

mots à voix basse avec le pilote, et répondit:

-- On fera ce que l'on pourra, Excellence.

-- Comment! on fera ce que l'on pourra, cher ami? Il me semble

qu'il y a là-dessous un sens caché.

-- Dame! fit le capitaine.

-- Voyons, voyons, expliquons-nous tout de suite.

-- Oh! l'explication sera courte, Excellence.

-- Abordons-la franchement, alors.

-- Eh bien, le vieux ainsi qu'on appelait le pilote -- le vieux

dit que le temps va changer et que nous aurons le vent contraire

pour sortir du détroit.

Nous étions à l'ancre, en face de San-Giovanni.

-- Ah! diable! fis-je, le temps va changer, et nous aurons le vent

contraire; est-ce bien sûr, capitaine?

-- C'est bien sûr, oui, Excellence.

-- Et, lorsque ce vent souffle, capitaine, a-t-il la mauvaise

habitude de souffler longtemps?

-- Plus ou moins.

-- Quel est son moins?

-- Trois ou quatre jours.

-- Et son plus?

-- Huit ou dix.

-- Et, quand il souffle, impossible de sortir du détroit?

-- Impossible.

-- Et à quelle heure le vent soufflera-t-il?

-- Eh! vieux? dit le capitaine.

-- Présent! dit Nunzio en se levant derrière la cabine.

-- Son Excellence demande pour quelle heure le vent?

Nunzio se retourna, consulta jusqu'au plus petit nuage du ciel,

et, se retournant vers nous:

-- Capitaine, dit-il, ce sera pour ce soir entre huit et neuf

heures, un instant après que le soleil sera couché.

-- Ce sera pour ce soir, entre huit et neuf, un instant après que

le soleil sera couché, répéta le capitaine avec la même assurance

que si c'eût été Mathieu Laensberg ou Nostradamus qui lui eût

répondu.

-- Mais alors, demandai-je au capitaine, ne pourrait-on sortir

tout de suite? Nous nous trouverions alors en pleine mer, et

pourvu que nous arrivions au Pizzo, c'est tout ce que je

demande...

-- Si vous le voulez absolument, répondit le pilote, on tachera.

-- Eh bien, mon cher Nunzio tâchez donc, alors.

-- Allons, allons, dit le capitaine, on part... Chacun son poste!

Empruntons à mon journal de voyage les détails qui vont suivre; il

y a tantôt vingt ans que les choses racontées à cette heure par

moi se sont passées. J'aurais oublié peut-être; mon journal, au

contraire, a une mémoire inflexible et se souvient du plus petit

détail:

«En un instant, sur l'ordre du capitaine et sans faire une seule

observation, tout le monde fut à la besogne: l'ancre fut levée et

le bâtiment, tournant lentement son beaupré vers le cap Pelore,

commença de se mouvoir sous l'effort de quatre avirons; quant aux

voiles, il n'y fallait pas songer, pas un souffle de vent ne

traversait l'espace...

«Comme cette disposition atmosphérique me portait naturellement au

sommeil, et que j'avais si longtemps vu et si souvent revu le

double rivage de la Sicile et de la Calabre, que je n'avais plus

grande curiosité pour l'un ni pour l'autre, je laissai Jadin

fumant sa pipe sur le pont, et j'allai me coucher.

«Je dormais depuis trois ou quatre heures, à peu près, et, tout en

dormant, je sentais instinctivement qu'il se passait autour de moi

quelque chose d'étrange, lorsque, enfin, je fus complètement

réveillé par le bruit des matelots courant au-dessus de ma tête,

et par le cri bien connu de Burrasca!

«Burrasca! J'essayai de me mettre sur mes genoux, ce qui ne me fut

pas chose facile, relativement au mouvement d'oscillation imprimé

au bâtiment; mais enfin j'y parvins, et, curieux de savoir ce qui

se passait, je me traînai jusqu'à la porte de derrière de la

cabine, qui donnait sur l'espace réservé au pilote. Je fus bientôt

au fait: au moment où je l'ouvrais, une vague, qui demandait à

entrer juste au moment où je voulais sortir, m'atteignit en pleine

poitrine, et m'envoya à trois pas en arrière, couvert d'eau et

d'écume. Je me relevai; mais il y avait inondation complète dans

la cabine. J'appelai Jadin pour qu'il m'aidât à sauver nos lits du

déluge.

