un regard méchant à la momie qui pendait là-haut, et lui tendant son
poing fermé, où il ne restait guère plus de chair que sur l'autre. C'est
celui qui a fait périr mon brave petit garçon. Il le rencontra sur la
vaste lande, et lui arracha sa jeune vie, quand aucune main secourable
n'était là pour arrêter le coup. C'est ici qu'a été versé le sang de mon
garçon.
«C'est ainsi que sous cet arrosage a poussé cette belle potence, avec le
fruit mûr qu'elle porte. Et ici, qu'il pleuve, qu'il fasse du soleil,
moi, sa mère, je resterai tant que deux os tiendront encore ensemble, de
l'homme qui a fait périr le chéri de mon coeur.
Et en parlant ainsi, elle se serra dans ses haillons, puis appuyant son
menton sur ses mains, elle leva les yeux pour contempler avec un
redoublement de haine les hideux débris.
--Partons, Ruben, criai-je, car cette vue était bien de nature à
inspirer l'horreur de son semblable, c'est une goule, non une femme.
--Pouah! dit Saxon, voilà qui vous fait monter à la bouche une saveur de
cadavre! Qui veut partir à fond de train sur les Dunes? Au diable le
souci et la charogne!
_Sir John enfourcha son brave coursier brun,_
_Pour une chevauchée à Monmouth, ah!_
_Un bon justaucorps de buffle sur le dos,_
_Un sabre au côté. Ah!_
_Ha! Ha! jeune homme, nous les rebelles, saurons,_
_Abattre l'orgueil du roi Jacques. Ah!_
_En avant, mes gaillards, à toute bride, et du sang à l'éperon!_
Nous donnâmes de l'éperon à nos chevaux pour nous éloigner au galop de
ce lieu maudit aussi vite que nos braves bêtes pouvaient nous porter.
L'air avait pour nous tous une saveur plus pure, la bruyère un parfum
plus doux, grâce au contraste avec les deux êtres horribles que nous
avions laissés derrière nous.
Que le monde serait charmant, mes enfants, sans l'homme et ses
pratiques.
Lorsque nous nous arrêtâmes enfin, nous avions mis trois ou quatre
milles entre la potence et nous.
Juste en face de nous, sur une pente douce, s'élevait un charmant petit
village, avec son église au toit rouge surgissant du milieu d'un bouquet
d'arbres.
Pour nos yeux, après le monotone tapis de la plaine, c'était un
spectacle réjouissant que ce vaste déploiement de feuillée verte, et ces
agréables jardins qui entouraient de tous côtés le hameau.
Pendant toute la matinée, nous n'avions vu d'autres êtres humains que la
vieille sorcière de la lande et quelques coupeurs de tourbe dans le
lointain.
Puis, nos ceintures commençaient à devenir trop larges, et nous n'avions
qu'un faible souvenir de notre déjeuner.
--Cela, dis-je, ce doit être le village de Mere, que nous devions
dépasser avant d'arriver à Bruton. Nous franchirons bientôt la limite du
comté de Somerset.
--J'espère que nous arriverons bientôt en présence d'un beefsteak, gémit
Ruben. Je suis à demi mort de faim. Un aussi joli village doit avoir une
hôtellerie passable, bien que dans mes voyages je n'en aie rencontré
aucune qui soutienne la comparaison avec la vieille _Gerbe de Blé_.
--Il n'y a pour nous en ce moment-ci ni auberge ni dîner, dit Saxon.
Regardez là-bas vers le Nord et dites-moi ce que vous voyez.
À l'extrême horizon s'apercevait une longue file de points brillants,
scintillants, qui lançaient des rayons rapides comme un collier de
diamants.
Toutes ces taches brillantes étaient animées d'un mouvement rapide, et
cependant elles conservaient leurs distances respectives.
--Qu'est-ce donc? fîmes-nous d'une seule voix.
--Cavalerie en marche, dit Saxon. Il se pourrait que ce soient nos amis
de Salisbury, qui auront fait une longue journée de marche, ou bien,
comme je suis porté à le croire, c'est un autre corps de la cavalerie
royale. Ils sont très loin, et ce que nous voyons n'est que le reflet du
soleil sur leurs casques; et cependant, si je ne me trompe, c'est vers
ce village même qu'ils se dirigent. Il serait fort prudent de n'y point
entrer, de peur que les paysans ne les mettent sur nos traces. Il faut
le doubler et pousser jusqu'à Bruton, où nous aurons du temps de reste
pour potage et souper.
