nos pas de ce côté, et voyons quel abri le hasard nous y aura offert.
--Cela ne peut venir de nos amis les dragons, fit observer Decimus. Que
la peste soit avec eux. Comment ont-ils pu découvrir notre vrai rôle. À
moins que ce ne soit pour venger un affront fait à tout le régiment que
ce jeune enseigne les eut lancés sur notre piste. Si jamais je le tiens
au bout de mon épée, il ne s'en tirera pas à aussi bon compte. Bon,
conduisez vos chevaux à la main, et nous allons voir ce que c'est que
cette lumière, puisque nous n'avons pas de meilleur parti à prendre.
Nous nous guidâmes de notre mieux à travers la lande, en marchant du
côté du point brillant qui scintillait au loin.
Tout en avançant, nous fîmes bien des conjectures sur l'endroit d'où il
pouvait provenir.
Si c'était d'une habitation humaine, quel était donc l'être qui, non
content de vivre au coeur même de la solitude, avait choisi un endroit
aussi éloigné des routes battues qui la traversaient?
La grande route était à plusieurs milles en arrière de nous, et selon
toute probabilité, ceux-là seuls qui y étaient contraints par la
nécessité, comme nous l'avions été, pouvaient se trouver par hasard dans
cette région désolée.
Un ermite n'aurait pas souhaité un endroit aussi complètement isolé de
toute communication avec ses semblables.
En nous approchant, nous vîmes que la lumière venait en effet d'un petit
cottage bâti dans un creux, de façon à être invisible de tous les côtés,
excepté de celui par lequel nous arrivions.
Devant cet humble logis, un petit espace avait été débarrassé des
ronces, et c'était au milieu de ce carré de terre que notre cheval perdu
se trouvait, broutant à loisir le maigre gazon.
La même lumière, qui nous avait attirés, avait sans doute frappé son
regard, et il s'y était dirigé dans l'espoir d'obtenir de l'avoine et de
l'eau.
Saxon poussa un grognement de satisfaction en reprenant possession de
son bien perdu, et tirant le cheval par la bride, il approcha de la
porte du cottage solitaire.
XI--Le solitaire à la caisse pleine d'or.
La forte lumière jaune qui nous avait attirés à travers la lande,
filtrait par une seule fente étroite de la porte, qui remplissait en
même temps d'une façon primitive le rôle de fenêtre.
À notre approche, la lumière prit soudain une couleur rouge, puis tourna
au vert, en répandant sur nos figures une teinte fantastique, et faisant
surtout ressortir la nuance cadavéreuse des traits durs de Saxon.
En même temps nous sentîmes une odeur très subtile, très désagréable,
qui empoisonnait l'air tout autour du cottage.
Cette réunion de singularités, dans un lieu aussi désert, agit sur les
idées superstitieuses du vieux guerrier avec tant de force qu'il
s'arrêta pour nous jeter un regard interrogateur.
Mais Ruben et moi, nous étions pareillement résolus à aller jusqu'au
bout de l'aventure.
Il se borna donc à rester un peu en arrière de nous et à marmotter pour
son compte un exorcisme approprié à la circonstance.
Je m'avançai vers la porte, où je frappai avec le pommeau de mon épée,
en annonçant que nous épions des voyageurs fatigués et que nous
cherchions un abri pour la nuit.
Le premier résultat de mon appel fut un bruit analogue à celui qu'on
ferait en allant et venant avec précipitation, en remuant des objets
métalliques, en tournant des clefs dans des serrures.
À ce bruit succéda le silence, et j'allais frapper de nouveau, lorsque,
de l'autre côté de la porte, une voix fêlée nous accueillit:
--Il y a peu de chose pour vous abriter, gentilshommes, et moins encore
de provisions, disait-elle. Vous n'êtes qu'à six milles d'Amesbury et
vous y trouverez à l'enseigne des _Armes de Cecil_ tout ce qu'il faut
pour gens et bêtes.
--Non pas, mon invisible ami, dit Saxon qui retrouva tout son aplomb en
entendant une voix humaine, voilà sûrement un accueil rebutant. Un de
nos chevaux est entièrement fourbu, et aucun n'est en bien bonne
condition, en sorte qu'il nous serait aussi impossible de nous rendre à
Amesbury _Aux Armes de Cecil_ que d'aller à l'_Homme Vert_ à Lubeck. Je
vous en prie donc, permettez-nous de passer le reste de la nuit sous
votre toit.
