en tenant en l'air le volume brun, n'êtes-vous pas prêts à mourir pour
LUI?
Et chaque fois qu'il faisait cette question, un sourd et prompt murmure
d'adhésion partait du fossé, de la charrette et de la route.
--Ils tirent comme des rustauds à une revue de la milice, dit Saxon, en
s'asseyant sur le bord de la charrette. Comme tous les jeunes soldats,
ils visent trop haut. Quand j'étais adjudant, je ne manquais jamais de
faire abaisser les canons des mousquets jusqu'à ce qu'un coup d'oeil me
prouvât qu'ils étaient dirigés en ligne horizontale. Ces coquins se
figurent qu'ils se sont acquittés de leur besogne quand ils ont fait
partir leur arme, bien qu'ils soient aussi sûrs d'atteindre les pluviers
que de nous atteindre.
--Cinq des fidèles sont tombés, dit William _mon-Espoir-est-là-haut_.
Est-ce que nous n'allons pas faire une sortie, et livrer bataille aux
enfants de l'Antéchrist? Allons nous rester ici comme des oiseaux de
bois sur lesquels les soldats s'exercent à tirer à une fête de village?
--Il y a une grange de pierre là-haut, sur la pente, fis-je remarquer.
Si nous qui avons des chevaux, et quelques autres, nous pouvions occuper
les dragons, le peuple réussirait peut-être à s'y rendre et il serait
ainsi à l'abri du feu.
--Au moins laissez-nous, moi et mon frère, leur rendre une ou deux
balles, s'écria un des tireurs postés entre les roues.
Mais à toutes nos prières, à tous nos conseils, notre chef répondait en
secouant la tête, et il continuait à balancer ses longues jambes sur les
côtés de la charrette, et à tenir les yeux attentivement fixés sur les
cavaliers, dont un grand nombre avaient mis pied à terre et appuyaient
leurs carabines sur les croupes de leurs chevaux.
--Cela ne peut pas durer, monsieur, dit le ministre, d'une voix basse et
grave, il y a encore deux hommes d'atteints.
--Quand même il y en aurait cinquante de plus, répondit Saxon, nous
devons attendre qu'ils chargent. Que feriez-vous, mon homme? Si vous
quittez cet abri, vous serez coupés et anéantis jusqu'au dernier. Quand
vous aurez vu la guerre autant que moi, vous apprendrez à vous
accommoder tranquillement de ce qui est inévitable. Je me souviens qu'en
pareille situation, comme l'arrière-garde, ou _nach hut_ de l'armée
impériale, était poursuivie par les Croates, alors à la solde du Grand
Turc, je perdis la moitié de ma compagnie avant de pouvoir combattre
corps à corps contre ces renégats mercenaires. Ah! mes braves garçons.
Voici qu'ils remontent à cheval: nous n'aurons pas à attendre longtemps.
En effet, les dragons se remettaient en selle et se formaient sur la
route, évidemment dans l'intention de nous charger.
En même temps, une trentaine d'hommes se détachaient de l'escadron et
traversaient au trot les champs à notre gauche.
Saxon étouffa un juron sincère en les voyant.
--Ils s'entendent quelque peu à la guerre, après tout, dit-il. Ils se
préparent à nous charger de front et en flanc. Maître Josué, faites en
sorte que vos hommes armés de faux se rangent le long de la haie vive
qui est sur la droite. Tenez bon, mes frères, et ne reculez pas devant
les chevaux. Vous autres, qui avez des faucilles, couchez-vous dans ce
fossé, et coupez les jambes des chevaux. Une ligne de lanceurs de
pierres derrière ceux-là. Une lourde pierre vaut une balle, à bout
portant. Si vous tenez à revoir vos femmes et vos enfants, défendez bien
cette haie contre les cavaliers. Maintenant voyons pour l'attaque de
front. Que les hommes armés de pétrinaux montent dans la charrette. Il y
a vos deux pistolets, Clarke, et les deux vôtres, Lockarby. Il m'en
reste un à moi aussi: cela fait cinq. Puis dix autres de même sorte et
trois mousquets, cela fait vingt coups en tout. Vous n'avez pas de
pistolets, sir Gervas?
--Non, mais je puis m'en procurer, dit notre compagnon qui sauta en
selle, franchit le fossé, dépassa la barricade et fut bientôt sur la
route, dans la direction des dragons.