«Jadin accourut, accompagné du mousse, qui portai une lanterne,

tandis que Nunzio, qui avait l'oeil à tout, tirait à lui la porte

de la cabine, afin qu'une seconde vague ne submergeât point tout à

fait notre établissement. Nous roulâmes aussitôt nos matelas, qui

heureusement, étant de cuir, n'avaient pas eu le temps de

s'imbiber. Nous les plaçâmes sur des tréteaux, afin qu'ils

planassent au-dessus des eaux comme l'Esprit du Seigneur; nous

suspendîmes nos draps et nos couvertures aux portemanteaux qui

garnissaient les parois intérieures de notre chambre à coucher;

puis, laissant à notre mousse le soin d'éponger les deux pouces de

liquide dans lesquels nous barbotions, nous gagnâmes le pont.

«Le vent s'était levé, comme avait dit le pilote, et à l'heure

qu'il avait dite; et, selon sa prédiction encore, ce vent nous

était tout à fait contraire.

Néanmoins, comme nous étions parvenus à sortir du détroit, nous

étions plus à l'aise, et nous courions des bordées dans

l'espérance de gagner un peu de chemin; mais il résultait de cette

manoeuvre que les vagues nous battaient en plein travers, et que,

de temps en temps, le bâtiment s'inclinait tellement, que le bout

de nos vergues trempait dans la mer...

«Nous nous obstinâmes ainsi pendant trois ou quatre heures, et,

pendant ces trois ou quatre heures, nos matelots, il faut le dire,

n'élevèrent pas une récrimination contre la volonté qui les

mettait aux prises avec l'impossibilité même. Enfin, au bout de ce

temps, je demandai combien nous avions fait de chemin depuis que

nous courions des bordées, et il y avait de cela cinq ou six

heures. Le pilote nous répondit tranquillement que nous avions

fait demi-lieue. Je m'informai alors combien de temps pourrait

durer la bourrasque, et j'appris que, selon toute probabilité,

nous en aurions pour trente-six ou quarante heures. En supposant

que nous continuassions à conserver sur le vent et la mer le même

avantage, nous pouvions faire à peu près huit lieues en deux

jours. Le gain ne valait pas la fatigue, et je prévins le

capitaine que, s'il voulait rentrer dans le détroit, nous

renoncions momentanément à aller plus loin.

«Cette intention pacifique était à peine formulée par moi que,

transmise immédiatement à Nunzio, elle fut à l'instant même connue

de tout l'équipage. Le _speronare_ tourna sur lui-même comme par

enchantement; la voile latine et la voile de foc se déployèrent

dans l'ombre, et le petit bâtiment, tout tremblant encore de sa

lutte, partit vent arrière avec la rapidité d'un cheval de course.

Dix minutes après, le mousse vint nous dire que, si nous voulions

rentrer dans notre cabine, elle était parfaitement séchée, et que

nous y retrouverions nos lits, qui nous attendaient dans le

meilleur état possible. Nous ne nous le fîmes pas redire à deux

fois, et, tranquilles désormais sur la bourrasque, devant laquelle

nous marchions en courrier, nous nous endormîmes au bout de

quelques instants.

«Nous nous réveillâmes à l'ancre, juste à l'endroit d'où nous

étions partis la veille; il ne tenait qu'à nous de croire que nous

n'avions pas bougé de place, mais que seulement nous avions eu un

sommeil un peu agité.

«Comme la prédiction de Nunzio s'était réalisée de point en point,

nous nous approchâmes de lui avec une vénération plus grande

encore que d'habitude pour lui demander des nouvelles certaines à

l'endroit du temps.

Les prévisions n'étaient pas consolantes. À son avis, le temps

était complètement dérangé pour huit ou dix jours; il résultait

donc des observations atmosphériques de Nunzio que nous étions

cloués à San Giovanni pour une semaine au moins.

«Notre parti fut pris à l'instant même: nous déclarâmes au

capitaine que nous donnions huit jours au vent pour se décider à

passer du nord au sud-est, et que, si, au bout de ce temps, il ne

s'était pas décidé à faire sa saute, nous nous en irions

tranquillement par terre à travers plaines et montagnes, notre

fusil sur l'épaule, et tantôt à pied, tantôt à mulet; pendant ce

temps, le vent se déciderait probablement à changer de direction,

et notre _speronare_, profitant du premier souffle favorable, nous

retrouverait au Pizzo.

«Rien ne met à l'aise le corps et l'âme comme une résolution

prise, fût-elle exactement contraire à celle que l'on comptait

prendre. À peine la nôtre fut-elle arrêtée, que nous nous

occupâmes de nos dispositions locatives. Pour rien au monde je

n'aurais voulu remettre le pied à Messine.

