l'usurpateur et en route pour aller persécuter les fidèles? demanda
l'ecclésiastique puritain.
--Je vous le répète, mon homme, dit Saxon d'un ton d'impatience, nous
avons fait tout le trajet depuis le Hampshire pour combattre contre
Jacques Stuart. Nous allons nous rendre à cheval au camp de Monmouth en
votre compagnie. Pouvez-vous exiger une preuve meilleure?
--Il peut se faire que vous cherchiez simplement le moyen d'échapper à
la captivité parmi nous, fit remarquer le ministre, après avoir délibéré
avec un ou deux chefs de paysans. Nous sommes donc d'avis qu'avant de
nous accompagner, vous nous remettiez vos épées, pistolets, et autres
armes charnelles.
--Non, cher monsieur, cela ne saurait être. Un cavalier ne peut se
défaire honorablement de sa lame ou de sa liberté, de la façon que vous
demandez. Tenez-vous tout près de moi du côté de la bride, Clarke, et
sabrer le premier coquin qui mettra la main sur vous.
Un bourdonnement de fureur monta de la foule.
Une vingtaine de bâtons et de lames de faucilles se levaient contre
nous, quand le ministre intervint de nouveau et imposa silence à sa
bruyante escorte.
--Ai-je bien entendu? demanda-t-il. Est-ce que vous vous nommez Clarke?
--Oui, répondis je.
--Votre nom de baptême?
--Micah.
--Demeurant à...?
--Havant.
Le Clergyman s'entretint quelques instants avec un barbon aux traits
durs, vêtu de bougran noir, qui se trouvait tout près de lui.
--Si vous êtes réellement Micah Clarke, de Havant, dit-il, vous pourrez
nous dire le nom d'un vieux soldat, qui a appris la guerre en Allemagne
et qui devait se rendre avec vous au camp des fidèles.
--Mais le voici, répondis-je. Il se nomma Decimus Saxon.
--Oui, oui, maître Pettigrue, s'écria le barbon, c'est bien le nom
indiqué par Dicky Rumbold. Il a dit que le vieux Tête-Ronde Clarke ou
son fils viendrait avec lui. Mais quels sont ces gens-là?
--Celui-ci, c'est l'ami Ruben Lockarby, de Havant lui aussi, et Sir
Gervas Jérôme, du Surrey. Ils sont ici l'un et l'autre comme
volontaires, désireux de servir sous le duc de Monmouth.
--Je suis tout à fait charmé de vous voir alors, dit l'imposant
ministre. Amis, je puis vous certifier que ces gentlemen sont bien
disposés pour les honnêtes gens et pour la vieille cause.
À ces mots, la fureur de la foule fit place instantanément à
l'adulation, à la joie la plus extravagante.
On se serra autour de nous; on caressa nos bottes de cheval; on tira les
bords de nos habits; on nous serra la main; on appela les bénédictions
du ciel sur nos têtes.
Le Clergyman parvint enfin à nous délivrer de ces attentions et à
remettre son monde en marche.
Nous nous plaçâmes au milieu de la foule, le ministre allongeant le pas
entre Saxon et moi.
Ainsi que Ruben en fit la remarque, il était bâti de façon à servir de
transition entre nous deux, car il était plus grand mais moins large que
moi.
Il était plus large et moins grand que l'aventurier.
Il avait la face longue, maigre, avec des joues creuses, et une paire de
sourcils très proéminents, d'yeux très enfoncés, à l'expression
mélancolique, où passait de temps à autre comme un éclair la flamme
soudaine d'un enthousiasme ardent.
--Je me nomme Josué Pettigrue, gentlemen, dit-il. Je suis un digne
ouvrier dans la vigne du Seigneur, et prêt à rendre témoignage par ma
voix et mon bras à son saint Covenant. Voici mon fidèle troupeau, que
j'emmène vers l'Ouest, afin qu'il soit tout prêt pour sa moisson,
lorsqu'il plaira au Tout-Puissant de le convoquer.
--Mais pourquoi ne leur avez-vous pas fait prendre une sorte d'ordre ou
de formation? demanda Saxon. Ils sont éparpillés sur toute la longueur
de la route comme une bande d'oies par un terrain communal, à l'approche
de la Saint-Michel. Est-ce que vous ne craignez rien? N'est-il pas écrit
que votre malheur survient à l'improviste, que vous serez brisés
brusquement, sans remède?