Cette manoeuvre fut si soudaine, si inattendue, qu'il se fit pendant
quelques secondes un silence absolu, auquel succéda une clameur générale
de haine et de malédictions parmi les paysans.
--Feu sur lui! Feu sur le perfide amalécite! hurlaient-ils. Il est allé
rejoindre ses pareils. Il nous a livrés aux mains de l'ennemi. Judas!
Judas!
Quant aux dragons, qui continuaient à se former pour la charge et qui
attendaient que l'attaque de flanc fut prête, ils restèrent immobiles,
silencieux, ne sachant que penser du cavalier en brillant costume qui
arrivait à leur rencontre.
Mais nous ne restâmes pas longtemps dans le doute.
Dès qu'il fut arrivé à l'endroit où était tombé le cornette, il sauta à
bas de son cheval, prit le pistolet du mort et la ceinture qui contenait
la poudre et les balles.
Puis il se remit en selle, sans se presser, au milieu d'une grêle de
balles qui faisaient voltiger autour de lui la poussière blanche, se
dirigea vers les dragons et déchargea sur eux un de ses pistolets.
Alors faisant demi-tour, il leur ôta poliment son chapeau et vint nous
rejoindre au galop, sans avoir reçu une égratignure, bien qu'une halle
eût écorché un pâturon de son cheval, et qu'une autre eût fait un trou
dans le pan de son habit.
Les paysans jetèrent un grand cri de joie en le voyant revenir, et
depuis ce jour-là, notre ami put porter ses brillants costumes et se
conduire à sa fantaisie, sans être soupçonné d'être monté sur un cheval
infernal ou de manquer de zèle pour la cause des Saints.
--Ils avancent, cria Saxon. Que personne n'appuie sur la détente avant
de m'avoir vu tirer! Si quelqu'un le fait, je lui envoie une balle,
dût-elle être ma dernière, et quand même les soldats seraient au milieu
de nous.
Quand notre chef eut prononcé cette menace et promené sur nous un regard
farouche pour bien montrer qu'il l'exécuterait, le son perçant d'un
clairon partit de la cavalerie qui nous faisait face, et ceux qui nous
menaçaient de flanc y répondirent de même.
À ce signal, les deux troupes jouèrent des éperons et s'élancèrent sur
nous de toute leur vitesse.
Ceux qui étaient dans le champ furent retardés un instant et mis quelque
peu en désordre par la nature molle du terrain détrempé, mais après en
être sortis, ils se reformèrent de l'autre côté et poussèrent vivement
vers la haie.
Quant à nos adversaires qui n'avaient pas d'obstacle à vaincre, ils ne
ralentirent point leur allure et fondirent, avec un bruit de tonnerre,
un vacarme de harnais, une tempête de jurons sur nos barricades
sommaires.
Ah! mes enfants, quand un homme, parvenu à la vieillesse, tente de
décrire de pareilles choses et de faire voir à autrui ce qu'il a vu,
alors seulement il comprend combien est pauvre le langage d'un homme
ordinaire, le langage qui lui suffit pour les usages de la vie, et
combien il est insuffisant en de semblables cas.
En effet, si en ce moment même je puis voir cette blanche route de
Somerset, avec la charge furieuse, tournoyante des cavaliers, les
figures rouges, irritées des hommes, les naseaux dilatés des chevaux,
parmi les nuages de poussière qui se soulèvent et les encadrent, je ne
saurais espérer de représenter nettement devant vos jeunes yeux une
scène pareille, que vous n'avez jamais contemplée et que vous ne
contemplerez, jamais, je l'espère.
Puis, quand je pense au bruit, d'abord un simple grincement, un
tintement, qui s'enflait, redoublait de force et d'étendue à chaque pas,
jusqu'au moment où il arriva sur nous, formidable comme le tonnerre,
avec un grondement qui donnait l'idée d'une puissance irrésistible, je
sens qu'il y a là aussi quelque chose que ne sauraient exprimer mes
faibles paroles.
Pour des soldats inexpérimentés comme nous, il semblait que notre
fragile protection, et nos faibles armes fussent absolument impuissantes
à arrêter l'élan et l'impulsion des dragons.
À droite et à gauche, je voyais des figures pâles, contractées, aux yeux
dilatés, aux traits rigides, avec un air d'obstination qui exprimait
moins l'espérance que le désespoir.
