Je n'ai pas une provision de métal sur moi, cher monsieur, mais voici
mon casque, ma cuirasse, mes brassards, mes cuissards, puis mon épée,
mes éperons, les boucles de mon harnachement.
«Je vous en prie, employez votre art très excellent, très louable sur
ces objets, et je vous promets de vous apporter sous peu de jours une
quantité de métal plus digne de votre habileté.
--Non, non, dit l'alchimiste en souriant et hochant la tête, cela peut
être fait, sans doute, mais avec lenteur, peu à peu, par petits morceaux
à la fois, avec beaucoup de dépenses et de patience.
«Ce serait une longue et pénible tâche pour un homme que de chercher à
s'enrichir ainsi, mais je ne nierai pas que la chose ne se puisse faire
à la fin.
«Et maintenant, comme les bouteilles sont vides, et que votre jeune
camarade s'assoupit sur sa chaise, il est peut-être préférable pour vous
d'employer au sommeil le reste de la nuit.
Il prit dans un coin plusieurs couvertures et tapis, et les étendit sur
le sol.
--C'est un lit de soldat, remarqua-t-il, mais vous serez peut-être plus
mal couchés encore, d'ici au jour où vous aurez mis Monmouth sur le
trône d'Angleterre. Quant à moi, j'ai l'habitude de dormir dans une
chambre intérieure pratiquée là haut.
Après avoir ajouté quelques mots relatifs aux précautions à prendre pour
être à notre aise, il se retira en emportant la lampe, et passa par une
porte qui se trouvait au bout de la pièce, et qui avait échappé à notre
observation.
Ruben, qui n'avait pas eu un instant de repos depuis son départ de
Havant, s'était déjà étendu sur les couvertures, et dormait
profondément, avec une selle comme oreiller.
Quant à Saxon et à moi, nous restâmes assis quelques minutes encore, à
la lumière du brasier qui brûlait.
--On pourrait faire pire que de s'adonner à ce métier de chimiste, fit
remarquer mon compagnon, en secouant les cendres de sa pipe. Voyez-vous
là, dans le coin, ce coffre renforcé de ferrures?
--Eh bien?
--Il est rempli jusqu'aux deux tiers de l'or qu'a fabriqué le digne
gentleman.
--Comment le savez-vous? demandais-je d'un ton incrédule.
--Quand vous avez frappé au panneau de la porte avec le pommeau de votre
épée, comme si vous vouliez l'y faire entrer, vous avez sans doute
entendu des allées et venues rapides, puis le bruit d'une ferrure.
«Eh bien, grâce à ma haute taille, j'ai pu jeter un regard à travers
cette fente du mur, et j'ai vu notre ami jeter dans ce coffre quelque
chose de sonore, avant de le fermer.
«Je n'ai pu qu'entrevoir le contenu, mais je peux jurer que cette
couleur jaune foncé ne vient pas d'un autre métal que de l'or. Voyons si
elle est bien fermée à clef.
Il se leva, se dirigea vers le coffre, et tira avec force sur le
couvercle.
--Arrêtez, Saxon, arrêtez, criai-je avec colère, que dirait notre hôte,
s'il nous surprenait.
--Bon, il ne devrait pas garder des choses pareilles sous son toit. Avec
un ciseau ou un poignard, on pourrait peut-être forcer le couvercle.
--Par le ciel, dis-je à demi-voix, si vous l'essayez, je vous couche sur
le dos.
--C'est bon, c'est bon, jeune Anak, ce n'était qu'une fantaisie, pour
jeter encore un coup d'oeil sur le trésor. Maintenant, si c'était un
partisan dévoué du Roi, ce serait là une belle prise de guerre.
N'avez-vous pas remarqué qu'il prétendait avoir été le dernier Royaliste
qui ait tiré l'épée en Angleterre et qu'il a reconnu que sa tête avait
été mise à prix comme rebelle? Votre père, tout pieux qu'il est,
n'éprouverait guère de componction à dépouiller un pareil Amalécite. En
outre, ne l'oubliez pas, il n'est pas plus embarrassé pour faire de
l'or, que votre bonne mère ne le serait pour faire des beignets aux
framboises.
--En voilà assez, répondis-je d'un ton âpre, inutile de discuter!
Couchez-vous, ou j'appelle notre hôte et je lui apprends à quel
personnage il a donné l'hospitalité.
Saxon, après avoir poussé maints grognements, prit enfin le parti
d'étendre ses longs membres sur une natte, pendant que je me reposais à
côté de lui.