--Oui, ami, mais n'est-il pas écrit d'autre part: «Mets ta confiance en
Dieu de tout ton coeur, et ne l'appuie pas sur ta propre intelligence.»
Remarquez-le, si je rangeais mes hommes à la façon des soldats, cela
attirerait l'attention, et amènerait une attaque de la part de la
cavalerie de Jacques qui arriverait de notre côté. Mon désir est
d'amener mon troupeau au camp de Monmouth et de leur procurer des
mousquets avant de les exposer dans une lutte aussi inégale.
--Vraiment, monsieur, c'est là une sage résolution, dit Saxon d'un air
sévère, car si une troupe de cavalerie fondait sur ces bonnes gens, le
berger n'aurait plus de troupeau.
--Non, cela n'arriverait jamais, s'écria Maître Pettigrue avec élan.
Dites plutôt que berger, troupeau, et le reste se mettraient en marche
sur le sentier épineux du martyre, qui conduit à la Jérusalem nouvelle.
Sache, ami, que j'ai quitté Monmouth pour amener ces hommes sous son
étendard. J'ai reçu de lui, ou plutôt de Maître Ferguson, des
instructions m'ordonnant de vous trouver, ainsi que plusieurs autres des
fidèles, dont nous attendons l'arrivée du côté de l'Est. Par quelle
route êtes-vous venu?
--À travers la plaine de Salisbury, et ensuite par Bruton.
--Et avez-vous rencontré de nos gens on route?
--Pas un seul, répondit Saxon, mais nous avons laissé les Gardes bleus à
Salisbury, et nous avons vu soit ceux-ci, soit un autre régiment tout
près de ce côté-ci de la Plaine, au village de Mere.
--Ah! voici qu'a lieu le rassemblement des aigles, s'écria Maître Josué
Pettigrue, en secouant la tête. Ce sont des gens aux beaux vêtements,
avec chevaux de guerre et chariots, et harnais, comme les Assyriens de
jadis, mais l'Ange du Seigneur soufflera sur eux pendant la nuit. Oui,
dans sa colère, il les tranchera tous, et ils seront détruits.
--Amen! Amen! crièrent tous ceux des paysans qui étaient assez près pour
entendre.
--Ils ont élevé leur corne, Maître Pettigrue, dit le Puritain aux
cheveux gris. Ils ont établi leur chandelier sur une hauteur, le
chandelier d'un rituel corrompu et d'un cérémonial idolâtre. Ne
sera-t-il pas abattu par les mains des justes?
--Oh! voici que ledit chandelier a grossi et qu'il brûle en produisant
de la suie et qu'il fut même un sujet de répugnance pour les narines,
dans les jours de nos pères, s'écria un lourdaud, à figure rouge, que
son costume indiquait comme appartenant à la classe des yeomen. Il en
était ainsi quand le vieux Noll prit ses mouchettes et se mit à
l'arranger. C'est une mèche qui ne peut être taillée que par l'épée des
fidèles.
Un rire farouche de toute la troupe montra combien elle goûtait les
pieuses plaisanteries du compagnon.
--Ah! frère Sandcroft, s'écria le pasteur, il y a tant de douceur, tant
de manne cachées dans votre conversation. Mais la route est longue et
monotone. Ne l'allégerons-nous pas par un chant d'éloges? Où est frère
Thistlethwaite, dont la voix est comme la cymbale, le tambour et le
dulcimer.
--Me voici, très pieux Maître Pettigrue, dit Saxon. Moi-même je me suis
hasardé à élever ma voix devant le Seigneur.
Et sans autre préambule, il attaqua d'une voix de stentor l'hymne
suivant, repris en choeur au refrain par le pasteur et son troupeau:
Le Seigneur! Il est un morion
_Qui me protège contre toute blessure;_
_Le Seigneur! Il est une cotte de mailles_
_Qui m'entoure tout le corps._
_Dès lors qui craint de tirer l'épée._
_Et de livrer les combats du Seigneur?_
_Le Seigneur! Il est mon bouclier fidèle,_
_Qui est suspendu à mon bras gauche,_
_Le Seigneur! Il est la cuirasse éprouvée_
_Qui me défend contre tous les coups._
_Dès lors, qui craint de tirer l'épée_
_Et de livrer les combats du Seigneur?_
_Qui donc redoute les violents_
_Ou tremble devant l'orgueilleux._
_Est-ce que je fuirai devant deux ou trois,_
_Lorsqu'IL sera à mon côté._
_Dès lors, qui craint de tirer l'épée,_
_Et de livrer les combats du Seigneur?_
_Qu'entourant de toute part fossé et murailles_
_Ni mine, ni sape, ni brèche, ni ouverture_
_Ne sauraient prévaloir contre elle_
_Dès lors, qui craint de tirer l'épée_
_Et de livrer les batailles du Seigneur?_
Saxon se tut, mais le Révérend Josué Pettigrue agita ses longs bras et
répéta le refrain qui fut repris bien des fois par la colonne des
paysans en marche.