Cet appel fut suivi de nombreux grincements de serrures fermées, de
verrous tirés, et quand ce fut fini, la porte s'ouvrit lentement et
laissa apercevoir la personne qui nous avait répondu.
Grâce à la forte lumière qui brillait derrière lui, nous vîmes un homme
d'aspect vénérable, aux cheveux blancs comme neige, aux traits qui
indiquaient un caractère pensif mais ardent.
Le front haut, intelligent, la longue barbe flottante, tout cela sentait
le philosophe, mais l'éclat des yeux, le nez aquilin à courbure très
forte, le corps svelte et droit que le poids des années n'avait pu faire
fléchir, faisaient deviner un soldat.
Son port fier, son costume riche, quoique sévère, de velours noir,
contrastaient singulièrement avec l'humble aspect du logis qu'il avait
choisi pour sa demeure:
--Oh! dit-il, en nous jetant un regard pénétrant, deux d'entre vous sont
novices à la guerre, et l'autre est un vieux soldat. Vous avez été
poursuivis, à ce que je vois.
--Mais comment le savez-vous? demanda Saxon.
--Ah! mon ami, moi aussi j'ai servi en mon temps. Mes yeux ne sont point
si vieux qu'ils ne puissent reconnaître que des chevaux ont été
éperonnés à outrance, et il n'est pas malaisé de voir que l'épée de ce
jeune géant a été employée à une besogne moins innocente qu'à griller du
lard. Votre assertion peut donc s'admettre. Un véritable soldat commence
toujours par s'occuper de son cheval. Je vous prie donc de mettre les
vôtres à l'entrave au dehors, car je n'ai ni valet d'écurie ni
domestiques à qui les confier.
La maison inconnue, où nous entrâmes aussitôt, avait été agrandie aux
dépens de la pente de la hauteur contre laquelle elle avait été
construite, en sorte qu'elle formait une salle très longue et très
étroite.
Les extrémités de cette grande pièce, au moment de notre entrée, étaient
plongées dans l'ombre, mais au centre flambait avec une vive lumière un
brasier plein de charbon, au-dessus duquel était suspendue une marmite
de cuivre.
À côté du feu, une longue table de bois était couverte de flacons de
verre au goulot recourbé, de bassins, de tubes, d'autres instruments
dont je ne connaissais ni le nom ni l'usage.
Une longue rangée de bouteilles contenant des liquides et des poudres de
diverses couleurs était disposée sur une étagère.
Une autre étagère supportait une assez belle collection de volumes
bruns.
Il y avait, en outre, une seconde table d'un travail grossier, deux
commodes, trois ou quatre tabourets de bois, plusieurs grandes feuilles
épinglées aux murs et entièrement couvertes de chiffres, de figures
symboliques, auxquelles je ne compris rien.
L'odeur désagréable qui nous avait accueillis au dehors, était encore
plus infecte à l'intérieur et paraissait produite par les vapeurs du
liquide en ébullition que contenait la marmite de cuivre.
--Vous voyez en moi, dit notre hôte, en s'inclinant poliment devant
nous, le dernier descendant d'une ancienne famille. Je suis Sir Jacob
Clancing, de Snellaby-Hall.
--Ce serait plutôt de _Snelle a pue Hall_, à mon avis, murmura Ruben,
dont la boutade, heureusement, ne fut point entendue du vieux chevalier.
--Veuillez vous asseoir, je vous prie, dit-il, ôtez vos cuirasses, vos
casques et vos bottes.
«Regardez ce logis comme votre auberge et mettez-vous à l'aise. Vous
voudrez bien m'excuser un instant si je cesse de m'occuper de vous pour
surveiller l'opération que j'ai commencée ce qui ne comporte pas de
retard.
Saxon se mit aussitôt à défaire ses boucles, ôter les pièces de son
équipement, pendant que Ruben, se laissant tomber sur une chaise
semblait trop las pour faire mieux que de détacher son ceinturon. Quant
à moi, j'étais content de pouvoir me débarrasser de mon armement, mais
je ne cessai pas un instant d'observer les actes de notre hôte, dont les
manières courtoises et le langage distingué avaient éveillé ma curiosité
et mon admiration.
Il s'approcha de la marmite à l'odeur désagréable et en remua le
contenu, avec une expression de physionomie qui indiquait la plus vive
anxiété.