Je restai éveillé jusqu'au moment où la douce lumière du matin se montra
à travers les fentes des solives mal couvertes du toit.
À vrai dire, je n'osais m'endormir, de peur que les habitudes pillardes
du soldat de fortune ne prissent le dessus et qu'il ne nous déshonorât
aux yeux de notre hôte si prévenant.
À la fin, cependant, sa respiration à temps prolongés me prouva qu'il
s'était endormi et je pus goûter quelques heures d'un repos bien gagné.
XII--De quelques aventures sur la lande.
Dans la matinée, après avoir déjeuné des restes de notre souper, nous
nous occupâmes de nos chevaux et des préparatifs du départ.
Mais, avant de nous laisser monter en selle, notre excellent hôte
accourut à nous, portant une armure.
--Venez par ici, dit-il à Ruben. Mon garçon, il n'est pas bon que vous
alliez à l'ennemi, la poitrine sans protection, alors que vos camarades
sont couverts d'acier. J'ai ici ma cuirasse et mon casque, qui vous
iront, je crois, car si vous êtes mieux en chair que moi, je suis,
d'autre part, d'une construction plus large.
«Ah! ne l'avais-je pas dit! Quand Silas Thompson, l'armurier de la Cour,
vous l'aurait fait sur mesure, cela ne vous irait pas mieux.
«Maintenant voyons pour le casque. Il s'ajuste aussi très bien.
«Vous voilà à présent devenu un cavalier comme Monmouth ou n'importe
quel autre chef seraient fiers d'en avoir autour de sa bannière.
Le casque et la cuirasse complète étaient du meilleur acier de Milan,
avec de riches incrustations d'argent et d'or, des dessins rares et
curieux en relief de tous côtés.
Il en résultait un effet si sévère, si martial, que la rouge et gaie
physionomie de mon ami, vue sous cette panoplie, avait je ne sais quoi
qui heurtait, je ne sais quoi de plaisant.
--Non, non, s'écria le vieux Cavalier, en voyant un sourire sur nos
traits, il n'est que juste qu'un aussi précieux joyau que l'est un coeur
honnête soit dans un écrin capable de le protéger.
--Je vous suis vraiment reconnaissant, monsieur, dit Ruben. Je ne sais
comment trouver des mots pour vous remercier. Ah! Sainte Mère! j'ai
grande envie de revenir tout droit à Havant pour leur montrer le solide
homme d'armes qui a été élevé parmi les habitants.
--C'est de l'acier qui a fait ses preuves, insista Sir Jacob. Une balle
de pistolet rebondirait dessus.
«Et vous, reprit-il, en s'adressant à moi, voici un petit présent qui
vous rappellera notre rencontre. J'ai remarqué que vous jetiez des
regards curieux sur mon étagère de livres. Ce sont les _Vies des grands
Hommes d'autrefois_, par Plutarque, mises en anglais par l'ingénieux Mr
Latimer. Portez ce volume avec vous et conformez votre vie aux exemples
des géants dont les exploits y sont racontés.
«Je mets dans vos poches d'arçon un paquet de peu de volume mais d'une
grande importance, que je vous prie de remettre à Monmouth le jour où
vous arriverez à son camp.
«Pour vous, monsieur, dit-il en parlant à Decimus Saxon, voici un lingot
d'or vierge, dont vous pourrez faire une épingle ou tout autre ornement.
Ayez la conscience tranquille en le portant, car il vous est donné en
toute loyauté et n'a point été filouté à votre hôte pendant son sommeil.
Saxon et moi, nous échangeâmes un prompt regard de surprise à ce
discours, qui nous prouvait que notre hôte n'ignorait pas les propos
tenus par nous pendant la nuit.
Mais Sir Jacob ne laissa percer aucun indice de colère.
Il se mit en devoir de nous indiquer la route à suivre et de nous
conseiller pour notre voyage.
--Il faut que vous suiviez ce chemin tracé par les moutons jusqu'à ce
que vous arriviez à un autre chemin plus large qui se dirige vers
l'ouest, dit-il. Mais c'est un chemin dont on ne fait que peu d'usage,
et il y a peu de chance pour que vous tombiez sur des ennemis. Le chemin
vous fera passer entre les villages de Fovant et de Hindon, avant de
vous conduire à Mere, qui est à peu de distance de Bruton, sur la limite
du comté de Somerset.