Nous décidâmes donc que nous demeurerions sur notre _speronare_;

en conséquence, on s'occupa de le tirer à l'instant même à terre,

afin que nous n'eussions pas à supporter l'ennuyeux clapotage des

vagues, qui, dans les mauvais temps, se fait sentir jusqu'au

milieu du détroit; chacun se mit à l'oeuvre, et, au bout d'une

heure, le _speronare_, comme une carène antique, était tiré sur le

sable du rivage étayé à droite et à gauche par deux énormes pieux,

et orné à son bâbord d'une échelle à l'aide de laquelle on

communiquait de son pont à la terre ferme. En outre, une tente fut

établie à l'arrière du grand mat, afin que nous pussions nous

promener, lire et travailler à l'abri du soleil et de la pluie;

moyennant ces petites préparations, nous nous trouvâmes avoir une

demeure infiniment plus confortable que ne l'eût été la meilleure

auberge de San-Giovanni.

«Au reste, le temps que nous avions à passer ainsi ne devait point

être perdu. Jadin avait ses croquis à repasser et moi, j'avais

arrêté le plan de mon drame de Paul John, dont ne me restait plus

que quelques caractères à mettre en relief quelques scènes à

compléter. Je résolus donc de profit de cette espèce de

quarantaine pour accomplir ce travail, qui devait recevoir à

Naples sa dernière touche, et dès le soir même, je me mis à

l'oeuvre.» Voilà ce que je trouve sur mon journal de voyage, et ce

que je transcris ici pour servir à l'histoire du drame et du roman

du _Capitaine Paul_, si jamais il prend à quelque académicien

désoeuvré l'idée d'écrire, cent ans après ma mort, des

commentaires sur le drame ou le roman du _Capitaine Paul_.

Mais nous n'en sommes encore qu'au drame; le roman viendra après.

C'est donc à bord d'un de ces petits bâtiments -- hirondelles de

mer, qui rasent les flots de l'archipel sicilien -- sur les

rivages de la Calabre, à vingt pas de San-Giovanni, à une lieue et

demie de Messine, à trois lieues de Scylla, en vue de ce fameux

gouffre de Charybde qui a tant tourmenté Énée et son équipage --

que le drame du _Capitaine Paul_ fut écrit, en huit jours, ou

plutôt en huit nuits.

Un mois après, je le lisais à Naples -- près du berceau d'un

enfant qui venait de naître -- à Duprez, à Ruolz et à madame

Malibran.

L'auditoire me promit un énorme succès.

L'enfant qui était au berceau et qui dormait au bruit de ma voix

comme au murmure berceur des chants de sa mère, était cette

charmante Caroline qui est aujourd'hui une de nos premières

cantatrices.

À cette époque, elle s'appelait Lili; et c'est encore aujourd'hui,

pour les vieux et fidèles amis de Duprez, le seul nom qu'elle

porte.

Troisième phase. -- Déception.

Je revins en France vers le commencement de l'année 1836: mon

drame du _Capitaine Paul_ était complètement achevé et prêt à être

lu.

Avant que je fusse à Paris, Harel savait que je ne revenais pas

seul.

La dernière pièce que j'avais donnée au théâtre de la Porte-Saint-

Martin était _Don Juan el Marana_, que l'on s'est obstiné à

appeler _Don Juan de Marana_.

_Don Juan_ avait réussi; mais _Don Juan_ portait avec lui pour

Harel du moins, la tache du péché originel.

_Don Juan_ n'avait pas de rôle pour mademoiselle George.

Harel, sous ce rapport, était non pas l'aveuglement, mais le

dévouement incarné; -- pendant tout le temps qu'il fut directeur,

son théâtre demeura un piédestal pour la grande artiste, à

laquelle il avait voué un culte.

Auteurs, acteurs, tout lui était sacrifié; si la divinité

splendide qu'il adorait eût eu pour ses prêtres les exigences de

la mère Cybèle, Harel eût rendu un décret pareil à celui qui

régissait les corybantes.

Heureusement que George était une bonne déesse dans toute la force

du terme, et qu'il ne lui passa jamais par l'esprit d'user de son

pouvoir dans toute sa rigueur.

À peine Harel sut-il donc que je revenais avec un drame et que,

dans ce drame, il y avait un rôle pour George, qu'il accourut à la

maison.