--C'est un hymne pieux, dit notre compagnon, qui avait repris la voix
nasillarde et pleurarde, à laquelle il avait recouru en présence de mon
père, et qui excitait ainsi mon dégoût, en même temps que l'étonnement
de Ruben et de Sir Gervas, et il a rendu de grands services sur le champ
de bataille.
--Véritablement, dit le clergyman, si vos camarades sont de saveur aussi
douce que vous-même, vous vaudrez aux fidèles une brigade de piquiers.
Cette appréciation souleva un murmure approbateur chez les Puritains qui
nous entouraient.
--Monsieur, reprit-il, puisque vous êtes plein d'expérience dans les
pratiques de la guerre, je serai heureux de vous remettre le
commandement de ce petit corps de fidèles jusqu'au moment où nous
rejoindrons l'armée.
--En effet, dit tranquillement Decimus Saxon, il n'est que temps, de
bonne foi, de mettre à votre tête un soldat. Ou bien mes yeux me
trompent singulièrement, ou j'aperçois le reflet des épées et des
cuirasses au haut de cette pente. M'est avis que nos pieux exercices ont
attiré l'ennemi sur nous.
XV-Où nous nous mesurons avec les Dragons du Roi.
À peu de distance de nous, une autre route aboutissait à celle que nous
suivions en compagnie de cette foule bigarrée.
Cette route décrivait une courbe autour de la base d'une hauteur bien
boisée. Puis, elle se continuait en droite ligne un ou deux milles avant
de rejoindre l'autre.
Au point culminant de la hauteur, il se trouvait un épais fourré
d'arbres.
Parmi leurs troncs, on voyait aller et venir de brillants reflets
d'acier indiquant la présence de gens armés.
Plus loin, à l'endroit où la route changeait brusquement de direction,
et courant sur la crête de la hauteur, on voyait le contour de plusieurs
cavaliers se détacher nettement sur le ciel du soir.
Et, cependant, il régnait un tel calme, une telle paix sur cette vaste
étendue de campagne, où s'épandait la lumière adoucie et dorée du soleil
à son déclin, avec sa douzaine de clochers de villages, et ses manoirs
surgissant parmi les bois, qu'on avait peine à croire que le nuage,
chargé de tonnerres guerriers, descendait peu à peu sur cette belle
vallée, et que d'un instant à l'autre, la foudre pouvait en jaillir.
Toutefois les campagnards parurent comprendre sans aucune difficulté le
danger auquel ils étaient exposés.
Ceux qui fuyaient de l'Ouest, poussèrent un hurlement de consternation
et descendirent en courant éperdument, fouettèrent leurs bêtes de somme,
dans l'espoir de mettre autant de distance que possible entre eux et les
assaillants.
Le choeur de cris perçants, d'exclamations, le claquement des fouets, le
grincement des roues, et le bruit d'écroulement, quand une charrette
chargée venait à verser, tout cela formait un vacarme assourdissant, que
dominait la voix de notre chef de son timbre vif, énergique.
Il encourageait, il donnait des ordres.
Mais quand le chant sonore, métallique des clairons jaillit du bois et
que les premiers rangs d'un escadron de cavalerie commencèrent à
descendre la pente, la panique s'accrut, et il nous devint difficiles de
maintenir un ordre quelconque dans ce flot furieux de fuyards
épouvantés.
--Arrêtez cette charrette, Clarke, cria Saxon d'une voix ferme.
De son épée, il me désignait une vieille charrette sur laquelle étaient
entassés meubles et literie et qui cheminait lourdement, traînée par
deux chevaux aux os saillants.
Au même instant, je le vis pousser son cheval en pleine foule et saisir
les traits d'un autre char semblable.
Je donnai de la bride à Covenant. Je fus bientôt sur la même ligne que
la charrette indiquée par lui, et dont je parvins à maîtriser les deux
jeunes chevaux malgré leur résistance.