Après avoir remercié notre vénérable hôte de la bonté qu'il nous avait
témoignée, nous laissâmes aller les rênes, et il put reprendre l'étrange
et solitaire existence où nous l'avions trouvé.
L'emplacement de son cottage avait été si habilement choisi, que quand
nous nous retournâmes pour lui adresser un dernier salut, lui et sa
demeure avaient déjà disparu à nos yeux, et que parmi les nombreux
tertres, les nombreuses cavités, il nous fut impossible de reconnaître
l'endroit où était la maisonnette dans laquelle nous avions trouvé un
abri aussi opportun.
En avant et à côté de nous la plaine s'étendait en un tapis de couleur
brune jusqu'à l'horizon, sans que rien fit saillie à sa surface stérile
et couverte d'ajoncs.
Sur tout cet espace, rien ne décelait la vie, à l'exception de rares
lapins, qui rentraient à la hâte dans leurs trous au bruit de notre
approche, ou de quelques moutons décharnés, affamés, qui trouvaient à
peine leur subsistance dans l'herbe grossière et filandreuse que
produisait ce sol stérile.
Le sentier était si étroit que nous ne pouvions le suivre qu'un à un,
mais nous ne tardâmes pas à le quitter entièrement, ne nous en servant
que pour nous guider, et galopant côte à côte à travers la plaine
ondulée.
Nous gardions tous le silence.
Ruben contemplait sa nouvelle cuirasse, ainsi que je pouvais en juger
par les fréquents regards qu'il y jetait.
Saxon, les yeux à demi clos, ruminait quelque affaire qui l'intéressait.
Quant à moi, mes pensées se reposaient sur les infâmes projets que le
coffre d'or avait inspirés au vieux soldat, et sur le surcroît de honte
que me causait la certitude que notre hôte avait, je ne sais comment,
deviné son intention.
Il ne pouvait résulter rien de bon d'une alliance avec un homme à ce
point dépourvu de tous sentiments d'honneur ou de gratitude.
Je sentis cela si fortement que je rompis enfin le silence, en montrant
un sentier qui coupait le notre, et s'en éloignait, et en lui
recommandant de le suivre, puisqu'il avait prouvé qu'il n'était point
fait pour la compagnie d'honnêtes gens.
--Par la sainte croix! dit-il en mettant la main sur la poignée de sa
rapière, est-ce que vous avez donné congé à votre bon sens? Ce sont là
des paroles qu'aucun cavalier d'honneur ne saurait tolérer.
--Elles n'en sont pas moins l'expression de la vérité, répondis-je.
Sa lame sortit aussitôt du fourreau, pendant que sa jument faisait un
bond de deux fois sa longueur, sous le brusque contact des éperons.
--Voici, s'écria-t-il en lui faisant faire demi-tour, sa figure farouche
et maigre toute frémissante de colère, voici un emplacement bien nivelé,
qui sera excellent pour régler l'affaire. Tirez votre aiguille et
soutenez vos dires.
--Je ne bougerai pas de l'épaisseur d'un cheveu pour vous attaquer,
répondis-je. Pourquoi le ferais-je, alors que je ne vous en veux
nullement. Mais si vous fondez sur moi, je vous jetterai sûrement à bas
de votre selle, malgré tous vos artifices d'escrimeur.
En parlant ainsi, je tirai mon sabre et me mis en garde, car je sentais
bien qu'avec un vieux soldat comme celui-là, le premier choc serait rude
et brusque.
--Par tous les Saints du ciel, cria Ruben, le premier des deux qui
frappe l'autre, je lui décharge ce pistolet dans la tête. Pas de ces
jeux-là, Don Decimo, car par le Seigneur, je fonds sur vous, quand même
vous seriez le fils de ma propre mère. Rengainez votre épée, car une
détente part aisément, et le doigt me démange.
--Au diable soit le trouble-fête! grogna Saxon, remettant son épée au
fourreau d'un air bourru.
«Non, Clarke, reprit-il, après quelques moments de réflexion, ce n'est
qu'une plaisanterie d'enfants, que jouent deux camarades pour voir
lequel des deux se fâchera pour une bagatelle. Moi qui suis assez âgé
pour être votre père, j'aurais dû me maîtriser assez pour ne pas
dégainer contre vous, car la langue d'un jeune homme part sur une
impulsion, et sans réfléchir. Dites seulement que vous en avez dit plus
que vous ne pensiez.