-- Eh bien, me dit-il, tout en découvrant la Méditerranée, --

c'est de lui le mot, rendons à César ce qui appartient à César! --

nous avons donc pensé à notre grande artiste?

-- Vous voulez parler du _Capitaine Paul_?

-- Je veux parler de la pièce que vous avez faite... Vous avez

fait une pièce, n'est-ce pas?

-- Oui, j'ai fait une pièce, c'est vrai.

-- Eh bien, voilà tout... Vous avez fait une pièce: jouons-la.

-- Bon!... pour qu'il lui arrive ce qui est arrivé à _Don Juan_.

Harel prit une énorme prise: c'était son moyen d'attente, chaque

fois qu'un moment d'embarras l'empêchait de répondre à l'instant

même.

-- _Don Juan_, dit-il, _Don Juan_... certainement, c'était un bel

ouvrage; mais, mon cher, voyez-vous, il y avait des vers.

-- Pas beaucoup.

-- C'est vrai... Eh bien, si peu qu'il y en avait, ils ont fait du

tort à l'ouvrage...

Le _Capitaine Paul_ n'est pas en vers, n'est-ce pas?

-- Non; tranquillisez-vous.

-- Il y a un rôle... pour George... m'a-t-on...

-- Oui; mais probablement qu'elle n'en voudra pas.

-- De vous, mon ami, elle le prendra les yeux fermés. Et pourquoi

n'en voudrait-elle pas?

-- Pour deux raisons.

-- Dites.

-- La première, parce que c'est un rôle de mère.

-- Elle ne joue que cela! Voyons la seconde raison.

-- La seconde, parce qu'elle a un fils.

-- Après?

-- Et qu'elle ne voudra jamais être la mère de Bocage.

-- Bah! elle a bien été la mère de Frédérick.

-- Oui; mais le rôle de Gennaro n'avait pas l'importance du rôle

du _Capitaine Paul_; elle dira que la pièce n'est point à elle.

-- Bon! et _la Tour de Nesle_! la pièce était à elle peut-être!

elle l'a jouée hier pour la quatre cent vingtième fois. À quand la

lecture?

-- Vous le voulez, Harel?

-- Je vous apporte un traité: mille francs de prime, dix pour cent

de droits, soixante francs de billets; tenez, vous n'avez plus

qu'à signer.

-- Merci. Harel: nous lisons demain, mais sans traité.

-- Nous lisons demain?

-- Oui.

-- Qui voulez-vous à la lecture?

-- Mais vous, George et Bocage, voilà tout.

-- À quelle heure?

-- À une heure.

-- Est-ce long?

-- Trois heures de représentation.

-- C'est la bonne mesure, on peut jouer trois actes avec cela.

-- Et même cinq.

-- Hum! hum!

-- Vous en avez bien joué sept avec _la Tour de Nesle_.

-- C'était dans les jours néfastes; mais ces jours-la sont passés,

Dieu merci!

-- Vous êtes toujours chef de bataillon dans la garde nationale?

-- Toujours.

-- Je ne m'étonne plus de la tranquillité de Paris. À demain.

-- À demain.

Le lendemain, à une heure, nous étions dans le boudoir de George;

George toujours belle et couchée dans ses fourrures, Bocage

toujours blagueur, Harel toujours spirituel.

-- Eh bien, me dit Bocage, vous voilà donc, vous?

-- Oui, me voilà.

-- Qu'est-ce qu'on me dit? on me dit que vous avez découvert la

Méditerranée?

-- On a bien fait de vous le dire, mon ami; vous n'auriez pas

trouvé cela tout seul.

-- Et, à ce qu'il paraît, vous avez fait un rôle pour George?

-- J'ai fait une pièce pour moi.

-- Comment, pour vous?

-- Ce qui veut dire qu'elle ne sera probablement pas du goût de

tout le monde.

-- Pourvu qu'elle soit du goût du public.

-- Vous savez que ce n'est pas toujours une raison pour qu'elle

soit bonne.

-- Enfin, nous allons voir.

-- Lisons, lisons, dit Harel.

La place me portait malheur. C'était à la même place que j'avais

lu _Antony_ à Crosnier.

Après le premier acte, qui est assez brillant et tout entier au

Capitaine Paul, Bocage s'était frotté les mains et s'était écrié:

-- Eh bien, le voyageur, il n'est donc pas encore si usé qu'on le

dit?

Ainsi, voyez, chers lecteurs, en 1836, il y a juste vingt-cinq ans

de cela, on disait déjà que j'étais usé.