De tous côtés s'élevaient des exclamations et des prières:
--Seigneur, sauve ton peuple!
--Miséricorde, Seigneur, miséricorde!
--Sois avec nous en ce jour!
--Reçois nos âmes, ô Père miséricordieux!
Saxon était couché en travers de la charrette.
Ses yeux scintillaient comme des diamants.
Il tenait son pistolet au bout de son bras tendu et rigide.
Suivant son exemple, chacun de nous visa avec tout le sang-froid
possible le premier rang ennemi.
Notre seul espoir de salut consistait à faire cette unique décharge
assez terrible pour que nos adversaires fussent ébranlés et aussi hors
d'état de poursuivre leur attaque.
Ne ferait-il donc jamais feu, cet homme?
Ils n'étaient plus qu'à une dizaine de pas de nous.
Je distinguais aisément les boucles des cuirasses, et les cartouches
portées en bandoulière.
Ils firent un pas de plus.
Enfin le pistolet de notre chef partit, et nous tirâmes à toute volée à
bout portant, soutenus par une grêle de grosses pierres que lançaient
les mains de robustes paysans, placés derrière nous.
Je les entendis heurter casques et cuirasses.
On eût dit la grêle frappant des vitres.
Le nuage de fumée qui, pendant un instant, avait voilé la ligne des
chevaux lancés au galop et des braves cavaliers, se dissipa lentement
pour nous montrer une scène bien différente.
Une douzaine d'hommes et de chevaux formaient un amas confus, se
roulant, s'éclaboussant de jets de sang, ceux qui n'étaient pas atteints
tombant sur ceux que nos balles et nos pierres avaient abattus.
Des destriers qui se démenaient, renâclaient, des pieds ferrés, des
corps humains qui se relevaient, chancelaient, retombaient, des soldats
affolés, sans chapeau, éperdus, presque assommés par une chute, ne
sachant de quel côté se tourner, tel était le premier plan du tableau,
et au fond le reste de l'escadron fuyait à toute allure, les blessés et
les autres, tous poussés par un commun désir d'arriver à un endroit sûr,
où ils pussent reformer leurs rangs en désordre. Un grand cri
d'enthousiasme et de reconnaissance se fit entendre parmi les paysans
ravis.
Ils sautèrent par-dessus les barricades, tuèrent ou mirent hors de
combat les quelques soldats non blessés qui n'avaient pu ou qui
n'avaient pas voulu suivre leurs compagnons dans leur fuite.
Les vainqueurs s'emparèrent avec empressement des carabines, épées et
bandoulières, car plusieurs d'entre eux avaient servi dans la milice et
savaient fort bien manier les armes qu'ils avaient conquises.
Mais la victoire était encore loin d'être complète.
L'escadron de flanc avait hardiment abordé la haie.
Une douzaine au moins de cavaliers s'y étaient frayés passage, malgré la
pluie de pierres et les coups de pique et de faux lancés avec une
énergie désespérée.
Dès que les dragons, avec leurs longs sabres et leurs cuirasses, furent
au milieu des paysans, ils eurent une grande supériorité sur eux et bien
que les faucilles eussent abattu plusieurs chevaux, les soldats
continuaient à jouer du sabre et à tenir en respect la résistance
farouche de leurs adversaires mal armés.
Un sergent de dragons, homme très résolu, et d'une force prodigieuse,
semblait commander le peloton et encourageait ses hommes tant par ses
paroles que par son exemple.
Un coup de demi-pique abattit son cheval, mais il sauta à bas avant que
l'animal fût tombé et vengea sa mort par un coup qu'il porta à tour de
bras avec son lourd sabre.
Brandissant son chapeau de sa main gauche, il continuait à rallier ses
hommes, à frapper tout Puritain qui se hasardait contre lui.
Enfin un coup de hachette le fit tomber à genoux et un fléau brisa son
sabre près de la poignée.
En voyant tomber leur chef, ses camarades firent demi-tour et
s'enfuirent à travers la haie.
Mais le vaillant soldat, blessé, couvert de sang, persistait à faire
tête et il aurait fini par être assommé pour expier sa bravoure, si je
ne l'avais pas saisi et jeté dans la charrette, où il eut le bon sens de
rester tranquille, jusqu'à la fin de l'escarmouche.