Il était évident qu'il avait poussé la courtoisie envers nous jusqu'au
point de manquer peut-être une expérience importante.
Il plongea une cuiller dans le liquide, en ramena une certaine quantité
et la reversa dans le vase, ce qui permit de voir un fluide jaune et
trouble.
L'aspect lui en parut évidemment rassurant, car l'air d'anxiété disparut
de ses traits et il poussa une exclamation de soulagement.
Puis, prenant sur une assiette, à côté de lui, une pincée de poudre
blanchâtre, il la jeta dans la marmite, dont le contenu se mit aussitôt
à bouillir, et à projeter de l'écume sur le feu, ce qui donnait à la
flamme l'étrange teinte verte que nous avions remarquée avant d'entrer.
Ce traitement eut pour résultat de rendre le liquide clair, car le
chimiste put verser dans une bouteille une certaine quantité de liquide
aussi transparent que l'eau, pendant qu'au fond du vase se formait un
dépôt brun qui fut versé sur une feuille de papier.
Cela fait, Sir Jacob Clancing rangea de côté tous les flacons et se
tourna vers nous, l'air souriant et satisfait.
--Nous allons voir ce que peut fournir mon pauvre garde-manger, dit-il,
mais cette odeur peut-être gênante pour votre odorat qui n'y est point
accoutumé; nous allons la chasser.
Il jeta sur le feu quelques grains d'une résine balsamique, qui remplit
toute la pièce du parfum le plus agréable.
Puis, il étendit sur la table une nappe blanche, prit dans un placard un
plat de truite froide et un grand pâté de viande, qu'il mit devant nous,
après nous avoir invités à rapprocher nos sièges et à nous mettre à la
besogne.
--Je ne demanderais pas mieux que de vous offrir quelque chose de plus
appétissant, dit-il. Si nous étions à Snellaby-Hall, vous ne seriez pas
accueillis de cette façon misérable, je vous le promets. Mais enfin cela
peut rendre service à des gens qui ont faim, et je suis encore en mesure
de mettre la main sur une paire de bouteilles de vieil Alicante.
En disant ces mots, il tira d'un enfoncement deux bouteilles.
Il nous invita à nous servir, à remplir nos verres, et s'assit sur une
chaise de chêne à haut dossier, pour présider à notre festin avec la
courtoisie de l'ancien temps.
Pendant le souper, je lui contai nos aventures de la nuit, sans rien
dire de notre destination.
--Vous êtes en route pour le camp de Monmouth, dit-il tranquillement, en
me regardant bien en face de ses yeux noirs et pénétrants, quand j'eus
fini. Je le sais, mais vous n'avez point à craindre que je vous
trahisse, lors même que ce serait en mon pouvoir. À votre avis, quelle
chance a le Duc en présence des troupes royales?
--Autant de chances qu'un coq de basse-cour contre un coq de combat armé
d'éperons, s'il ne devait compter que sur ceux qu'il a autour de lui,
répondit Saxon. Toutefois il a des raisons de croire que toute
l'Angleterre est comme une poudrière, et il espère être l'étincelle qui
y mettra le feu.
Le vieillard hocha la tête avec tristesse.
--Le Roi, remarqua-t-il, a de grandes ressources. Où Monmouth
prendra-t-il des soldats exercés?
--Il y a la milice, suggérai-je.
--Et il reste encore un bon nombre des vieux troupiers parlementaires,
qui ne sont pas tellement âgés qu'ils ne puissent frapper un coup pour
leur croyance, dit Saxon. Qu'on mette dans un camp seulement une
demi-douzaine de ces prédicants avec leur chapeau à large bord, leur
parler nasillard, et toute la tribu des Presbytériens fourmillera autour
d'eux comme les mouches autour d'un pot de miel. Jamais sergents
recruteurs ne rassembleront une armée comparable à celle des prédicants
du vieux Noll dans les comtés de l'Est, où la promesse d'une place à
côté du Trône de l'Agneau avait plus de prix qu'une gratification de dix
livres. Je ne demanderais pas mieux que de payer mes dettes avec des
promesses comme celles-là.
--À en juger par votre langage, monsieur, remarqua notre hôte, vous
n'êtes pas du nombre des sectaires. Dès lors comment se fait-il que vous
jetiez le poids de votre épée et de votre expérience dans le plateau le
plus faible?