--Ma façon de le dire a pu être trop claire et trop rude, répondis-je,
car je vis qu'il ne demandait qu'un peu d'onguent pour l'endroit où mes
brèves paroles l'avaient blessé; mais nos caractères différent du votre,
et cette différence doit disparaître, autrement vous ne sauriez être
pour nous un camarade sûr.
--Très bien, Maître la Morale, il va falloir que je désapprenne
quelques-uns des tours de mon métier. Corbleu, mon homme, si vous faites
le difficile sur mon compte, qu'est-ce que vous penseriez de certaines
gens que j'ai connus? Il n'est que temps que nous commencions la guerre,
car nos bonnes lames ne veulent pas se tenir tranquilles dans leurs
fourreaux.
_La lame tranchante, la fidèle lame de Tolède,_
_S'était rouillé faute de combats,_
_Et s'était rongée elle-même, n'ayant_
_Personne à tailler, à dépecer._
«Vous ne sauriez exprimer une idée que le vieux Samuel ne l'ait eue
avant vous.
--Nous allons certainement arriver bientôt au bout de cette terrible
plaine, s'écria Ruben. La platitude insipide suffit pour mettre aux
prises les meilleurs amis. Nous pourrions nous trouver dans les déserts
de Libye aussi bien que dans le Wiltshire, qui appartient à Sa Très
Disgracieuse Majesté.
--Voici de la fumée là-bas, sur le flanc de cette hauteur, dit Saxon, en
montrant le sud.
--M'est avis que j'aperçois une rangée de maisons en ligne droite,
remarquai-je en abritant mes yeux avec ma main. Mais c'est loin, et
l'éclat du soleil m'empêche de bien distinguer.
--Ce doit être le hameau de Hindon, dit Ruben. Oh! comme on a chaud sous
cet habit d'acier!
«Je me demande si ce serait conforme aux us militaires de le défaire et
de le pendre au cou de Didon. Sans quoi je vais y être rôti tout vif
comme un crabe dans sa carapace. Qu'en dites-vous, homme illustre?
Est-ce contraire à l'un de ces Trente-neuf articles de guerre que vous
portez dans votre coeur?
--Porter le poids du harnachement, jeune homme, répondit gravement
Saxon, c'est un des exercices de la guerre, et dès lors c'est une
qualité à laquelle on n'atteint qu'en pratiquant l'épreuve à laquelle
vous êtes soumis en ce moment. Vous avez bien des choses à apprendre, et
l'une d'elles, c'est de ne point mettre si vite que cela un pétrinal à
la tête des gens quand vous êtes à cheval. La secousse brusque, que
produit votre cheval, aurait suffi pour faire abattre la détente, en une
seconde, ce qui aurait privé Monmouth d'un vieux et expérimenté soldat.
--Votre remarque aurait une grande importance, répondit mon ami, si je
ne me rappelais pas maintenant que j'ai oublié de recharger mon
pistolet, depuis que je l'ai déchargé hier soir sur cette énorme bête
jaune.
Decimus Saxon hocha la tête d'un air découragé:
--Je me demande, remarqua-t-il, si nous ferons jamais de vous un soldat.
Vous tombez de cheval dès que l'animal change d'allure. Vous faites
preuve d'une légèreté qui n'est guère en harmonie avec le sérieux du
vrai _soldado_. Vous menacez de votre pétrinal quand il n'est pas
chargé, et pour finir, vous sollicitez la permission d'attacher au cou
de votre cheval votre armure, une armure que le Cid lui-même pourrait
être fier de porter. Cependant vous avez du coeur, de l'activité, je
crois. Sans cela vous ne seriez pas ici.
--_Gracias_, _Senior_, dit Ruben, en faisant un salut qui faillit le
désarçonner, cette dernière remarque fait passer tout le reste.
Autrement j'aurais été forcé de croiser le fer avec vous, pour maintenir
mon renom de soldat.
--À propos de cet incident de la nuit, dit Saxon, à propos du coffre,
qui selon moi, était plein d'or et que j'étais disposé à saisir comme
légitime butin, je suis maintenant tout prêt à reconnaître que j'ai
laissé voir trop de hâte, trop de précipitation, car le vieillard nous
avait accueillis loyalement.
--N'en parlez plus, répondis-je, si vous voulez seulement vous tenir
désormais en garde contre de telles impulsions.
--Elles ne m'appartiennent point en propre, répondit-il. Elles viennent
de Will Spotterbridge, qui était un homme sans réputation.
--Et comment se trouve-t-il mêlé à l'affaire? demandai-je avec
curiosité.