Mais, dès ce premier acte, tout au contraire, George avait

commencé de s'assombrir.

-- Mon cher Harel, dis-je en souriant, je crois que le baromètre

est à la pluie.

-- Il faudra voir, dit Harel, il faudra voir. On ne peut pas juger

d'après un premier acte.

Comme je l'avais prévu, le baromètre passa de la pluie à l'averse,

de l'averse à l'orage, et de l'orage à la tempête.

Le pauvre Harel était au supplice: il entassait prises sur prises.

Au troisième acte, il sonna pour qu'on lui remplît sa tabatière.

George ne soufflait pas le mot.

Bocage commença à me trouver plus usé que le public n'avait dit.

La lecture finit au milieu de la consternation générale.

-- Eh bien, fis-je à Harel, je vous l'avais bien dit.

-- Le fait est, mon cher, dit Harel en se bourrant le nez de

tabac, le fait est que, cette fois, là, franchement, il faut vous

dire ces choses-là en ami, je crois que vous vous êtes trompé.

-- C'est l'avis de George surtout; n'est-ce pas, George?

-- Moi... vous savez bien que je n'ai pas d'avis. Je suis engagée

au théâtre de M. Harel; je joue les rôles qu'on me distribue.

-- Pauvre victime! Eh bien, rassurez-vous, ma chère George, vous

ne jouerez pas celui-là.

-- Cependant je ne dis pas qu'en faisant quelques corrections...

-- En coupant le rôle du capitaine Paul, par exemple?

-- Allons, bien, voilà que vous pensez que je ne veux pas jouer le

rôle à cause de M. Bocage.

-- Vous ne voulez pas jouer le rôle parce qu'il ne vous convient

pas, chère amie, voilà tout. J'ai prévenu Harel; c'est lui qui

s'est entêté, prenez-vous-en à lui. Seulement vous savez, Harel...

-- Quoi, cher ami?

-- Notre lecture reste entre nous; la pièce ne vous convient pas,

elle peut convenir à un voisin.

-- Comment donc! c'est faire...

Et, tout en portant son pouce et son index à son nez pour absorber

une dernière prise de tabac, Harel appuya la main sur son coeur.

Je roulai mon manuscrit, j'embrassai George.

-- Sans rancune, chère, lui dis-je.

-- Oh! me répondit George, vous savez bien que ce n'est point de

cela que je vous en veux.

-- Je m'en vais avec vous, dit Bocage.

-- Non, non, restez, cher ami; je crois que vous êtes en froid

avec votre directeur et votre directrice, c'est une occasion de

vous raccommoder.

Et je sortis.

Le lendemain, la première personne que je rencontrai me dit:

-- Vous voilà donc revenu, vous?

-- Sans doute.

-- Oui, oui, oui, j'ai lu cela ce matin dans le journal.

-- Comment! le journal a eu la bonté d'annoncer mon retour en

France?

-- Indirectement.

-- Ah!

-- Oui... à propos d'une pièce que vous avez lue à la Porte-Saint-

Martin.

-- Et qui a été refusée?

-- Le journal a dit cela; mais je suppose que ce n'est pas vrai?

-- Hélas! mon cher, c'est la vérité pure.

-- Mais qui donc a fait mettre cela dans les journaux?

-- Personne.

-- Comment, personne?

-- Mon cher, ces choses-là se trouvent toutes composées; le

metteur en pages les rencontre sur le marbre et les insère par

erreur.

L'erreur faite, il en est désespéré mais que voulez-vous?

-- Ah! n'importe, c'est bien malveillant. -- Ah! cher ami que vous

avez d'ennemis!

Et la première personne s'éloigna en levant les bras au ciel.

Pendant huit jours, ce fut la même gamme.

Il va sans dire qu'après ce concert de plaintes funèbres, qu'après

tous ces discours prononcés sur la tombe de l'auteur d'_Henri III_

et d'_Antony_, aucun directeur n'eut l'idée de demander à jouer

_le Capitaine Paul_.

Pauvre _Capitaine Paul_! il était regardé comme un posthume!

Quatrième phase. -- Transformation.

Cependant, vers 1835, je crois, la _Presse_ s'était fondée, et j'y

avais inventé le roman-feuilleton.

Il est vrai que l'essai n'avait pas été heureux. Girardin ne

m'avait livré qu'un feuilleton hebdomadaire et j'avais débuté par

la _Comtesse de Salisbury_, qui n'est pas une de mes meilleures

choses.