--Pour cette raison même, qu'il est le plus faible, dit le soldat de
fortune. Je serais volontiers parti avec mon frère pour la Côte de
Guinée, et je ne me serais mêlé à l'affaire que pour porter des lettres,
ou pour d'autres bagatelles. Puisqu'il me faut faire quelque chose, je
prends le parti de combattre pour le Protestantisme et pour Monmouth. Il
m'est parfaitement indifférent de voir sur le trône Jacques Stuart ou
Jacques Walters, mais la Cour et l'armée du roi, ce sont des choses déjà
toutes faites. Eh bien, puisque Monmouth en est encore à chercher
courtisans et soldats, il pourrait bien arriver qu'il soit enchanté de
mes services et qu'il les récompense par des avantages et des honneurs.
--Votre logique est irréprochable, dit notre hôte, sauf sur un point:
c'est que vous avez laissé de côté le très grand risque que court votre
tête, dans le cas où le parti du duc succomberait sous la disproportion
des forces.
--On ne joue pas un coup de dés sans mettre un enjeu.
--Et vous, jeune monsieur, demanda le vieillard, qu'est-ce qui vous a
engagé dans cette partie si pleine de dangers?
--Je suis fils d'un des Têtes-Rondes, répondis-je, et les gens de ma
famille ont toujours combattu pour la liberté du peuple et l'abaissement
de la tyrannie. Je viens prendre la place de mon père.
--Et vous, monsieur? reprit le questionneur, en regardant Ruben.
--Je pars pour voir un peu le monde et pour accompagner mon ami et
camarade ici présent, répondit-il.
--Et moi j'ai des raisons plus puissantes qu'aucun de vous, s'écria Sir
Jacob, pour partir en guerre contre tout homme qui porte le nom de
Stuart. Si je n'avais pas une mission qui ne comporte aucune négligence,
je serais peut-être tenté de faire route avec vous pour l'Est et de
faire poser sur mes cheveux gris la rude compression d'un casque
d'acier.
«Où est-il maintenant le noble château de Snellaby? où sont ces
bosquets, ces forêts dans lesquelles ont grandi, ont vécu, et sont morts
les Clancing, depuis l'époque où Guillaume de Normandie mit le pied sur
le sol anglais.
«Un trafiquant, un homme qui a amassé une fortune méprisable, grâce à la
sueur d'ouvriers à demi-mort de faim, est maintenant possesseur de ce
beau domaine.
«Si moi, le dernier des Clancing, je m'y montrais, on aurait le droit de
me livrer à l'huissier du village comme un vagabond, ou de m'en chasser
à coup de fouets tressés avec les cordes d'arbalète d'insolents
piqueurs.
--Et comment est arrivé un aussi brusque changement de fortune?
demandai-je.
--Remplissez vos verres, s'écria le vieillard en joignant l'action à la
parole. Je bois à votre santé, je bois à la perte de tous les princes
sans foi.
«Comment cela arriva-t-il, demandiez-vous? Eh bien! Lorsque Charles Ier
vit fondre sur lui les premières agitations, je le soutins comme s'il
avait été mon propre frère. À Edgehill, à Naseby, dans vingt
escarmouches ou combats, je me battis vaillamment pour sa cause,
j'entretins à mes frais une troupe de cavalerie, levée parmi mes
jardiniers, palefreniers et domestiques.
«Puis, la caisse de l'armée commençait à se vider; il fallait de
l'argent pour prolonger la lutte.
«Ma vaisselle et mes chandeliers d'argent furent jetés au creuset. Ils y
entrèrent à l'état de métal et en sortirent sous forme de soldats et de
piquiers.
«Nous durâmes ainsi quelques mois, jusqu'au jour où l'escarcelle se
vida; et, par nos efforts communs, nous la remplîmes de nouveau. Cette
fois, ce fut la ferme du domaine et le bois de chênes qui partirent.
«Puis advint Marston Morr. Il fallut recourir au dernier penny, au
dernier homme, pour réparer ce grand désastre.
«Je ne faiblis pas.
«Je donnai tout.
«Ce fabricant de savon, homme prudent à la face rubiconde et joufflue,
s'était tenu en dehors des querelles civiles, et depuis longtemps, il
jetait ses regards avides sur le château.
«C'était son ambition, à ce misérable ver, d'être un gentleman, comme
s'il suffisait pour cela d'un toit en pignon et d'une maison qui
s'émiette.
«Mais je le laissai satisfaire son caprice, et l'argent que je reçus je
le jetai jusqu'à la dernière guinée, dans les coffres du roi.