--Eh bien, voici comment: mon père épousa la fille dudit Will
Spotterbridge, et il affaiblit ainsi la valeur d'une bonne vieille
famille par l'introduction d'un sang malsain. Will était un diable
d'enfer de Fleet-Street, au temps de Jacques, une lumière remarquable de
l'Alsace, séjour des bravaches et des chercheurs de querelles. Son sang
a été transmis par l'intermédiaire de sa fille à nous dix, bien que
j'aie la joie de pouvoir dire qu'étant le dixième, il avait perdu à
cette époque une bonne partie de sa virulence, et il n'en reste guère
plus qu'une dose convenable de fierté et un désir louable de réussir.
--Mais en quoi a-t-il affecté la race? demandai-je.
--Le voici, répondit-il. Les Saxons d'au temps jadis étaient une
génération de gens à figure pleine, contente, occupés à leurs bureaux
pendant six jours et à leurs Bibles le septième. Si mon père buvait un
verre de petite bière de plus qu'à l'ordinaire, ou si par suite d'une
provocation, il lui arrivait de lâcher l'un de ses jurons favoris comme:
«Oh! noiraud!» ou bien: «coeur vivant!» il s'en tourmentait comme si
c'étaient les sept péchés capitaux. Est-il vraisemblable, conforme au
cours naturel des choses qu'un homme de cette sorte ait engendré dix
garçons allongés, efflanqués, dont neuf auraient pu être cousins au
premier degré de Lucifer et frères de lait de Belzébuth!
--C'était bien pénible pour lui, remarqua Ruben.
--Pour lui? Oh non, tous les ennuis furent pour nous! Si les yeux
ouverts, il jugea à propos d'épouser la fille d'un diable incarné comme
Will Spotterbridge, parce que ce jour-là elle était poudrée et peinte à
son goût, quel sujet eut-il de se plaindre? C'est nous qui avons dans
les veines du sang de ce _bravo_ de taverne, greffé sur notre bonne,
notre honnête nature, c'est nous qui avons le plus de raison de
protester.
--Sur ma foi, d'après le même enchaînement de raisons, dit Ruben, un de
mes ancêtres a dû épouser une femme qui avait la gorge terriblement
sèche, car mon père et moi nous sommes affligés de la même maladie.
--Vous avez sûrement hérité d'une langue bien pendue, grogna Saxon.
D'après ce que je vous ai dit, vous voyez que toute notre vie est un
conflit entre notre vertu naturelle de Saxon, et les impulsions impies
dues à la tache des Spotterbridge. Celle dont vous avez eu sujet de vous
plaindre, la nuit dernière, n'est qu'un exemple du mal auquel je suis
sujet.
--Et vos frères et soeurs, demandai-je, quel effet a produit en eux
cette circonstance?
La route était triste et longue, en sorte que le bavardage du vieux
soldat était une diversion des plus opportunes à l'ennui du voyage.
--Ils ont tous succombé, dit Saxon, en gémissant. Hélas! hélas! quelle
pieuse troupe ils auraient fait, s'ils avaient employé leurs talents à
de meilleurs usages.
«Prima fut notre aînée. Elle vécut bien jusqu'à ce qu'elle fût devenue
femme.
«Secundus fut un vaillant marin, et il avait son vaisseau à lui qu'il
n'était encore qu'un jeune homme. Toutefois on fit la remarque qu'il
partit en voyage sur un schooner, et qu'il revînt sur un brick, ce qui
donna lieu à des recherches. Il peut se faire, comme il le dit, qu'il
l'ait rencontré allant à la dérive dans la Mer du Nord, et qu'il ait
abandonné son vaisseau pour sa trouvaille, mais on le pendit avant qu'il
eut pu le prouver.
«Tertia se sauva avec un meneur de bestiaux du Nord, et depuis ce
temps-là elle court encore.
«Quartus et Nonus se sont livrés longtemps à leur métier d'arracher les
noirs à leurs pays de ténèbres et d'idolâtrie pour les transporter comme
cargaison dans les plantations, où ils peuvent apprendre les beautés de
la religion chrétienne. Toutefois ce sont des hommes d'un caractère
emporté, au langage profane, qui n'éprouvent aucune affection envers
leur jeune frère.
«Quintus était un jeune garçon qui promettait beaucoup, mais il trouva
un baril de rhum qui avait été jeté par-dessus bord dans un naufrage, et
il mourut peu après.