--Hélas! Hélas! notre dîner! s'écria Ruben d'un ton piteux. J'ai
tellement diminué que mon corps s'agite en dedans de cette carapace
d'armure, comme un pois dans sa gousse. N'importe, mes amis. En avant
pour la foi protestante!
--Encore un bon coup de collier, pour arriver à Bruton, et nous pourrons
nous reposer tranquillement. C'est un mauvais dîner que celui où on peut
nous servir un dragon comme dessert après le rôti. Nos chevaux sont
encore frais, et nous arriverons en une heure au plus.
L'on se remit donc en route, en se tenant à distance du danger et de
Mere, ce village ou Charles II se cacha après la bataille de Worcester.
Au sortir de là, la route était encombrée de paysans, qui abandonnaient
le comté de Somerset, et de carrioles de fermiers, qui transportaient
des charges de vivres dans l'ouest et qui étaient disposés à recevoir
quelques guinées des troupes royales comme des rebelles.
Nous en interrogeâmes un grand nombre pour avoir des nouvelles de la
guerre, mais bien que nous fussions alors dans le voisinage du pays qui
était troublé, nous ne pûmes rien savoir de précis sur la situation,
sinon que, de l'avis de tous, le soulèvement gagnait du terrain.
La contrée que nous parcourions était belle: formée de collines basses,
ondulantes, bien cultivée et arrosée par de nombreux petits cours d'eau.
Nous franchîmes la rivière de Brue sur un bon pont de pierre et nous
arrivâmes enfin à la petite ville campagnarde qui était le but de notre
course.
Elle s'étend au milieu d'une vaste étendue de prairies, de vergers, et
de pacages fertiles.
De la hauteur qui domine la ville, notre vue se promena sur la plaine
que nous avions laissée derrière nous, sans apercevoir trace de soldats.
Nous apprîmes aussi d'une vieille femme de l'endroit qu'une troupe des
Yeomen du Comté de Wilts avait bien passé par là, le jour précédent,
mais qu'il n'y avait pas de soldats établis dans le pays.
Ainsi rassurés, nous fîmes hardiment notre entrée à cheval dans la
ville, et nous eûmes bientôt trouvé le chemin de la principale
hôtellerie.
J'ai un vague souvenir d'une vieille église située sur une hauteur, et
d'une bizarre croix de pierre dans la place du Marché, mais assurément
de tous les souvenirs que j'ai emportés de Bruton, aucun ne m'est plus
agréable que celui de la figure épanouie de la maîtresse de
l'hôtellerie, et des plats fumants qu'elle nous servit sans perdre de
temps.
XIII--Sur Sir Gervas Jérôme, Chevalier Banneret du comté de Surrey.
L'hôtellerie était pleine de monde, car il s'y trouvait à la fois de
nombreux agents et courriers du gouvernement allant et venant sur les
chemins du foyer de la rébellion, et les compères de la localité, qui
s'y rendaient pour échanger des nouvelles et consommer la bière que
fabriquait elle-même Dame Robson, l'hôtelière.
Malgré cette cohue de clients et le vacarme qui en résultait,
l'hôtelière consentit à nous conduire dans sa propre chambre, où nous
pourrions déguster sa bonne chère en toute paix et sécurité.
Cette faveur, à ce que je crois, était due à de petites manoeuvres
adroites, et à quelques mots dits à demi-voix par Saxon.
Entre autres talents acquis au cours de sa carrière mouvementée, il
avait un tour de main particulièrement agréable pour se mettre sur un
pied amical avec le beau sexe, sans se préoccuper autrement de l'âge, de
la taille et de la réputation.
Noblesse et populaire, amies de l'Église ou _dissenters_, Whig et Tory,
peu importait, du moment qu'on était enjuponnée, notre camarade
réussissait toujours, malgré ses cinquante ans, à s'établir dans les
bonnes grâces du sexe, à l'aide de sa langue bien pendue et de son
assurance.
--Nous sommes vos reconnaissants serviteurs, _Mistress_, dit-il, quand
le rôti fumant et le pudding eurent été servis. Nous vous avons privée
de votre chambre. Voulez-vous nous faire le grand honneur de vous
asseoir à notre table et de partager notre repas?
--Non, cher monsieur, dit l'imposante dame, très flattée de la
proposition, il ne m'appartient pas de prendre place à côté de gentlemen
comme vous.