--Amenez-la, cria notre chef, manoeuvrant avec le sang-froid que donne
seul un long apprentissage de la guerre. Maintenant, ami, coupez les
traits.
Aussitôt une douzaine de couteaux furent à l'oeuvre.
Les animaux, qui ruaient, qui se débattaient, s'enfuirent, laissant leur
charge derrière eux.
Saxon sauta à bas de son cheval, et donna l'exemple pour placer la
charrette en travers de la route, pendant que d'autres paysans, sous les
ordres de Ruben et de Maître Josué Pettigrue, disposaient deux autres
charrettes de façon à barrer la route à une cinquantaine de yards plus
loin.
Cette dernière précaution avait pour but de parer à une attaque de la
cavalerie royale, qui pouvait couper à travers champs et nous prendre
par derrière.
Ce plan fut si promptement conçu et exécuté que bien peu de minutes
après la première alarme, nous nous trouvions à l'abri derrière une
haute barricade, et que cette forteresse improvisés contenait une
garnison de cent cinquante hommes.
--De combien d'armes à feu pouvons-nous disposer? demanda Saxon, d'une
voix précipitée.
--Une douzaine de pistolets tout au plus, répondit le vieux Puritain,
que ses compagnons appelaient Williams _mon-Espoir-est-là-haut_. John
Rodway, le voiturier, a son espingole. Il y a aussi deux hommes pieux de
Hungerford, qui sont garde-chasse et qui ont apporté leurs mousquets.
--Les voici, monsieur, cria un autre, en montrant deux solides gaillards
barbus, occupés à pousser avec la baguette les charges dans leurs longs
mousquets. Ils se nomment Wat et Nat Millman.
--Deux hommes, qui touchent le but, valent un bataillon qui tire en
l'air, remarqua notre chef. Placez-vous sous les charrettes, mes amis,
et appuyez vos mousquets sur les rayons des roues. Ne pressez pas la
détente, avant que les fils de Betial soient à la distance de la
longueur de trois piques.
--Mon frère et moi, dit l'un d'eux, nous abattons un daim à la course à
deux cents pas. Notre vie est entre les mains du Seigneur, mais du moins
nous expédierons avant nous deux de ces bouchers mercenaires.
--Avec autant de plaisir que quand nous avons tué des fouines ou des
chats sauvages, s'écria l'autre en se glissant sous la charrette.
Maintenant nous veillons sur la chasse gardée du Seigneur, frère Wat, et
vraiment ces gens-là, sont du nombre. Les bêtes nuisibles qui
l'infestent.
--Que tous ceux qui ont des pistolets se rangent derrière la charrette,
dit Saxon, en attachant sa jument à la haie, et nous fîmes comme lui...
Clarke, chargez-vous de la droite, avec Sir Gervas, tandis que Lockarby
aidera Maître Pettigrue à veiller sur la gauche. Vous autres,
placez-vous en arrière, avec des pierres. Si l'on venait à forcer nos
barricades, lancez vos coups de faux aux chevaux. Une foie à terre, les
cavaliers sont incapables de vous résister.
Un sourd et sombre murmure, indiquant une ferme résolution, s'éleva du
milieu des paysans, mêlé d'exclamations pieuses et de quelques lambeaux
d'hymnes ou de prières.
Tous avaient tiré de dessous leurs manteaux quelque arme rustique.
Dix ou douze d'entre eux avaient des pétrinaux qui, à en juger d'après
leur air antique et la rouille qui les couvrait, paraissaient devoir
être plus dangereux pour leurs possesseurs que pour l'ennemi.
D'autres avaient des faucilles, des faux, des demi-piques, des fléaux,
ou des maillets; quelques-uns, de longs couteaux et des triques de
chêne.
Si simples que fussent de telles armes, il est prouvé par l'histoire
qu'elles ne sont nullement à dédaigner, entre les mains d'hommes
possédés du fanatisme religieux.
Il suffisait de jeter un coup d'oeil sur les figures austères,
contractées de nos hommes, sur leurs yeux brillants d'enthousiasme et
d'attente, pour voir qu'ils n'étaient pas gens à s'effrayer en face
d'adversaires supérieurs soit en nombre soit en armement.
--Par la messe! dit à demi-voix Sir Gervas. C'est magnifique! Une heure
passée ici vaut un an du Mail. Ce vieux taureau puritain est bel et bien
aux abois. Voyons quelle sorte de sport ce sera quand les chiens de
combat vont l'attaquer! Je parie cinq contre quatre pour les mangeurs de
lard.