En feuilleton quotidien, le roman eût pu se soutenir.

En feuilleton hebdomadaire, il ne fit aucun effet.

Mais les autres journaux n'en adoptèrent pas moins ce nouveau mode

de publication.

_Le Siècle_ m'envoya Desnoyers.

Louis Desnoyers est un de mes plus vieux camarades. Nous avions

fait de l'opposition littéraire et politique ensemble dès 1827.

Nous avions fondé, avec Vaillant -- je ne sais ce qu'il est devenu

-- et Dovalle, qui a été tué en duel, un journal intitulé le

_Sylphe_; on oublia ce titre pour l'appeler le _Journal rose_,

attendu qu'il était imprimé sur papier rose; sa couleur lui avait

valu de nombreux abonnements de femmes.

À quoi tient le succès!

La révolution de Juillet tua le _Journal rose_! Mira tua Dovalle.

J'étais vice-président de la commission des récompenses

nationales: je fis Vaillant sous-officier et l'envoyai en Afrique,

où les Arabes, selon toute probabilité, ont tué Vaillant.

Il y avait bien longtemps que nous ne nous étions vus, Desnoyers

et moi.

D'abord, j'arrivais d'un long voyage; puis les gens qui ont

beaucoup à faire ne se voient pas.

_Le Siècle_ ne pouvait donc choisir un ambassadeur qui me fût

plus sympathique. Aussi, depuis vingt ans, est-il accrédité près

de moi.

Il fut convenu que je donnerais au _Siècle_ un roman en deux

volumes.

Connu comme auteur dramatique, je l'étais très peu comme

romancier.

Au théâtre, j'avais donné _Henri III, Christine, Antony, la Tour

de Nesle, Teresa, Richard Darlington, Don Juan el Marana, Angèle

_et _Catherine Howard_, je crois.

En librairie, j'avais publié seulement _mes Impressions de voyage

en Suisse, mes Scènes historiques du temps de Charles VI, la Rose

rouge_ et quelques feuilletons de _la Comtesse de Salisbury_.

_Le Siècle_ était un journal à trente mille abonnés.

Il s'agissait d'y avoir un succès.

Je signai mon traité avec _le Siècle_, me réservant le choix du

sujet, m'engageant seulement à ce que le roman n'eût pas plus de

deux volumes.

Seulement _le Siècle_ était pressé.

Je promis de lui donner les deux volumes dans un mois.

Desnoyers alla porter mon engagement au _Siècle_.

Je voulais en avoir le coeur net. Je prétendais à part moi qu'il y

avait un succès dramatique dans _le Capitaine Paul_; il devait,

par conséquent, y avoir un succès littéraire.

Tout roman ne peut pas faire un drame, mais tout drame peut faire

un roman.

Les beaux romans qu'on eût faits avec _Hamlet_, avec _Othello_,

avec _Roméo et Juliette_, si Shakespeare n'en avait pas fait trois

magnifiques drames!

Je me mis donc à étudier la marine avec mon ami Garnerey le

peintre; Garnerey, qui a eu depuis un si beau succès en publiant

ses Pontons.

Garnerey se chargea, en outre, de revoir mes épreuves.

Au bout du mois, le drame en cinq actes était devenu un roman en

deux volumes.

Maintenant, disons comment le drame reparut à son tour sur l'océan

littéraire, et comment _le Capitaine Paul_ fit son chemin,

quoiqu'il montât une humble péniche, nommée le Panthéon, au lieu

de monter cette frégate de soixante-quatorze que l'on appelait la

Porte-Saint-Martin.

Cinquième phase. -- Résurrection.

Mon drame refusé par Harel, je l'avais porté à mon ami Porcher.

Je n'ai pas besoin de vous dire ce que c'est que mon ami Porcher,

chers lecteurs; si vous me connaissez, vous le connaissez; si vous

ne le connaissez pas, ouvrez mes Mémoires, année 1836, et vous

ferez connaissance avec lui.

Je lui avais dit:

-- Mon cher Porcher, gardez-moi ce drame-là; Harel n'en veut pas:

mademoiselle George n'en veut pas, Bocage n'en veut pas mais

d'autres en voudront.

Porcher secoua la tête.

Porcher ne pouvait pas croire que trois sommités comme Harel,

George et Bocage se trompassent.

Il aimait naturellement mieux croire que c'était moi qui me

trompais.

N'importe! comme _le Capitaine Paul_ ne tenait pas grande place et

ne coûtait pas cher à nourrir, il plia proprement les cinq actes

les uns contre les autres et les mit dans son armoire.