--La beauté à des droits que les personnes de qualités et avant tout les
_caballeros_ de l'épée sont les premiers à reconnaître, s'écria Saxon,
fixant ses petits yeux clignotants et pleins d'une expression admirative
sur la personne dodue de l'hôtelière. Non, sur ma foi, vous ne nous
quitterez pas. Je commencerai par fermer la porte à clef. Si vous ne
voulez pas manger, vous boirez au moins avec nous un verre d'Alicante.
--Non, monsieur, c'est trop d'honneur que vous me faites-là, s'écria
Dame Robson, en minaudant; je vais descendre à la cave et j'apporterai
une bouteille du meilleur.
--Non, par ma foi d'homme, vous n'irez pas, dit Saxon en se levant
brusquement. Où sont donc ces endiablés fainéants de domestiques, pour
que vous soyez réduite à faire des besognes serviles?
Et installant la veuve sur une chaise, il partit à grand bruit pour la
grande salle, où nous l'entendîmes jurer après les garçons, les traiter
de bande de coquins qui se donnent l'air affairé, qui abusent de
l'angélique bonté de leur maîtresse et de son incomparable douceur de
caractère.
--Voici le vin, belle _Mistress_, dit-il en lui tendant une bouteille de
chaque main. Permettez-moi de remplir votre verre. Ah! comme il coule
clair et jaune, pareil à de la première cuvée. Ces coquins se remuent
quand ils sentent qu'ils ont un homme pour les commander.
--Ah! s'ils pouvaient toujours être ainsi, dit la veuve, d'un ton
significatif, en jetant à notre compagnon un regard langoureux. À vous,
monsieur... Et à vous aussi, mes jeunes messieurs, ajouta-t-elle en
portant le verre à ses lèvres. Plaise à Dieu que l'insurrection prenne
bientôt fin, car à en juger par votre bel équipement, vous êtes au
service du Roi.
--Ses affaires nous appellent dans l'Ouest, dit Ruben, et nous avons
toutes les raisons d'espérer que l'insurrection sera bientôt terminée.
--Oui, oui, mais il y aura auparavant du sang versé, dit-elle en hochant
la tête. On m'a dit que les rebelles sont maintenant au nombre de sept
mille, qu'ils jurent de ne donner ni demander quartier; les bandits, les
assassins! Hélas! comment un gentilhomme peut-il se livrer à cette
sanglante besogne, alors qu'il pourrait s'occuper d'une façon vertueuse,
honorable, comme de tenir une hôtellerie! C'est ce que mon pauvre esprit
ne peut pas concevoir. Il y a une triste différence entre l'homme qui
dort sur la terre froide, sans savoir s'il sera longtemps avant d'en
avoir trois pieds d'épaisseur sur le corps, et celui qui passe la nuit
sur un lit de plume bien chaud, peut-être au-dessus d'une cave bien
fournie de vin comme celui que nous buvons en ce moment même.
Et en parlant ainsi, elle regardait Saxon bien en face, pendant que
Ruben et moi nous échangions des signaux sous la table.
--Cette affaire a sans doute fait marcher votre commerce, belle
_Mistress_, dit Saxon.
--Oui, et de la façon qui donne le plus de bénéfice, dit-elle. Quelques
barils de bière de plus ou de moins, bus par les petites gens, ne font
pas grande différence dans un sens ou dans l'autre. Mais maintenant que
nous avons des lieutenants de comté, des officiers, des maires, de la
noblesse, jouant de l'éperon comme s'il s'agissait de sauver sa vie, sur
tous les grands chemins, j'ai vendu plus de mes vins vieux, de mes vins
précieux en trois jours que je n'en vendais jamais en un mois de trente
jours. Je vous en réponds, ce n'est pas de l'ale, ni de l'eau-de-vie,
que boivent ces gentilshommes. Il en faut du Prignac, du Languedoc, du
Tent, du Muscat, du Chianti, du Tokay: pas une bouteille qui coûte moins
d'une demi-guinée.
--Ah! Vraiment, fit Saxon, d'un air pensif, une maison confortable et un
revenu régulier!
--Ah! si mon pauvre Pierre avait vécu pour en jouir avec moi, dit Dame
Robson en posant son verre, et frottant ses yeux avec le coin de son
mouchoir. C'était un bon homme, le pauvre défunt, et pourtant, on peut
bien le dire, entre amis, car c'est la vérité, il était devenu aussi
gros, aussi large qu'une des futailles. C'est vrai, mais le coeur, c'est
l'essentiel. Mais en fait, après tout, si une femme devait toujours
attendre que l'objet de son caprice vienne à passer, il y aurait plus de
demoiselles que de mamans dans le pays.