«Et je tins bon ainsi jusqu'à la catastrophe finale, celle du Worcester,
où je couvris la retraite du jeune prince, et je puis dire à bon droit
qu'en dehors de l'Île de Man, je fus le dernier Royaliste qui défendit
l'autorité de la Couronne.
«La république mit ma tête à prix, me regardant comme un ennemi
dangereux.
«Je fus donc forcé de m'embarquer sur un navire marchand à Harwich et
j'arrivai aux Pays-Bas sans autre bien que mon épée et quelques pièces
d'argent dans ma poche.
--Un cavalier peut fort bien se tirer d'affaire avec cela, fit remarquer
Saxon. Il y a en Allemagne des guerres incessantes où un homme peut
vendre ses services, quand les Allemands du Nord ne sont pas en armes
contre les Suédois ou les Français, les Allemands du Sud sont sûrs
d'avoir sur les bras les Janissaires.
--En effet, je portai les armes quelque temps au service des
Provinces-Unies, ce qui me mit plus d'une fois face à face avec mes
vieux ennemis les Têtes-Rondes.
«Olivier avait prêté aux Français la brigade de Reynolds, et Louis fut
enchanté d'avoir à son service des troupes aussi éprouvées. Par Dieu, je
me trouvai sur la contrescarpe à Dunkerque, et il m'arriva d'applaudir à
l'attaque alors que mon devoir aurait été d'encourager la défense.
«Mon coeur s'enfla d'orgueil quand je vis ces gaillards, tenaces comme
des bouledogues, grimper sur la brèche leurs piques traînant derrière
eux, chantant leurs psaumes d'une voix qui ne tremblait pas, bien que
les balles partissent autour d'eux aussi denses que les abeilles au
moment de l'essaimage.
«Et quand ils en furent au corps à corps avec les Flamands, je vous
réponds qu'ils poussèrent un cri où il y avait tant de joie soldatesque
que mon orgueil de retrouver de pareils Anglais l'emporta sur ma haine
contre des ennemis.
«Mais ma carrière militaire ne fut pas de longue durée, car la paix fut
bientôt conclue.
«Alors je me remis à l'étude de la chimie pour laquelle j'avais une
grande passion, d'abord sous Vorhaager de Leyde, puis avec De Huy, de
Strasbourg, mais je crains bien que ces grands noms ne soient lettre
morte pour vous.
--Vraiment, dit Saxon, on dirait que cette chimie exerce une attraction
bien puissante, car nous avons rencontré à Salisbury deux officiers de
la garde bleue, qui avaient aussi un faible de ce genre, bien que ce
fussent de solides gaillards, de vrais soldats pour tout le reste.
--Ha! s'écria Sir Jacob, avec intérêt, à quelle école appartenaient-ils?
--Oh! je n'entends rien à ces choses-là, répondit Saxon, je sais
seulement que selon eux Gervinus, de Nuremberg, celui que j'ai gardé en
prison, ou n'importe quel autre homme, était capable de transformer les
métaux.
--Pour Gervinus, je ne saurais en répondre, dit notre hôte, mais pour ce
qui est de la possibilité de la chose, je puis engager ma parole de
chevalier. Nous reparlerons de cela.
«Vint enfin l'époque où Charles II fut invité à reprendre possession du
trône, et nous tous, depuis Jeffrey Hudson, le nain de la cour, jusqu'à
Mylord Clarendon, nous fûmes transporté de joie à la pensée que nous
recouvrerions ce qui nous appartenait.
«Je laissai dormir ma créance quelque temps, m'imaginant que le Roi se
montrerait magnanime en aidant un pauvre Cavalier qui s'était ruiné pour
sa famille, sans attendre que celui-ci l'en sollicitât.
«J'attendis, j'attendis! Je ne reçus pas un mot.
«Un jour donc, je me rendis au lever, et je fus présenté en bonne et due
forme:
«--Ah! dit-il, avec cette cordialité qu'il savait si bien feindre, si je
ne me trompe, vous êtes Sir Jaspar Killigrew?
«--Non, Sire, répondis-je, je suis Sir Jacob Clancing, jadis de
Snellaby-Hall, dans le comté de Stafford.
«Ensuite je rappelai à son souvenir la bataille de Worcester, et
plusieurs autres événements qui nous étaient arrivés en commun.
«--Oh! parbleu, s'écria-t-il, comme je suis oublieux! Et comment va-t-on
à Snellaby?