Ils y sommeillaient bien tranquillement depuis cinq mois lorsque

_le Siècle_ annonça _le Capitaine Paul_, roman en deux volumes,

par Alexandre Dumas.

La première fois que je revis Porcher.

-- À propos, me dit-il, faut-il que je vous renvoie votre

_Capitaine Paul_?

-- Pourquoi cela, Porcher?

-- Ne paraît-il pas dans _le Siècle_?

-- En roman, Porcher, pas en drame.

-- C'est que, lorsqu'il aura paru en roman il sera bien plus

difficile à placer encore que lorsqu'il était inédit.

Pauvre _Capitaine Paul_! voyez dans quelle situation fâcheuse il

était.

-- Difficile à placer! au contraire, dis-je à Porcher, cela le

fera connaître.

Porcher secoua la tête.

-- Porcher, écoutez bien ce que vous dit Nostradamus. Il y aura

une époque où les libraires ne voudront éditer que des livres déjà

publiés dans les journaux. Et où les directeurs ne voudront jouer

que des drames tirés de romans.

Porcher secoua une seconde fois la tête, mais bien plus fort que

la première fois.

Je quittai Porcher.

Le _Capitaine Paul_ inaugura au _Siècle_, la série de succès que

nous obtînmes depuis avec _le Chevalier d'Harmental_, _les Trois

Mousquetaires_, _Vingt ans après_ et _le Vicomte de Bragelonne_.

Succès si grands, que le _Siècle_, jugeant que je n'en aurais plus

jamais de pareils, alla, après la publication de _Vingt ans

après_, porter à Scribe un traité, où la somme était restée en

blanc.

Scribe se contenta de demander, par volume, deux mille francs de

plus que moi.

Perrée trouva la prétention si modeste, qu'il signa à l'instant

même.

Scribe publia _Piquillo Alliaga_.

Revenons au _Capitaine Paul_.

Malgré le succès du _Capitaine Paul_ en roman, les directeurs ne

mordaient pas au drame.

Porcher triomphait.

Chaque fois que je rencontrais Porcher:

-- Eh bien, disait-il, _le Capitaine Paul_?

-- Attendez, lui disais-je.

-- Vous voyez bien que j'attends, me répondait-il.

En 1838, une grande douleur me fit quitter Paris et chercher la

solitude aux bords du Rhin.

J'étais à Francfort, je reçus une lettre d'un de mes amis, qui

m'écrivait:

«Mon cher Dumas,

«On vient de jouer votre Capitaine Paul au Panthéon; est-ce de

votre consentement?

«Si c'est de votre consentement, comment l'avez-vous donné?

«Si ce n'est pas de votre consentement... comment le souffrez-

vous?

«Un mot et je me charge d'arrêter ce scandale.

«À vous.

«J. D.

«On ajoute que, comme personne ne veut croire que la pièce soit de

vous, le manuscrit original est exposé dans le foyer.»

Je ne répondis même pas.

Que m'importait _le Capitaine Paul_, mon Dieu! Que m'importait la

hiérarchie théâtrale: Panthéon ou Comédie-Française!

Il en résulta que _le Capitaine Paul_ continua le cours de ses

représentations sans être inquiété le moins du monde, et que mes

amis éplorés levèrent en choeur les bras au ciel en disant:

-- Pauvre Dumas! il en est réduit à faire jouer ses pièces au

Panthéon.

Je puis dire que, s'il y a un homme qui fut plaint hautement,

c'est moi.

J'étais plus qu'usé, j'étais passé; j'étais plus que passé,

j'étais trépassé.

Personne n'avait songé à me plaindre pour l'irréparable perte que

j'avais faite.

J'avais perdu ma mère.

Tout le monde me plaignait parce que ma pièce avait été jouée au

Panthéon.

O mon Dieu! quel admirable caractère vous m'avez donné, que je ne

suis pas devenu plus misanthrope que le misanthrope, plus Alceste

qu'Alceste, plus Timon que Timon!

Je revins à Paris.

On ne jouait plus _le Capitaine Paul_. Il avait eu quelque chose

comme soixante représentations.

Mais on en parlait toujours.

Jamais la littérature contemporaine n'avait eu le coeur si

pitoyable.

Porcher me croyait furieux contre lui.

Enfin il se décida à venir me voir.

Je le reçus comme d'habitude, le coeur, la main et le visage

ouverts.

-- Vous n'êtes donc point fâché contre moi? dit-il.