«Septus aurait pu bien tourner, car il était devenu clerc chez John
Tranter, attorney, mais il était d'une nature entreprenante et
transporta au Pays-Bas tout ce qu'il y avait dans l'étude, papiers,
argent, et le reste; ce qui ne causa pas de minces ennuis à son patron,
qui n'a jamais pu ravoir ni les uns ni les autres depuis ce jour jusqu'à
présent.
«Septimus mourut jeune.
«Quant à Octavus, le sang de Will Spotterbridge se fit jour de bonne
heure chez lui, et il fut tué dans une rixe à propos d'un coup de dés,
que ses ennemis prétendirent avoir été pipés de façon à faire sortir
invariablement le six.
«Que cet émouvant récit vous serve d'avertissement: si vous êtes assez
sots pour vous imposer la charge d'une femme, faites en sorte qu'elle ne
soit affligée d'aucun vice, car une jolie figure est une bien faible
compensation pour un esprit mauvais.
Ruben et moi nous ne pûmes nous empêcher de rire en entendant cette
confession de famille, que notre camarade débita sans laisser voir la
moindre confusion, le moindre embarras.
--Vous avez payé cher le manque de discernement de votre père,
remarquais-je. Mais que peut donc être cet objet que voici, à notre
gauche?
--C'est une potence, à en juger par l'apparence, dit Saxon en examinant
la haute charpente qui se dressait sur un petit tertre.
Rapprochons-nous, car c'est à peu de distance de notre route. Ce sont
des objets rares en Angleterre, et je vous réponds sur ma foi, que quand
Turenne était dans le Palatinat, on voyait plus de potences que de
bornes sur les routes. Aussi, pour ne rien dire des espions, des
traîtres qu'engendrait la guerre, les coquins de Chevaliers Noirs et de
Lansquenets, des vagabonds bohémiens, et par ci par là d'un homme du
pays qu'on supprimait pour l'empêcher de mal faire, jamais les corbeaux
ne se virent à pareille fête.
Lorsque nous fûmes près de ce gibet solitaire nous aperçûmes comme un
paquet de guenilles desséchées où il était à peine possible de
reconnaître des restes humains, et qui se balançait au centre.
Ce misérable débris d'humanité était attaché à la barre transversale par
une chaîne de fer, et oscillait d'un mouvement monotone en avant et en
arrière, au souffle de la brise matinale.
Nous avions arrêté nos chevaux, et nous regardions en silence cette
enseigne de la mort, quand l'objet qui nous avait semblé être un paquet
de guenilles jeté au pied de la potence, remua soudain et se tourna vers
nous montrant la figure ravagée d'une vieille femme, si profondément
empreinte de passions mauvaises, si méchante dans son expression,
qu'elle nous inspira plus d'horreur encore que l'objet impur qui se
balançait au-dessus de sa tête.
--_Gott in Himmel_! s'écria Saxon, c'est toujours ainsi. Une potence
attire les sorcières aussi fort qu'un aimant attire les aiguilles. Toute
la sorcellerie du pays veut s'installer autour, comme des chats autour
d'une jatte de lait. Méfiez-vous d'elle, car elle a le mauvais oeil.
--Pauvre créature, c'est plutôt le mauvais estomac qu'elle a, dit Ruben
en poussant son cheval vers la femme. Qui a jamais vu un pareil sac à
os. Je parie qu'elle est en train de mourir, faute d'une croûte de pain.
La créature gémit et tendit deux griffes décharnées pour saisir la pièce
d'argent que mon ami lui avait jetée.
Ses yeux noirs à l'expression farouche, son nez en forme de bec, les os
desséchés sur lesquels la peau jaune et parcheminée était fortement
tirée, lui donnaient l'air d'un esprit qui inspire la crainte.
On eût dit un impur oiseau de proie, un de ces vampires dont parlent les
conteurs.
--À quoi bon de l'argent dans ce désert? remarquai-je. Elle ne peut pas
se nourrir d'une pièce d'argent.
Elle se hâta de nouer la pièce de monnaie dans un coin de ses haillons
comme si elle craignait que je vinsse la lui prendre par force.
--Cela servira à acheter du pain, croassa-t-elle.
--Mais qui vous en vendra, bonne femme? demandai-je.
--On en vend à Fovant, et on en vend à Hindon, répondit-elle. Je reste
ici pendant le jour, mais je voyage pendant la nuit.
--Je garantis qu'elle voyage en effet, et sur un manche à balai, dit
Saxon, mais dites-nous, la mère, qui est ce pendu, au-dessus de vous?