Sur les douze qui avaient forcé la haie, quatre au plus s'échappèrent.
Plusieurs autres gisaient morts ou blessés, embrochés par les faux ou
jetés à bas de leurs chevaux par les pierres.
Au total neuf dragons périront, quatorze furent blessés, et nous en
fîmes prisonniers sept autres qui n'avaient pas été atteints.
Il demeura entre nos mains dix chevaux en état de servir, une vingtaine
de carabines, avec une bonne provision de mèche, de poudre et de balles.
Le reste de l'escadron se borna à des coups de feu isolés, épars,
irréguliers. Puis ils partirent au galop par le chemin de traverse et
disparurent parmi les arbres d'où ils étaient sortis.
Mais le résultat n'avait pas été atteint sans de cruelles pertes de
notre côté.
Trois hommes avaient été tués et six blessés; l'un d'eux l'avait été
fort gravement par le feu de la mousqueterie.
Cinq avaient été sabrés par le peloton de flanc lorsqu'il avait forcé la
haie; un seul d'entre eux laissait quelque espoir de guérison.
En outre, un homme avait péri par suite de l'explosion d'un antique
pétrinal et un autre avait eu un bras cassé par un coup de pied de
cheval.
Nos pertes totales se montaient donc à huit tués et autant de blessés,
mais il fallait bien reconnaître que ce nombre était faible, après une
escarmouche aussi vive, et en face d'un ennemi qui nous était supérieur
en discipline comme en armement.
Les paysans furent si enthousiasmés de leur victoire que ceux d'entre
eux, qui avaient pris des chevaux, réclamaient à grands cris la
permission de poursuivre les dragons, et cela d'autant plus instamment
que Sir Gervas Jérôme et Ruben s'offraient avec ardeur pour les
conduire.
Mais Decimus Saxon refusa nettement de se prêter à aucune entreprise de
cette sorte.
Il ne se montra pas plus accueillant à l'égard du Révérend Josué
Pettigrue, quand celui-ci parla, en sa qualité de pasteur, de monter sur
la charrette, pour prononcer les quelques paroles encourageantes et
onctueuses que comportait la situation.
--Il est vrai, bon Maître Pettigrue, que nous sommes obligés à bien des
éloges et des actions de grâce et qu'il nous faut rivaliser de douce et
sainte émulation pour célébrer la bénédiction qui a été répandue sur
Israël, dit-il, mais le temps n'est pas encore venu. Il y a une heure
pour la prière, il y a une heure pour le labeur. Écoutez-moi, l'ami,
dit-il à l'un des prisonniers. À quel régiment appartenez-vous?
--Ce n'est pas à moi de répondre à vos questions, répondit l'homme d'un
ton rude.
--Non? Alors nous allons essayer si une corde autour du crâne, bien
serrée au moyen d'une baguette de tambour, ne vous déliera pas la
langue, dit Saxon en rapprochant sa figure de celle du prisonnier et le
regardant dans les yeux d'un air si féroce que l'homme recula d'effroi.
--C'est un escadron du second régiment de dragons, dit-il.
--Et le régiment même, où est-il?
--Nous l'avons laissé sur la route d'Ilchester et de Landport.
--Vous entendez? dit notre chef. Nous n'avons pas un moment à perdre,
autrement nous pourrons avoir toute la troupe sur les bras. Qu'on mette
les morts et les blessés sur la charrette! Nous y attellerons ces deux
chevaux de troupe. Nous ne serons en sûreté qu'après être arrivés à
Taunton.
Maître Josué lui-même comprit que l'on était trop pressé pour avoir le
temps de se livrer à aucune pratique spirituelle.
Les blessés furent hissés dans la charrette et étendus sur les matelas,
pendant que les morts étaient déposés dans l'autre charrette qui avait
protégé notre arrière.
Les paysans, qui en étaient possesseurs, bien loin de faire des
objections contre cette façon de disposer de leur bien, nous aidèrent de
leur mieux, en serrant les sous-ventrières et bouclant les traits.
Moins d'une heure après le combat, nous avions repris notre marche et
nous jetions à travers le crépuscule un dernier regard sur des taches
sombres et éparpillées qui marquaient la route blanche.
C'étaient les corps des dragons qui indiquaient l'endroit où nous avions
été victorieux.
End of Project Gutenberg's Micah Clarke - Tome I, by Arthur Conan Doyle