-- Pourquoi cela, Porcher?

-- Mais à cause du Capitaine Paul.

Je haussai les épaules.

-- Je vais vous expliquer cela, me dit Porcher.

-- Quoi?

-- Comment la pièce a été jouée au Panthéon?

-- Inutile.

-- Si fait.

-- Vous y tenez?

-- Oui, mon cher: une bonne action que vous faisiez sans vous en

douter.

-- Tant mieux, Porcher! Dieu me tiendra peut-être compte de celle-

là.

-- Vous savez que c'est Théodore Nezel qui est directeur du

Panthéon?

-- Votre gendre?

-- Oui.

-- Je ne le savais pas.

-- Eh bien, le théâtre ne faisait pas d'argent; mon gendre ne

savait où donner de la tête; je lui ai dit: Ma foi, tiens, Nezel,

j'ai là une pièce de Dumas, essayes-en. -- Mais Dumas? -- Quand

Dumas saura que sa pièce a peut-être sauvé une famille, il sera le

premier à me dire que j'ai bien fait. -- Cependant, si on lui

écrivait? -- Cela prendrait du temps, et tu dis que tu es pressé.

d'ailleurs je ne sais pas où il est. -- Vous répondez de tout? --

Je réponds de tout.» Alors Nezel a emporté la pièce; elle a été

bien montée, bien jouée; elle a eu un énorme succès; enfin elle a

donné vingt mille francs de bénéfice au Panthéon, ce qui est

énorme.

-- Et elle a tiré votre gendre d'affaire, mon cher Porcher?

-- Momentanément, oui.

-- Béni soit _le Capitaine Paul_!

Et je tendis la main à Porcher.

-- Eh! je le savais bien, moi, dit-il tout joyeux.

-- Que saviez-vous bien, mon cher Porcher?

-- Que vous ne m'en voudriez pas.

J'embrassai Porcher pour le rassurer plus complètement encore.

Sixième phase. -- Réhabilitation.

Trois ans après, vers le mois de septembre 1841, dans un des

voyages que je faisais de Florence à Paris, mon domestique me fit

passer une carte. Je jetai les yeux sur cette carte et je lus:

«Charlet, artiste dramatique.» -- Faites entrer, dis-je à mon

domestique.

Cinq secondes après, la porte se rouvrit et donna passage à un

beau jeune homme de vingt-trois à vingt-quatre ans. Je dis beau,

car, en effet, il était beau dans toute l'acception du mot.

Il était de taille moyenne, mais parfaitement bien prise; il avait

d'admirables cheveux noirs, des dents blanches comme l'émail, des

yeux de femme, une voix si douce, que c'était un chant.

-- Monsieur Dumas, me dit-il, je viens vous demander deux choses.

-- Lesquelles, monsieur?

-- La première, c'est que vous me permettiez de débuter à la

Porte-Saint-Martin dans _le Capitaine Paul_.

-- Accordé.

Ce n'était plus Harel qui était directeur.

-- Et la seconde?

-- La seconde, c'est que vous vouliez bien être mon parrain.

-- Comment! vous n'êtes pas encore baptisé?

-- Dramatiquement parlant, non, j'ai joué à la banlieue sous le

nom de Charlet; mais c'est un nom qui représente une si grande

illustration en peinture, que je ne puis le garder au théâtre.

J'ai déjà ma pièce de début, grâce à vous; que, grâce à vous,

j'aie aussi mon nom de début.

J'avais mon Shakespeare ouvert devant moi; je lisais, ou plutôt je

relisais, pour la dixième fois, _Richard III_. Mon regard tomba

sur le nom de Clarence.

-- Monsieur, lui dis-je, il vous faut un nom distingué comme votre

figure, doux et harmonieux comme votre voix: au nom de

Shakespeare, je vous baptise du nom de Clarence.

Le _Capitaine Paul_, repris au théâtre de la Porte-Saint-Martin

sous le nom de _Paul le Corsaire_, fut joué quarante fois avec un

énorme succès.

Clarence y débuta et y fit justement sa réputation.

Parti de la Porte-Saint-Martin, _le Capitaine Paul_ faisait retour

à la Porte Saint-Martin.

Comme le lièvre, il revenait à son lancer.

Voilà, chers lecteurs, l'histoire véridique du Capitaine Paul,

comme drame et comme roman; vous voyez donc que j'avais bien

raison de dire:

_...Habent sua fata libelli!_

A. D.

Le capitaine Paul · 第 1 / 14 段