«Je lui expliquai alors que le Manoir n'était plus ma propriété.
«Je lui dis en quelques mots à quelle situation j'étais réduit.
«Sa figure s'obscurcît aussitôt, et il me témoigna une froideur
glaciale.
«--Tout le monde se jette sur moi pour avoir de l'argent et des places,
dit-il, et la vérité est que les Communes se montrent si chiches que je
n'ai guère de quoi être généreux pour les autres. Toutefois, Sir Jacob,
nous verrons ce qu'on peut faire pour vous.
«Et sur ces mots il me renvoya.
«Ce même soir, le secrétaire de Mylord Clarendon vint me trouver, et
m'apprit qu'en considération de mon long dévouement et des pertes que
j'avais subies, le Roi me faisait la grâce de me donner le titre de
Chevalier de la Loterie.
--Je vous prie, monsieur, dites-nous ce que c'est qu'un Chevalier de la
Loterie, demandais-je.
--C'est le tenancier d'une maison de jeu, ni plus ni moins. Voilà
comment il me récompensait.
«Je recevais l'autorisation de tenir un tapis-franc sur la Place de
Covent-Garden et d'y attirer les jeunes étourneaux de la ville pour les
tondre au jeu de l'hombre.
«Pour rétablir ma fortune, il me fallait ruiner autrui.
«Mon honneur, ma famille, ma réputation, tout cela ne pesait aucun
poids, du moment que j'avais le moyen de soutirer leurs guinées à
quelques imbéciles.
--J'ai entendu dire que certains chevaliers de la Loterie ont fait de
bonnes affaires, dit Saxon, d'un air réfléchi.
--Bonnes ou mauvaises, ce n'était point un emploi convenable pour moi,
j'allai trouver le Roi et je le suppliai de donner à sa générosité une
autre forme.
«Il me répondit seulement que je faisais bien le difficile pour un homme
aussi pauvre que je l'étais.
«Je tournai autour de la Cour pendant des semaines.
«Moi et d'autres cavaliers, nous avons vu le Roi et son frère gaspiller
au jeu et en courtisanes des sommes qui nous auraient rendu nos
patrimoines.
«J'ai vu Charles risquer sur une seule carte une somme qui aurait
contenté le plus exigeant de nous.
«Je faisais tout mon possible pour me tenir dans les Parcs de
Saint-James, dans la galerie de White-hall, espérant qu'on ferait
quelque chose pour moi.
«À la fin, je reçus de lui un second message.
«Il m'y était dit que si je ne pouvais m'habiller plus à la mode, il me
dispensait de mon assiduité.
«Voilà ce qu'il faisait dire au vieux soldat usé qui avait sacrifié
santé, fortune, position, tout au service de son père et au sien.
--Quelle honte! criâmes-nous d'une seule voix.
--Pouvez-vous dès lors vous étonnez que j'aie maudit toute la race des
Stuart, cette race menteuse, débauchée, et cruelle? Quant au Manoir, je
pourrais le racheter demain, si cela me plaisait, mais pourquoi le
ferais-je, puisque je n'ai pas d'héritier.
--Ho! vous avez donc réussi? dit Decimus Saxon, avec un de ses coups
d'oeil de côté si pleins de malice. Vous avez peut-être trouvé vous même
le moyen de convertir en or marmites et casseroles, d'après ce que vous
avez dit. Mais c'est impossible, car je vois dans cette pièce-ci qu'il
reste encore du cuivre et du fer à changer en or.
--L'or a son emploi, le fer a son usage, dit Sir Jacob, d'un ton
d'oracle. L'un ne peut prendre la place de l'autre.
--Pourtant, remarquai-je, ces officiers nous ont affirmés que c'était là
uniquement une superstition du vulgaire.
--Alors ces officiers ont prouvé que leurs connaissances étaient moins
étendues que leurs préjugés. Alexander Setonius, un Écossais, a été le
premier à le faire, parmi les modernes. En 1602 au mois de mars, il a
changé en or une barre de plomb dans la main d'un certain Hansen, à
Rotterdam, et celui-ci en a témoigné.
«Il ne s'est pas borné à recommencer cette opération devant les savants
envoyés par l'Empereur Rodolphe; il l'a encore enseignée à Johann
Wolfgang Dreisheim de Fribourg, et à Gustenhofer, de Strasbourg, qui l'a
lui-même enseignée à mon illustre maître le...