--Je vous le demande, bonne dame, comment est-il l'objet de votre
caprice? demanda malicieusement Ruben.
--Ce n'est pas un jeune homme gros et gras, riposta-t-elle avec
vivacité, en jetant un regard narquois sur notre camarade grassouillet.
--Elle vous a envoyé cela en plein visage, Ruben, dis-je.
--Je ne voudrais pas d'un jeune freluquet à la langue bien pendue,
reprit-elle, mais un homme qui connaît le monde, qui est mûri par
l'expérience. Il le faudrait grand, et pourvu de bons muscles, avec la
langue assez déliée pour distraire des longues heures et aider à amuser
les gentilshommes pendant qu'ils dégustent une bouteille de bon vin. Il
faut aussi qu'il ait l'habitude des affaires, car n'est-ce pas ici une
hôtellerie bien achalandée, et où deux cents bonnes livres lui passent
chaque année entre les mains si jamais Dame Robson se laisse conduire de
nouveau à l'autel, il faudra que ce soit par un homme comme celui-là.
Saxon avait écouté fort attentivement les propos de la veuve et venait
d'ouvrir la bouche pour lui répondre quand un grand bruit et des allées
et venues annoncèrent l'arrivée d'un voyageur.
Notre hôtesse finit son vin et dressa les oreilles, mais une voix forte
et autoritaire s'étant fait entendre dans le corridor pour demander une
chambre particulière et un verre de vin du Rhin, elle se dit que son
devoir l'emportait sur ses affaires personnelles, et elle sortit
aussitôt en s'excusant en quelques mots pour prendre la mesure du nouvel
arrivant.
--Corbleu, mes enfants, dit Decimus Saxon, dès qu'elle eut disparu, vous
voyez aisément où nous en sommes. J'ai presque envie de laisser Monmouth
se frayer passage, et de dresser tente dans cette tranquille localité
anglaise.
--Votre tente! dites-vous, fit Ruben. C'est une belle tente que
celle-ci, avec des caves garnies de vin comme celui que nous buvons. Et
quant au repos, mon illustre personnage, si vous établissez votre
résidence ici, je vous garantis que vous ne resterez pas longtemps en
repos.
--Vous avez vu la dame, dit Saxon, le front tout sillonné de rides sous
l'influence de la préoccupation. Elle a bien des choses pour la
recommander. Un homme doit pourvoir à ses intérêts. Deux cents livres
par an, cela ne se ramasse pas sur la grande route, tous les matins de
juin. Ce n'est pas princier, mais c'est quelque chose pour un vieux
soldat de fortune qui guerroie depuis trente-cinq ans, qui voit venir le
temps où ses membres deviendront raides sous le harnais. Qu'en dit notre
savant Flamand: _an mulier_ (est-ce qu'une femme...). Mais, au nom du
diable, que se passe-t-il?
L'exclamation de notre compagnon était provoquée par le bruit d'une
légère bousculade derrière la porte, accompagnée d'un: «Oh! monsieur»
et: «Qu'est-ce que penseront les servantes?»
La discussion se termina par la rentrée de Dame Robson, qui avait la
figure toute rouge et l'apparition sur ses talons d'un tout jeune homme
fluet, vêtu à la dernière mode.
--Je suis convaincue, mes bons messieurs, dit-elle, que vous ne vous
opposerez pas à ce que ce jeune gentilhomme boive son vin dans la même
chambre que vous, d'autant que les autres pièces sont pleines des gens
de la ville et du conseil.
--Sur ma foi, il faut que je sois mon propre introducteur, dit
l'étranger en mettant sous son bras gauche sa coiffure à broderie d'or,
et posant la main sur son coeur, et s'inclinant en même temps si bas que
son front faillit heurter le bord de la table. Votre très humble
serviteur, Sir Gervas Jérôme, chevalier banneret de Sa Majesté pour le
comté de Surrey et jadis _custos rotulorum_ (garde des rôles) pour le
district de Blacham Ford.
--Soyez le bienvenu, monsieur, dit Ruben, avec un clignement de l'oeil.
Vous avez devant vous Don Decimo Saxon, de la noblesse espagnole, ainsi
que Sir Micah Clarke, et Sir Ruben Lockarby, tous deux sujets de Sa
Majesté, comté de Hampshire.