--Non, ce n'est pas le moment convenable pour de futiles paris, dis-je
d'un ton bref, car son babillage étourdi m'agaçait en une circonstance
aussi solennelle.
--Cinq contre quatre pour les soldats, alors! insista-t-il. C'est un
trop beau match pour ne pas mettre un enjeu d'un côté ou de l'autre.
--C'est notre vie qui sert d'enjeu, dis-je.
--Ma foi! je n'y pensais plus, répondit-il, en mâchant son cure-dent.
Être ou ne pas être, comme le dit Will, de Stratford. Kynaston était
superbe dans cette tirade. Mais voici le coup de cloche qui annonce le
lever du rideau.
Pendant que nous faisions nos préparatifs, l'escadron--car il semblait
qu'il n'y en eût qu'un--avait descendu au trot par le chemin de traverse
et s'était rangé sur la grande route.
Il se composait, autant que je pus en juger, de quatre-vingt-dix
soldats, et il était évident, d'après leurs tricornes, leurs cuirasses,
leurs manches rouges et leurs bandoulières, qu'ils faisaient partie des
dragons de l'armée régulière.
Le gros de la troupe s'arrêta à un quart de mille de nous.
Trois officiers s'avancèrent sur le front, se consultèrent un court
instant, et comme conséquence probable de cet entretien, l'un d'eux
éperonna son cheval et trotta de notre côté.
Un trompette le suivait à quelque pas, agitant un mouchoir blanc et
lançant de temps à autre des coups de clairon.
--Voici un parlementaire, dit Saxon, qui se tenait debout sur sa
charrette. Maintenant, mes frères, nous n'avons ni timbales, ni airain
sonore, mais nous avons l'instrument dont nous à pourvus la Providence.
Montrons aux habits rouges que nous savons nous en servir.
_Dès lors pourquoi craindre le violent,_
_Pourquoi redouter l'orgueilleux_
_Est-ce que je fuirai devant deux ou trois,_
_S'il est à côté de moi, Lui._
Cent quarante voix lui répondirent en un choeur de voix rauques:
_Qui donc craindrait de tirer l'épée_
_Et de livrer les combats du Seigneur?_
À ce moment je n'eus pas de peine à comprendre comment les Spartiates
avaient découvert dans Tyrtée, le chantre boiteux, le plus heureux de
leurs généraux, car le son de leur propre voix augmentait la confiance
des paysans, en même temps que les paroles martiales de l'hymne
excitaient en leur coeur une détermination invincible.
Leur courage s'exalta tellement que leur chant s'acheva en un
retentissant cri de guerre, qu'ils brandirent leurs armes au-dessus de
leurs têtes et qu'ils étaient prêts, je crois, à s'élancer hors de leurs
barricades pour se jeter sur les cavaliers.
Au milieu de cette clameur, de cette agitation, le jeune officier de
dragons, un beau jeune homme au teint bronzé, s'approcha sans crainte de
la barricade, arrêta son superbe cheval rouan et leva la main d'un geste
impérieux pour demander le silence.
--Quel est le chef de cette bande? demanda-t-il.
--Adressez-moi votre message, monsieur, dit notre commandant, du haut de
la charrette, mais sachez que votre drapeau blanc ne vous protégera que
si vous employez le langage qui convient entre adversaires courtois.
Dites ce que vous avez à dire ou retirez-vous?
--Courtoisie et l'honneur, dit l'officier d'un ton narquois, ne sont pas
de mise avec des rebelles qui s'arment contre leur légitime souverain.
Si vous êtes le chef de cette cohue, je vous avertis que si dans cinq
minutes (à ces mots, il tira une belle montre en or) ils ne se
dispersent pas, nous allons les charger et les sabrer.
--Le Seigneur saura protéger les siens, répondit Saxon, au milieu d'un
grondement farouche par lequel la foule témoignait son approbation.
Est-ce à cela que se réduit votre message?
--C'est tout, et vous verrez que cela suffit, traître Presbytérien, cria
le cornette de dragons. Écoutez-moi, sots qu'on égare, reprit-il en se
dressant sur ses éperons et parlant aux paysans qui se trouvaient de
l'autre côté de la charrette. Vous pouvez encore sauver votre peau, si
vous consentez seulement à livrer vos chefs, à jeter ce qu'il vous plaît
d'appeler vos armes, et de vous remettre à la miséricorde du Roi.