--Fier et heureux de faire votre connaissance, dit le nouvel arrivant,
avec un grand geste de la main. Mais qu'y a-t-il sur la table? de
l'Alicante? Fi! Fi! c'est un breuvage de jeunes garçons. Qu'on nous
donne du bon vin du Rhin, bien corsé. Du clairet pour les jeunes gens,
dis-je, le vin du Rhin pour l'âge mûr, et de l'eau-de-vie pour la
vieillesse. Vole, ma belle, remue tes jolis petits pieds, car, pardieu,
j'ai la gorge comme du cuir. C'est vrai, j'ai pas mal bu la nuit
dernière, et cependant je n'avais pas assez bu, car en m'éveillant
j'étais aussi sec qu'une concordance.
Saxon était assis à la table, ne disant mot, mais jetant sur l'inconnu,
à travers ses paupières mi-closes, un regard si sournois de ses yeux
brillants, que je redoutai d'assister à une autre querelle comme celle
que nous avions eue à Salisbury, et qui peut-être tournerait plus mal
encore.
Mais finalement la méchante humeur que lui causaient les façons sans
gêne et l'empressement du galant auprès de l'hôtelière se réduisirent à
quelques jurons prononcés à demi-voix, et il alluma sa longue pipe, sa
ressource infaillible quand il était contrarié.
Quant à Ruben et à moi, nous examinions notre nouveau compagnon avec un
mélange de surprise et d'amusement, car son extérieur et ses façons
étaient bien propres à exciter l'intérêt de deux jeunes gens sans
expérience comme nous.
J'ai dit qu'il était vêtu à la dernière mode.
Telle était, en effet, l'impression qu'il produisait au premier coup
d'oeil.
Sa figure était maigre, aristocratique, son nez fort, ses traits
délicats, son air gai, insouciant.
Une certaine pâleur des joues, les yeux légèrement cernés, qui pouvaient
être l'effet d'un trajet fatigant, ou de l'abus des plaisirs, ne
faisaient qu'ajouter une grâce nouvelle à son apparence.
Sa perruque blanche, son habit de cheval en velours et argent, son gilet
couleur de lavande, ses culottes de satin rouge descendant jusqu'au
genou, tout cela était du meilleur style, de la meilleure coupe, mais
quand on y regardait de près toutes les pièces de ce costume et son
ensemble laissaient deviner qu'ils avaient vu des jours meilleurs.
Sans parler de la poussière et des taches produites par le voyage, il y
avait çà et là des endroits luisants ou décolorés qui étaient peu en
rapport avec le haut prix de l'étoffe ou le port de celui qui en était
vêtu.
De ses longues bottes de cheval, l'une avait une fente béante sur le
côté, tandis que les orteils cherchaient à sortir par le bout de
l'autre.
Quant au reste, il portait une belle rapière à poignée d'argent, une
chemise de mousseline à plis bouffants, qui n'avait rien gagné à être
longtemps portée, et qui s'ouvrait sur le devant, selon la mode adoptée
par les galants de cette époque.
Pendant qu'il parlait, il ne cessait de mâchonner un cure-dents, ce qui,
joint à son habitude de prononcer les o comme les a, rendaient sa
conversation assez étrange pour nos oreilles.
Pendant que nous remarquions ces détails, il s'étirait sur le meilleur
des fauteuils couverts en taffetas de Dame Robson et peignait
tranquillement sa perruque avec un mignon peigne d'ivoire qu'il avait
tiré d'un sachet de satin suspendu à droite de son baudrier.
--Que le Seigneur nous préserve des hôtelleries de campagne
remarqua-t-il. Et puis tous ces lourdauds qui fourmillent dans chaque
chambre, sans parler du manque de miroirs, du défaut de jasmin et autres
choses nécessaires, je veux crever si on n'est pas forcé de faire sa
toilette dans la salle commune. Ah! j'aimerais tant voyager dans le pays
du Grand Mongol.
--Quand vous serez arrivé à mon âge, jeune monsieur, répondit Saxon,
vous en saurez assez pour ne pas faire fi d'une confortable hôtellerie
de campagne.
--C'est probable, monsieur, très probable, répondit le galant avec un
rire insouciant. Mais à mon âge, je n'en trouve pas moins que les
déserts du conté de Wilts, et les hôtelleries de Bruton sont un fâcheux
changement, après le Mail, et le menu de chez Pantack, ou de «l'Arbre
Caca». Ah! Lud, voici le vin du Rhin qui arrive. Débouchez, ma jolie
Hébé, et envoyez un garçon avec d'autres verres, car ces gentlemen vont
me faire l'honneur de boire avec moi. Une prise de tabac, messieurs? Ah!
oui, vous pouvez bien regardez cette tabatière. Un très joli petit
objet, messieurs, et qui me vient d'une certaine dame titrée, laquelle
ne sera point nommée. Toutefois, si je disais que son nom commence par
un D et finit par un C, un gentleman de la Cour pourrait risquer une
supposition.
Notre hôtelière apporta de nouveaux verres et se retira.
Decimus Saxon eut bientôt trouvé un prétexte pour la suivre.
Sir Gervas Jérôme continua à babiller familièrement avec Ruben et avec
moi, tout en buvant le vin, jouant de la langue avec autant de
laisser-aller et de sans-gêne que si nous étions de vieilles
connaissances.
--Que je crève, si je n'ai pas mis en fuite votre camarade,
remarqua-t-il. Ou bien se pourrait-il qu'il soit parti sur la piste de
cette grosse veuve. Il me semble qu'il n'avait pas l'air de fort bonne
humeur lorsque j'ai embrassé la dame devant la porte. Pourtant c'est une
civilité que je refuse rarement à toute créature qui porte un bonnet.
L'aspect de votre camarade faisait songer à Mars plutôt qu'à Vénus; bien
que d'ordinaire les adorateurs du Dieu soient généralement en bons
termes avec la déesse. Un rude vieux soldat, à mon avis, d'après ses
traits et son costume.
--Il a beaucoup servi à l'étranger, répondis-je.
--Ah! vous avez de la chance, vous, de partir en guerre en compagnie
d'un cavalier aussi accompli. Je suppose en effet que vous partez pour
la guerre, puisque vous êtes tous armés et équipés ainsi.
--En effet nous partons pour l'Ouest, répondis-je, avec quelque gêne,
car en l'absence de Saxon, je ne tenais pas à laisser libre cours à mes
paroles.
--Et en quelle capacité? insista-t-il. Allez-vous risquer vos écus pour
la défense du Roi Jacques, où allez-vous frapper, touche ou manque, en
compagnie de ces butors du Devon et du Somerset? Que mon souffle vital
s'arrête si je n'aimerais pas autant me ranger du côté du rustre, plutôt
que de celui de la couronne, toutefois en ayant tous les égards qui sont
dus à vos principes.
--Vous êtes un homme audacieux, dis-je pour proclamer ainsi vos opinions
dans la première chambre d'auberge venue. Ne savez-vous pas qu'un mot de
ce que vous nous avez dit, répété à l'oreille du juge de paix le plus
proche, peut vous coûter la liberté, sinon la vie?
--Je me soucie de la liberté, et même de la vie autant que de l'écorce
d'une orange gâtée, s'écria notre récent ami, en faisant claquer ses
doigts. Qu'on me brûle, si ce ne serait pas une sensation toute nouvelle
pour moi que de me prendre de bec avec un juge de paix rural, à la
tournure lourde, avec le complot papiste encore enfoncé dans le gésier,
pour être ensuite enfermé dans une prison, comme ce héros de la dernière
pièce de John Dryden. J'ai été fourré dans la maison ronde plus d'une
fois par la garde, aux temps passés de Haweub, mais ce serait cette fois
une affaire plus dramatique, le billot et la hache comme toile de
fond...
--Et le chevalet, et les tenailles comme prologue, dit Ruben. Cette
ambition-là est bien la chose la plus étrange dont j'aie jamais ouï
parler.
--Un changement à n'importe quel prix, s'écria Sir Gervas, en
remplissant un verre. Celui-ci à la jeune fille qui nous tient le plus
au coeur, et cet autre au coeur qui aime les jeunes demoiselles! La
guerre, le vin, les femmes, comme le monde serait morne sans cela! Mais
vous n'avez pas répondu à ma question.
--Vraiment, monsieur, dis-je, si franc que vous ayez été avec nous, je
ne puis l'être autant avec vous, sans la permission du gentleman qui
vient de sortir. C'est le chef de notre troupe. Si agréable qu'ait été
notre courte entrevue, nous n'en sommes pas moins en un temps difficile,
et des confidences précipitées peuvent être un sujet de repentir.
--Un Daniel pour le jugement! Voilà des paroles antiques, vraiment
antiques pour une tête si jeune. Vous avez, je crois, cinq ans de moins
qu'un écervelé comme moi, et pourtant vous parlez comme les sept Sages
de la Grèce. Voulez-vous de moi pour valet?
--Pour valet! m'écriai-je.