--Voilà qui dépasse les bornes de vos privilèges, dit Saxon en tirant de
sa ceinture un pistolet qu'il amorça. Si vous dites encore un mot pour
détourner ces gens de leur fidélité, je fais feu.
--N'espérez pas de renforcer Monmouth, cria le jeune officier sans
s'inquiéter de la menace, et s'adressant toujours aux paysans. Toute
l'armée royale se rassemble pour le cerner et...
--Prenez garde, cria notre chef d'une voit gutturale et dure.
--...sa tête roulera sur l'échafaud dans moins d'un mois.
--Mais vous ne vivrez pas assez pour le voir, dit Saxon, en se baissant
et tirant son coup de feu droit à la tête du cornette.
À la flamme du pistolet, le trompette fit demi-tour et partit au galop
comme s'il s'agissait de sa vie, pendant que le cheval rouan pirouettait
de son côté et partait aussi, avec son cavalier solidement fixé sur sa
selle.
--Vraiment, vous l'avez manqué, ce Madianite! cria Williams
_mon-Espoir-est-là-haut_.
--Il est mort, dit notre chef, en rechargeant son pistolet. C'est la loi
de la guerre, Clarke, ajouta-t-il, en se tournant vers moi. Il a jugé à
propos de l'enfreindre et il lui a fallu payer sa faute.
Pendant qu'il parlait, je vis le jeune officier s'incliner peu à peu sur
sa selle.
Puis, quand il fut à moitié chemin de sa troupe, il perdit l'équilibre,
et tomba lourdement sur la route, où la violence de sa chute le fit
tourner deux ou trois fois sur lui-même.
Un grand cri de rage partit de l'escadron à cette vue et les paysans
puritains y répondirent par un cri de défi.
--Face contre terre, tout le monde! cria Saxon. Ils vont faire feu.
Le pétillement de la mousqueterie, une grêle de balles frappant le sol
dur, coupant les petites branches des haies sur les deux côtés, appuya
l'ordre de notre chef.
Un grand nombre de paysans se couchèrent derrière les matelas de plumes
et les tables qui avaient été tirées de la charrette.
D'autres s'étendirent de tout leur long dans la charrette même.
D'autres cherchèrent un abri derrière ou par-dessous.
D'autres encore se jetèrent dans les fossés de droite et de gauche.
Quelques-uns prouvèrent leur confiance dans l'intervention de la
Providence, en restant debout, impassibles, sans se courber devant les
balles.
Du nombre de ceux-ci étaient Saxon et Sir Gervas.
Le premier voulait donner un exemple à ses troupes inexpérimentées. Le
second agissait ainsi simplement par insouciance, par indifférence.
Ruben et moi, nous nous assîmes côte à côte dans le fossé, et je puis
vous assurer, mes chers petits-enfants, que nous éprouvâmes la plus
grande envie de baisser la tête, quand nous entendîmes les balles
siffler tout autour de nous.
Si jamais un soldat vous a raconté qu'il ne l'a point fait la première
fois qu'il est allé au feu, ce soldat-là est un homme qui ne mérite
aucune confiance.
Toutefois, quand nous fûmes restés assis, raides et silencieux, comme si
nous avions le cou engourdi, pendant quelques minutes au plus, cette
sensation disparut entièrement, et depuis ce jour je ne l'ai jamais
éprouvée.
Vous le voyez, la familiarité engendre le mépris pour les balles comme
pour d'autres choses, et bien qu'il ne soit pas aisé d'en venir à les
aimer, comme le roi de Suède ou Mylord Cutts, il n'est pas très
difficile de les voir avec indifférence.
La mort du cornette ne resta pas longtemps sans être vengée.
Un petit vieux, armé d'une faucille, et qui était resté debout près de
Sir Gervas, jeta tout à coup un cri aigu, bondit, en lançant un sonore
«Gloire à Dieu» et tomba la face contre terre.
Il était mort.
Une balle l'avait frappé juste au-dessus de l'oeil droit. Presque au
même instant un des paysans, qui se trouvaient dans la charrette, eut la
poitrine traversée et se laissa tomber assis, couvrant les roues de son
sang qu'il rendait en toussant.
Je vis Maître Josué Pettigrue le saisir dans ses longs bras et lui
mettre quelques oreillers sous la tête, de sorte que l'homme resta
étendu, respirant péniblement et marmottant des prières.
En ce jour-là, le ministre se montra un homme, car il allait hardiment
parmi le feu, ses carabines, son épée dans la main gauche--car il était
gaucher--et sa Bible dans la main droite.